La réalisatrice française d’origine iranienne Marjane Satrapi (Persepolis, Poulet aux prunes, La bande des Jotas) s’aventure dans le cinéma de genre avec The Voices, en salle depuis le 6 février aux Etats-Unis, avant sa sortie française le 11 mars.

Jerry (le Canadien Ryan Reynolds) est un employé dévoué dans une entreprise de fabrication de baignoires perdue dans un coin du Michigan. Il est apprécié par ses collègues, malgré son comportement parfois étrange. Il flirte avec les filles du service comptabilité et a un faible pour l’énergique Fiona (l’Anglaise Gemma Arterton). Jerry vit à l’étage d’un bowling désaffecté et, comme tout un chacun, a de longues conversations avec son chien et son chat. Ryan Reynolds interprète avec talent l’ensemble des voix de la ménagerie et a choisi leurs accents : Bosco le chien s’exprime comme un vieux sage bienveillant du Sud américain, Mr Whiskers le chat roux persifle en écossais et en permanence des insanités. Après une virée nocturne dramatique, Jerry se débat entre les tentations macabres de son colocataire félin et ses propres désirs de normalité.

Bien que le tournage se soit déroulé aux célèbres studios Babelsberg en Allemagne, The Voices est le premier film américain de Marjane Satrapi, et la première fois qu’elle n’adapte pas une de ses propres histoires. « Mon monde est limité, j’ai du mal à avoir du recul sur mes propres scenarii. Quand je lis le script de Michael R. Perry, je peux voir ce qui ne fonctionne pas puis je peux me l’approprier. J’ai eu de l’empathie pour ce serial killer et j’ai voulu affronter le défi cinématographique de faire aimer un tueur. Je ne savais pas quel genre de film ça serait. Une comédie, un thriller, un drame?  Je ne peux toujours pas apporter de réponse », explique la réalisatrice. « On m’a proposé le film Maleficient avec Angelina Jolie [finalement réalisé par Robert Stromberg et sorti en 2014]. C’est le genre de film que je n’ai pas envie de voir, donc je ne vois pas pourquoi je me ferais suer à le réaliser. Pour The Voices, c’est la solitude de Jerry qui m’intéresse, le côté thriller psychologique. Je n’avais pas l’intention de faire une satire politique », ajoute-t-elle.

Marjane Satrapi s’est intéressée au monde fantastique et à tendance sanguinolente de Jerry : « c’est Ryan Reynolds qui m’a choisi. Il a énormément de talent, un côté inquiétant et un sourire juvénile en même temps. Comme tous les bons acteurs, il apporte sa vision sur le film, une vision que je partage. Sur le plateau de tournage, je ne suis pas du genre à tout expliquer et diriger, sinon je ferais un film d’animation. »

La photographie du film, signée par le spécialiste de l’horreur Maxime Alexandre, collaborateur régulier d’Alexandre Aja, utilise des couleurs acidulées, donnant un rendu pop et une dimension hors du temps à son histoire. Hors tournage, Marjane Satrapi se consacre à la peinture : « le film Dick Tracy (Warren Beatty, 1990) possède une très grande identité colorimétrique : le film est vert et rouge. Là, c’est trop. Pour préparer mon film, je regarde surtout des long-métrages qui ne conviendraient pas à l’aspect visuel que je cherche. »

The Voices est en effet un exercice périlleux de mélange de tons et de registres, offrant un univers tantôt décalé, tantôt sérieux, où le mauvais genre est revendiqué et où l’humour sert à désamorcer l’atmosphère glauque et les surgissements de violence. La mise en scène épouse le point de vue enfantin et fantastique de Jerry. Marjane Satrapi rompt hélas à plusieurs reprises ce dispositif (quand Jerry n’est plus présent) pour montrer une réalité beaucoup plus menaçante et gore que dans l’esprit du manutentionnaire psychopathe. Les ruptures de rythme offrent une expérience déroutante, angoissante, parfois bienvenue au spectateur. Mais cette hybridation des genres n’évolue presque pas sur la durée du film. Le scénario (sur la black list de Hollywood en 2009, résumé ainsi : le cochon de Babe s’associe au tueur Patrick Bateman) et la réalisation ont du mal à se défaire des poncifs inhérents aux films de tueurs en série (trauma enfantin, orage, clins d’oeil insistant à Hitchcock) ou proposent quelques réponses visuelles vraiment problématiques. Marjane Satrapi ne parvient pas complètement à glisser sa touche personnelle et noire dans un univers très codé.

Vincent Dozol

Posted by Vincent Dozol

Journaliste, correspondant pour la presse française à New York et Washington D.C. vincent.dozol@bullypulpit.fr

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