ÉCONOMIE

Taxer les plus riches, les USA face à un choix de société

Selon Alphonse Allais, «  il faut prendre l’argent là où il se trouve, chez les pauvres. Bon d’accord, ils n’ont pas beaucoup d’argent, mais il y a beaucoup de pauvres.  » Cette phrase très connue semble avoir directement inspirée de nombreuses réformes fiscales aux Etats-Unis, et ce notamment depuis la présidence de Ronald Reagan.

L’idée que ce sont avant tout les plus riches qui font la prospérité d’un pays, par leur consommation et leur investissement, a incité les administrations successives à exempter au maximum les plus aisés. Toutefois, la montée des inégalités aux Etats-Unis a déclenché un changement important dans le discours politique. Le Président Obama a été réélu en grande partie sur son programme de justice fiscale, en promettant de taxer les plus riches pour améliorer la situation des finances publiques. Ce mouvement s’est d’ailleurs incarné dans la réélection d’Obama, mais aussi dans sa victoire dans les négociations sur le Fiscal Cliff, et le succès de la proposition 30 en Californie.

Barack Obama a réussi a obtenir, après des mois de négociations, une hausse d’impôts ciblée sur les ménages les plus riches, ce qui est une incontestable victoire sur le Parti républicain[1]. Pendant ce temps, en Californie, les électeurs se sont prononcés le 6 Novembre 2012, pour l’adoption de la proposition 30. Défendue par le gouverneur démocrate Jerry Brown, elle rassemble plusieurs réformes fiscales visant à augmenter la contribution des plus riches, afin d’assurer le financement de l’éducation dans l’état. Elle a été adoptée avec 55% des voix. Ces deux événements semblent montrer que les électeurs américains sont de plus en plus favorables à l’augmentation des impôts des plus riches. La réalité est cependant plus nuancée, car s’il est vrai que la conscience des inégalités est de plus en plus forte, cette conscience doit s’intégrer dans une certaine culture politique devenue anti-taxe.

Une évolution à nuancer

Ces derniers mois semblent indiquer une évolution des électeurs et de la classe politique américaine, évolution qui se fait dans le sens de la progressivité de l’impôt. Elle répond à une prise de conscience de plus en plus forte des inégalités dans les niveaux de vie. Ainsi, selon le Pew Research Center, 76% des américains estiment que les riches deviennent plus riches alors que les pauvres s’appauvrissent. Ce sentiment est d’ailleurs fondé, puisque, entre 1983 et 2010, plus du tiers de l’augmentation totale de richesse est allé au 1% des ménages les plus riches. Quant aux 60% de ménages les moins riches, leur richesse réelle a diminué sur cette période.

Cette prise de conscience, renforcée par la crise économique, s’illustre dans le discours social et politique, notamment avec le mouvement Occupy Wall Street. De son côté, Warren Buffet, célèbre milliardaire, a dit en 2012 qu’il n’était pas juste qu’il paie en impôts une plus petite part de son revenu que les membres des classes moyennes. La campagne de Barack Obama s’est beaucoup concentrée sur l’importance du rôle de l’Etat dans l’économie, et sur la nécessité d’augmenter les impôts des classes supérieures pour que le système puisse perdurer. Le Démocrate Jerry Brown, gouverneur de Californie, a utilisé des arguments similaires pour défendre la proposition 30, qui doit permettre de lever 6 milliards de dollars de taxes et ainsi assurer le financement du système d’éducation de l’état. L’adoption de cette proposition a d’ailleurs été saluée par l’agence de notation Fitch Ratings[2], ce qui est peut faire penser à une évolution des acteurs institutionnels privés

Ce mouvement doit être nuancé. Tout d’abord, les victoires électorales des démocrates ne sont pas absolues, et les républicains restent majoritaires à la Chambre des Représentants, l’électorat reste sensible au discours conservateur. Ils s’inspirent toujours du Consensus de Washington, avec, en matière fiscale, de faibles taux d’imposition et une assiette large, c’est-à-dire touchant la majorité de la population. L’augmentation des impôts pour financer les dépenses de l’Etat reste mal perçue par leurs électeurs, même si elle cible uniquement les plus aisés. En effet, en 2012, 77% des républicains estiment que, quand quelque chose est géré par le gouvernement, cette gestion est inefficace et dépensière. 63% des indépendants et 41% des démocrates partagent ce point de vue. Les discours du Tea Party d’un côté et d’Obama de l’autre ont polarisé ces opinions, puisqu’en 2007, ces chiffres étaient d’à peu près 60% pour les trois sensibilités politiques. Cela se traduit par deux positions radicalement opposées  : en 2012, à la sortie des urnes, 82% des électeurs de Mitt Romney estiment que le gouvernement agit trop, alors que 69% des électeurs d’Obama pensent qu’il devrait agir plus[3]. Cette polarisation croissante se retrouve dans la question de la taxation, qui interroge profondément la vision même du contrat social dans la culture américaine.

Des valeurs culturelles à la taxation, et vice-versa

Les arguments qui sont opposés aux démocrates sur la question fiscale sont désormais bien connus. Les républicains disent qu’augmenter les impôts pour les plus riches risque de décourager les entrepreneurs et de les faire fuir vers des cieux fiscaux plus cléments. Ce sont notamment les idées qui ont été avancées par les opposants à la proposition 30 en Californie[4]. Dans la mesure où la majorité des républicains est favorable à une diminution de la place de l’Etat dans l’économie, augmenter les impôts n’aurait donc que des désavantages: cela ferait encore grandir un gouvernement déjà perçu comme trop grand, tout en faisant fuir les plus riches qui, eux, sont créateurs de richesse. Ce point de vue s’est d’ailleurs renforcé ces dernières années, sous l’effet de l’offensive idéologique des néoconservateurs américains. En effet, alors qu’en 1987, 62% des Rrépublicains estimaient que c’était la responsabilité du gouvernement de s’occuper de ceux qui ne peuvent pas s’en sortir seuls[5], ils ne sont plus que 40% à être de cet avis en 2012. Or, le point de vue sur l’aide sociale explique en grande partie celui sur l’impôt, comme le montrent les comparaisons avec d’autres pays.

Ainsi, le modèle américain de protection est moins généreux, et moins égalitaire, que ceux de la plupart des autres pays développés. Cela s’explique toutefois parfaitement par la culture de ces pays, et par la vision qu’ont les différents peuples d’eux mêmes, et des valeurs qu’ils veulent mettre en avant. Ainsi, toujours selon le Pew Research Center, les Américains mettraient en avant des valeurs plus individualistes, ce qui les pousserait à vouloir un gouvernement qui intervient peu dans l’économie. 58% des Américains pensent que le plus important pour le gouvernement, c’est de laisser les individus poursuivre leurs propres objectifs sans interférer. Seuls 38% des Britanniques, 36% des Français et des Allemands partagent ce point de vue. En revanche, 55% des Britanniques et plus de 60% des Français et des Allemands estiment que le plus important pour le gouvernement est de s’assurer que personne n’est dans le besoin. Cela explique en grande partie les différences entre les niveaux de protection sociale. Et surtout, cela explique les différences de consentement à l’impôt  : dans un pays où l’Etat est considéré comme légitime pour intervenir dans l’économie, l’impôt est plus acceptable, dans la mesure où il peut être perçu comme utile. Ainsi, en 2010, 61% des européens estiment qu’il faut assurer un meilleur niveau de protection sociale, même si cela doit se traduire en hausse d’impôts. En revanche, aux Etats-Unis, où l’Etat n’est pas perçu positivement dans ses interventions, augmenter les taxes est vu comme une limitation pas très utile de la liberté individuelle. C’est dans ce contexte culturel qu’il faut analyser les évolutions récentes du débat aux Etats-Unis.

En 2012, 69% des Américains sont en faveur d’une augmentation de l’impôt sur le revenu pour les ménages gagnant plus de 250 000 dollars par an. La crise économique a pu faire évoluer les mentalités. Cependant, l’intervention de l’Etat, et donc les impôts, restent mal perçus par une large part des Américains. Les républicains se crispent de plus en plus sur leurs positions, et le fossé entre les sympathisants des deux partis se creuse de plus en plus. La crise actuelle, ainsi que la question de la dette publique et de la place du gouvernement, vont forcer les Etats-Unis à redéfinir leur modèle social dans les années qui viennent. Il ne s’agit pas simplement d’un choix entre des politiques sociales plus ou moins généreuses. Il s’agit avant tout de déterminer quelle société le pays souhaite avoir, et sur quelles valeurs celle-ci doit être fondée. Après la crise de 1929, la mentalité américaine s’était adaptée à une forte intervention de l’Etat, qui a perduré pendant plusieurs décennies. Le défi des démocrates est aujourd’hui de réinventer un modèle politique interventionniste populaire.



[1]    Cette concession a été obtenue sous la menace du fiscal cliff, dont nous avons parlé dans un article précédent: http://www.bullypulpit.fr/2012/12/le-fiscal-cliff-quand-lurgence-peut-attendre/. A noter que, pour plusieurs éléments très importants du fiscal cliff, la décision a été simplement reportée de plusieurs mois, ce qui laisse supposer un retour très rapide à la table des négociations, avec des enjeux très lourds. Le débat sur le fiscal cliff est malheureusement loin d’être terminé.

[3]    Tous ces chiffres sont tirés de l’excellente étude du Pew Research Center sur le prochain contrat social, disponible à l’adresse suivante  : http://www.pewglobal.org/files/pdf/Stokes_Bruce_NAF_Public_Attitudes_1_2013.pdf

[5]    «  It is the responsibility of the government to take care of people who can’t take care of themselves  »

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