De l’importance des Conventions

Les conventions des partis Républicain et Démocrate viennent de se clore, respectivement à Tampa en Floride et à Charlotte en Caroline du Nord. Les délégués, des grands électeurs de chaque État, selon leurs règles, sont venus voter pour celui qui a remporté chez eux la primaire. Il s’agit d’un rituel souvent moqué : trois à quatre jours de grande messe télévisuelle, discours interminables dans des stades bondés de militants, clips biographiques de propagande, tout ça pour concrétiser ce que tout le monde sait déjà : Mitt Romney et Barack Obama seront candidats.

Ces critiques trouvent leur source dans l’idée selon laquelle les partis politiques seraient des organisations tombées en désuétude, sans réel pouvoir face à l’exercice libre et direct du droit de vote dans le cadre de primaires. En effet, une vague de réformes dans les années 1970 a, dans les deux partis, réduit l’influence des « super délégués » dans le processus de sélection. Les cadres du Parti et les militants encartés avaient jusqu’alors plus de poids que les délégués mandatés par les élections primaires.  Les conventions étaient alors de véritables conventions de désignation du candidat : en 1924, il a fallu 17 jours, des heures de négociations de couloirs et des dizaines de tours de vote pour que les Démocrates se choisissent un candidat.

Aujourd’hui, la quasi totalité des délégués reflète le vote populaire, État par État. Ce changement du mode de désignation est concomitant de l’émergence des médias de masse et de la télévision : aussi médiatiques qu’elles soient, le téléspectateur sait toujours qui va gagner à la fin…

Si les électeurs se prononcent directement pour élire leurs candidats, pourquoi donc conclure le processus par une grande messe célébrant le ban et l’arrière de l’appareil du Parti ?

Plusieurs politistes ont critiqué cette idée dans des ouvrages récents, établissant que, décidément, les partis politiques n’étaient pas des structures dépassées. Bien au contraire, ceux-ci jouent un rôle encore majeur dans la désignation des candidats. Marty Cohen, David Karol, Hans Noel et John Zaller[1], ont publié en 2008 The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform. Peut-être un des livres de science politique les plus importants de la décennie.

Leur modèle d’analyse se fonde sur celui de partis comme formant une « longue coalition, plus ou moins large », la notion de longueur désignant « le nombre de thèmes sur lesquels la coalition a décidé de coopérer » et la largeur le nombre d’acteurs impliqués dans la coalition. Plus ce nombre est important, plus les bénéfices à retirer de l’élection sont à diluer entre chaque tendance.

« La désignation d’un candidat implique un double compromis : un entre les priorités conflictuelles en terme de politiques publiques et de priorités des courants au sein du Parti, et un autre entre les préférences des courants du Parti et les préférences des électeurs ».

Le but d’une élection primaire est dès lors de trouver un candidat qui sera à même, en temps voulu, de répondre à un maximum d’attentes d’un maximum de tendances de ladite coalition.  La convention est l’occasion de visualiser ces factions, de « se compter » pour évaluer son poids dans le Parti. Les partisans d’Hillary Clinton ont en fait de même lors de la convention de 2008, et dans un sens ceux de Rick Santorum également à Tampa.  Les conventions sont nécessaires parce qu’elles permettent de visualiser le parti et ses réseaux qui viennent de s’engager dans un long processus électoral.

Ainsi, il faut comprendre la notion de Parti comme une coalition de factions formant autant de réseaux d’élus, de militants et de d’organisations partenaires avec leurs intérêts propres.

Les auteurs ajoutent à leur modèle théorique celui de la « primaire invisible ».  Dans le modèle d’avant les réformes des années 70, les différentes coalitions négociaient lors des « conventions », véritables congrès politiques au sens européen du terme. Maintenant, une négociation abstraite a lieu dans une phase de pré-primaire, où chaque « party insider » observe les différents candidats.  Élus nationaux, locaux, responsables du parti, anciens candidats forment les rangs des « party insiders ».  Cette phase de primaire invisible serait la création d’une dynamique d’information permettant aux insiders de se coordonner implicitement.

Une telle approche est d’autant plus intéressante qu’elle nécessite de se défaire d’une approche qui serait « candidato-centrée » dans le sens où les candidats, par la seule force de leur talent créeraient à eux seuls une dynamique médiatique telle que les apparatchiks n’auraient plus qu’à se rallier à leur cause.  La plus-value ne serait que maigre par rapport au sens commun journalistique qui voudrait que les campagnes, les slogans, l’éloquence des candidats soient seuls clefs de l’élection face à un électorat passif.

Ainsi, il faut voir la primaire invisible comme une conversation. Les leaders du parti négocient entre eux, évoquent le champ des possibles formant un faisceau de signaux politiques à destinations de leurs homologues.

Présentant une impressionnante masse de données statistiques et qualitatives pour étayer leur modèles, ils concluent que l’argent n’a pas d’effet sur le résultat des élections indépendamment si l’on ne possède pas un bon réseau dans le Parti (voir la campagne de Mitt Romney en 2008 par exemple) et que les médias ont tendance à suivre les soutiens des différentes factions.  La difficulté était de savoir si les soutiens politiques sont générés par la couverture médiatique des candidats ou génèrent-ils la couverture médiatique qui influence les candidats ? D’après les auteurs, les médias auraient avant tout un rôle de renforcement.

La Convention, c’est aussi l’ultime occasion pour les délégués du Parti de se rencontrer, de discuter politique et de voter le programme (le « party platform ») de leur formation politique, afin de clore la conversation entamée lors de la primaire invisible. Nous y reviendrons dans un prochain article.

[alert type= »blue »]En savoir plus :

  • M. Cohen, D. Karol, H. Noel, J. Zaller, The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform, University of Chicago Press, 2008
  • S. Masket, No Middle Ground: How Informal Party Organizations Control Nominations and Polarize Legislatures, University of Michigan Press, 2009
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[1] Respectivement professeurs de science politique à Madison University, Berkeley, Georgetown University et UCLA.

Une question à Raphael Sonenshein à propos de la victoire de Mitt Romney en Floride

Raphael Sonenshein est l’Executive Director du  Edmund G. « Pat » Brown Institute of Public Affairs à la California State University, Los Angeles. Pierre-Louis et Vincent l’ont rencontré ce matin.

Pourquoi il y a-t-il des primaires aux Etats-Unis ?

L’enjeu des primaires est d’élire (de janvier à juin) les délégués  qui représenteront les citoyens d’un état à la convention nationale de leur parti (fin août/début septembre). Ces délégués éliront le candidat qui représentera son parti à l’élection présidentielle (en novembre). Il s’agit donc d’une élection indirecte qui permet à chaque état de se prononcer pour le candidat qu’il préfère.

Le système des primaires est assez compliqué, pour une raison simple : les règles des primaires varient en fonction des états et en fonction des partis. Revenons sur les principales différences :

  • Certains états organisent leurs élections sous forme de primaires, d’autres sous forme de caucus. Les élections primaires ont lieu à l’échelle de l’état, et il s’agit simplement de  choisir un candidat par un vote à bulletin secret. D’autres états, comme l’Iowa notamment, choisissent le caucus, réunion partisane conçue comme un véritable débat sur la place publique : les soutiens des différents candidats se rassemblent dans différents coins de la pièce, et présentent leurs arguments en essayant de convaincre les indécis. Ils ont donc lieu à une échelle plus fine, ce qui explique que plusieurs réunions intermédiaires aient lieu avant que le caucus étatique ne choisisse les délégués à la convention. La majorité des états privilégie aujourd’hui le système des primaires.
  • Les primaires peuvent être ouvertes, fermées ou semi-ouvertes. Dans le premier cas, un citoyen peut voter à la primaire républicaine ou à la primaire démocrate, quel que soit le parti auquel il est affilié, et indépendamment du fait qu’il soit affilié ou non à un parti. Personne ne peut toutefois voter à la fois à la primaire républicaine et à la primaire démocrate. Dans le système des primaires fermées, seuls les membres du parti peuvent participer à l’élection. Les primaires semi-ouvertes sont quant à elle ouvertes aux sympathisants du parti, en plus des membres. Cette année, la majorité des primaires républicaines seront fermées.
  • Dans certains états, les délégués peuvent être choisis à la proportionnelle, en fonction du pourcentage des voix obtenu par le candidat. C’est le cas de tous les délégués démocrates depuis une règle adoptée par le parti en 2006, et de certains délégués républicains. Les délégués républicains restants sont choisis d’après le système du winner takes all : le candidat qui obtient la majorité des voix remporte l’ensemble des délégués étatiques de son parti.
  • Enfin, pour une grande majorité des états, les primaires sont binding (contraignantes), ce qui signifie que les délégués sont tenus de voter en fonction du résultat du suffrage. Seuls quelques états organisent encore des primaires non-contraignantes : les délégués choisis par les états élisent qui ils veulent à la convention nationale. On surnomme ces primaires « concours de beauté », car elles servent surtout à montrer qui est le candidat le plus populaire.

Notons en outre que ce sont parfois les états et parfois les partis qui organisent les primaires, qu’elles ont lieu à des dates différentes en fonction des états et des années, et que certains délégués, nommés superdelegates (super délégués), ne représentent qu’eux-mêmes, et peuvent donc voter pour le candidat qu’ils choisissent à la convention, indépendamment des états et des voix remportés par ceux-ci. Il s’agit généralement de membres hauts-placés de l’appareil du parti et d’élus ou anciens élus. Enfin, le nombre de délégués est décidé par les partis en fonction d’un grand nombre de critères ; les républicains donnent par exemple plus de délégués aux états qui ont le plus d’élus républicains.

Le système des primaires n’est pas inscrit dans la Constitution américaine, il s’est établi dans la pratique au fur et à mesure de la vie politique américaine. Nous allons voir que malgré la complexité et l’hétérogénéité du système des primaires, une logique sous-tend son développement : celle d’une évolution entre le pouvoir au parti et le pouvoir au peuple dans le domaine du choix d’un candidat à l’élection présidentielle.

1910 : Les premières primaires

Les premiers candidats aux élections présidentielles étaient choisis par les membres du Congrès, avant que la première convention nationale démocrate n’ait lieu en 1832. Dès lors, des délégués de chaque état choisirent les candidats, mais la manière dont ces délégués étaient eux-mêmes sélectionnés était très opaque et dominée par des appareils de partis puissants. Les réformateurs de l’ère progressiste virent dans les primaires une manière d’assainir le système de sélection des candidats en donnant la parole aux électeurs, plus qu’aux chefs de partis. En 1910, l’Oregon fut le premier état à organiser des primaires dont l’issue était contraignante pour les délégués. Avant la campagne présidentielle de 1916, 25 des 48 états américains avaient organisé des primaires sous différentes formes.

Cependant, l’enthousiasme pour les primaires se ternit très vite, notamment parce qu’elles coûtaient cher et parce qu’elles ne semblaient pas être une étape cruciale des campagnes présidentielles. Ainsi, Warren Harding est devenu le candidat républicain en 1920, avant d’être élu président, alors que c’était lui qui comptait le moins de délégués à l’orée de la convention nationale républicaine. Même dans ce cas, il était possible de gagner grâce aux délégués non affiliés à un candidat (unpledged) et aux délégués qui changeaient d’avis pendant l’évènement. C’est donc à la convention, organisée par le parti, que les choses se jouaient, et les élections primaires en amont n’étaient pas décisives de l’issue du scrutin.

Jusqu’en 1968, les principaux acteurs des primaires restaient donc les cadres du parti. Il était ainsi possible de faire cette partie de la campagne depuis l’étranger, comme l’a montré Eisenhower, qui était commandant en chef de l’OTAN à Paris en 1952.

1968 : Les primaires se généralisent

En 1968, les primaires démocratiques furent chaotiques. Le président sortant, Lyndon B. Johnson, décida de ne pas se représenter à cause de résultats peu probants à la primaire du New Hampshire, qui marque le début de la campagne. Bobby Kennedy, qui se présenta ensuite, fut assassiné le 5 juin, dans la nuit d’une victoire cruciale aux primaires californiennes. C’est donc Hubert Humphrey, le vice président de Johnson, qui fut choisi à la convention nationale républicaine. Ce choix d’un candidat qui soutenait l’intervention au Vietnam, à laquelle une majorité d’électeurs était hostile, mit en évidence l’absence de légitimité du processus de désignation des candidats.

A la suite de cette campagne, le parti démocrate réforma le système des primaires, en imposant aux appareils étatiques une plus grande transparence dans la manière dont ils choisissaient leurs délégués. Suite à cette réforme, bientôt suivie par les républicains, les primaires se généralisèrent, alors qu’elles n’étaient organisées jusqu’à cette date que dans une petite quinzaine d’états en moyenne. Les primaires organisées étaient de plus en plus des élections contraignantes – le vote des délégués était conditionné par le vote populaire.

Les primaires devinrent une étape incontournable de l’élection présidentielle : elles permirent notamment à Jimmy Carter d’obtenir la nomination démocrate en 1976. Ce candidat, relativement inconnu à l’échelle nationale, profita de cette opportunité de faire campagne localement pour se faire connaître comme le candidat qui apporterait un regard neuf à Washington,  une position qui lui servit dans le contexte post-Watergate.

Et aujourd’hui ?

Beaucoup d’Américains sont très attachés au système des primaires, qui est vu comme une étape à part entière du processus démocratique de l’élection présidentielle : il est donné au citoyen la possibilité de s’exprimer non seulement sur le parti qu’il préfère, mais également sur le candidat qu’il préfère pour représenter son parti. Les primaires donnent leur chance aux candidats peu connus de faire connaître leur position, et aux partis de réajuster leur ligne politique en fonction de l’écho rencontré par les prises de position des candidats au cours des primaires. Ce débat d’idées au sein d’un parti est couronné par la convention nationale, qui permet à tous de se réconcilier au sein d’une grande fête partisane.

Si le principe des primaires n’est donc pas remis en cause, le calendrier des primaires est aujourd’hui contesté. Traditionnellement, c’est le caucus de l’Iowa, puis la primaire du New Hampshire, qui ouvrent le bal. Ce sont les états eux-mêmes qui se sont arrogé ce rôle : la loi du New Hampshire précise que la primaire doit avoir lieu au moins sept jours avant une « élection similaire » dans un autre état, et celle de l’Iowa précise que le caucus doit être organisé huit jours avant tout autre caucus ou primaire. Cette prérogative donne à ces deux états une attention médiatique inégalée pendant le reste de la campagne des primaires, alors que leur population est loin d’être représentative de celle du reste des Etats-Unis. La deuxième étape importante est Super Tuesday, le jour où le plus grand nombre d’Etats votent simultanément. Le poids de tous les états qui votent après cette date est moindre, puisque l’issue de la campagne se dessine déjà fortement à ce moment là.

On assiste donc aujourd’hui à un phénomène de front-loading (bourrage de calendrier) : de nombreux états avancent la date de leurs élections afin de faire entendre leur voix. Cela restreint la période des primaires, ce qui laisse moins de chance aux candidats peu connus de se faire connaître, et donne l’avantage aux candidats qui ont déjà levé beaucoup de fonds, puisqu’ils sont en mesure d’acheter des publicités dans les états où ils n’ont pas le temps de se rendre eux-mêmes pour faire campagne. Les deux partis réfléchissent à des solutions, même si celles mises en place à ce jour, qui ont consisté à pénaliser les états qui avançaient la date de leur primaire en leur allouant moins de délégués, n’ont pas suffi à endiguer le phénomène.

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Pour en savoir plus :

Vincent Michelot – L’Empereur de la Maison Blanche

David Greenberg, My Vote Means Nothing, Slate.com

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 Crédit photo : TalkMediaNews