CINEMA

The Dark Knight Rises, l’art difficile de l’élévation

Depuis la sortie de The Dark Knight (2008) et ses recettes internationales qui s’élèvent à un milliard de dollars, le troisième volet des aventures de Batman par Christopher Nolan était attendu fiévreusement. La fusillade d’Aurora, le 19 juillet 2012, a propulsé le film au delà de son statut de blockbuster-évènement pour devenir un sujet du débat public.

Les articles et controverses se multiplient. Rush Limbaugh a attaqué ce repère de progressistes qu’est Hollywood, accusant la Warner d’avoir fait un film pro-démocrate. Le vilain du film se nomme Bane, homophone de Bain, qui ferait référence à Bain Capital, l’entreprise que dirigeait le candidat républicain Mitt Romney avant de se lancer en politique. Argument très pertinent puisque le personnage a été créé dans un comic-book datant de 1993. [[1. Batman: Vengeance of Bane  (January 1993) de Chuck Dixon, Doug Moench et Graham Nolan. Les cameos de Pat Leahy, sénateur démocrate du Vermont dans les trois volets de la trilogie n’ont pas trop déchainé les commentateurs conservateurs.

En France, le Monde.fr se demande « Batman est-il de droite ou de gauche? », Libération titre le jour de sa sortie « Batman, Film catastrophe« , et Télérama fait sa une avec « Batman Assassin ?« .
L’ambiguïté du scénario permet plusieurs sortes d’interprétations, de lectures antagonistes selon ses propres opinions. Christopher Nolan a tenté le pari d’ancrer la créature nocturne dans le réalisme, dans un monde hanté par le 11 septembre, peignant une allégorie critique et pessimiste de notre époque. En délaissant la fantaisie du monde des comic-books, ses films se confrontent avec plus où moins de subtilités au présent. Selon l’expression du New Yorker, « Christopher Nolan, for all his visionary flair, wants to suck the comic out of comic books ».

Cette grosse machine s’emballe, s’étire et à tendance à s’éparpiller au niveau narratif. Le film est coincé entre des demandes contradictoires. Il est pourtant plein de pistes et de ressources. Certains attendent que ce mastodonte fasse preuve d’un discours politique clair que le plus grand nombre de spectateurs puissent accepter. Cette demande repose probablement sur un malentendu de départ sur le personnage de Batman, super-héro à la marge, humain, dénué de pouvoirs, violent et ambiguë. [Ceux qui n’ont pas vu le film devrait arrêter leur lecture ici, sans oublier d’y revenir après le visionnage]

The Dark Knight Rises est ainsi noir, violent, pessimiste. Mais il ne va jamais au bout de sa logique. La tentation de la destruction, le plaisir de satisfaire les yeux des spectateurs en faisant exploser les icônes, s’arrête en chemin. On cogne très fort, mais aucun sang n’est versé. Les morts, probablement très nombreux, sont majoritairement évacués, hors champs, lointains. [[2. C’est un divertissement tout public à en croire la commission de classification en France.]] Tout le film est tiraillé entre ce désir du chaos et la célébration de l’autorité. A trop vouloir équilibrer son discours et éviter de trancher, il déroute. [[3. A ce propos, voir l’article d’Emmanuel Burdeau sur Mediapart « Nolan contre Nolan » (accès abonnés).]]

Le film débute huit ans après la dernière apparition de l’homme masqué. Le régime en place enterre Harvey Dent/Double-Face. Le calme est illusoire car il repose sur un mensonge. Dans une illusion de paix, la corruption règne. Les arrivistes, les extrémistes de tous bords s’allient. Nous sommes loin du modèle capitaliste vertueux et familial d’antan, symbolisé par Bruce Wayne.

The Dark Knight Rises effectue la transition entre l’ère Bush-Cheney et ses mensonges (armes de destruction massive, pratiques de torture par la CIA lors de la scène d’ouverture) et la crise économique. Le Dent Act, qui rappelle le Patriot Act, a permis d’envoyer des milliers de personnes en prison. Cet arsenal répressif crée les conditions d’une rébellion, qu’un simple mercenaire peut manipuler.

Gotham City n’est plus une mégalopole générique, et devient intégralement New York dans ce dernier volet. Nolan laisse l’Empire State Building et autres bâtiments emblématiques entrer dans le cadre. Lorsqu’il filme la destruction des ponts et les multiples explosions, il cadre sur le Financial District. La Freedom Tower en construction trône au milieu du paysage. 11 ans après, le cinéma, tout en jouant sur la référence à New York 1997 de John Capenter (1981), continue de faire revivre les attaques.

Au delà du spectacle efficace, Christopher Nolan et son scénariste de frère Jonathan Nolan parviennent à travailler leurs obsessions. Nous nous intéresserons à l’identité schizophrénique, au jeu des masques et au mythe du passage de l’ombre à la lumière.

Le personnage créé par Bob Kane et Bill Finger en 1939 appartient au monde des ténèbres, justicier-psychopathe qui se soigne. Il existe une véritable fraternité entre le vengeur et ses ennemis. Le film exploite beaucoup cette thématique. Bane est le visage inversé de Batman. Son masque est par exemple l’exact contraire de celui de la chauve-sourie. Il cache uniquement sa mâchoire, alors que Batman dévoile précisément cette partie. Cette proximité est directement suggérée par l’affiche Imax du film.
Ils sont frères, tous deux issus puis excommuniés de la Ligue des Ombres, ayant eu le même mentor/père de substitution, Ra’s al Ghul (Liam Neeson).

La société de Gotham, que Bruce Wayne souhaite d’abord fuir, est une immense mascarade, un bal masqué. Comme celui qu’organise Miranda Tate (Marion Cotillard). Chaque personnage possède une identité double. Montrer son vrai visage est une faiblesse. La seule fois où le visage de Bane (Tom Hardy) est dévoilé, il est sur le point d’être défiguré à jamais, pris d’assaut par les autres prisonniers. Le masque est aussi un message. Bane rappelle qu’avant qu’il ne le porte, personne ne s’intéressait à lui. On le mentionne à plusieurs reprises comme « l’homme au masque ». Le masque est aussi la clé pour terrasser son adversaire. Bane détruit d’abord celui de Batman, et rend Bruce Wayne inoffensif en le lui retirant. A la fin du film, Batman met Bane à terre en tapant à son tour sur son masque, l’empêchant de respirer.

Ce jeu sur l’identité est intégré à la dichotomie de l’ombre et de la lumière qui irrigue la narration.
Les frères Nolan déclarent s’être inspirés du livre de Charles Dickens, A Tale of Two Cities (Un conte de deux cités, 1859). [[4. Un extrait du livre est lu à la fin du film par le commissaire Gordon, au moment des funérailles]] L’histoire se déroule à Paris et Londres, dans le contexte de la Révolution française. L’oeuvre de Dickens permet d’injecter dans ce divertissement estival les classes sociales et des références révolutionnaires, en ne conservant hélas qu’une Terreur de pacotille.

Gotham City et son réseau souterrain représente ici les deux villes superposées, la ville-lumière et celle de l’obscurité. Dans les bas-fonds de Gotham, le monde des égouts, se terre une armée d’extrémistes. Lorsqu’ils accèdent à la lumière, ils font croire aux citoyens de Gotham qu’ils peuvent s’auto-administrer et s’emparent des institutions. En un mouvement, les mondes ombres/lumière sont inversés. L’ensemble des policiers se retrouvent comme des rats, piégés dans la ville souterraine.

Cette construction scénaristique se dédouble lorsque Bruce Wayne est interné par Bane dans une prison lointaine, de forme circulaire, enfouie sous terre. Cette séquence est une version light et tronquée du mythe de la caverne chez Platon. Les monstres sont nés dans cet endroit, n’ayant  connu que l’espoir de la liberté. Enfermé dans la prison, la réalité du monde extérieur n’est qu’ombre (la télévision) ou légende (l’histoire de l’enfant de Ra’s al Ghul). Pour sortir de la caverne, Bruce Wayne doit se convertir, constater qu’il est libre de toute entrave (ce qui signifie ici faire une saut dans le vide sans être assuré par une corde, pour retrouver la peur de mourir, stimulant le plus puissant). Mais vivre en dehors, écrasé par la lumière du soleil, n’est pas une fin en soit. Il doit enfiler de nouveau son costume et son masque, et redescendre dans la caverne, l’autre prison, la ville de Gotham, pour tenter de libérer les prisonniers.

La prison fait aussi référence aux Puits de Lazare (Lazarus Pit) des comics DC, où Ra’s al Ghul se régénère avant d’atteindre l’immortalité. Dans la Bible, Lazare de Béthanie est victime de la peste, décède et ressuscite. Il sort libre et vivant du sépulcre, mais muet sur ce qu’il a pu « vivre ».  Les lazarets servaient autrefois comme lieu de mise en quarantaine des pestiférés, idée qui est reprise dans le film.

L’assimilation des prisonniers à des pestiférés est intéressante. Michel Foucault a montré comment l’apparition de la peste s’est traduite par un contrôle social renforcé, qui mène à une pente sécuritaire jugée nécessaire.

« Contre la peste qui est mélange, la discipline fait valoir son pouvoir qui est d’analyse. Il y a eu autour de la peste toute une fiction littéraire de la fête: les lois suspendues, les interdits levés, la frénésie du temps qui passe, les corps se mêlant sans respect, les individus qui se démasquent, qui abandonnent leur identité statutaire et la figure sous laquelle on les reconnaissait, laissant apparaitre une vérité tout autre. Mais il y a eu aussi un rêve politique de la peste, qui en était exactement l’inverse: non pas la fête collective, mais les partages stricts; non pas les lois transgressées, mais la pénétration du règlement jusque dans les plus fins détails de l’existence et par l’intermédiaire d’une hiérarchie complète qui assure le fonctionnement capillaire du pouvoir; non pas les masques qu’on met et qu’on enlève, mais l’assignation à chacun de son « vrai » nom, de sa vraie place, de son « vrai corps et de la vraie maladie. La peste comme forme à la fois réelle et imaginaire du désordre a pour corrélatif médical et politique la discipline. Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des « contagions », de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre. [[5. FOUCAULT Michel, Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1975, p.231.]] »

Ce pourrait être le sens de la scène d’affrontement finale entre Bane et Batman, au soleil levant, sur les marches de la mairie. La guerre entre l’ordre légitime (les policiers en uniformes) et la milice illégitime. L’ordre met à terre les usurpateurs, les pestiférés, les agents du chaos. Et pour la première fois dans la trilogie, Batman apparaît et combat en journée, à la lumière. Mais ce discours n’est pas aussi simple, car l’obéissance aux ordres peut aussi conduire à la catastrophe, quand la police fait sauter le dernier pont qui relie la ville-prison au reste du monde.

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Bully Pulpit s’était déjà intéressé au cas Batman dans cet article, « D’un Wayne à l’autre »

1 comment on “The Dark Knight Rises, l’art difficile de l’élévation

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