Mais pourquoi les revenus sont-ils aussi inégaux aux Etats-Unis ?

Alors que le mouvement Occupy Wall Street a disparu de la une des journaux, les maux qu’il dénonce — en particulier l’inégalité flagrante entre le « 1% » des plus haut revenus et le « 99% » du reste — restent bel et bien d’actualité. Les chiffres sont flagrants. En 2011, selon les calculs des économistes Thomas Piketty et Emmanuel Saez, la part des revenus supérieurs à 367 000$ bruts annuels (soit 280 000€, le fameux « 1% ») dans le revenu total des Etats-Unis était de presque 20%.[acp footnote]Data-Fig2, http://elsa.berkeley.edu/~saez/TabFig2011prel.xls, accédé le 1er juillet 2013. Le chiffre prend en compte les revenus du capital.[/acp] Bien que ce chiffre chuta légèrement après la crise de 2008, il semble être en fait reparti à la hausse depuis lors. A titre de comparaison, en France les 1% des plus haut revenus comptaient pour seulement 8% des revenus totaux en 2009.[acp footnote]Une comparaison de la distribution des revenus entre 26 pays est disponible sur le site World Top Incomes Database: http://topincomes.parisschoolofeconomics.eu/[/acp] Mais au-delà des statistiques, l’actualité en dit aussi long sur la réalité d’une situation où, semble-t-il, la crise financière n’a pas changé profondément les habitudes du monde des affaires (dont les membres sont surreprésentés parmi le « 1% »). Selon deux articles publiés récemment dans le New York Times, les parachutes dorés, loin d’avoir disparu, sont toujours à la mode ; quant aux salaires des dirigeants d’entreprises, bien qu’on en parle moins, ils continuent toutefois de battre chaque année de nouveaux records (en 2012, le salaire médian des 200 plus riches P.D.G. était de 15 millions de dollars, soit 11,5 millions d’euros).[acp footnote]Gretchen Morgenson, « An Unstoppable Climb in C.E.O Pay », New York Times, 29 juillet 2013; Pradna Joshi, « Golden Parachutes Are Still Very Much in Style », New York Times, 29 juillet 2013.[/acp]

De l’autre côté de l’échelle, chez les « 99% », la situation est, à l’inverse, de plus en plus préoccupante. Tandis que les plus riches se sont enrichis depuis la fin des années 1970, les classes moyennes et ouvrières ont stagné, et récemment se sont même appauvries. Alors que le salaire moyen du 1% des plus riches a plus que doublé entre 1978 et 2011, de 400 000$ à un peu plus d’un million, celui de 90% des plus bas revenus a reculé d’un peu plus de 33 500$ à 30 400$ (23 500€). En d’autres mots, les fruits de la croissance soutenue de l’économie américaine durant cette période — le PIB du pays a plus que quadruplé —sont allés en majorité à ceux en haut de la pyramide des revenus. Encore une fois, si l’on regarde au-delà des statistiques, il est évident que la santé économique de la classe moyenne américaine, moteur tant vanté de la croissance du pays depuis la Seconde Guerre mondiale, se détériore lentement mais sûrement, année après année. L’escalade ahurissante des coûts médicaux, l’effritement des plans retraites, le déclin des syndicats et avec eux la précarisation toujours plus importante du marché du travail, les coûts prohibitifs de l’éducation supérieure, la chute des prix immobiliers ces dernières années, l’explosion de la dette individuelle etc., sont quelques-uns des principaux facteurs aggravants. La situation est devenue tellement asymétrique que les Etats-Unis sont de plus en plus comparés aux pays « en voie de développement », dont les sociétés sont souvent marquées par la domination d’une oligarchie économique et sociale. Selon une étude de la fondation allemande Bertelsmann, en termes de « justice sociale », les Etats-Unis arrivent ainsi 27ème sur 31 pays de l’OCDE, devançant seulement la Grèce, le Chili, le Mexique et la Turquie.[acp footnote]http://www.bertelsmann-stiftung.de/cps/rde/xchg/bst_engl/hs.xsl/nachrichten_110205.htm[/acp] Dans les journaux, la précarité de la classe moyenne américaine est souvent assimilée à celle des pays d’Amérique du Sud.[acp footnote]Jorge G. Castañeda, « On the Middle Class, Lessons From Latin America », New York Times, 10 décembre 2011; Simon Romero, « Latin America Looks at West’s Fiscal Crises, and Sees Its Own Past », New York Times, 27 janvier 2012.[/acp]

Les Etats-Unis n’ont pas toujours été le théâtre d’inégalités aussi criantes qu’aujourd’hui ; en fait, il  fut  même un temps pas si éloigné de nous — grosso modo de 1950 à 1980 — où la part des plus haut revenus y était un niveau quasi-identique à celle de la France

En France, et surtout à gauche, on a souvent recours à des clichés faciles pour expliquer ce phénomène : les Etats-Unis, « pays capitaliste par excellence », feraient les frais de la « logique néolibérale du marché » selon laquelle, en l’absence d’intervention étatique, les inégalités de revenus existantes auraient tendance à s’auto-reproduire plutôt qu’à s’atténuer. Le problème d’une telle approche, c’est qu’elle oublie que ce phénomène est en fait le produit de circonstances historiques spécifiques et relativement récentes, plutôt que le résultat d’un trait culturel particulier. Les Etats-Unis n’ont pas toujours été le théâtre d’inégalités aussi criantes qu’aujourd’hui ; en fait, il  fut  même un temps pas si éloigné de nous — grosso modo de 1950 à 1980 — où la part des plus haut revenus y était un niveau quasi-identique à celle de la France et de la Grande-Bretagne.[acp footnote]Emmanuel Saez et Thomas Piketty, « Income Inequality in the United States, 1913-1998 », Quarterly Journal of Economics, 118(1), 2003: 36.[/acp] Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que le pays de l’Oncle Sam a pris une trajectoire singulière.

Mais d’où vient cette spécificité ? Pourquoi les Etats-Unis ont-ils pris un chemin si différent de celui des pays européens ? Dans un article de 2003 sur l’inégalité des revenus qui a fait date, Piketty et Saez notèrent le rôle de nombreux facteurs, parmi lesquels la révolution du numérique et son lot de nouvelles fortunes, l’introduction des stock-options comme nouvel instrument de rémunération, ou encore l’adoption d’un régime fiscal plus favorable aux hauts revenus, avec par exemple le Tax Reform Act de 1986. Tous ces changements ont joué leur rôle ; néanmoins, Piketty et Saez restèrent très prudents dans leurs conclusions, se contentant d’attribuer le phénomène à un vague changement dans les « normes sociales concernant l’inégalité et l’acceptabilité des très hauts revenus ».[acp footnote]Ibid., 35.[/acp] S’appuyant sur le travail novateur de ces deux économistes français, les historiens et politologues américains se sont emparés de la question ces dernières années. L’une des contributions les plus marquantes à un débat interdisciplinaire qui bat son plein en ce moment est un livre de Paul Pierson et Jacob S. Hacker, deux politologues respectivement de l’université de Berkeley et de Yale. On pourrait traduire approximativement le titre de leur livre, Winner-Take-All Politics : How Washington Made the Rich Richer—And Turned Its Back on the Middle Class (2010), par « La politique du tout-ou-rien : comment Washington a enrichi les riches et a abandonné la classe moyenne ».[acp footnote]Jacob S. Hacker et Paul Pierson, Winner-Take-All Politics: How Washington Made the Rich Richer-and Turned its Back on the Middle Class, New York: Simon & Schustser, 2010.[/acp] Leur argument-clé est que les origines des maux de la société américaine, aujourd’hui profondément divisée entre ceux au sommet de la hiérarchie des revenus et le reste (d’où le « tout-ou-rien »), ne sont pas ceux que l’on soupçonnent le plus souvent — la mondialisation, le passage à une économie de services, la corruption ou l’incompétence de tel ou tel homme politique, etc. — mais bien plutôt le résultat d’une alliance entre les partis politiques en général (mais surtout les républicains) et le milieu des affaires. Et cette alliance ne date pas d’hier ; pour la comprendre, il faut remonter plusieurs décennies en arrière, comme le font les auteurs.

Au début des années 1970, le patronat américain subit une série de défaites cuisantes sur de multiples fronts, allant des règlementations environnementales à la sécurité du travail, en passant par la protection des consommateurs. Sous la présidence du républicain Richard Nixon (1969-1974), toute une panoplie de nouvelles agences gouvernementales fut créée, étendant la portée du gouvernement fédéral plus loin que tout ce qui avait été fait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est de 1970 que datent, par exemple, l’Environmental Protection Agency ou l’Occupational Safety and Health Administration, agences qui, comme leur nom l’indique, avaient pour mission de réguler la conduite des entreprises, que ce soit sur le plan environnemental ou des conditions de travail. La montée en puissance du mouvement des droits des consommateurs, avec à sa tête la figure du populaire Ralph Nader, représentait aussi une menace de type nouveau, directement issue du tourbillon des années 1960. Mais ce n’était pas tout : réagissant au scandale du Watergate et la démission de Nixon en 1974, les Américains envoyèrent au Congrès une nouvelle génération de démocrates progressistes (les « Watergate Babies ») qui promettaient de porter encore plus loin l’offensive contre le monde des affaires. Pour les lobbies chargés de défendre les intérêts du patronat, c’était le signal que le statu quo avait été définitivement brisé : jusqu’ici, les cercles du pouvoir leur avaient toujours été ouverts et relativement accueillants, et il leur avait suffi de s’appuyer sur leurs contacts personnels pour obtenir des contrats publics ou des réductions d’impôts. Clairement, au début des années 1970, une telle relation amicale n’était plus d’actualité.

Le nombre d’entreprises avec un bureau de relations publiques à Washington D.C., siège du gouvernement fédéral, passa de 100 à 500 entre 1968 et 1978

Pour faire face à cette nouvelle menace, ces lobbyistes entreprirent une véritable révolution structurelle. Ils mirent à profit leurs avantages naturels : d’une part l’organisation hiérarchique des entreprises facilitait leur mobilisation à grande échelle, et d’autre part leurs ressources financières demeuraient largement supérieures à celles de leurs opposants. En quelques années, le changement fut drastique. Le nombre d’entreprises avec un bureau de relations publiques à Washington D.C., siège du gouvernement fédéral, passa de 100 à 500 entre 1968 et 1978 ; de 1976 au milieu des années 1980, le nombre de Political Action Committees (PAC, lobbies dont le but est de dépenser de l’argent afin d’influencer des campagnes électorales) passa de 300 à 1 200, et le montant de leurs dépenses quintupla. Tout un réseau de think tanks conservateurs et pro-patronat fut créé, avec notamment l’Heritage Foundation (1973), l’American Enterprise Institute (créé en 1938, mais dont les fonds augmentèrent drastiquement durant les années 1970), la Business Roundtable (1972), l’American Council for Capital Formation (1975). Loin de se limiter à dépenser plus, le patronat adopta aussi une stratégie plus agressive : non seulement ces lobbies soutinrent leurs candidats favoris, mais ils firent usage de campagnes de presse massives et mobilisèrent leurs partisans via des pétitions ou des coups de téléphone afin d’attaquer directement les candidats démocrates jugés vulnérables. Les résultats ne se firent pas attendre, avec notamment la défaite surprenante d’un projet cher au mouvement des consommateurs, celui d’un nouvel Office of Consumer Representation en 1978. La même année, le Congrès passa une loi fiscale réduisant substantiellement les impôts sur les gains du capital, en même temps qu’il augmenta l’impôt — très  régressif — sur les salaires. Ces deux décisions marquèrent le début de l’ère d’une fiscalité de plus en plus favorable aux plus hauts revenus. Durant les trois décennies suivantes, ils n’ont pas cessé d’avoir le vent en poupe.

L’argent n’a pas d’odeur, et dans le cas du Congrès, les démocrates ne furent certainement pas les derniers à accepter les donations généreuses du patronat. Et pourtant, c’est sans conteste le Parti républicain qui a le plus su tirer profit de ce changement structurel, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, c’est le parti qui fut, depuis la fin du XIXe siècle et surtout depuis le New Deal des années 1930, l’avocat traditionnel des intérêts du patronat, et donc celui avec lequel les dirigeants d’entreprises étaient les plus enclins à collaborer. D’autre part, les intérêts des milieux d’affaires, et notamment leur opposition à un rôle trop interventionniste de l’Etat, leur permit de faire alliance sans trop d’arrière-pensées avec le mouvement conservateur qui émergea dans les années 1960, et dont l’influence au sein du Parti républicain n’a cessé de croître depuis — surtout à partir de la fin des années 1970, avec le retour en politique des chrétiens évangéliques menés par la Moral Majority de Jerry Falwell. Mais ce n’était pas tout. Au moment même où les patrons trouvèrent un relais politique fidèle en la personne du Parti républicain et le récompensèrent par de généreux dons d’argent, les démocrates, eux, voyaient leur base traditionnelle s’effriter. Pour de multiples raisons, leur allié de longue date, le mouvement syndical, entra dans une longue période de déclin à partir des années 1970, les privant ainsi d’un puissant levier d’influence. Dans un contexte où les syndicats faisaient de moins en moins le poids face aux patrons et le mouvement des consommateurs se concentrait plus sur les problèmes environnementaux, le Parti démocrate se retrouvait donc en position de faiblesse. A l’heure où l’échelle des sommes investies en politique augmentait de façon vertigineuse, les républicains surent ainsi tirer profit de leur affinité avec les milieux d’affaires pour accumuler un avantage significatif dans une véritable « course à l’argent », forçant les démocrates, ainsi que l’écrivent Hacker et Pierson, « à jouer le rôle de l’Union Soviétique réagissant à l’accumulation des dépenses de défense de Reagan ».[acp footnote]Ibid., 165.[/acp] Tout au long des années 1980, le Parti républicain surpassa son rival en terme de revenus par un ratio allant jusqu’à 5 contre 1. Pour répondre à ce déséquilibre, les positions des démocrates devinrent de plus en plus « pro-business ». Pendant ce temps, l’administration républicaine de Ronald Reagan (1981-1988) prenait de façon continue le parti du patronat, comme l’illustrèrent le renvoi de 11 000 contrôleurs aériens en grève en 1981 ou le passage de réductions d’impôts significatives pour les plus hauts revenus en 1981 et 1986.

L’arrivée de Clinton et des démocrates au pouvoir (1993-2000) fut loin de renverser la tendance : avec du recul, les années 1980 semblent avoir été un simple échauffement comparées à la décennie suivante. De 14% en 1990, le « 1% » des plus hauts revenus compta pour presque 22% des revenus totaux en 2000, une augmentation d’ampleur jamais vue depuis les années 1920.[acp footnote]Data-Fig2, http://elsa.berkeley.edu/~saez/TabFig2011prel.xls, accédé le 1er juillet 2013.[/acp] La révolution de l’Internet joua évidemment un rôle de premier plan dans ce bouleversement, mais ce serait une erreur que d’oublier les conséquences de la droitisation du Parti républicain. Contrairement à l’image qu’on se fait souvent de Reagan aujourd’hui, l’ancien acteur d’Hollywood ne faisait pas partie des conservateurs les plus radicaux ; au contraire, sa modération en mit en colère plus d’un. Durant les années 1990, cependant, son parti prit un tournant marqué à droite. Surfant sur le rejet du modéré George Bush en 1992 et sur la radicalisation de la base militante du parti — représentée notamment par Grover Norquist et son groupe Americans for Tax Reform, dont le but était ni plus ni moins que de réduire la taille du gouvernement fédéral à un niveau où « on pourrait le noyer dans le bain » — Newt Gingrich, leader de la majorité républicaine au Congrès en 1994, représentait une nouvelle génération de politiques qui considéraient la réduction des impôts comme une priorité absolue et non négociable. Au Congrès, leur stratégie se résuma à une opposition farouche à toutes les initiatives venant de leurs homologues démocrates, forçant ainsi ces derniers à accepter de plus en plus d’éléments de leur propre programme. En 1997 par exemple, le compromis négocié avec Bill Clinton sur le budget fit, une nouvelle fois, la part belle aux plus haut revenus. Evidemment, une fois George W. Bush au pouvoir (2001-2008), ils purent s’en donner à cœur joie. En 2001, 2003 et 2004, ils votèrent à nouveau des réductions d’impôts favorisant disproportionnellement les plus riches. Une anecdote révélatrice résume bien la mentalité du parti au pouvoir durant ces années: en novembre 2000, un mois avant l’élection, à l’occasion d’un diner de collecte de fonds où chaque plat coûtait pas moins de 800$, George W. Bush fit la remarque suivante durant son discours: « Voilà un public impressionnant — les riches et les encore-plus-riches (the haves and the have-mores). Il y en a qui vous appellent les élites ; moi, je vous appelle ma base ».

Winner-Take-All Politics ne résout qu’une partie du problème posé en introduction. En bon politologues, ses auteurs se concentrent sur l’évolution du débat politique, et réussissent merveilleusement bien à en retranscrire les arcanes. Néanmoins, cette approche ne saisit pas toutes les données du problème : après tout, si les républicains ont pu faire voter des réductions d’impôts aussi inégales pendant presque trente ans, c’est que cette formule leur réussissait électoralement parlant. Il fallait donc que l’opinion publique soit ou indifférente, ou favorable à une telle vision sociale. En d’autres termes, une approche intellectuelle ou culturelle est aussi indispensable à l’analyse. On pourrait ainsi aborder la question des origines du renouveau de l’idéologie du laissez-faire, représentée entre autres par Milton Friedman. On pourrait aussi critiquer les non-dits du débat actuel, et tout particulièrement le fait qu’opposer la classe moyenne aux riches, comme c’est si souvent le cas dans le débat actuel aux Etats-Unis, efface toute référence à la classe ouvrière ou aux pauvres. Tout cela, ce sera pour un prochain article de Bully Pulpit.

[acp footnote display title= »Références » /]

Crédit Photo : Flickr, Creative Commons, Chris Wieland 2011

Entretien avec John Krinsky : Occupy Wall Street et la gauche américaine

John Krinsky est sociologue et dirige le département de sciences politiques de la City University of New York. Dans cet entretien accordé à BullyPulpit.fr il revient sur les origines d’Occupy Wall Street, sa relation avec les syndicats, les minorités, le Parti Démocrate  et s’intéresse au devenir de ce mouvement social.

Morceaux choisis.

Quelle est l’origine du mouvement ?

Pour John Krinsky, Occupy Wall Street s’appuie sur les mêmes réseaux que le mouvement altermondialiste, qui a l’habitude de se retrouver. Ce qui changeait ici, c’est le contexte : manifestations contre le gouverneur du Wisconsin qui a supprimé les conventions collectives pour les syndicats, Printemps Arabe et mouvement des indignés en Espagne. C’est d’ailleurs en Espagne que quelques figures d’OWS issues du mouvement altermondialiste se sont rencontrées. « Mais très vite le mouvement s’est agrandi, et l’autre source est tout simplement les militants newyorkais  locaux »

« Une des choses les plus intéressantes à propos de OWS est le sentiment que les gens ont vu qu’il se passait quelque chose de nouveau » Selon lui,  l’occupation a permis de construire de nouvelles relations entre des militants qui avaient l’habitude de simplement se rencontrer pour une manifestation, un catalyseur pour « ce qui passe pour la Gauche des États-Unis, où il n’existe pas de gauche organisée » : associations de quartiers, syndicats, ONG.  « Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’espace d’organisation comme celui-ci ».

Quelle est la relation entre les syndicats et Occupy Wall Street ? 

Il y a beaucoup de personnes syndiquées impliquées dans le mouvement nous explique Krinsky, et qui revendiquent cette appartenance. Une telle revendication était selon lui impossible en Espagne : « on ne pouvait pas arriver avec une bannière syndicale sans être mis à la porte ».  Beaucoup de membres issus des syndicats participent à titre individuel à l’occupation. « Nombre de militants de la gauche ont un passé syndical et n’apprécient pas les contraintes organisationnelles inhérentes aux centrales syndicales. OWS est une opportunité pour eux de s’exprimer librement. »

Les syndicats se sont toutefois avérés des alliés précieux, notamment dans l’organisation des manifestations en marge de l’occupation du parc.

Occupy Wall Street permet même aux syndicats de renouveler leurs revendications et leur discours : « Jusqu’à Occupy Wall Street, le mieux que pouvaient faire les syndicats étaient de dire qu’ils étaient là pour défendre la classe moyenne et les travailleurs […] avec le sloganwe are the 99% le mouvement syndical a trouvé une voix beaucoup plus majoritaire, beaucoup plus inclusive ».

John Krinsky ne pense pas que les syndicats essaient de noyauter le mouvement, même s’ils l’ont très largement financé.   Si la rhétorique des factions anarchistes des occupiers  dénonce toute organisation verticale et une prétendue manipulation du mouvement par les centrales syndicales, ces dernières, selon lui, essaient avant tout d’obtenir un levier pour contraindre le Parti Démocrate à mener une politique de gauche.

Dans un sens Occupy Wall Street aide les syndicats à entrer dans un rapport de force avec le Parti Démocrate, qui s’est déporté bien trop à droite de l’échiquier politique. Pour cela, les syndicats n’ont pas besoin de prendre le contrôle du mouvement : juste de le financer […] Les syndicats sont une cheville ouvrière, un levier du Parti Démocrate. Si celui-ci n’arrive pas à les mobiliser en 2012, ils pourraient même perdre face à Mickey Mouse ! Cela dit, ils risquent de perdre face à l’équivalent intellectuel de Mickey Mouse…

Le Parti Démocrate va-t-il donc publiquement embrasser la plateforme d’Occupy Wall Street ? Après tout, avec un électorat si divisé, le problème est d’arriver à faire voter les gens, nous explique Krinsky. « Les syndicats sont ceux qui font des campagnes de phoning le jour de l’élection, fournissent des transports aux électeurs, etc. Le Parti Démocrate commence donc à s’intéresser au mouvement, mais de façon prudente et pas toujours honnête ».  L’enjeu est aussi pour OWS de se demander s’il ne vaut mieux pas avoir les Démocrates au pouvoir « qui nous font office de gauche même si c’est un parti de droite »  plutôt que de finir avec un Newt Gingrich…

Occupy Wall Street va-t-il donc devenir un mouvement électoral comme le Tea Party ? Pourquoi les médias ont-ils plus couvert le Tea Party que certains mouvements sociaux pourtant massifs ?

« Le Tea Party et Occupy Wall Street sont des animaux si différents ! » s’amuse Krinsky. Occupy Wall Street pointe des problèmes de la démocratie participative, des inégalités, et la police les a aidé à promouvoir ces idéaux selon lui : « beaucoup de gens n’aiment pas des vingtenaires décoiffés bloquant le trafic, mais ils aiment encore moins l’idée de mobiliser l’armée, de voir la police en tenue anti-émeute gazant les manifestants ». Le Tea Party a su mobiliser une certaine colère populiste mais fut rapidement structuré et canalisé par des organisations de droite très discrètes et pilotées par les Républicains, rappelle-t-il aussi. C’est ainsi que le Tea Party est devenu une force électorale.  Si « OWS a certes des conceptions du monde populiste, [que l’on] retrouve des tendances conspirationnistes dans les deux mouvements », les discussions qui traversent le Tea Party émanent de communicants Républicains. Ils se sont ainsi trouvés privilégiés dans les médias.  Ce capital médiatique s’est toutefois presque éteint.

John Krinsky liste plusieurs explications classiques pour appréhender cette surexposition médiatique.  Beaucoup de rédacteurs en chef n’ont pas envie de travailler sur des sujets à même de fâcher leurs annonceurs publicitaires.

Un autre problème, et c’était aussi vrai avec la mobilisation du Wisconsin, c’est l’absence de leader désigné du mouvement Occupy Wall Street. Une certaine structure du journalisme cherche des protagonistes à insérer dans un schéma narratif clair, lui même inclus dans un récit d’une trentaine de seconde. En dehors de ce schéma, ils cherchent le superficiel et le spectaculaire. Cela explique l’attention pour le Tea Party .

« If it bleeds, it leads » pour les chaînes de TV locales explique encore Krinsky. « il est plus facile de montrer trois types du Tea Party avec des sachets de thé sur le chapeau que d’expliquer les modalités de négociation des conventions collectives dans l’État du Wisconsin ».

Il ne pense cependant pas que ces mobilisations du Wisconsin aient été ignorées, du moins en dehors de Fox News.

« Fox News est très important […] il y a eu par exemple une étude qui montre que les personnes qui regardent Fox News sont moins informées sur les événements que les personnes qui ne regardent aucune chaîne d’information ».  Fox News et le Tea Party s’adressent, selon lui, à des personnes qui ressentent moins une défiance vis-à-vis du pouvoir qu’un sentiment d’insécurité, la peur de perdre ce qu’ils ont, et de finir ainsi parmi les pauvres, qualifiés de « parasites ».  Sauf que Krinsky nous dit « que de plus en plus d’électeurs perdent tout ce qu’ils ont, les gens continuent de perdre leurs maisons. Le problème est au delà du niveau de discours médiatique ».

De plus, Internet est en train de changer la donne. Les gens sont plus facilement informés sur OWS par Facebook et Twitter que par les médias traditionnels.

Quel fut le rôle des réseaux sociaux et d’internet ?

Nous évoquons d’abord les travaux en cours sur la révolution Égyptienne, enquêtes qui demeurent à un stade préliminaire.. La plupart des personnes qui lisaient les tweets concernant la révolution égyptienne étaient certes hors de l’Égypte, mais se trouvaient être en grande majorité des expatriés ou des étudiants d’origine égyptienne. Quand le régime a coupé internet, la plupart de ces gens se sont mis à téléphoner à l’intérieur du pays. « Il y a eu un effet boomerang. Les personnes lisaient les tweets à l’extérieur du pays et téléphonaient les infos à l’intérieur du pays » nous explique M. Krinsky.

Ainsi, appeler le mouvement une « révolution  twitter » lui semble abusif. Il y a toujours de moyens mis à disposition des acteurs, twitter et facebook sont juste ce qu’il y a de nouveau dans le répertoire d’action actuel. Si la recherche évoquée sur l’Égypte est correcte, il s’agit aussi bien d’une « révolution téléphone » que d’une « révolution twitter » mais c’est une étiquette beaucoup moins sensationnelle !

M. Krinsky rappelle néanmoins qu’ une architecture internet très importante est mise au service du mouvement. « Cet type de mobilisation ne pourrait pas fonctionner aussi bien sans internet »

« La police newyorkaise n’a eu de cesse de faire des choses stupides, mais grâce à internet les informations circulent si vite que la police a toujours été dépassée » explique-t-il.  Internet a été très utile pour générer des moments embarrassants pour les autorités.

La première fois que le maire a vidé le parc pour le faire nettoyer, j’étais à la maison et suivait les événements par internet. […] J’ai reçu au mois une douzaine de messages de groupes auxquels je suis associés, y compris l’AFL-CIO !  […] Ce n’est pas l’ancienne AFL-CIO que je connaissais ! […] On ne pourrait pas organiser de mouvements aussi réactifs par téléphone. Donc oui, internet a une très grande importance pour Occupy Wall Sreet !

Il y-a-t-il un manque de représentativité raciale dans le mouvement ainsi que des tensions afférentes ?

« Je pense qu’il y avait des problèmes dans les premiers stades du mouvement. D’abord les manifestants étaient majoritairement blancs ». Mais aussi, explique-t-il, parce que les manifestants d’Occupy Wall Street n’ont fait que reprendre des thèmes défendus depuis des années par nombre de militants africain-américains. Ceux-ci auraient pu se sentir agacés de voir ces militants d’un nouveau genre passer soudainement dans les médias comme « Colomb redécouvrant l’Amérique ».

Toutefois, John Krinsky ajoute que le timing était tel qu’il y a eu une sorte de « pollinisation croisée » au moment de l’exécution de Troy Davis par l’État de Géorgie. Occupy Wall Street a donné un large écho à la mobilisation nationale pour stopper l’exécution de cet africain-américain dont la condamnation était contestée Le regard de nombre d’activistes anti-peine de morts et d’africains-américains sur OWS a donc changé.

Beaucoup des personnes impliquées dans OWS sont des activistes saisonniers, impliqués de façon très informelle. On ne peut pas être de gauche aux Etats-Unis sans avoir des questions sur son identité. La question qui revient toujours est « à quel point sommes nous inclusifs ? » C’est un problème hérité des mouvements féministes, du community organising et même du mouvement syndical.

Pour beaucoup de militants africains-américains, OWS est apparu comme un mouvement très ouvert, et aujourd’hui, contrairement à il y quelques mois, le mouvement est très divers d’après les observations de Krinsky.

« Occupy Wall Street est un levier militant qui va bien au delà de ce qu’il se passe à Zuccotti Park » explique-t-il également.. Par exemple, à Brooklyn s’est organisé la semaine dernière « Occupy Brownsville » (un quartier de Brooklyn). Le but du mouvement est d’occuper les maisons hypothéquées dans un quartier majoritairement africain-américain. Des équipes d’autodéfense ont été mises en place afin de faire des rondes et de réinstaller les possessions des personnes évacuées par la police.

  Je suis particulièrment intéressé par le potentiel d’Occupy à amplifier les mouvements sociaux ou de community organizing  développés ces dernières années et je trouve que c’est un élément pas assez pris en compte.  Beaucoup de personnes qui étaient à Zuccoti  pour l’occupation avaient dans leurs villes ou quartiers d’origines d’autres engagements militant locaux. Cela forme donc un espace de coalition que nous n’avons pas vu depuis très longtemps. Je pense qu’il est très prometteur, même si je ne suis pas sûr ce qu’il en adviendra ! Un groupe de personnes qui ne se connaissaient pas avant d’occuper Wall Street […] pourraient bien écrire une nouvelle page de l’Histoire de la Gauche américaine…

Ce que le Tea Party et Occupy Wall Street ont à nous dire de l’Amérique

«Regardez les, ils ont beaucoup de points communs avec le Tea Party». C’est sur le mode de la raillerie que le Vice-Président, Joe Biden, a accueilli les premiers rassemblements de protestation à Wall Street. Comme de marginaux hurluberlus. Pourtant, la presse eût tôt fait de comparer les deux mouvements, présentant Occupy Wall Street comme le «Tea Party de gauche».  Qu’ont-ils vraiment de commun ?

 Il n’est pas nécessaire de pointer leurs différences idéologiques : lorsque les uns plaident sous une pluie battante pour plus de justice sociale, les autres feraient une syncope à l’idée même de toute redistribution des richesses. Risque est aussi de sombrer dans une analyse pathologiste : reléguant les uns comme des fous d’extrême droite et les autres comme des hippies sales et marginaux.

 En revanche, les penser tous deux comme mouvements sociaux s’avère riche en enseignements.  En effet, le Tea Party est un véritable mouvement social – qui certes pour une fois n’émane pas du camp progressiste. On a vu des manifestations aussi bien locales que fédérales, du fin fond du Kansas comme à Washington DC. On a vu un mouvement populiste traditionnel qui s’insère dans la société américaine. Il ne faut ainsi pas voir le Tea Party  comme un mouvement de dingues manipulés, mais le voir comme un mouvement social qui relève un malaise certain et de manière durable. Ce mouvement nous dit quelque chose sur l’Amérique, sur le déclassement, le malaise de la classe moyenne, la pauvreté des blancs américains. Il serait condescendant de le rejeter sur un registre psycho-pathologique.

 Il ne faut pas pour autant donner au Tea Party l’importance qu’il n’a pas, mais le regarder comme un symptôme de la société américaine, pour dire des choses que les deux partis ne peuvent pas dire. Aujourd’hui, il a un concurrent pour exprimer ce malaise : le mouvement Occupy.

L’approche comme mouvement social nous permet de raisonner en terme de répertoire d’action collective, pour reprendre le concept forgé par Charles Tilly. Cette notion nous permet ainsi de relever l’ironie de la comparaison. Si le Occupy ne fait qu’utiliser les codes classiques des mouvements altermondialistes, c’est du Tea Party  que vient l’originalité, pour ne pas dire l’anomalie. Les conservateurs ont repris les modalités d’action de la gauche contestataire : marches, manifestations, occupations des marches du Capitol, interpellation des élus lors de débats publics.

 La question du devenir de chacun de ces mouvements se pose toutefois. Les dernières élections de mi-mandat ont marqué un tournant pour le Tea Party : un tournant électoral. Les marches contre l’impôt ou le tapage lors des town hall meetings ont laissé place à une mobilisation dans les urnes.

Toutefois, si le Tea Party a aujourd’hui son caucus à la Chambre des Représentants, cela tient plus de la stratégie de quelques acteurs politiques que d’une vague électorale. Un des cas les plus emblématiques fut celui de Scott Brown, élu triomphalement en remplacement de Ted Kennedy en plein tumulte du débat sur la réforme du système de santé. Il s’avère in fine un Républicain tout à fait centriste, ayant voté en faveur de plusieurs textes défendus par le Président Obama.

Cette stratégie électorale doit être minorée : il n’y a pas eu de vague anti-candidats sortants malgré l’impression donnée par quelques cas médiatiques. En effet, 87% de sortants se sont trouvés réélus[1].

Le choix de candidat trop conservateur s’est aussi avéré une stratégie perdante pour l’élection générale. Nevada, Delaware, New York… Beaucoup de rising stars conservatrices se sont vues ridiculisées dans les urnes. La sénatrice Murkowski de l’Alaska, quant à elle ne s’est pas embarrassée de feindre allégeance à la «nouvelle conscience de la droite» pour sauver sa peau lors des primaires. Battue par un obscur juge soutenu par Sarah Palin, elle se présenta en write in candidate[2] et conserva son siège. Il sera intéressant de suivre la campagne présidentielle à l’aune de cette stratégie : la désignation probable de Mitt Romney signerait-elle la fin de l’aventure électorale pour les tea partiers ?

Quel sera le tournant d’Occupy Wall Street ? La seule ligne de l’occupation d’un square à New York, d’un parking à Rochester ou d’un terrain vague à Portland ne semble pas être très pérenne. La question n’est même pas le devenir de la structuration politique du mouvement, mais elle est cruellement terre-à-terre : les manifestants passeront-ils l’hiver ? On voit mal les campements de fortune supporter le froid newyorkais des quatre prochains mois.

Le mouvement syndical injecte d’importants fonds et de moyens matériels pour aider les occupiers.  Comme l’explique le sociologue John Krinsky dans un entretien à Bully Pulpit, il n’y a toutefois pas de tentative de noyautage par les centrales syndicales. Au contraire, le Occupy fut fédérateur et a fonctionné en bonne intelligence avec eux malgré les fractions anarchistes du mouvement, tout en conservant son autonomie. Voilà, un levier pour le devenir d’Occupy.

En sus, si Occupy Wall Street échoue sur le plan de la politique électorale, il peut occuper un espace que le Tea Party a jusqu’alors échoué à infiltrer : celui des think-tanks. Le Tea Party est snobé par les think tanks conservateurs : s’il s’est avéré un très bon outil de fund-raising, il n’a que très peu pénétré les strates pensantes du parti Républicain. Machine de guerre électorale, apte au coup de force certes, mais mouvement de gouvernement, non. Occupy Wall Street en revanche a su intéresser think-tanks et universitaires.

Sa stratégie down-top pourrait-elle s’avérer payante ? Sans en faire une force électorale en investissant le processus de primaires et en maintenant une défiance vis à vis des scrutins, difficile de le dire.

On peut se risquer à dire qu’Occupy Wall Street et le Tea Party sont deux tentatives de réponses à la crise aux milieux d’émergence bien différents. D’un mouvement social, l’un, populiste, anti-étatique, est devenu une franchise électorale réactionnaire. Occupy Wall Street est doté d’un cadre intellectuel, syndical. Reste à trouver la meilleure forme d’organisation pour continuer le combat.

[box]De nombreux éléments de réponses aux pistes lancées par cet article se retrouvent dans notre entretien avec John Krinsky, sociologue à CUNY : http://bullypulpit.fr/2011/12/entretien-avec-john-krinsky-occupy-wall-street-et-la-gauche-americaine/[/box]


[2] Un write-in-candidate est un candidat qui ne figure pas sur les bulletins de votes imprimés par l’État organisant l’élection, ici faute d’avoir remporté une des primaires partisanes. Les électeurs doivent écrire le nom du candidat sur un papier blanc.