La dette extérieure ou l’épée de Damoclès de l’économie américaine

            « Le plus gros avantage de la richesse, c’est qu’elle permet de faire des dettes », comme le disait Oscar Wilde. C’est particulièrement vrai des États-Unis, dont la dette publique atteint en ce moment des sommets inimaginables. On parle beaucoup de la dette publique, des risques qu’elle représente et des solutions à y apporter, ces dernières se résumant souvent à une austérité appliquée contre vents, marées et démocratie. Mais il est une autre dette, moins connue du grand public, et qui fait pourtant peser un risque important sur l’économie : la dette extérieure. Mardi 15 Novembre 2011, la dette publique américaine a dépassé les 15 000 milliards de dollars[1]. La dette extérieure brute, elle, a dépassé les 17 000 milliards en 2008. Ces sommes sont si énormes qu’elles ne semblent être que des abstractions, et pourtant ce n’est pas le cas. Si l’esprit peine à en comprendre l’ampleur, il peut en comprendre la raison d’être, et de manière plus importante encore, en comprendre les risques, car ceux-ci sont loin d’être négligeables. Mais avant de parler de ces risques, il est important de comprendre comment cette dette a pu se former et atteindre les niveaux abyssaux où elle se trouve actuellement.

La dette extérieure, ou comment vivre au dessus de ses moyens

            La dette extérieure, comme son nom l’indique, correspond à l’ensemble des créances détenues par des étrangers vis-à-vis de nationaux. Autrement dit, chaque fois qu’un américain emprunte de l’argent à l’étranger, la dette extérieure américaine augmente. Cette dette est alimentée par le déficit extérieur, c’est-à-dire le déficit de la balance des paiements courante. Tous ces termes techniques désignent en fait des réalités assez simples et une logique relativement intuitive, si on prend la peine de s’y pencher. La balance des paiements est un compte qui liste tous les échanges réalisés par un pays avec le reste du monde. Elle est toujours en équilibre, car il doit nécessairement entrer autant d’argent dans le pays qu’il n’en sort. Cette balance des paiements est divisée en plusieurs balances, celles-ci pouvant connaître des déficits et des excédents qui se compensent entre eux.

            La balance des paiements courants, l’une d’entre elles, est composée de la balance commerciale, qui représente la différence entre les exportations et les importations de biens et de services ; des revenus nets, c’est-à-dire des intérêts et dividendes perçus par des nationaux depuis l’étranger, moins les intérêts et dividendes perçus par les étrangers depuis le pays ; et enfin des transferts de revenu nets, par exemple l’aide internationale ou les transferts des émigrés à l’étranger. A l’inverse de la balance des paiements, la balance courante peut être en déficit, si le pays importe plus qu’il n’exporte, ce qui est le cas des Etats-Unis depuis des décennies, en particulier depuis les années 90, à partir desquelles le déficit commercial du pays est passé de 100 à près de 800 milliards de dollars par an, avant de diminuer à nouveau du fait de la crise. Ce déficit de la balance commerciale, toujours croissant du fait de la consommation effrénée des ménages américains, n’était d’ailleurs pas compensé par les transferts de revenus nets, puisque la balance courante des États-Unis accusait en 2006 un déficit de 800 milliards[2]. Ce déficit pose un grave problème car il signifie que, afin de pouvoir simplement payer au reste du monde ce qu’ils lui doivent, les États-Unis devaient alors emprunter, d’une manière ou d’une autre, 800 milliards de dollars en un an sur les marchés internationaux.

            En théorie, un pays connaissant un déficit durable de la balance courante doit voir sa monnaie se déprécier, ce qui rend les produits nationaux plus compétitifs et donc rétablit, plus ou moins progressivement, l’équilibre. En effet, un déficit de la balance courante signifie que de grandes quantités de monnaie nationale se retrouvent sur les marchés mondiaux. Cette monnaie nationale étant relativement plus abondante par rapport aux autres monnaies, sa valeur doit se dégrader, soit par les mécanismes du marché si le taux de change est flottant, soit par une intervention du gouvernement et de la banque centrale s’ il est fixe[3]. Ce mécanisme peut être bloqué de manière durable si la monnaie du pays est utilisée comme valeur de réserve ou d’échange globale, ce qui est clairement le cas du dollar. Une part importante, bien que déclinante, des échanges internationaux se faisant en dollars, la demande pour cette monnaie reste forte, ce qui permet au dollar de garder une valeur relativement élevée, même si la crise actuelle a entraîné une dépréciation de la monnaie américaine. De plus, certains pays sont fortement incités à se constituer des réserves en dollars.

 Un système qui profite à tout le monde ?

                       C’est ainsi que la Chine, par exemple, s’est dotée de réserves en dollars colossales, qui ont permis de maintenir une forte demande pour la monnaie américaine, assurant que son « prix », c’est-à-dire son taux de change, reste élevé par rapport au Yuan[4]. De nombreux autres pays, en particulier des pays d’Asie orientale et des pays exportateurs de pétrole, se sont dotés de telles réserves, afin de pouvoir amortir plus efficacement les chocs économiques globaux[5]. Ces pays peuvent compter sur un excédent de balance courante, du fait du grand dynamisme de leurs exportations. Le cas de la Chine est à ce titre très intéressant : redistribuant au compte-goutte l’excédent de sa balance commerciale pour éviter l’inflation, l’Empire du Milieu maintient un haut niveau d’inégalités en son sein, tout en achetant des titres financiers américains qui permettent aux États-Unis de continuer à lui acheter plus de biens qu’ils ne le peuvent en réalité. Ainsi, en 2006, aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence, pouvait-on entendre l’un des intervenants expliquer que chacun des 1,2 milliard de chinois prêtait chaque année, en moyenne, de 100 à 170 dollars (12 à 20% de son revenu moyen) aux citoyens américains, dont le revenu par tête est quinze fois supérieur au sien. Ce système a très bien fonctionné jusqu’ici, la Chine se développant petit à petit, à son rythme, évitant la surchauffe en plaçant son excédent commercial colossal dans l’économie américaine, permettant à celle-ci de consommer des produits, beaucoup étant importés de Chine, lui permettant de dégager des excédents colossaux, et ainsi de suite.

            Ce magnifique cercle vertueux ne peut pas durer. Le déficit courant des USA a déjà commencé à diminuer, passant donc de 800 milliards, soit plus 6% du PIB, en 2006, à 450 milliards en 2009, soit à peu près 3% du PIB. Cette contraction vient avant tout de la crise économique, qui a réduit le pouvoir d’achat mais aussi la propension à consommer des ménages américains. Il ne faut en effet pas oublier qu’en 2005 le taux d’épargne net des ménages était négatif, ce qui signifie que la consommation des ménages et le renouvellement du capital fixe absorbaient plus d’argent que n’en avaient les ménages. Ces derniers doivent donc s’endetter pour tenir le rythme de consommation, et la dette des ménages est passée de 65% du PIB en 1995 à 100% en 2009[6]. C’est cette dette des ménages, plus que celle des entreprises ou de l’État, qui a fait exploser la dette extérieure brute, qui dépasse en 2008 les 17 000 milliards de dollars[7]. De plus, l’épargne nette des ménages doit théoriquement alimenter l’investissement nouveau. Si cette épargne nette est négative, l’investissement ne peut être financé que par des capitaux étrangers, ce qui rend l’économie américaine plus dépendante encore, et accentue les risques pesant sur elle.

Vers un effondrement du dollar ?

            Avant la crise, la question du risque de cette dette extérieure ne se posait guère que pour les économistes, car la bulle de l’immobilier faisait augmenter le patrimoine des ménages américains de manière très rapide, et le risque d’insolvabilité de la dette privée était globalement faible. L’éclatement de la bulle a mis en évidence la fragilité relative de cette dette, d’autant que le dollar a été affaibli pendant la crise, en particulier face à l’euro. La dette extérieure, largement aggravée aujourd’hui par l’explosion des déficits publics, fait peser un risque important sur l’économie américaine dans son ensemble, et donc sur l’économie mondiale. Si les ménages américains restent solvables, leur patrimoine net étant estimé à 58 000 milliards de dollars en 2011[8], rembourser la dette extérieure va imposer de se séparer d’une partie de leurs possessions.

            Il y a donc un risque, dans les années qui viennent, de voir les ménages américains vendre leur patrimoine pour s’acquitter d’une partie de leur dette, ce qui aura pour conséquence de faire baisser plus ou moins brutalement, d’abord la valeur de marché des actifs cédés, et ensuite la valeur du dollar. Et encore ce risque est-il modeste, par rapport à celui d’une fuite devant la monnaie américaine. En effet, les détenteurs de billets verts, qui voient venir la dépréciation massive, peuvent chercher à se prémunir contre ce risque en diversifiant leurs avoirs, c’est-à-dire en vendant leurs actifs en dollars contre des actifs libellés dans une autre monnaie. Un tel mouvement ne pourrait qu’entraîner une baisse plus ou moins brutale du dollar. En effet, au vu des montants colossaux détenus par des non-résidents, et comme l’a fait remarqué Fred Bergsten, directeur de l’Institut Peterson, il suffirait d’une « modeste réalisation de ces désirs (de diversification) [pour] provoquer une chute libre de la devise américaine et des perturbations gigantesques sur les marchés et dans l’économie mondiale[9] ». Il y a donc un risque réel d’effondrement du dollar, si les mouvements de diversification s’accélèrent. Cependant, cette accélération n’a rien d’inéluctable.

 Tant qu’on ne dit pas que le Roi est nu…

            En effet, pour l’heure, personne n’a intérêt à ce que l’économie américaine s’effondre, ce qui serait immanquablement la conséquence logique d’une chute du dollar, au moins à court terme. Les détenteurs de la dette extérieure américaine en particulier craignent ce scénario plus que tout, car si l’économie des États-Unis devait connaître une récession majeure accompagnée d’une dépréciation brutale, et de grande ampleur, du billet vert, leurs réserves ne vaudraient plus rien. C’est précisément cette double dépendance qui a assuré jusqu’ici la viabilité du système : les États-Unis ont besoin de leurs créanciers pour leur prêter de l’argent et continuer à vivre au dessus de leurs moyens, et leurs créanciers ont besoin que les États-Unis restent suffisamment puissants et solides pour que leurs réserves aient une valeur. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, malgré tout ce qui a pu être dit sur la toute-puissance des agences de notation, les taux d’intérêt sur les bons du Trésor américain à 10 ans n’ont pas augmenté après la dégradation de la note des États-Unis par Standard and Poor’s. Ceux qui prêtent au gouvernement américain savent très bien que si celui-ci devait se retrouver en défaut de paiement, personne ne pourrait le renflouer, et que leurs créances n’auraient plus aucune valeur. C’est d’ailleurs également vrai des créances vis-à-vis des ménages ou des entreprises américaines, car un défaut de paiement du gouvernement entraînerait sans aucun doute une véritable panique par rapport aux États-Unis, précipitant potentiellement la dépréciation de la monnaie et multipliant les défauts de paiement.

            Cela durera probablement jusqu’à ce que les pays prêteurs soient en mesure de suppléer à la demande américaine par leur propre demande interne, et n’auront donc plus besoin de la maintenir à un haut niveau. Dans le cas de la Chine, le chemin est encore long. A court et à moyen terme, le risque provient plus des États-Unis eux-mêmes : le psychodrame qu’a connu la classe politique américaine lors du dernier vote pour relever le plafond de la dette publique montre à quel point cette question est difficile. Le gouvernement américain doit aujourd’hui relancer l’économie, tout en faisant en sorte que le taux d’épargne des ménages augmente, pour que l’investissement soit possible sans avoir besoin d’emprunter à l’étranger. Il doit aussi s’assurer que la balance commerciale s’améliore de manière significative, ce qui ne peut se faire que de deux façons : par une augmentation des exportations, ou par une diminution des importations, cette dernière ne pouvant provenir aujourd’hui que d’une perte de pouvoir d’achat des ménages. Dans la mesure où ses créanciers sont encore prêts à lui faire confiance, il aurait probablement intérêt à lancer une politique de relance ambitieuse, quitte à creuser la dette publique temporairement, afin d’assurer une reprise qui profiterait, en fait, au monde entier. Malheureusement, ce n’est pas le chemin qui est pris en ce moment, et il faut espérer que les créanciers des États-Unis ne perdront pas de vue l’immense responsabilité qu’ils ont dans le sort de la première puissance économique mondiale.



[2]   ONU, world economic situation and prospects 2010, p.27

[3]   Ces mécanismes théoriques peuvent bien entendu être faussés par des chocs extérieurs ou par des mouvements de spéculation. Toutefois, si le déficit courant est réellement durable, la hausse de la dette extérieure fera perdre confiance dans la monnaie nationale, ce qui aura tendance à entraîner une dépréciation. Les cas de taux de change fixe sont encore plus compliqués, et ne sont pas l’objet de cet article.

[5]   La crise asiatique de 1997, pendant laquelle le FMI avait imposé des conditions drastiques pour accorder ses prêts aux pays asiatiques, a constitué un véritable traumatisme pour les pays en développement, qui sont aujourd’hui très, et peut-être trop, prudents en termes de constitution de réserves de change. Cette stratégie constitue toutefois l’une des explications probables de leur réussite face à la crise actuelle.

[6]   Natixis, « Dette extérieure des Etats-Unis : 23 000 milliards de dollars en 2015 ? » , disponible à l’adresse suivante : http://gesd.free.fr/flas9219.pdf p.2

[7]   Toutefois, depuis le début de la crise, l’endettement public extérieur a compensé en partie la baisse de l’endettement des ménages, du fait des politiques de relance du gouvernement.

[9]   « How to solve the problem of dollar », paru dans le Financial Times et cité dans l’article « Crise de la monnaie européenne : la solution est au FMI » de Mediapart, disponible ici : http://www.mediapart.fr/journal/economie/121111/crise-de-la-monnaie-europeenne-la-solution-est-au-fmi

Forcer une réévaluation du Yuan : la mauvaise solution au mauvais problème

Le libre-échange, c’est comme le Paradis : tout le monde veut y aller, mais pas trop vite[1]. La preuve nous en est une fois de plus donnée par le vote d’une loi très contestable au Sénat américain mardi 11 Octobre 2011, visant à augmenter les droits de douane pesant sur les produits chinois importés aux Etats-Unis. Cette loi s’inscrit dans une forte inquiétude des milieux politiques de Washington face à l’augmentation considérable du déficit commercial avec la Chine, qui a atteint le chiffre record de 29 milliards de dollars pour le seul mois d’Août. Selon les défenseurs de cette loi, ce déficit commercial de plus en plus abyssal trouverait sa source dans le taux de change du Yuan, la monnaie chinoise, qui serait sous-évaluée par rapport au dollar[2].

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