Vice-présidence : de l’équilibre au partenariat

« Je crois que j’ai le droit de faire quelques observations car je suis sur le point de commencer une période de silence de quatre années. » Thomas Riley Marshall a fait preuve d’une grande résignation en 1913 lors son discours inaugural devant le Congrès. Vice-président des Etats-Unis de 1913 à 1921 dans l’administration de Woodrow Wilson, Marshall était un Hoosier, natif de l’Indiana et ancien gouverneur de cet Etat. Sa remarque s’appliquera peut-être au gouverneur actuel de l’Indiana, Mike Pence, qui a débattu avec Tim Kaine, sénateur démocrate de la Virginie, le 4 octobre à l’université de Longwood à Farmville (VA).

Ce débat, peu suivi, n’aura pas une grande influence sur le scrutin de novembre. Les deux hommes restent peu connus du grand public et n’ont pas suscité l’intérêt des médias depuis l’annonce de leur sélection sur le ticket présidentiel. Les deux hommes n’ont pas retenu le conseil donné par John Nance Garner, VP de 1933 à 1941, à Lyndon B. Johnson : « the Vice presidency isn’t worth a bucket of warm spit. » [1] Le profils et l’expériences des deux candidats méritent cependant une attention particulière : vu l’âge de Donald Trump (70 ans) et de Hillary Clinton (68 ans), il est possible que Mike Pence ou Tim Kaine doivent assumer les fonctions suprêmes au cours du prochain mandat, comme le prévoit la Constitution [2] en cas de maladie, démission, destitution (impeachment) ou de décès du président. C’est arrivé à quatorze reprise au cours de l’histoire américaine, la première fois en 1797, quand John Adams a succédé à George Washington. Les vice-présidents peuvent aussi être élu présidents à la fin de leur mandat, comme ce fut le cas pour Thomas Jefferson, Martin Van Buren et George H. W. Bush.

Les pouvoirs du vice-président sont légalement très limités (la présidence du Sénat), mais la pratique peut autoriser une plus grande latitude, selon le président en exercice. Nelson Rockefeller, vice-président de 1974 à 1977, résumait ainsi la fonction : « I go to funerals, I go to earthquakes. » [3] Nombreux sont les vices-présidents humiliés par le Président et son équipe, écartés des instances de décisions, relégués aux fonctions de représentations. La vice-présidence reste peu étudiée par les sciences sociales et les médias, elle est ridiculisée ou fantasmée par le cinéma et la télévision (Veep, House of Cards).

Avant l’instauration des primaires, les candidats à la Maison-Blanche étaient sélectionnés par les partis au moment des conventions, sans que les militants et sympathisants n’interviennent. En 1876, le gouverneur Rutherford B. Hayes remporte la nomination du parti républicain. Le deuxième homme sur le ticket présidentiel est choisi par la délégation de new-york, dirigée par le tout puissant sénateur Conkling. le représentant William Wheeler est sélectionné. Quand il l’apprend, Rutherford Hayes déclare : « j’ai honte de le dire mais : qui est Wheeler ? » Les deux hommes ne s’étaient jamais rencontrés.

Walter Mondale par Jonathan Crow

La sélection du VP a longtemps répondu à un besoin d’équilibrer le ticket présidentiel au niveau géographique ou idéologique (« the balance strategy ») : un élu démocrate progressiste d’un Etat du Nord-Est choisit un vétéran politique plus conservateur du Sud. Dans un rapport de la Brookings Institution, Elaine C. Kamarck, professeur de sciences politiques, analyse l’évolution de la vice présidence moderne. Kamarck est une « nouvelle démocrate » qui a travaillé pour l’administration de Bill Clinton et a conseillé la campagne du vice-président Al Gore en 2000. Elle reprend les conclusions du livre du professeur de droit Joel K. Goldstein, The White House Vice Presidency  [4]. La vice-présidence a pris de l’importance à partir de Walter Mondale, puis Al Gore et Richard Cheney ont renforcé la fonction. Ce changement s’explique par la transformation du sytème de sélection du vice-président, ce qui a entraîné un passage de « l’équilibre » au « partenariat ». Le vice-président moderne a été de plus en plus associé directement au pouvoir. Jimmy Carter a choisi Walter Mondale pour des raisons d’équilibres géographiques (Mondale est élu du Minnesota, Carter vient de Géorgie) et idéologique (plus à gauche que Carter). Mondale a du se plier pour la première fois à une véritable procédure d’examen et de contrôle de son bilan et de ses positions (vetting process) en interne auprès du parti avant d’être officiellement sélectionné. Quand Bill Clinton choisit Al Gore en 1992, le modèle traditionnel de sélection est rompu : ils sont jeunes tous les deux, viennent du Sud, ont étudié dans des universités de la Ivy League, et ont lancé le mouvement New Democrat. Leur arrivée à la Maison Blanche instaure un partenariat. Depuis, le modèle simple de l’équilibre n’a pas réussi à remporter l’élection présidentielle, rappelle Elaine Karmack.

Dick Cheney par Jonathan Crow
Dick Cheney par Jonathan Crow

Dick Cheney fut chargé par George W. Bush de piloter le comité de sélection de son vice-président. Cheney a finalement décidé de se choisir lui-même, et, fort de sa longue expérience de haut fonctionnaire, de Représentant au Congrès et de ministre, est probablement devenu le vice-président le plus puissant de l’histoire américaine. Il a placé des hommes de confiance aux postes clés de l’administration. Présent à toutes les réunions d’importance, il est parvenu à influencer le processus décisionnaire en amont, en partageant avec le président Bush une vision expansionniste et forte du pouvoir exécutif.

Barack Obama a aussi choisi le modèle du partenariat avec Joe Biden, un sénateur du petit Etat du Delaware solidement démocrate et qui apporte seulement trois voix de grands électeurs dans le collège électoral. Biden, fort de sa longue expérience en politique étrangère, a aussi renforcé la candidature du jeune sénateur Obama. Leur partenariat s’est renforcé au cours des deux mandats, et Joe Biden a été associé à plusieurs programmes fédéraux et décisions stratégiques de politiques étrangères.

Cette année, les deux candidats ont choisi un modèle de partenariat équilibré. Hillary Clinton a sélectionné un loyaliste avec une longue expérience politique (lieutenant gouverneur, maire de Richmond, sénateur). Clinton vise aussi a renforcer ses chances dans le sud américain : Tim Kaine est élu de Virginie, un swing state remporté par Barack Obama en 2008 et 2012. Donald Trump, novice en politique, a choisi Mike Pence, gouverneur expérimenté qui a passé plus d’une décennie au Congrès, ancien soutien de Ted Cruz, incarnation respectée de l’establishment républicain. Pence est en désaccord avec Trump sur de nombreux sujets, et ses positions anti-avortement and contre les droits des personnes LGBTQ sont plus radicales que celles de son candidat. Il donne aussi des gages à la branche la plus conservatrice du parti, qui se méfie d’une administration Trump, naïve et dépourvue d’idéologie. Mardi soir, Mike Pence a nié pendant 90 minutes les propos insultants de son candidat, il n’a pas réussi à le défendre personnellement, il s’est calmement distancé de lui et s’est posé en gardien du conservatisme à l’ancienne. Répondant aux critiques de Tim Kaine contre le magnat des casinos et de l’immobilier, Mike Pence a rétorqué : « écoutez, Trump n’est pas un politicien raffiné comme vous et Hillary Clinton ». Ou comme lui-même.


Illustrations de Jonathan Crow tiré du projet Veeptopus : Odd art for Odd people. Every single U.S. vice president with an octopus on his head

Campagne kickstarter : https://www.kickstarter.com/projects/1907913339/the-veeptopus-book-48-vice-presidents-and-octopuse

[1] « la vice-présidence ne vaut pas un crachoir chaud »
[2] Article 2, Section 1, Clause 6.
Amendment 25, Section 3 (1967) : « Whenever the President transmits to the President pro tempore of the Senate and the Speaker of the House of Representatives his written declaration that he is unable to discharge the powers and duties of his office, and until he transmits to them a written declaration to the contrary, such powers and duties shall be discharged by the Vice President as Acting President. »
[3] « Je me rends aux funérailles, je me rends aux tremblements de terre »
[4] Goldstein Joel K., The White House Vice Presidency, The Path to Significance, Mondale to Biden, University press of Kansas, 2016.

Super Tuesday: Le cas de la Virginie

A l’occasion de l’accélération des primaires républicaines, Geoffrey Skelley, du Center for Politics de l’Université de Virginie nous livre ses analyses sur l’importance de la Virginie dans les scrutins.
Le Center for Politics est un institut non-partisan fondé et dirigé par Larry Sabato, auteur de A more Perfect Constitution (Walker & Company, 2007). Il intervient régulièrement sur l’actualité politique dans les média américains. M. Skelley élabore avec M. Sabato les commentaires politiques et les pronostiques de la Crystal Ball.

La primaire de la Virginie a été remportée hier par Mitt Romney.
Il n’y avait en réalité pas de suspens sur le vainqueur, puisque seuls Romney et Ron Paul était présents dans le scrutin. Cette situation s’explique à la fois par le manque de professionnalisme des équipes des autres candidats, mais aussi par les règles électorales extrêmement strictes et lourdes de la Virginie. A première vue, la Virginie ne semble pas digne d’intérêt poussé. Mais ses 49 délégués, dans la « back pocket » de Romney, donnent au Commonwealth une importance technique majeure.

La sociologie politique de la Virginie est très diverse. Le Nord est plutôt modéré, urbain, colonisé par les employés de Washington D.C., mais qui ne peuvent y vivre faute de place et de moyens financiers. Si on se rapproche de la capitale, Richmond, c’est déjà le Sud, et  le conservatisme politique, divers, devient la norme, comme dans l’Ouest.
Dans de nombreuses régions, le candidat Romney ne plait pas, et Ron Paul encore moins. Les républicains sont probablement allés voter pour l’ex-gouverneur du Massachusetts le nez pincé. Si Santorum avait été présent dans la course, il aurait surement attiré un nombre important de votes. Pas de victoire massive de Romney donc (59.5%), puisque Ron Paul réussit ici un de ses meilleurs résultats, avec 40.5% des votes et remportant un congressional district et ses 3 délégués comme récompense. La participation au scrutin s’élève à 6 %, le plus bas pourcentage de l’histoire des primaires républicaines en Virginie.

La Virginie s’est retrouvée récemment dans de nombreux débats au niveau national. C’est surtout son gouverneur, Robert McDonnel, étoile montante du Parti Républicain, qui est observé de près. Le gouverneur est un soutien puissant de Romney et il bénéficie d’une grande popularité qui ne s’arrête pas aux frontières de la Virginie.

Dans le passé, en tant que membre de l’Assemblée générale de la Virginie, il avait co-sponsorisé des législations sévères restreignant le droit à l’avortement. La majorité républicaine de l’Assemblée de Virginie vient de voter la Transvaginal ultrasound Bill. Devant les réactions virulentes et nombreuses au niveau national (on a parlé de « viol d’État »), le gouverneur McDonnel a finalement reculé. La loi, qualifiée de « trop intrusive » par le gouverneur comme par ses opposants, à été amendée. L’examen à l’ultra-son se fera à l’extérieur du corps et les femmes ne pourront être forcées à passer l’examen vaginale. D’un point de vue médicale, la loi n’a aucun intérêt. C’est une loi politique pour contenter un électorat qui refuse le principe même d’avortement.
Le gouverneur vient aussi de supprimer une loi datant de 1993, qui limitait à une fois par mois l’achat d’arme de poing. Dorénavant, on pourra s’en procurer chaque jour de la semaine.

McDonnel aurait fait machine arrière car il ne souhaite pas compromettre ses chances d’être choisi comme candidat pour la Vice Présidence par Mitt Romney. La polémique sur la législation anti-avortement pourrait le mettre en difficulté par rapport aux autres candidats pour le ticket républicain. Son action en faveur d’une plus libre circulation des armes lui procure plutôt un avantage aux yeux de l’électorat républicain, sans trop heurter l’électorat modéré.

Toute la campagne de Mitt Romney est centrée sur l’économie. Il se présente comme un bon manager avec sa longue expérience dans le privé. Si les questions sociales prenaient le dessus, Romney serait alors vraiment en difficulté pour convaincre son électorat de base « dure », comme son électorat modéré. Choisir McDonnel, c’est aussi risquer de replacer les questions sociales au centre des débats, ce que les média ont déjà tendance à faire.

Dans le cas de l’élection présidentielle, la Virginie est un swing state, c’est à dire qu’aucun des candidats ou partis ne peut prétendre certainement l’emporter avant le jour de l’élection. Les majorités politiques changent d’une élection à l’autre, et peuvent faire basculer les tendances nationales.

En 2008, Obama avait remporté la Virginie avec une marge plus grande que l’Ohio. Si le Président gagne de nouveau l’état, il sera réélu selon le Center For Politics. S’il perd la Virginie, il sera en difficulté. Les études d’opinion ne donnent Obama ni gagnant ni perdant dans l’Etat. On note pourtant un fléchissement du soutien au Président. Romney pourrait donc être tenté d’en tirer profit.