Quelles réparations pour l’esclavage ?

Bully Pupit : Comment définissez-vous le concept de réparations ? Quelles pourraient en être les formes concrètes ?

Lawrie Balfour : Historiquement, l’idée de réparations était simplement ce qu’obtenait le vainqueur du perdant, lors d’une guerre. Le meilleur exemple serait les contreparties payées par l’Allemagne dans le cadre du Traité de Versailles, suivant sa défaite lors de la Première Guerre mondiale. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, il y eut un réel changement dans la façon de concevoir l’idée de réparations – et l’Allemagne, encore une fois, est liée à cela. Le gouvernement allemand a ainsi payé environ 60 milliards de dollars à l’État d’Israel et aux victimes de l’Holocauste. Pour la première fois, un État reconnaissait les crimes qu’il avait commis par le passé. Vous pouvez imaginer que cela n’était pas pour autant très populaire auprès des victimes de l’Holocauste, mais l’idée qui émergea dans la seconde moitié du XXème siècle est que les sociétés démocratiques ont besoin de faire face aux crimes du passé afin d’avancer. On ne pouvait plus simplement dire que le passé est le passé.

Quand j’utilise l’expression de réparations, je l’utilise dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique.

Ce fut aussi également le cas pour les démocraties nouvelles et les États qui ont émergé de guerres civiles ou de régimes oppressifs. Ainsi, la Truth and Reconciliation Commission en Afrique du Sud avait un comité chargé d’évaluer les réparations selon un large éventail de possibilités. Cela pouvait certes être des rétributions personnelles, mais cela pouvait être aussi des subventions communautaires, des dépenses en matière de santé publique voire des fonds de développement. La plupart n’ont en fait pas été mises en place et cela suscite actuellement une vive controverse. Mais, quand j’utilise l’expression de réparations, je l’utilise dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique – dans le cas des États-Unis, les dommages passés mais également en cours, de l’esclavage à la ségrégation. Parfois, le terme de réparation est utilisé de façon très spécifique, simplement pour signifier des contreparties pécuniaires aux individus. J’ai ainsi essayé d’user de la la plus large acception possible du terme, en y incorporant les commissions pour la vérité, différentes sortes de compensations financières à grande échelle comme les bourses universitaires, les fonds de redéveloppement, etc. Cela pourrait inclure un seul ou tous ces éléments.  Certaines réformes politiques ou légales pourraient aussi être considérées comme une rubrique du répertoire de réparations. Par exemple, la façon selon laquelle les Africains-Américains sont exclus, des années après le Voting Right Act, du droit de vote. Les efforts effectués pour lutter contre cela, encourager une « citoyenneté noire » et améliorer la participation électorale des Africain-Américains pourraient être considérés comme des réparations.

La clef pour moi, c’est de comprendre les politiques actuelles avec une perspective historique.

 Quel degré de conscience historique à propos de l’esclavage requièrent nos sociétés démocratiques ?

C’est une très bonne question. L’esclavage a été aboli il y a plus d’un siècle et je ne suggère pas que les conditions de vie sont restées à l’identique. Mes étudiants ont du mal à se faire à l’idée que le passé a des répercussions sur le présent. Prenons, par exemple, mon cours sur la pensée politique afro-américaine, que j’enseigne d’un point de vue historique. Les étudiants ne nient pas les horreurs de l’esclavage ou de la ségrégation. Mais lorsque je demande « comment comprendre que les débats sur le système de protection sociale injectent dans le discours public tout un tas de préjugés sur les mères afro-américaines et que ces préjugés prennent leur source à l’époque de l’esclavage ? » Et bien lorsque je leur demande cela, les étudiants tracent une stricte ligne de séparation entre le passé et le présent. Une partie de mon travail n’est donc pas de faire comprendre que le passé détermine le présent, mais d’assouplir, de relativiser, cette grande ligne de séparation pour comprendre les racines des préjugés.

 Quelle est la place de cette idée de réparations dans le discours politique aujourd’hui ?

Quelques groupes militants utilisaient l’expression. À la fin des années 1990, début des années 2000, il y avait un débat public important sur cette question. Un membre du Congrès, John Conyers (D-Mi) a même déposé une proposition de loi (HR40) visant à étudier l’idée de réparations. C’était peu après que les Japonais-Américains menèrent avec succès une campagne afin de récolter de relatives réparations pour leur internement durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, mis à part pour quelques groupes militants du « nationalisme noir », l’idée de réparations n’est que peu discutée. Je pense que l’élection d’Obama y est pour beaucoup. La question est maintenant hors-jeu. Je m’implique dans ce projet précisément parce que je pense que nous sommes arrivés à un point où le débat public se contente d’écarter l’idée de réparations, c’est toute l’idée de justice raciale qui est absente de la discussion nationale. L’idée de commencer par le plus improbable – plus de 90% des blancs sont opposés à des réparations matérielles pour l’esclavage – est une façon de pousser ce débat vers l’idée qu’il existe de profondes inégalités raciales. Simplement parce que les efforts s’appuyant sur un autre registre de discours sont demeurés sans succès. C’est une provocation de ma part ! C’est envoyer une bombe si l’on veut, mais l’alternative jusqu’alors fut l’esquive, le silence.

 La discrimination affecte tous les Africains-Américains. La combattre à travers l’idée de réparations ne risque pas de les diviser ?

C’est – je pense – le principal souci. J’en étais très consciente lorsque j’ai effectué ce travail : la dernière chose que je souhaite est que mes recherches suscitent plus de ressentiment racial, chez les Blancs avant tout. Mais je pense que c’est en partie la raison pour laquelle il est si important que les universitaires blancs prennent au sérieux cette idée. Tout compte fait, je ne suis pas nécessairement une fervente partisane des réparations, je suis une fervente partisane de prendre cette idée au sérieux. C’est pourquoi Obama, parmi d’autres, ne veut rien avoir à faire avec cette rhétorique, et beaucoup de militants égalitaristes accomplis trouvent cette perspective beaucoup trop controversée ou source de divisions. Mon soucis est qu’à notre époque, toute sorte de proposition en terme de conscience raciale ne soit trop source de divisions… Encore une fois, une des raisons de ma radicalité est que l’effort pour aller vers une société plus juste « racialement » avec des moyens moins conflictuels a, je pense, failli. Cela vaut donc la peine de poser la question, d’arriver à faire entrer les réparations dans le champ des possibles des citoyens, au moins de faire avancer la conversation vers un engagement plus robuste en matière de droits civiques. Même si l’idée demeure une chimère…

 L’idée de réparations ne  concerne-t-elle que les Africains-Américains ou pourrait-elle s’appliquer à d’autres groupes, comme les natives (Amérindiens)

Il n’y a rien dans mes travaux qui exclut des considérations pour d’autres groupes, mais il y a différentes catégories de demandes, qui ne se ressemblent pas. Par exemple, au sein des Amérindiens, chaque groupe peut se focaliser sur des définitions différentes de souveraineté. Donc oui, l’idée de réparations peut s’appliquer à d’autres contextes et groupes de population et cela a été utilisé dans d’autres circonstances. Il y a eu des rétrocessions de territoires, des paiements à quelques groupes indiens, tous très inappropriés. Ces efforts se poursuivent, il existe des demandes constantes de différents types de réparations de la part de plusieurs groupes indigènes. Les enjeux sont reliés, mais distincts.

Comment appréhendez-vous la relation entre des mouvements identitaires et une démocratie fonctionnelle ?

Je m’intéresse à la façon dont les revendications fondées sur l’identité ont été capables de formuler des réclamations bien plus larges qu’un intérêt étroit et pluraliste. La question n’est pas simplement la recherche de la part de chaque groupe pour s’accaparer un morceau de gâteau. Des demandes qui viennent d’un contexte historique précis peuvent être aussi utilisées à des fins générales, pour tous.  La période de la « Reconstruction » (1865-1877) serait un exemple, mais pas en tant que mouvement fondé sur l’identité. Pendant la Reconstruction, des avancées ont eu lieu pour les hommes et femmes libres, mais les personnes récemment affranchies ont aussi fait des efforts afin d’améliorer leur situation, ce qui a entraîné des structures politiques et sociales plus démocratiques, au moins de façon temporaire dans le Sud. Je suis très sceptique en ce qui concerne l’argument « automatique anti-identitaire », car souvent les mêmes préjudices sont reproduits sur les différentes populations.

Il y a-t-il un conflit entre militants ou universitaires à propos de qui est descendant d’esclave et qui ne l’est pas ?

Il y a une quantité impressionnante de publications universitaires en sciences politiques et en sociologie, que j’ai commencé à étudier. Tout ceci vient de l’hétérogénéité de l’Afro-Amérique. L’esclavage n’est qu’une partie, cruciale, d’un tout. Cela ne dépend pas de la capacité de l’individu à retrouver ses racines d’esclave. Les descendants ayant des origines africaines sont susceptibles d’être des descendants d’esclaves, qu’ils viennent des Etats-Unis où d’ailleurs et nombreux des principaux activistes en Amérique ont été des immigrants des Antilles ou d’ailleurs. La tradition politique noire est elle-même hétérogène. Dans la question des réparations, il n’y a rien qui suggère que c’est uniquement un sujet pour les descendants d’esclaves.

A l’Université de Virginie, une plaque rend hommage à la mémoire des esclaves. Ce type de reconnaissance par les institutions est-il commun ?

C’est de plus en plus le cas que des institutions reconnaissent l’histoire de l’esclavage et rendent hommage aux esclaves. Mais la vraie question est : quelle est la vision de l’Histoire sous-jacente ? Est-ce une vision qui renforce l’idée de loyaux esclaves par exemple ? Au début du XXème siècle, il y avait un mouvement qui a tenté d’établir un mémorial en faveur de l’auto-sacrifice des femmes esclaves. Dans de nombreux cas problématiques, la façon selon laquelle on célèbre la mémoire de l’esclavage ne fait que renforcer le statu quo plutôt que de le remettre en cause. Il y a plusieurs controverses, dont je ne suis pas familière en détails, à l’Université de Virginie.  Récemment, beaucoup de questions ont été soulevées à propos d’un homme qui était le sonneur de cloche à l’Université, et à qui on a rendu hommage. Quelques-uns se sont demandés quel était le but de cet hommage ? Dans quelle mesure nous aide-t-il non seulement à saisir avec adéquation le rôle central qu’a eu l’esclavage dans la fondation de l’Université mais aussi à éclairer l’expérience des générations suivantes de travailleurs, y compris des travailleurs actuels. Au même moment, il y avait une campagne pour une revalorisation salariale qui n’a eu aucun écho dans l’administration, et ces travailleurs sont majoritairement des hommes et des femmes de couleur. Dans un sens, je pense que le devoir de mémoire est crucial et nécessaire. Mais il y a une façon de le faire uniquement pour nous aider à nous sentir mieux sans avoir à penser aux conséquences du passé. D’autres réponses appellent plus d’introspection…

Pensez-vous qu’en mettant au jour les origines structurelles de la discrimination, cette question des réparations peut nous aider à trancher le débat sur l’Amérique post-raciale et l’indifférence à la couleur (color blindness) ?

 « L’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage » Tocqueville

Dans notre époque où la color blindness est si prédominante, l’idée de réparation est j’espère un moyen de faire réfléchir aux problèmes que pose cette façon de voir les choses. Je ne peux pas croire que ce soit le seul moyen de crever l’abcès et de nombreux universitaires et militants tentent de s’attaquer à cette question. Mais selon de nombreux points de vue, l’indifférence à la couleur garde une forte assise, particulièrement dans le monde judiciaire et tout particulièrement à la Cour Suprême où toute mention de la race est perçue comme une discrimination qui serait philosophiquement pas très différente des discriminations telles qu’on les entendait dans les années 1960. Après tout, la color blindness est une certaine forme d’idéal… Ne serait-ce pas formidable ?!  Tocqueville a une phrase très évocatrice à ce propos : « L’esclavage déshonore la race, et la race perpétue le souvenir de l’esclavage ». Je pense que ce n’est pas tout à fait juste dans le sens où cela ne suggère pas tout l’héritage structurel etc, mais je pense que l’on saisit pourquoi c’est si problématique de déclarer comme colorblind  une société qui ne l’est pas…

 Entretien réalisé et traduit par Vincent Dozol et Pierre-Louis Rolle

L’État-providence aux États-Unis

Nicolas Duvoux est Maître de conférences en sociologie à l’Université Paris Descartes, membre du Cerlis – Centre de recherche sur les liens sociaux (Paris Descartes / CNRS). Il est également chargé de cours dans le master de sociologie de l’EHESS.

Rédacteur en chef de La vie des idées.frspécialiste des questions de pauvreté, il a été Visiting Scholar au Département de Sociologie de l’Université de Harvard du 1er juillet au 31 décembre 2012 et coordonne le numéro 177 de la revue Informations Sociales à paraître en juin, intitulé « le lien social à l’épreuve du volontarisme aux États-Unis ».

À quelques jours de la prestation de serment pour un second mandat du Président Obama, nous lui avons demandé de faire un bilan des politiques de lutte contre la pauvreté aux États-Unis.

Les points suivants ont été abordés :

– Qu’est-ce que l’État-Providence aux États-Unis ?

– La notion de « pauvres méritants » et les minorités

– Le consensus politique autour du Welfare : quelle différence pour Barack Obama ?

– Quels seront les effets sur le long terme de cette nouvelle façon de concevoir l’intervention en matière sociale ?

– Comment le champ académique a-t-il accompagné l’évolution de ces débats ?
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Prolonger

Isaac William Martin, « Which direction for the welfare state?. Legacies of welfare reform in the United States »,Books & Ideas, 6 March 2009. ISSN : 2114-074X. URL : http://www.booksandideas.net/Legacies-of-welfare-reform-in-the.html

Quelques références évoquées dans l’entretien :

James Sparrow, Warfare State: World War II Americans and the Age of Big Government, New York, Oxford University Press, 2011

Michael Harrington, The Other America: Poverty in the United States, New York, Macmillan, 1962

Daniel Patrick Moynihan, The Negro Family: The Case For National Action, Office of Policy Planning and Research, US Department of Labor, 1965

The Moynihan Report Revisited: Lessons and Reflections after Four Decades, ANNALS, N˚621 Vol. 1, 2009

Romain Huret, La fin de la pauvreté ? Les experts sociaux et la Guerre contre la pauvreté aux États-Unis (1945-1974), Paris, Editions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2008

Alice O’Connor, Poverty Knowledge: Social Science, Social Policy, and the Poor in Twentieth-Century U.S. History, Princeton University Press, 2002

Charles Murray Losing Ground: American Social Policy, 1950-1980, Basic Books, 1984[/alert]

Les Républicains, les pauvres et l’État fédéral

Les enjeux économiques dominent la campagne électorale américaine. Les controverses sont d’autant plus fortes que les programmes s’opposent radicalement. Alors que Barack Obama défend un renforcement mesuré de l’intervention de l’Etat fédéral, son adversaire prend position pour son affaiblissement. Il est toutefois difficile de discerner les promesses électorales des mesures qui seront potentiellement appliquées en cas de victoire par l’un ou l’autre des deux candidats. A ce titre, le choix de Paul Ryan comme colistier pour Mitt Romney apporte une information importante. En effet, Ryan est l’un des architectes du budget Républicain pour 2013, en tant que président de la commission du budget de la Chambre des Représentants depuis Janvier 2011. Ce document, intitulé « The Path to Prosperity »[1], est un brillant résumé des thèses néoconservatrices et néolibérales si chères au Grand Old Party. Il oppose sur certains points un contraste saisissant avec la modération de la campagne de Romney, et offre probablement une vision plus pertinente de ce que pourrait faire le Parti Républicain s’il contrôlait les pouvoirs législatif et exécutif. C’est à ce titre que nous allons en étudier certains chapitres, les problèmes soulevés et les solutions proposées dans ce document étant révélateurs de la façon dont les Républicains perçoivent et comprennent l’économie.

            Cette analyse commence par un article sur la protection sociale. Ce sujet est particulièrement important en période de crise, puisque le nombre de personnes qui ont besoin d’un soutien de la puissance publique est plus fort qu’en période de prospérité. Or, le positionnement sur l’aide social est lourd de sens. Les hommes politiques qui disent qu’il n’en faut aucune sont pour le moins rares. En revanche, la façon de l’envisager dit beaucoup sur les représentations des hommes et des partis. Le budget républicain pour 2013 ne fait pas exception. Il permet de voir comment le Parti de Mitt Romney et de Paul Ryan considère les bénéficiaires de l’aide sociale. Par ailleurs, ce budget plaide pour un affaiblissement du poids de l’Etat fédéral dans l’aide sociale, et son transfert vers d’autres institutions. Le choix de ces institutions est très significatif, car il montre une certaine vision de la société du Grand Old Party.

Les pauvres, profiteurs ou victimes ?

             Les pauvres sont présentés, depuis des décennies, comme des profiteurs par les néoconservateurs du monde entier. Ces derniers ne cessent de parler des passagers clandestins qui profitent des dispositifs d’aide sociale pour gagner des sommes indécentes sans travailler. Ce discours, largement fantasmagorique et qui se concentre sur des exemples isolés, permet de disqualifier et de remettre en cause à peu de frais les systèmes d’aide sociale généreux instaurés dans les années 50 et 60. Toutefois, la crise économique et les changements sociaux qu’elle a déclenché ont forcé les Républicains à nuancer leur analyse[2].

            Ainsi, dans leur budget 2013, le chapitre sur l’aide sociale (intitulé « Repairing the Social Safety Net ») commence par le rappel des ravages de la crise sur le niveau de vie de millions d’américains méritants. Il s’agit d’un élément important, puisque les Républicains reconnaissent ainsi que la misère peut être le résultat d’un système économique qui dysfonctionne. La conséquence en est simple : si les pauvres sont plus nombreux à être victimes que profiteurs, alors l’aide sociale est justifiée, et la disqualification habituelle n’a plus de raison d’être. Pour autant, le système d’aide mérite d’être réformé pour répondre aux nombreux abus dont il est l’objet. Et, pour les auteurs de ce budget, ces abus ne peuvent venir que de deux sources : les mauvais pauvres (car ils sont toujours là) et, bien entendu, l’État fédéral.

            L’idée du mauvais pauvre, qui profite du système social pour vivre aux frais de la société reste présente en creux dans le budget Républicain. Ainsi, à la page 41 du document « Path to Prosperity », les auteurs affirment que « le meilleur programme de protection sociale est temporaire et se conclut par un travail et une vie stable et indépendante pour le bénéficiaire ». Cela peut paraître incontestable, mais mettre en avant le côté temporaire de la protection sociale permet en réalité d’exiger des bénéficiaires de sortir, plus ou moins rapidement, de la pauvreté. Cela tend à occulter le fait que la pauvreté ou le chômage de longue durée ne résultent pas nécessairement de la paresse du bénéficiaire, mais sont plus souvent subis, et très durs à vivre pour ceux et celles qui en souffrent. Des exemples d’abus individuels sont donnés, par exemple avec le cas d’employés de la Ville de New York qui avaient créé de faux noms pour profiter du Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP), un programme fédéral permettant aux plus défavorisés de se nourrir. Cet exemple, incontestablement regrettable, permet d’ailleurs d’accuser des fonctionnaires responsables de fraude. Or les fonctionnaires restent, avec l’État fédéral, l’un des boucs émissaires favoris des néoconservateurs.

            Le basculement dans la pauvreté et la précarité de très nombreux citoyens américains empêche les Républicains de s’attaquer de manière trop agressive aux bénéficiaires de l’aide sociale. Cela les pousse à blâmer le gouvernement fédéral. Selon eux, les abus vis-à-vis du système d’aide sociale proviennent avant tout d’une mauvaise régulation. Ainsi, le fait que les programmes Medicaid et SNAP soient financés par le gouvernement fédéral et les Etats fédérés de manière proportionnelle au nombre de bénéficiaires est dénoncé. En effet, selon les Républicains, ce système incite les Etats fédérés à augmenter le nombre de bénéficiaires de ces programmes pour toucher plus d’argent du gouvernement fédéral. Ils justifient cette idée en disant que le SNAP a concerné 17,3 millions de personnes en 2001, à 28,2 millions en 2008, alors que le taux de chômage diminuait de 1,4 points entre 2003 et 2007. Ce raisonnement est toutefois biaisé, puisque avoir un travail ne protège plus contre la pauvreté, comme le montre l’explosion du nombre de travailleurs pauvres aux États-Unis. Les Républicains remarquent également, à raison, que les programmes d’aide aux étudiants pour payer leurs études participent à expliquer la hausse des coûts d’inscription à l’Université. Quoi qu’il en soit, la très forte augmentation des coûts de l’aide sociale de ces dernières années justifie pleinement des réformes d’ampleur. Toutefois, selon nous, celles proposées par le budget Républicain pour 2013 ne sont pas pertinentes et, en s’attaquant à l’Etat fédéral en priorité, elles risquent d’être contre-productives.

Affaiblir l’Etat fédéral : qui prend le relai ?

            Tout au long de ce texte, les Républicains dénoncent « les technocrates » qui gèrent les programmes fédéraux. Cette gestion, selon eux, ne peut être que fautive, car elle est éloignée des bénéficiaires. Ils s’opposent ainsi à ce qu’ils appellent « l’approche top-down du Président » (p.41), ce qui leur permet au passage de critiquer Obama. Ils plaident donc pour la gestion des programmes d’aide sociale par des administrations plus « proches » des citoyens, c’est-à-dire plus petites que l’Etat fédéral. L’idée est que ces administrations de taille plus modeste seraient mieux à même de comprendre les besoins de leurs citoyens, et donc d’agir de manière plus pertinente. Ce point de vue mérite toutefois d’être discuté, tant il apparaît ici comme une volonté à peine déguisée de démanteler l’aide sociale.

            Concernant cette aide, les principales préconisations des Républicains sont simples : renforcer le rôle des 50 Etats fédérés dans la gestion des programmes (Medicaid et Food Stamps notamment), et plafonner le financement de ces derniers par Washington. A l’heure actuelle, comme nous l’avons dit, l’Etat central finance les programmes d’aide sociale en proportion du nombre de bénéficiaire dans chaque Etat. Les Républicains estiment que cela incite ces derniers à étendre la couverture sociale, puisqu’ils n’en paient qu’une minorité. Instituer un maximum aux financements fédéraux permettrait donc d’éviter cette incitation perverse, et de pousser les Etats à être plus efficaces dans l’allocation des aides.

            Toutefois, ce système ne ferait probablement que créer des incitations perverses agissant en sens inverse. En effet, si chaque Etat reçoit une subvention fixe, proportionnelle au nombre de bénéficiaires potentiels qu’il compte sur son territoire, il est incité à réduire la couverture sociale. Si les Etats ne commencent à payer la protection sociale qu’à partir d’un certain seuil, alors ils ont intérêt à ce que les dépenses totales pour cette protection soient proches de ce seuil. Par exemple, si un Etat est certain de recevoir un milliard de dollars pour financer le programme SNAP sur son territoire, il a intérêt à distribuer les Food Stamps de façon à ce que le coût total du programme soit d’un peu plus d’un milliards. Ainsi il peut tirer les bénéfices politiques d’un programme qu’il gère mais pour lequel il paie très peu. De plus, il ne faut pas oublier que les Etats fédérés sont de plus en plus endettés[3], et connaissent des difficultés budgétaires considérables. Ces dernières les poussent déjà à réduire leurs dépenses, notamment vis-à-vis de leurs fonctionnaires. L’application du programme Républicain aurait donc comme effet probable une réduction drastique du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale.

            Or, les conservateurs américains sont opposés à cette aide sociale provenant de la personne publique. Pour autant, ils défendent d’autres formes de solidarité, plus conformes à leurs croyances. Cela se retrouve dans le budget 2013. Ainsi est-il écrit que le Président Obama renforce le gouvernement « à la place des familles, des communautés locales, et des groupes basés sur la foi » (p.41). Dans le même paragraphe, il est dit que « une bureaucratie centralisée ne peut se substituer à une société civile dynamique, dans laquelle les citoyens s’aident les uns les autres sur une base personnelle. »[4] La volonté politique est claire. Il s’agit d’affaiblir l’intervention de l’Etat fédéral et de laisser l’aide sociale à des collectivités publiques qui n’ont pas les moyens de l’assurer.

            L’idéal correspondant est celui d’une protection assurée non par l’Etat ou la personne publique, mais par les communautés. La charité est privilégiée sur la solidarité nationale obligatoire. Or, ce système ne fonctionne pas. Il favorise les communautés et les groupes qui ont le plus tendance à la solidarité interne d’une part, et les communautés et les groupes les plus riches d’autre part. Enfin, il dépend intégralement de la bonne volonté des personnes qui sont en capacité d’aider, et de la façon dont elles perçoivent les personnes qui ont besoin d’être aidées. C’est tout cela que le projet républicain défend, en définitive. C’est vers cela que tend leur représentation de la pauvreté comme une faute personnelle, vers cela que tend l’affaiblissement à tout prix de l’Etat fédéral. Les dispositifs d’aide sociale doivent être réformés aux Etats-Unis, c’est incontestable. Mais cela doit permettre de rendre le système plus efficace, et pas d’accentuer l’exclusion et la misère des individus et des groupes qui en souffrent déjà. C’est vers cela que tend le budget 2013 des Républicains.



[1]   Disponible en intégralité à l’adresse suivante : http://budget.house.gov/uploadedfiles/pathtoprosperity2013.pdf

[2]   Du moins dans les discours officiels, comme le montre la dernière gaffe de Mr Romney. A ce sujet, lire sur Bully Pulpit : http://bullypulpit.fr/2012/09/47-vraiment-gouverneur-romney/

[4]   Respectivement « in place of families, local communities, and faith‐based groups » et « Centralized bureaucracy is no substitute for a vibrant civil society in which citizens help each other on a personal basis »

47% vraiment, Gouverneur Romney ?

 Vous avez déjà dû avoir vent de la dernière « gaffe » de Mitt Romney.  Dans un discours prononcé devant de (riches) donateurs, il a avancé l’idée selon laquelle 47% des électeurs seraient acquis à Barack Obama, car dépendant de l’aide sociale, ne payant pas d’impôts et se « posant en victime ».

La politiste Suzanne Mettler note dans le New York Times que non seulement une bonne partie de ces citoyens payent des impôts, mais que presque tous les américains ont eu recours à une aide sociale quelconque. Selon une étude de l’Université de Cornell en 2008,  96% des américains ont bénéficié d’une des 21 aides fédérales, des prêts étudiants au Medicare.

Je suis d’ailleurs plutôt d’accord avec Andrew Gellman, il ne s’agit pas vraiment d’une « gaffe » ni d’une « bourde ». Il s’agit d’une position anti-assistanat tout ce qu’il y a de plus classique pour un candidat républicain, proférée devant une foule partisane.

Pourtant, face à ces chiffres, on pourrait se dire que le recours à l’assistance social ne devrait pas diviser l’opinion publique…

La stigmatisation de la dépendance forme néanmoins un consensus  politique de longue date. Les Etats-Unis sont pourtant loin d’avoir un système de redistribution universel. C’est une logique  d’impôt négatif (22 millions de personnes concernées) et d’assistance, reposant sur le workfare, qui préside à la distribution des aides sociales.
C’est Bill Clinton en 1996 qui a introduit le Personal Responsibility and Work Opportunity Act.  L’idée est d’inciter les personnes touchant des aides sociales à réintégrer le marché du travail, opposant le workfare au welfare, l’aide sociale. Cette loi marque une victoire idéologique pour la Droite, désireuse de faire de ce dernier un terme péjoratif.

Cette loi  mettait ainsi fin au programme d’aide né du New Deal, Aid to Families with Dependent Children , assurant un revenu aux familles les plus pauvres.

Ainsi, Démocrates et Républicains ont petit à petit réduit le système d’aide social systématique américain. Mais dans le même temps, l’explosion de la pauvreté a fait que les aides sociales d’urgence, comme le programme de bons alimentaires ont explosé. Aujourd’hui, plus de 40 millions d’américains dépendent des « foodstamps » pour se nourrir décemment.

La sortie de Romney fait écho à celle d’Obama, quelques semaines plutôt,  sur la place de l’État dans la société américaine. Obama a choqué ses adversaires en écornant le mythe du self made man : si votre business prospère, c’est grâce aux routes, au système éducatif, à la sécurité, que permet la collectivité.

Plus qu’un débat sur le prétendu assistanat, c’est un débat sur la place que doit prendre l’intervention publique dans la société américaine.

Sans avoir un État assurantiel et universaliste,  les États-Unis se retrouve tout de même à devoir assurer des mesures d’assistance urgence de plus en plus coûteuses pour faire face à l’appauvrissement de sa population. Plutôt que de s’étrangler en hurlant que « trop d’impôts tue l’impôt » Romney et Ryan feraient mieux d’entamer en cœur « pas assez d’assistance crée de l’assistanat, pas assez d’assistance entretien la pauvreté ».

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