Entretien avec Caroline Rolland-Diamond

Caroline Rolland-Diamond est maître de conférences en histoire et civilisation américaines à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense. Ses premières recherches portaient sur la contestation étudiante des années 1960. Elle travaille actuellement à une histoire des mouvements noirs américains depuis la Seconde Guerre mondiale et à la montée du conservatisme sur les campus américains depuis les années 1960. Elle a notamment publié Révoltes et utopies : la contre-culture américaine des années 1960, coécrit avec Andrew Diamond et Romain Huret.

Nous avons rencontré Caroline Rolland-Diamond en partenariat avec Radio Agora, wikiradio de la Ville de Nanterre, en marge d’une conférence donnée dans le cadre de l’Université Populaire 92, afin d’évoquer son ouvrage à paraître aux éditions La Découverte : Black America : Histoire moderne des mouvements noirs américains.

L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Bully Pulpit : pouvez-vous tout d’abord présenter votre ouvrage ?

Mon livre s’appelle Black America avec pour sous-titre provisoire le combat inachevé des noirs américains pour l’égalité. Cette Histoire, c’est la vaste Histoire du mouvement noir américain depuis l’émancipation jusqu’à l’Amérique d’Obama. L’idée du livre m’est venue parce que j’étais excedée par la vison que l’on a très souvent d’une opposition entre les bonnes années soixante,  celles de la première moitié, de Martin Luther King et de la non-violence, contre les mauvaises années 60, les bad sixties, celles militantisme excessif, de la violence révolutionnaire du black power, et du black panther party.

De cette vison, qui oppose ces deux moitiés de la décennie découle la justification du triomphe du conservatisme depuis la fin des années 60 et qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Triomphe qui, selon moi, explique l’incapacité des pouvoirs publics à diminuer les inégalités actuelles, qui, je le rappelle, sont plus fortes entre les Blancs et les Noirs aujourd’hui qu’elles l’étaient dans les années 60.
Voilà l’idée de départ qui m’a motivée à écrire ce livre : il s’agissait d’expliquer qu’il n’y avait pas vraiment d’opposition entre les deux moitiés des années 60, l’une idyllique, l’autre violente ; que des phénomènes de militantisme radical existaient déjà dans la première moitié et qu’il ne faut pas opposer systématiquement la non-violence de MLK à  Malcolm X. Il m’a donc fallu remonter dans le temps pour expliquer l’imbrication des différents modes de mobilisation des Noirs sur la longue durée, depuis les origines à l’émancipation.
Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant, tout du moins de lui redonner sa place, le rôle des femmes noires américaines et de montrer qu’il n’y avait pas que Rosa Parks. Tout au long de l’Histoire, je ne prends pas systématiquement que des exemples masculins, comme c’est souvent le cas, pour illustrer mon propos. L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Comment expliquez-vous ainsi la différence d’évolution entre les mouvements de jeunesse issus de la nouvelle gauche et ceux issus des rangs ultra-conservateurs, qui semblent plus prédominant aujourd’hui ? 

L’étude des mouvements étudiants c’est l’autre grand pan de mon travail. J’ai étudié précédemment la contestation étudiante dans les années 60 et la répression des pouvoirs publics, à Chicago en particulier.
Je m’intéresse particulièrement à ce contraste. Mon nouveau projet de recherche est de m’intéresser à la montée du conservatisme sur les campus des années 60 à nos jours, en prenant pour cas d’étude la Californie. A mon sens, il est clair qu’il y a des trajectoires très différentes, à savoir que les mouvements étudiants progressistes issus de la Nouvelle Gauche ont effectivement culminé à la fin des années 60 et ont décliné depuis même si au fil de l’histoire américaine on les voit ressurgir périodiquement. Par exemple dans les années 1980 il y a eu une résurgence de luttes, notamment contre la politique de soutien à l’apartheid du gouvernement américain, la lutte contre les sweatshops, ou plus récemment le mouvement Occupy Wall Street. Toutefois, il me semble que cela ne témoigne pas d’un mouvement de fond ou de persistance nette des idées progressistes sur les campus américains. Ce qui domine à mon sens c’est la montée du mouvement conservateur. Pour expliquer cela, dans l’étude que j’ai menée jusqu’à présent, c’est la différence de relation entre les mouvements étudiants progressistes et conservateurs avec les milieux non-universitaires, à commencer par le milieu politique.

Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant le rôle des femmes noires américaines, tout du moins de lui redonner sa place.

Les mouvements conservateurs, dès le début des années 60 se sont mis en tête de reconquérir les campus américains, de reconquérir l’Université, et ils se sont immédiatement conçus comme le volet d’une conquête plus globale du conservatisme américain. Il y a toujours eu des liens entre les organisations étudiantes conservatrices telles que les Young Americans for Freedom et le Parti Républicain, pour dire les choses de manières simples. Des liens qui perdurent aujourd’hui, à la fois avec le Parti mais aussi avec les think tanks conservateurs, qui financent massivement les organisations de jeunesse.
De l’autre côté du spectre politique, les mouvements et organisations étudiantes progressistes ont beaucoup moins de relais à l’extérieur des campus et ne sont pas financés de la même manière. Elles luttent pour trouver des fonds, elles luttent pour pouvoir monter un réseau d’activistes et de militants à même de poursuivre leur engagement après avoir quitté le campus…

Justement, en parlant de lien entre mouvements progressistes et partis politiques, quel impact l’approche colorblind qui s’est imposée au sein du Parti Démocrate a-t-elle eu sur la structuration des mouvements afro-américains ?

Le triomphe de l’idéologie de colorblindness de l’indifférence à la couleur de peau est responsable à mon sens de l’incapacité des mouvements progressistes américains à véritablement mener le combat de la lutte contre les inégalités aussi bien économiques que raciales qui perdurent aux Etats-Unis. Le triomphe de cette idéologie qui s’est réalisé dans les années 80-90 a été si total que personne ni à droite ni à gauche ne peut se revendiquer aujourd’hui de manière directe et délibérée d’une politique publique centrée sur la race. A partir du démantèlement des obstacles légaux à l’égalité au début des années 60, il est apparu à l’opinion publique américaine qu’il n’y avait plus d’obstacles à l’égalité. Si les inégalités n’ont plus de base légale, elles dépendraient des individus. Une fois que l’on a accepté ce postulat de départ, il devient extrêmement difficile, voire impossible, de continuer à revendiquer des politiques centrées sur la race, car elles sont perçues comme donnant une nouvelle inégalité face aux autres minorités, voire les Blancs.

Sur quelles thématiques vont porter vos prochains travaux ?

Je vais poursuivre mon étude entamée sur les étudiants conservateurs californiens en prenant comme objet d’étude notamment les organisations étudiantes strictement politiques mais aussi religieuses. Je vais essayer de voir comment cette idéologie conservatrice a de nombreux volets. Une autre partie de mon travail consistera à se porter sur les pratiques culturelles des fraternités et des sororités sur les campus qui sont un vecteur très présents de cette idéologie conservatrice qui perdure. Je vais poursuivre cette étude sur un territoire, la Californie, qui était à l’avant-garde de la montée du conservatisme politique américain au niveau national. Il s’agira d’examiner comment, dans cet Etat où il y a un réseau d’universités publiques encore très fort, cette montée du conservatisme étudiant s’est manifestée – en prenant en compte l’opposition entre la Californie du Nord et la Californie du Sud qui ont deux cultures politiques très différentes.

Traité transatlantique : « les lignes rouges » de Stéphane Le Foll

Entretien réalisé le 19 juin 2014 par Pierre-Louis Rolle et Vincent Dozol.

A l’occasion de sa visite en France le 18 juin, le secrétaire américain à l’agriculture, Tom Vilsack, a rencontré Stéphane le Foll, Ministre de l’Agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt et porte-parole du gouvernement. Ils ont notamment échangé sur l’agro-écologie et sur le traité transatlantique.

Bully Pulpit : Quels ont été les points saillants de la visite de Tom Vilsack en France ?

Stéphane Le Foll : C’était la première fois que je rencontrais le secrétaire américain chargé des questions agricoles. On a eu une discussion agréable, sur le fond. Je lui ai présenté les enjeux du ministère, à la fois dans le cadre de la PAC et pour la diversité de toutes les agricultures de la France. J’ai trouvé du côté de M. Vilsack la même approche, notamment sur la diversité de l’agriculture américaine, des grandes exploitations du Middle West à l’agriculture périurbaine. Il a fait part de sa volonté, très clairement exprimée, de développer les circuits courts et le lien entre la production et la consommation au niveau local.

Dans l’Iowa et la Sarthe, dont vous êtes respectivement issus et élus, l’agriculture tient une place majeure. Quels sont les domaines d’ententes et de coopérations possibles entre la France et les États-Unis ?

Il n’y a pas à proprement parler de coopération. Ce que l’on a cherché à faire lors de cette rencontre, c’est de se comprendre. Il fallait bien marquer les positions que nous défendons au niveau européen et français par rapport à l’agriculture américaine sur la question essentielle des indications géographiques protégées, des labels, des appellations d’origines contrôlées et protégées AOC et AOP. C’est vrai que, par rapport à l’Amérique, il y a une vraie différence en termes de conception et d’organisation de l’agriculture. Même si on observe aux Etats-Unis un développement de la production bio, de la production locale, nous n’avons pas, sur l’organisation commerciale et de filière, la même conception. Un représentant de la filière des poulets de Loué était aussi présent à la rencontre, il a expliqué ce qu’est une filière de qualité en France, comment elle est organisée et comment nous sommes attachés à ce lien entre le terroir, le territoire et le lieu de la production agricole.

Vous venez de lancer l’agro-écologie. Comment avez-vous défini et présenté cette notion à votre homologue américain ?

J’ai présenté le projet global au ministère de l’agriculture, ses principes et fondements. Dans les années à venir, on va chercher à s’appuyer le plus possible sur les outils naturels, à la fois dans les sols, dans la lutte contre les différents parasites, sur la mobilisation de tous les atouts et tous les mécanismes naturels pour protéger notre production et la développer. Il y aura toujours besoin d’avoir une intervention des produits phytosanitaires quand c’est nécessaire. Il ne s’agit pas de tout remettre en cause, mais de repenser notre modèle. C’est ce que j’ai dit à Tom Vilsack. C’était nécessaire car il y a souvent des malentendus. En conclusion de cette discussion sur l’agro-écologie, nous avons évoqué le grand colloque international que l’on fera à Rome sur cette question, à l’initiative de la France et qui regroupe beaucoup de pays. Nous avons convenu qu’il serait bien que les Etats-Unis s’y associent. L’ambition est de porter et présenter ce qui peut être entrepris pour changer la « révolution verte » agricole (l’utilisation intensive de la mécanisation et des produits chimiques), pour aller vers une agriculture qui se sert toujours de la mécanisation, mais qui va utiliser de plus en plus de systèmes sophistiqués d’aide à la décision et développer des stratégies qui mettent en avant les mécanismes naturels pour protéger les cultures.

Le Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) est l’un des objets de cette visite ministérielle. Quelles sont les opportunités pour l’agriculture française ? Comment se déroulent les négociations sur ces sujets et quels sont le droit de regard et la capacité d’intervention du gouvernement français sur les discussions ?

Dès le départ, avant que les négociations s’engagent, il y a la définition de la feuille de route qui est donnée à la Commission, qui négocie pour l’ensemble des pays européens.C’est dans ce premier débat, à l’intérieur de l’Europe, que la France a pesé sur les questions comme les OGM, les normes sanitaires, la question des poulets chlorés.

Les normes européennes, de toute façon, s’appliqueront à l’Europe puisqu’elles ont été votées

Nous avons aussi discuté avec M. Vilsack des indications géographiques protégées. On a clairement indiqué à la Commission que cela faisait partie des lignes rouges, non négociables avec les Etats-Unis. Après, il existe des discussions commerciales sur les barrières tarifaires et non tarifaires, des obstacles qui font que l’on exporte moins que ce que l’on pourrait aujourd’hui aux Etats-Unis. Pendant les négociations menées par la Commission, nous avons besoin de comptes-rendus plus réguliers. La transparence doit être plus forte. La Commission s’y est engagée, le mandat de négociation est maintenant disponible et un débat public a été ouvert sur la question du tribunal arbitral (dans le cadre de contentieux entre les Etats et les entreprises, ndlr). Ce tribunal est proposé par les Etats-Unis et suscite en Europe beaucoup de mobilisations contre lui. Une alerte a été émise par le gouvernement français sur ce point. On ne peut pas aller dans ce sens. On peut imaginer que ce tribunal puisse servir à se tourner contre des choix démocratiques faits par des Etats, sous prétexte que cela peut léser des intérêts d’un certain nombre d’entreprises. Et je ne suis pas certain qu’aux Etats-Unis ce type de tribunal soit si accepté que cela.

Les normes sanitaires et de production sont un des enjeux clés du TTIP. Ce traité est-il une opportunité pour la France de lever les blocages et embargos américains sur les produits agroalimentaires français, – je pense notamment aux salaisons et aux fromages au lait cru –, ou faut-il craindre au contraire un abaissement de ces normes ?

C’est possible et c’est tout l’équilibre de la négociation. D’où la nécessité de fixer une ligne rouge à ne pas franchir. On peut trouver des accord qui ouvrent des débouchés, et lever des règles qui peuvent être des freins à l’exportation. En même temps, il ne faut pas basculer de l’autre côté. En remettant en cause des normes sanitaires sous prétexte d’ouvrir un peu plus le marché américain. Les normes européennes, de toute façon, s’appliqueront à l’Europe puisqu’elles ont été votées. Au-delà du problème juridique, c’est aussi un sujet d’inquiétude pour les consommateurs. L’acte de consommation est aussi un acte de confiance.

Dans quelle mesure une gouvernance globale des politiques agricoles peut être un levier de résolution de la crise économique ?

Je suis plutôt attaché à ce qu’il y ait une gouvernance mondiale. Le débat sur l’OMC a pu conduire certains à demander que l’on se retire de cette organisation. Quand il n’y a plus de gouvernance commerciale à l’échelle mondiale, on a des accords bilatéraux, qui sont souvent moins protecteurs que les multilatéraux. Dans la globalisation actuelle, il faut être capable de piloter l’échelle mondiale sur l’ensemble des sujets, pour éviter des distorsions et pour aller vers plus d’harmonisation. La vertu de ces négociations est d’obliger le monde entier à réfléchir sur l’ensemble des sujets, dont l’agriculture. Après le G20 de 2011 à Nice, des décisions ont été prises sur la mise en place d’un certain nombre d’outils pour l’échange d’information et la gestion. Si on veut lutter contre la spéculation, il faut être capable de faire jouer la transparence sur l’ensemble des données statistiques concernant l’agriculture. La spéculation joue sur ce manque de clarté. Les Etats peuvent s’organiser pour assurer la transparence. C’est possible dans le cadre de l’Agricultural Market Information System (AMIS), système qui fonctionne et que la France pousse beaucoup. Avec la possibilité de convoquer un forum de réaction rapide en cas de crise. Ce sont des embryons importants d’une gouvernance mondiale et surtout une manière simple et efficace de lutter contre les spéculations qui enflamment les marchés agricoles et alimentaires. On a copié, à l’initiative de la France, ce système AMIS à l’échelle de la Méditerranée (AMIS MED) au travers du Salon international de l’agriculture au Maroc (SIAM). Le tout sera finalisé au cours des prochaines semaines. C’est très important car le bassin méditerranéen, c’est un milliard de personnes avec des besoins alimentaires très importants, en particulier dans le domaine des céréales. On doit faire progresser cette coopération, pour mieux réguler ces marchés. Il faut pouvoir piloter politiquement ces échanges.

Dialogue avec l’ex-taulard : Mel

5ème jour – Quelque part dans le Dakota du Sud, entre le Buffalo Ridge et le Mont Rushmore (563 km), la suite…

Je ne connais pas beaucoup de gens qui sont allés en prison, et ceux que je connais sont soit les rejetons d’amis de la famille, de sacrés vauriens, soit ils ont été condamnés pour délits d’initiés. Mais rencontrer quelqu’un qui a purgé une peine lourde dans une prison américaine – et par prison américaine on s’imagine les tatouages à symboliques racistes et les surins– fut une expérience complètement différente. Outre ses histoires d’ex-taulard, Mel partagea également des histoires de famille, telles que je n’en avais jamais entendu ailleurs que dans des shows voyeurs de téléréalité. Permettez moi de vous éclairer.

Après que Lucy nous déposa, Agrarina et moi attendîmes deux heures sur le bord de l’autoroute I-90, malmenés par de terribles rafales de vent si communes aux prairies, jusqu’à ce qu’un pick up plein à craquer de cages d’animaux se rangea sur le bas côté. Du camion sortit Mel. Originaire de Sioux City dans l’Iowa, il dirigeait une animalerie et se rendait à Mitchell dans le Dakota du Sud pour y effectuer une livraison. Nous jetâmes nos sac-à-dos dans la benne à côté des cages, nous nous entassâmes dans la cabine, et là l’histoire commença.

Mel avait effectué plusieurs passages en prison: la première fois pour une durée de quatre ans quand il avait dix neuf ans, puis à nouveau pour vingt mois et une autre fois pour trois mois. Il avait été emprisonné pour toutes sortes de raisons, dont voici un exposé sans ordre particulier mais néanmoins exhaustif. Il avait été pris en possession de quatre kilos et demi d’herbes. Il s’était engagé dans une course poursuite effrénée avec les flics. Et puis il y avait aussi eu cet incident, où Mel avait planqué de la récréative dans la caisse d’un mec qui n’en voulait pas là. Et finalement il avait rencontré cet ancien compagnon de cellule une fois, le juge avait qualifié cet incident de ‘conspiration en vue de s’engager dans une activité criminelle’. Quant à lui, il appelait la peine qu’il avait purgée pour ce dernier délit ‘un congé payé par l’État’ – tu n’avais pas à te soucier d’où tu allais crécher, de ce que tu allais manger, ni vraiment de rien.

Voilà donc l’expérience qu’eut Mel de la prison: la routine, la gonflette, beaucoup de gonflette.

Quand je demandai à Mel comment était la vie en prison, il répondit qu’elle se résumait surtout à une routine. Tu te réveillais, on faisait l’appel, tu prenais le petit-déjeuner, tu t’entraînais à la musculation, tu te préparais pour le déjeuner, on faisait l’appel, tu déjeunais, tu t’entraînais, tu allais dans la salle de télévision, tu dînais, tu regardais la télévision, on faisait l’appel, tu dormais, tu te réveillais, et tu recommençais encore et encore. Et si tu étais à l’isolement, tu pouvais facilement lire un livre de cinq cent pages en un jour parce que tu n’avais rien d’autre à faire pendant dix huit heures, sinon à rester assis. Une fois sorti de prison, Mel pesait quatre vingt dix kilos et pouvait soulever cent soixante kilos de fonte en développé-couché. Maintenant, il en pesait cent vingt sept, mais il croyait toujours être capable de soulever au moins cent trente cinquante kilos.

Voilà donc l’expérience qu’eut Mel de la prison: la routine, la gonflette, beaucoup de gonflette. Mais il me parla aussi de sa famille.

De temps en temps, Mel descendait dans l’Arizona pour ramener ses nièces à Sioux City. Leur mère avait quatre filles dont deux d’entre elles étaient du frère de Mel. Il y a de ça un an, la famille de Mel dit à la mère : « Écoute, nous prendrons soin des nôtres jusqu’à ce que tu puisses trouver un endroit où vivre » (elle n’avait alors pas de logement). Ils ne cherchaient pas à les éloigner indéfiniment, seulement jusqu’à ce qu’elle retomba sur ses pieds. Mais un jour, la mère rendit visite à la famille de Mel et elle dit à ses deux filles que leurs sœurs étaient dans le van et qu’elles voulaient leur dire bonjour. Les filles montèrent alors dans la voiture et ils disparurent tous. Mais voilà, Mel demanda à une amie dans l’Arizona de les rechercher, et, quand il s’avéra qu’ils vivaient tout près de cette amie, Mel (qui sortait récemment de prison) passa par là et il résolut la situation. Depuis il avait amené les filles plusieurs fois pour voir la famille; parfois une de leurs sœurs les accompagnait, puisque son père vivait aussi à Sioux City.

Lorsque je voyage en stop, j’ai tendance à croire ce que les gens me racontent, pour la simple raison que je ne peux pas imaginer pourquoi ils mentiraient ouvertement à un total inconnu, qui plus est à quelqu’un qu’ils ne reverront jamais. Il est parfois possible qu’ils exagèrent certains faits, mais je doute qu’ils le fassent plus que ce qui est communément pratiqué dans les soirées, les bars ou les mariages. Je ne questionne donc pas la véracité des histoires de Mel. Et quand bien même il les eut exagérées, cela ne changerait pas le fait que, ouah, je n’avais encore jamais entendu une telle histoire en personne.

Je ne me considère pas comme une personne surprotégée et ingénue. Il y a deux ans, je traversai le Canada en stop (de King City à Saltspring Island) et j’entendis des histoires complétement folles – comme celle de notre chauffeur qui s’était vu enfoncer un flingue dans la gorge par une bande de mafieux. Mais je n’avais encore jamais entendu rien de tel qui puisse ressembler à une émission de Jerry Springer en direct et en version intégrale. Évidemment, ces constats ne sont que le reflet de mon propre milieu social. Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme Mel avant ça. Mais maintenant je l’ai fait. Et si jamais je devais un jour me retrouver dans une prison, je crois que cette expérience du milieu carcéral ne serait ni synonyme d’ennui mortel, ni ne ressemblerait aux trous ultra dangereux que l’on peut voir à la télévision. Ou, plutôt, si on peut en croire Mel, j’y trouverai un purgatoire imposé, construit de telle manière à y faire passer le temps tant bien que mal; et en ça on y trouve une miséricorde à la fois douce et amère.

Le récit ci-dessus est basé sur les Notes de Terrains Anonymes de Némo – 5ème jour, 2ème partie.

Tous les noms dans le présent texte sont faux {PN} – pseudonymes. Ce poste est {NC} – pas de contact avec la personne interrogée. Pour plus d’informations, consultez le Comité d’étique – Avis de conformité.

[alert type= »blue »]NOTE DE LA RÉDACTION : Nous introduisons avec cet article une nouvelle rubrique sur Bully Pulpit. Nemo, sociologue, a parcouru à pieds les États-Unis, carnet de note en poche. Il nous raconte avec Lorène Guerre son voyage et ses rencontres, nous offrant un peu de sociologie sur le vif. La version originale de ses péripéties se trouve sur son site : http://zaputonemo.wordpress.com/[/alert]

Quelles réparations pour l’esclavage ?

Bully Pupit : Comment définissez-vous le concept de réparations ? Quelles pourraient en être les formes concrètes ?

Lawrie Balfour : Historiquement, l’idée de réparations était simplement ce qu’obtenait le vainqueur du perdant, lors d’une guerre. Le meilleur exemple serait les contreparties payées par l’Allemagne dans le cadre du Traité de Versailles, suivant sa défaite lors de la Première Guerre mondiale. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, il y eut un réel changement dans la façon de concevoir l’idée de réparations – et l’Allemagne, encore une fois, est liée à cela. Le gouvernement allemand a ainsi payé environ 60 milliards de dollars à l’État d’Israel et aux victimes de l’Holocauste. Pour la première fois, un État reconnaissait les crimes qu’il avait commis par le passé. Vous pouvez imaginer que cela n’était pas pour autant très populaire auprès des victimes de l’Holocauste, mais l’idée qui émergea dans la seconde moitié du XXème siècle est que les sociétés démocratiques ont besoin de faire face aux crimes du passé afin d’avancer. On ne pouvait plus simplement dire que le passé est le passé.

Quand j’utilise l’expression de réparations, je l’utilise dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique.

Ce fut aussi également le cas pour les démocraties nouvelles et les États qui ont émergé de guerres civiles ou de régimes oppressifs. Ainsi, la Truth and Reconciliation Commission en Afrique du Sud avait un comité chargé d’évaluer les réparations selon un large éventail de possibilités. Cela pouvait certes être des rétributions personnelles, mais cela pouvait être aussi des subventions communautaires, des dépenses en matière de santé publique voire des fonds de développement. La plupart n’ont en fait pas été mises en place et cela suscite actuellement une vive controverse. Mais, quand j’utilise l’expression de réparations, je l’utilise dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique – dans le cas des États-Unis, les dommages passés mais également en cours, de l’esclavage à la ségrégation. Parfois, le terme de réparation est utilisé de façon très spécifique, simplement pour signifier des contreparties pécuniaires aux individus. J’ai ainsi essayé d’user de la la plus large acception possible du terme, en y incorporant les commissions pour la vérité, différentes sortes de compensations financières à grande échelle comme les bourses universitaires, les fonds de redéveloppement, etc. Cela pourrait inclure un seul ou tous ces éléments.  Certaines réformes politiques ou légales pourraient aussi être considérées comme une rubrique du répertoire de réparations. Par exemple, la façon selon laquelle les Africains-Américains sont exclus, des années après le Voting Right Act, du droit de vote. Les efforts effectués pour lutter contre cela, encourager une « citoyenneté noire » et améliorer la participation électorale des Africain-Américains pourraient être considérés comme des réparations.

La clef pour moi, c’est de comprendre les politiques actuelles avec une perspective historique.

 Quel degré de conscience historique à propos de l’esclavage requièrent nos sociétés démocratiques ?

C’est une très bonne question. L’esclavage a été aboli il y a plus d’un siècle et je ne suggère pas que les conditions de vie sont restées à l’identique. Mes étudiants ont du mal à se faire à l’idée que le passé a des répercussions sur le présent. Prenons, par exemple, mon cours sur la pensée politique afro-américaine, que j’enseigne d’un point de vue historique. Les étudiants ne nient pas les horreurs de l’esclavage ou de la ségrégation. Mais lorsque je demande « comment comprendre que les débats sur le système de protection sociale injectent dans le discours public tout un tas de préjugés sur les mères afro-américaines et que ces préjugés prennent leur source à l’époque de l’esclavage ? » Et bien lorsque je leur demande cela, les étudiants tracent une stricte ligne de séparation entre le passé et le présent. Une partie de mon travail n’est donc pas de faire comprendre que le passé détermine le présent, mais d’assouplir, de relativiser, cette grande ligne de séparation pour comprendre les racines des préjugés.

 Quelle est la place de cette idée de réparations dans le discours politique aujourd’hui ?

Quelques groupes militants utilisaient l’expression. À la fin des années 1990, début des années 2000, il y avait un débat public important sur cette question. Un membre du Congrès, John Conyers (D-Mi) a même déposé une proposition de loi (HR40) visant à étudier l’idée de réparations. C’était peu après que les Japonais-Américains menèrent avec succès une campagne afin de récolter de relatives réparations pour leur internement durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, mis à part pour quelques groupes militants du « nationalisme noir », l’idée de réparations n’est que peu discutée. Je pense que l’élection d’Obama y est pour beaucoup. La question est maintenant hors-jeu. Je m’implique dans ce projet précisément parce que je pense que nous sommes arrivés à un point où le débat public se contente d’écarter l’idée de réparations, c’est toute l’idée de justice raciale qui est absente de la discussion nationale. L’idée de commencer par le plus improbable – plus de 90% des blancs sont opposés à des réparations matérielles pour l’esclavage – est une façon de pousser ce débat vers l’idée qu’il existe de profondes inégalités raciales. Simplement parce que les efforts s’appuyant sur un autre registre de discours sont demeurés sans succès. C’est une provocation de ma part ! C’est envoyer une bombe si l’on veut, mais l’alternative jusqu’alors fut l’esquive, le silence.

 La discrimination affecte tous les Africains-Américains. La combattre à travers l’idée de réparations ne risque pas de les diviser ?

C’est – je pense – le principal souci. J’en étais très consciente lorsque j’ai effectué ce travail : la dernière chose que je souhaite est que mes recherches suscitent plus de ressentiment racial, chez les Blancs avant tout. Mais je pense que c’est en partie la raison pour laquelle il est si important que les universitaires blancs prennent au sérieux cette idée. Tout compte fait, je ne suis pas nécessairement une fervente partisane des réparations, je suis une fervente partisane de prendre cette idée au sérieux. C’est pourquoi Obama, parmi d’autres, ne veut rien avoir à faire avec cette rhétorique, et beaucoup de militants égalitaristes accomplis trouvent cette perspective beaucoup trop controversée ou source de divisions. Mon soucis est qu’à notre époque, toute sorte de proposition en terme de conscience raciale ne soit trop source de divisions… Encore une fois, une des raisons de ma radicalité est que l’effort pour aller vers une société plus juste « racialement » avec des moyens moins conflictuels a, je pense, failli. Cela vaut donc la peine de poser la question, d’arriver à faire entrer les réparations dans le champ des possibles des citoyens, au moins de faire avancer la conversation vers un engagement plus robuste en matière de droits civiques. Même si l’idée demeure une chimère…

 L’idée de réparations ne  concerne-t-elle que les Africains-Américains ou pourrait-elle s’appliquer à d’autres groupes, comme les natives (Amérindiens)

Il n’y a rien dans mes travaux qui exclut des considérations pour d’autres groupes, mais il y a différentes catégories de demandes, qui ne se ressemblent pas. Par exemple, au sein des Amérindiens, chaque groupe peut se focaliser sur des définitions différentes de souveraineté. Donc oui, l’idée de réparations peut s’appliquer à d’autres contextes et groupes de population et cela a été utilisé dans d’autres circonstances. Il y a eu des rétrocessions de territoires, des paiements à quelques groupes indiens, tous très inappropriés. Ces efforts se poursuivent, il existe des demandes constantes de différents types de réparations de la part de plusieurs groupes indigènes. Les enjeux sont reliés, mais distincts.

Comment appréhendez-vous la relation entre des mouvements identitaires et une démocratie fonctionnelle ?

Je m’intéresse à la façon dont les revendications fondées sur l’identité ont été capables de formuler des réclamations bien plus larges qu’un intérêt étroit et pluraliste. La question n’est pas simplement la recherche de la part de chaque groupe pour s’accaparer un morceau de gâteau. Des demandes qui viennent d’un contexte historique précis peuvent être aussi utilisées à des fins générales, pour tous.  La période de la « Reconstruction » (1865-1877) serait un exemple, mais pas en tant que mouvement fondé sur l’identité. Pendant la Reconstruction, des avancées ont eu lieu pour les hommes et femmes libres, mais les personnes récemment affranchies ont aussi fait des efforts afin d’améliorer leur situation, ce qui a entraîné des structures politiques et sociales plus démocratiques, au moins de façon temporaire dans le Sud. Je suis très sceptique en ce qui concerne l’argument « automatique anti-identitaire », car souvent les mêmes préjudices sont reproduits sur les différentes populations.

Il y a-t-il un conflit entre militants ou universitaires à propos de qui est descendant d’esclave et qui ne l’est pas ?

Il y a une quantité impressionnante de publications universitaires en sciences politiques et en sociologie, que j’ai commencé à étudier. Tout ceci vient de l’hétérogénéité de l’Afro-Amérique. L’esclavage n’est qu’une partie, cruciale, d’un tout. Cela ne dépend pas de la capacité de l’individu à retrouver ses racines d’esclave. Les descendants ayant des origines africaines sont susceptibles d’être des descendants d’esclaves, qu’ils viennent des Etats-Unis où d’ailleurs et nombreux des principaux activistes en Amérique ont été des immigrants des Antilles ou d’ailleurs. La tradition politique noire est elle-même hétérogène. Dans la question des réparations, il n’y a rien qui suggère que c’est uniquement un sujet pour les descendants d’esclaves.

A l’Université de Virginie, une plaque rend hommage à la mémoire des esclaves. Ce type de reconnaissance par les institutions est-il commun ?

C’est de plus en plus le cas que des institutions reconnaissent l’histoire de l’esclavage et rendent hommage aux esclaves. Mais la vraie question est : quelle est la vision de l’Histoire sous-jacente ? Est-ce une vision qui renforce l’idée de loyaux esclaves par exemple ? Au début du XXème siècle, il y avait un mouvement qui a tenté d’établir un mémorial en faveur de l’auto-sacrifice des femmes esclaves. Dans de nombreux cas problématiques, la façon selon laquelle on célèbre la mémoire de l’esclavage ne fait que renforcer le statu quo plutôt que de le remettre en cause. Il y a plusieurs controverses, dont je ne suis pas familière en détails, à l’Université de Virginie.  Récemment, beaucoup de questions ont été soulevées à propos d’un homme qui était le sonneur de cloche à l’Université, et à qui on a rendu hommage. Quelques-uns se sont demandés quel était le but de cet hommage ? Dans quelle mesure nous aide-t-il non seulement à saisir avec adéquation le rôle central qu’a eu l’esclavage dans la fondation de l’Université mais aussi à éclairer l’expérience des générations suivantes de travailleurs, y compris des travailleurs actuels. Au même moment, il y avait une campagne pour une revalorisation salariale qui n’a eu aucun écho dans l’administration, et ces travailleurs sont majoritairement des hommes et des femmes de couleur. Dans un sens, je pense que le devoir de mémoire est crucial et nécessaire. Mais il y a une façon de le faire uniquement pour nous aider à nous sentir mieux sans avoir à penser aux conséquences du passé. D’autres réponses appellent plus d’introspection…

Pensez-vous qu’en mettant au jour les origines structurelles de la discrimination, cette question des réparations peut nous aider à trancher le débat sur l’Amérique post-raciale et l’indifférence à la couleur (color blindness) ?

 « L’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage » Tocqueville

Dans notre époque où la color blindness est si prédominante, l’idée de réparation est j’espère un moyen de faire réfléchir aux problèmes que pose cette façon de voir les choses. Je ne peux pas croire que ce soit le seul moyen de crever l’abcès et de nombreux universitaires et militants tentent de s’attaquer à cette question. Mais selon de nombreux points de vue, l’indifférence à la couleur garde une forte assise, particulièrement dans le monde judiciaire et tout particulièrement à la Cour Suprême où toute mention de la race est perçue comme une discrimination qui serait philosophiquement pas très différente des discriminations telles qu’on les entendait dans les années 1960. Après tout, la color blindness est une certaine forme d’idéal… Ne serait-ce pas formidable ?!  Tocqueville a une phrase très évocatrice à ce propos : « L’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage ». Je pense que ce n’est pas tout à fait juste dans le sens où cela ne suggère pas tout l’héritage structurel etc, mais je pense que l’on saisit pourquoi c’est si problématique de déclarer comme colorblind  une société qui ne l’est pas…

 Entretien réalisé et traduit par Vincent Dozol et Pierre-Louis Rolle

De l’importance des Conventions

Les conventions des partis Républicain et Démocrate viennent de se clore, respectivement à Tampa en Floride et à Charlotte en Caroline du Nord. Les délégués, des grands électeurs de chaque État, selon leurs règles, sont venus voter pour celui qui a remporté chez eux la primaire. Il s’agit d’un rituel souvent moqué : trois à quatre jours de grande messe télévisuelle, discours interminables dans des stades bondés de militants, clips biographiques de propagande, tout ça pour concrétiser ce que tout le monde sait déjà : Mitt Romney et Barack Obama seront candidats.

Ces critiques trouvent leur source dans l’idée selon laquelle les partis politiques seraient des organisations tombées en désuétude, sans réel pouvoir face à l’exercice libre et direct du droit de vote dans le cadre de primaires. En effet, une vague de réformes dans les années 1970 a, dans les deux partis, réduit l’influence des « super délégués » dans le processus de sélection. Les cadres du Parti et les militants encartés avaient jusqu’alors plus de poids que les délégués mandatés par les élections primaires.  Les conventions étaient alors de véritables conventions de désignation du candidat : en 1924, il a fallu 17 jours, des heures de négociations de couloirs et des dizaines de tours de vote pour que les Démocrates se choisissent un candidat.

Aujourd’hui, la quasi totalité des délégués reflète le vote populaire, État par État. Ce changement du mode de désignation est concomitant de l’émergence des médias de masse et de la télévision : aussi médiatiques qu’elles soient, le téléspectateur sait toujours qui va gagner à la fin…

Si les électeurs se prononcent directement pour élire leurs candidats, pourquoi donc conclure le processus par une grande messe célébrant le ban et l’arrière de l’appareil du Parti ?

Plusieurs politistes ont critiqué cette idée dans des ouvrages récents, établissant que, décidément, les partis politiques n’étaient pas des structures dépassées. Bien au contraire, ceux-ci jouent un rôle encore majeur dans la désignation des candidats. Marty Cohen, David Karol, Hans Noel et John Zaller[1], ont publié en 2008 The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform. Peut-être un des livres de science politique les plus importants de la décennie.

Leur modèle d’analyse se fonde sur celui de partis comme formant une « longue coalition, plus ou moins large », la notion de longueur désignant « le nombre de thèmes sur lesquels la coalition a décidé de coopérer » et la largeur le nombre d’acteurs impliqués dans la coalition. Plus ce nombre est important, plus les bénéfices à retirer de l’élection sont à diluer entre chaque tendance.

« La désignation d’un candidat implique un double compromis : un entre les priorités conflictuelles en terme de politiques publiques et de priorités des courants au sein du Parti, et un autre entre les préférences des courants du Parti et les préférences des électeurs ».

Le but d’une élection primaire est dès lors de trouver un candidat qui sera à même, en temps voulu, de répondre à un maximum d’attentes d’un maximum de tendances de ladite coalition.  La convention est l’occasion de visualiser ces factions, de « se compter » pour évaluer son poids dans le Parti. Les partisans d’Hillary Clinton ont en fait de même lors de la convention de 2008, et dans un sens ceux de Rick Santorum également à Tampa.  Les conventions sont nécessaires parce qu’elles permettent de visualiser le parti et ses réseaux qui viennent de s’engager dans un long processus électoral.

Ainsi, il faut comprendre la notion de Parti comme une coalition de factions formant autant de réseaux d’élus, de militants et de d’organisations partenaires avec leurs intérêts propres.

Les auteurs ajoutent à leur modèle théorique celui de la « primaire invisible ».  Dans le modèle d’avant les réformes des années 70, les différentes coalitions négociaient lors des « conventions », véritables congrès politiques au sens européen du terme. Maintenant, une négociation abstraite a lieu dans une phase de pré-primaire, où chaque « party insider » observe les différents candidats.  Élus nationaux, locaux, responsables du parti, anciens candidats forment les rangs des « party insiders ».  Cette phase de primaire invisible serait la création d’une dynamique d’information permettant aux insiders de se coordonner implicitement.

Une telle approche est d’autant plus intéressante qu’elle nécessite de se défaire d’une approche qui serait « candidato-centrée » dans le sens où les candidats, par la seule force de leur talent créeraient à eux seuls une dynamique médiatique telle que les apparatchiks n’auraient plus qu’à se rallier à leur cause.  La plus-value ne serait que maigre par rapport au sens commun journalistique qui voudrait que les campagnes, les slogans, l’éloquence des candidats soient seuls clefs de l’élection face à un électorat passif.

Ainsi, il faut voir la primaire invisible comme une conversation. Les leaders du parti négocient entre eux, évoquent le champ des possibles formant un faisceau de signaux politiques à destinations de leurs homologues.

Présentant une impressionnante masse de données statistiques et qualitatives pour étayer leur modèles, ils concluent que l’argent n’a pas d’effet sur le résultat des élections indépendamment si l’on ne possède pas un bon réseau dans le Parti (voir la campagne de Mitt Romney en 2008 par exemple) et que les médias ont tendance à suivre les soutiens des différentes factions.  La difficulté était de savoir si les soutiens politiques sont générés par la couverture médiatique des candidats ou génèrent-ils la couverture médiatique qui influence les candidats ? D’après les auteurs, les médias auraient avant tout un rôle de renforcement.

La Convention, c’est aussi l’ultime occasion pour les délégués du Parti de se rencontrer, de discuter politique et de voter le programme (le « party platform ») de leur formation politique, afin de clore la conversation entamée lors de la primaire invisible. Nous y reviendrons dans un prochain article.

[alert type= »blue »]En savoir plus :

  • M. Cohen, D. Karol, H. Noel, J. Zaller, The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform, University of Chicago Press, 2008
  • S. Masket, No Middle Ground: How Informal Party Organizations Control Nominations and Polarize Legislatures, University of Michigan Press, 2009
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[1] Respectivement professeurs de science politique à Madison University, Berkeley, Georgetown University et UCLA.

Le bilan d’Obama : entretien avec Vincent Michelot

Vincent Michelot est professeur des universités et directeur des relations internationales à Sciences Po Lyon. Il vient de diriger l’ouvrage Le bilan d’Obama, publié aux Presses de SciencesPo.

Pourquoi dresser le bilan de Barack Obama ?

Un Président Obama qui aurait un Congrès démocrate pourrait mettre un programme qui ne serait plus législatif mais réglementaire. Les deux mamelles d’un deuxième mandat Obama c’est l’application de la réforme de la santé et de Wall Street. Ce sont déjà deux objectifs très ambitieux. Selon la composition du Congrès, on parlera soit d’application, soit d’abrogation.

Quel est son bilan diplomatique ?

La politique étrangère des États-Unis, c’est comme un supertanker, pour tourner sur son aire et entrer dans le port, c’est très long.