Nuit de défaite à Hell’s Kitchen

Les deux candidats à la Maison Blanche ont passé la nuit électorale à New York. La dernière fois, c’était en 1944. Franklin Delano Roosevelt, président sortant de trois mandats et ancien gouverneur de l’Etat, l’avait emporté face à Thomas Dewey, alors gouverneur républicain. « Dewey » n’évoque pas précisément un visage à moustache, mais un titre de presse. Le Chicago Daily Tribune du 3 novembre 1948 que tient Harry Truman dans ses mains : « Dewey defeats Truman ». Le président sortant a le sourire triomphant : titre erroné, imprimé trop tôt, un upset  (bouleversement) comme on n’en fait plus.

18h. Les premiers bureaux de vote ferment dans la partie Est de l’Indiana. La Floride, ce sera dans une heure. Dans le Far West Side, d’ordinaire déserté, barricadé ce soir par la police, une file d’attente encercle le bloc entre la 40e et la 41e rue. Les électeurs et sympathisants d’Hillary Clinton se pressent devant le Jacob K. Javits Convention Center. La foule est majoritairement blanche, jeune, décontractée, joyeuse. Une femme en tunique longue bleue s’active pour se mettre en ligne. Un couple de Suédois de Stockholm se dandine pour contrer le froid. Une délégation d’employés des Nations Unies déploie toute sorte d’appareils électroniques de leurs sacs à dos, téléphones, perches, caméras, batteries. Un journaliste pour un hebdo allemand, habillé comme un avocat chauve et sympathique des pubs du métro, s’inquiète à haute voix pour savoir s’il va pouvoir accéder à la soirée sans avoir de ticket. Le Javits Center (capacité : 85 000 personnes) accueille toute l’année les grands événements de la ville, principalement le salon de l’auto et le Comic Con. L’équipe Clinton a vu grand. Les feux d’artifices au dessus de l’Hudson ont été annulés deux jours plus tôt. Les murs et le plafond de verre du centre fournissent une métaphore incarnée. Pas une mention du Javits Center dans les médias sans une référence au fameux plafond qui devrait être percé cette nuit. La première femme élue président des Etats-Unis.

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©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le centre de conférence est aussi, dans les années 70, un haut lieu du début de la carrière immobilière de Donald Trump, fils du millionnaire Fred. Le développeur a déboulé à Manhattan grâce à deux projets : la transformation du West Side et l’hôtel Grand Hyatt. Au moment de l’annonce de sa candidature en juin 2015, Donald Trump a déclaré : « après quatre ou cinq ans à Brooklyn, je me suis lancé à Manhattan et j’ai fait des grandes affaires. J’étais responsable du centre des conventions dans le West Side. » Comme l’a montré l’enquête de Wayne Barrett publiée en 1978 dans le Village Voice, Donald Trump a profité de ses connections familiales et politiques pour s’imposer auprès de la municipalité de Beame. Loin de l’image de self-made man que l’héritier s’est construite depuis. Il pousse les autorités à transformer une ancienne section de chemins de fer au bout de Hell’s Kitchen appartenant à Penn Central Corporation Cie, sur laquelle il a acquis une option. Trump bénéficie d’incitations fiscales et de prêts municipaux garantis et n’investit pas son propre argent. Malgré ses efforts, son entreprise n’est pas mandatée pour la construction du centre de conférence. Pour empêcher la parution de l’enquête, Donald Trump offre, en vain, un appartement au journaliste. Puis viennent les menaces. L’enquête paraît sous le titre « Like Father, Like Son: Anatomy of a Young Power Broker ». Le centre est achevé en 1986, l’année de la mort du sénateur républicain libéral Jacob K. Javits. Ce soir, Donald Trump est 24 blocs plus loin, dans la salle de bal du Hilton Midtown, au milieu de ses casquettes rouges MAGA.

L’attente à l’extérieur est de courte durée. On pénètre dans un hangar nu, parqués devant des portiques de sécurité dignes d’un aéroport. Les policiers dirigent les masses vers les contrôles des sacs et les détecteurs de métaux. A droite, avec le billet correspondant, on accède sous la structure de verre, à l’intérieur du centre des conventions. Des bannières étoilées par milliers, des rosettes patriotiques. L’imposante scène centrale épouse la forme géographique des Etats-Unis, flanquée de gradins à l’arrière. L’ensemble baigne dans une lumière froide et bleue, la couleur des démocrates. En prenant à gauche, retour à l’extérieur, pour la block party : petite scène pour les discours de la soirée avant l’arrivée de la championne, camions-cuisines pour se restaurer, rien de fort à boire. Les différentes chaînes de télévision beuglent sur l’écran géant. Les coupures de publicité sont faites maison, assurées par les clips de campagnes de Clinton. La vidéo qui déclenche le plus de réactions enthousiastes est celle consacrée à Barack et Michelle Obama. Des images d’archives de la nuit victorieuse de 2008 font frissonner l’assistance.

Serment d’allégeance. « Merde, je ne le connais pas par cœur », s ‘exclame un « bad hombre ». Prière collective contre « tous les –ismes qui contraignent ». « One Nation under God », qu’Il « aide Hillary et Tim » à diriger le pays. L’ecclésiastique rappelle que « la diversité est une bénédiction plutôt qu’une malédiction » que les migrants doivent être accueillis dans la solidarité. Puis on entonne l’hymne national, chanté par une jeune femme noire.

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Le maire Bill De Blasio n’excite pas vraiment ses administrés. Il se dit fier de l’ancienne sénatrice, met en avant ses réformes locales sur le salaire minimum et sur l’égalité des rémunérations entre homme et femme et appelle la prochaine administration à faire de même au niveau fédéral. La présidente du conseil municipal, Melissa Mark-Viverito, lui succède et adresse quelques mots en espagnol à la foule. Elle présente douze femmes noires, mères de jeunes tués par la police ces dernières années.

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Gwen Carr, la mère d’Eric Garner, parle d’abord, puis c’est Sybrina Fulton, la mère de Trayvon Martin. Hillary Clinton est la seule candidate à les avoir contactées, expliquent-elles. Le ton est apaisé, pas de discours sur les violences policières. Hillary Clinton est le seul sujet du soir.

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Chuck Schumer, le sénateur de New York tout juste réélu, vient fêter sa victoire au micro. La foule agite les petits drapeaux qu’on vient de distribuer. Tout en gouaille et en confiance dans le triomphe de Clinton, Schumer se déclare prêt à prendre la tête de la majorité du Sénat, si les démocrates l’emportent ce soir. Il met en avant sa proximité avec son ancienne collègue sénatrice, l’inscrit dans la lignée historique des femmes pionnières en politique.

Entre 21h et 22h, le doute s’installe. Une femme en T-shirt « Nasty Woman » lance à sa sœur : « It’s rigged ! The Russian Wikileaks thing, they got into our ballots ». Le GOP garde le contrôle de la Chambre des représentants. Le dépouillement est en cours et Trump est devant en Floride, en Virginie et dans l’Ohio. La tension monte d’un cran. La nuit va être longue. On se rassure un peu. Les bureaux de votes des coins isolés et des campagnes, à dominante républicaine, ferment plus tôt et sont comptés plus rapidement. Si les agglomérations urbaines tiennent bons, ça devrait aller. A 21h45, Trump prend de l’avance dans le collège électoral. CNN et MSNBC se lancent dans toutes sortes de projections, en tapotant sur les comtés situés sur l’écran tactile, pof pof, ici, seulement 40% des bulletins ont été dépouillés, donc rien n’est fait, mais si cet Etat est rouge à la fin, alors Trump a plus d’options pour arriver à sécuriser les 270 grands électeurs nécessaires pour gagner. Silence de mort parmi les New-Yorkais.

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22h. Too close to call. Trump a 140 grands électeurs, Clinton 104. Quinze minutes plus tard, Trump gagne l’Ohio. C’était attendu ces derniers jours, il semblait difficile pour les démocrates de remporter cet Etat. Le dicton « as Ohio goes, so goes the Nation » est dans les têtes, mais certaines études sociologiques récentes montrent que l’Etat ressemble de moins en moins à la composition de l’Amérique entière. Un couple qui travaille aux Nations Unies s’inquiète de la tournure de la soirée. Ils ne prennent pas les drapeaux américains distribués et demandent plutôt un drapeau de l’ONU.

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Il faut attendre la victoire de Clinton en Virginie pour que la foule respire. On parle de l’Etat comme d’un « nouvel Ohio ». La campagne Trump a fermé ses bureaux en Virginie il y a plusieurs semaines, considérant qu’elle n’avait aucune chance de repeindre le Commonwealth en rouge. La carte virginienne ressemble fortement à celle de 2008 et 2012. Obama a remporté deux fois ce swing state, grâce au Nord de l’Etat, les comtés puissants autour de Washington, et les îlots bleus de Richmond, Norfolk/Virginia Beach, Roanoke et Charlottesville.

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La sénatrice Kirsten Gillibrand vient rassurer la Nation d’Hillary. Elle présente l’intervenante suivante, Katy Perry. Elle aurait dû chanter l’hymne national, mais finalement non. Ses parents ont voté Trump, mais c’est pas grave, ils s’adresseront encore la parole à Thanksgiving. La victoire est proche, demain sera beau. Roar accompagne sa sortie de scène, pour la énième fois de la soirée.

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Le gouverneur Andrew Cuomo redonne de la chaleur à la foule dans un numéro de vibrations de fierté new-yorkaise, valeurs progressistes solides et ode à l’immigration. Il parle de son père, Mario, ancien gouverneur décédé l’année dernière. « Quelqu’un m’a dit, Andrew, lève ta main, tu verras, ton père est là, avec toi ». Puis le gouverneur demande à tous de faire de même, main vers le ciel pour sentir la présence de Mario. New York est le berceau des politiques progressistes rappelle le gouverneur, c’est la terre d’élection d’Hillary Clinton après ses années de First Lady. Il insiste sur le mouvement des droits des femmes que la ville a porté, et cite Susan B. Anthony (1820-1906). Depuis les petites heures du matin du scrutin, des milliers de personnes se sont rendues sur la tombe d’Anthony à Rochester (NY). La pierre tombale est recouverte de stickers « I voted ». Susan B. Anthony a été arrêtée pour avoir glisser un bulletin dans l’urne le 5 novembre 1872. L’ancienne militante de la ligue de tempérance et la fondatrice de l’American Equal Rights Association est morte 14 ans avant que le droit de vote ne soit accordé aux femmes. Khizr Khan, le père d’un soldat tombé en Afghanistan, une des cibles des insultes de Donald Trump, succède à Cuomo. Un silence respectueux s’installe.

A 23h, Clinton remporte la Californie, le Colorado, l’Oregon et Hawai. Trump gagne l’Idaho et la Caroline du Nord. Obama avait devancé McCain dans l’Etat Tar Heel en 2008, mais perdu face à Romney en 2012. 23h30. Donald Trump remporte la Floride. Il ne pouvait gagner sans cet Etat. Puis la Géorgie. Il reprend de l’avance en nombre de grands électeurs. « Les citoyens ont choisi le diable qu’ils ne connaissent pas, plutôt que celui qu’ils connaissent déjà », explique Ana Navarro — « Nicaraguayenne par naissance, Américaine par choix »— une stratégiste républicaine anti-Trump, sur le plateau d’ABC. Les électeurs latinos se sont mobilisés contre celui qui les a attaqués à répétition, mais ça n’a pas suffit. « Ils se sentent marginalisés. La colère a laissé place à la peur », lance un autre expert à la télé. Une jeune femme envoie le même messages à tous ses contacts : « no lo creo ».

« Holy fuck » s’exclament d’autres New-Yorkais. Les démocrates du West Side sont dans une panique immobile. Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin et Nevada restent alors en jeu. La favorite de la soirée ne l’est plus du tout. Trump la devance dans beaucoup de comtés. S’il reste encore des bulletins à dépouiller, les réserves de voix démocrates dans les villes s’épuisent. Les projections et les modèles électoraux des deux dernières années sont balayés, oubliés. L’oracle Nate Silver apparaît sur l’énorme écran, cheveux en bataille, plaques rouges sur le visage derrière ses célèbres lunettes rectangulaires. Le modèle de prédiction de FiveThirtyEight donne maintenant à Donald Trump 78% de chances de l’emporter. Clinton est en grande difficulté. Elle pourrait « renverser la table » si elle gagne…l’Arizona. Elle pourrait finir par gagner le vote populaire en nombre de voix mais perdre le collège électoral. Donald Trump n’a plus besoin de remporter la Pennsylvanie. George Stephanopoulos n’en revient pas. L’ancien directeur de la communication de Bill Clinton reconverti en talking head parle maintenant d’un bouleversement aux proportions historiques. « Donald Trump est à 26 grands électeurs d’écart de la présidence ». Les autres pundits sont figés, ils balbutient des tentatives d’explication. « Comment en est-on arrivé là ? Réfléchissez à ça : président Trump ! Pour la première fois de son histoire, l’Amérique pourrait choisir une personne sans aucune expérience politique ou militaire ».

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L’assemblée du Javits Center se vide au fur et à mesure. Les visages sont tendus, anxieux. Certains s’assoient par terre, le regard accroché aux écrans des portables et de télévision. Les policiers font preuve d’un détachement professionnel. Victor envisage déjà l’avenir à pleins poumons : « Il pourrait mettre le feu à la Maison. Les démocrates vont revenir dans quatre ans. » Les marchés financiers sont fortement à la baisse. Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis cause sur Twitter : « Après le Brexit et cette élection, tout est absolument possible. Le monde est en train de s’effondrer devant nos yeux ». Le message est rapidement supprimé.

Pour meubler, MSNBC se lance dans une comparaison hasardeuse sur Marine Le Pen. Est-elle la prochaine ? La journaliste Rachel Maddow explique qu’elle est aussi horrible que son père mais qu’elle prend mieux la lumière et qu’elle est plus polie. On connaît la vieille extrême droite européenne mais le trumpisme, c’est quoi ?

Le révérend Jesse Jackson fend silencieusement le groupe d’électeurs restés sur le pavé. Retour à Chicago le 4 novembre 2008. Après le discours du président-élu Barack Obama, les larmes de joie de Jesse Jackson. L’image la plus saisissante de cette nuit-là.

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« Demain, on dort et on pleure. Le jour d’après, on se mobilise, comme le Tea Party, pour être certains que cela ne se reproduise jamais. » La musique de fête qui raisonne par intermittence a quelque chose d’obscène, à contretemps des mines déconfites et de l’ambiance générale de la ville. « Tout ça, c’est la conséquence du manque d’éducation dans ce pays », explique un homme blanc d’âge moyen, T-shirt vert et calvitie, petites lunettes rondes, nerveux. Il s’agite devant la caméra d’une chaîne locale. « Il faut être soit stupide soit malade mental pour voter pour Trump. Je conseille à tous ceux qui l’ont fait de chercher de l’aide. Il existe aujourd’hui de très bons programmes de prise en charge des maladies psychiatriques. » A 2h du matin, John Podesta, chairman de la campagne Clinton, est le premier à monter sur la grande scène du Javits Center : « Merci à tous […] C’est très serré […] Rentrez chez vous, il n’y aura pas de discours d’Hillary Clinton ce soir. »

Dans un taxi, les voix de fumeurs qui s’échappent de la radio gardent un ton grave et dépassionné. « Les électeurs de Donald Trump auraient-ils été sous-estimés ? Auraient-ils menti sur leurs intentions de votes ? ». Swarn, le chauffeur, coupe le son. Il se retourne et sourit  : « Who cares, right ? »

« All 50 states ! », hymne de la Gay Pride à New York

Deux jours après la décision de la Cour suprême qui définit le mariage entre personnes du même sexe comme un droit constitutionnel pour l’ensemble des Etats-Unis, les marcheurs américains de la gay pride du 28 juin ont fêté la reconnaissance légale d’une demande ancienne. Jusqu’à vendredi dernier, le mariage homosexuel n’était reconnu que dans 36 Etats sur 50. Le mariage gay est légal depuis 2011 dans l’Etat de New York. Retour en images sur cette journée.

« Ce serait ne pas comprendre ces hommes et ces femmes que de dire qu’ils manquent de respect à l’idée du mariage. Leur plaidoyer consiste à dire que justement, ils le respectent, le respectent si profondément qu’ils cherchent eux-mêmes à s’accomplir grâce à lui. Ils demandent une dignité égale aux yeux de la loi », écrit le juge Anthony Kennedy dans son compte rendu de l’opinion majoritaire de la Cour. « La Constitution leur donne ce droit », conclut-il.
http://www.supremecourt.gov/opinions/14pdf/14-556_3204.pdf

Cette décision, « Obergefell v. Hodges », intervient douze ans après « Lawrence v. Texas », interdisant les lois étatiques qui faisait de l’homosexualité un crime, et deux ans après « United States v. Windsor », qui a annulé une loi fédérale empêchant les couples mariés de même sexe d’obtenir des allocations.

La parade new-yorkaise a descendu la 5e avenue, puis s’est prolongée le long de Christopher Street, afin de marquer un arrêt devant The Stonewall Inn, dans Greenwich Village, lieu emblématique de la lutte pour les droits des homosexuels depuis les émeutes de 1969. Parmi les « grand marshalls » de cette édition, deux acteurs britanniques et militants des droits LGBTQ :  Derek Jacobi (Gladiator, Gosford Park) et Ian Mckellen (And The Band Played On, X-Men, Le Seigneur des Anneaux). Les deux acteurs sont en ce moment ensemble à l’écran dans la série Vicious. 

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Ensemble des photos  ©BullyPulpit.fr/VincentDozol

Liberté d’expression : Charlie Hebdo distingué à New York

Charlie Hebdo a reçu le James C. Goodale Freedom of Expression Courage Award lors du gala du PEN American Center, organisation internationale de défense de la liberté d’expression, le 5 mai à l’American Museum of Natural History. La soirée, qui a suscité des polémiques, a également récompensé le dramaturge britannique Tom Stoppard et la journaliste d’investigation Khadija Ismayilova, emprisonnée depuis décembre dernier en Azerbaïdjan.

De nombreuses voix se sont récemment élevées aux Etats-Unis contre Charlie Hebdo. Le dessinateur Garry Trudeau, créateur de The Doonesbury, a critiqué ses homologues français assassinés, les accusant de « rabaisser » les musulmans de France, déjà en position de faiblesse au sein de la population. Après l’annonce de la remise du prix par l’Organisation de la défense de la liberté d’expression PEN, un groupe de six écrivains (Peter Carey, Michael Ondaatje,Taiye Selasi, Francine Prose, Teju Cole et Rachel Kushner), hôtes de la soirée, ont publié une lettre qui critique cette distinction. Ils ont aussi annoncé leur refus de participer au gala. 204 auteurs au total ont ensuite signé cette lettre selon le site d’information The Intercept.

Les réponses ne se sont pas fait attendre. Salman Rushdie, en position d’autorité sur le sujet depuis la fatwa dont il fait l’objet depuis 1989 pour la publication des Versets sataniques, a critiqué ses collègues, les traitant de « pussies ».

D’autres ont pris la plume pour expliquer en quoi les signataires faisaient fausse route. Le choix de PEN a notamment été défendu par Adam Gopnik dans le New Yorker ou Jeffrey Goldberg dans The Atlantic. Andrew Solomon et Suzanne Nossel, de la direction de PEN American Center, dans une déclaration, ont assuré que le débat était sain et bienvenu et que leur organisation ne portait pas de jugement artistique, mais soutenait l’hebdomadaire dans son combat contre les discours de haine.

Gérard Biard, rédacteur en chef de Charlie Hebdo, et Jean-Baptiste Thoret, historien et critique de cinéma, avaient fait le déplacement à New York pour accepter le prix au nom du journal. « On prend avec beaucoup de distance cette polémique », explique ce dernier, qui a échappé à la tuerie en arrivant en retard à la rédaction du journal satirique le 7 janvier dernier. « Elle résulte d’une forme d’ignorance. Leur connaissance de Charlie Hebdo est assez faible, la plupart n’en avaient pas entendu parler avant le 7 janvier. Ils ne connaissent que quelques couvertures sur Mahomet. Ils pensent que Charlie est un journal où il n’y a que des dessins qui traitent de l’Islam, c’est un peu court », explique-t-il. Pour Gérard Biard, « les signataires sont allés trop vite. C’est une bonne occasion de se faire mousser un petit peu. C’est très confortable d’adopter des attitudes paradoxales, de s’extraire de la majorité ».

Lors d’une rencontre publique à l’école de journalisme de New York University plus tôt dans la journée, le dessinateur Art Spiegelman a aussi vivement critiqué « ces écrivains qui ne savent pas comment regarder des images ». « Ils n’auraient jamais utilisé l’argument de la vulgarité, très faible, pour juger de la qualité d’un texte littéraire. Il semble que le degré de l’offense varie selon le medium utilisé. Parler de l’arrogance culturelle supposée de la France est limite raciste. Prendre la défense des Musulmans de France, c’est surtout une manière de faire parler d’eux. » Selon le créateur de Maus, ces attaques s’inscrivent dans cette nouvelle culture dushaming (faire honte), qui renforce « l’autocensure, le plus grand danger, soit la limitation des zones où l’on peut penser et où c’est interdit. » « Le medium semble vraiment être le message dans le cas présent » selon Françoise Mouly, directrice artistique du New Yorkeret épouse de Mr. Spiegelman. Elle a critiqué également les « deux poids, deux mesures du cadre légal français » en ce qui concerne la liberté d’expression, en faisant allusion à l’affaire Dieudonné : « la France se tire une balle dans le pied. Voilà un débat qui aurait été digne du gala de PEN ! »

Gérard Biard a rappelé que son hebdomadaire combat les usages politiques des religions et pas les croyants. Pour expliquer la ligne politique du journal français, l’historien Ed Bereson a cité un de ses créateurs, François Cavanna, décédé l’année dernière : « Rien n’est sacré. Rien ! Pas même ta propre mère, pas même les martyrs juifs, pas même ceux qui crèvent de faim… Rire de tout, de tout, férocement, amèrement, pour exorciser les vieux monstres. C’est leur faire trop d’honneur que de ne les aborder qu’avec la mine compassée. C’est justement du pire qu’il faut rire le plus fort, c’est là où ça fait justement le plus mal que tu dois gratter au sang. »

Dans son édition du 6 mai, Charlie Hebdo revient sur cette polémique sous la plume de Philippe Lançon, blessé lors de l’attaque de janvier. « Ces écrivains sont naturellement libres de ne pas adhérer à ‘Je suis Charlie’, de se méfier d’un mouvement collectif de bonne conscience et de ne pas venir au PEN Club : Charlie s’est assez fichu des institutions pour ne pas en devenir une à son tour […] Ce n’est donc pas leur abstention qui me choque ; c’est la nature de leurs arguments » écrit-il. Avant de conclure : C’est dur d’être condamné par des cons qui ne vous lisent pas”.

CHARLIE HEBDO N°11 du 1 février 1971 par Gébé

Une nuit au musée

A l’ombre des squelettes de dinosaures accueillants les invités de la soirée au musée d’Histoire naturelle, le rédacteur en chef deCharlie Hebdo explique que cette distinction de PEN est précieuse : « au-delà de la liberté d’expression, ce prix est une manière de reconnaître que Charlie a quelque chose à apporter au journalisme, un petit peu à la littérature. » Jean Baptiste Thoret s’est aussi dit « très touché à titre personnel. Je suis souvent aux Etats-Unis, je travaille beaucoup sur les films américains et la culture américaine. C’est une récompense donnée au principe de la liberté d’expression. Il se trouve que nous l’incarnons en ce moment un peu plus que d’autres à cause de ce qui s’est passé le 7 janvier. Mais ça disparaîtra, d’autres prendront la place. Ce n’est pas une distinction qui vient valider le contenu d’un journal. Quoique l’on pense des opinions, l’idée est de donner aux gens la possibilité de s’exprimer. C’est une distinction fondamentale. »

Alain Mabanckou, écrivain franco-congolais, professeur de littérature francophone à l’université de UCLA, a remis le prix à Charlie. « En Afrique, on dit que les morts sont toujours présents parmi nous, que l’on peut les entendre dans le crépitement du feu. Je suis certain que tout le monde ressent leur présence ce soir » a-t-il déclaré. Pour répondre aux accusations de racisme dans les pages de l’hebdomadaire, Alain Mabanckou a invité Dominique Sopo, président de SOS Racisme à s’exprimer. Ce dernier a ainsi souligné que « Charlie Hebdo a été de tous les combats contre le racisme, l’extrême droite, la violence envers les noirs, les arabes, les juifs. » Il a appelé les signataires de la lettre de boycott à « ne pas tuer une deuxième fois la rédaction de Charlie. » S’adressant aux invités sous l’immense baleine bleue suspendue dans une galerie du musée, Gérard Biard a expliqué dans son discours la conception française de la laïcité et l’importance du blasphème en démocratie. Il a appelé les citoyens du monde entier à « adopter les valeurs de liberté d’expression, à se lever contre l’obscurantisme religieux. Etre ici ce soir contribue à les désarmer. » Il a conclu son intervention en anglais par cette formule : « being shocked is a part of democratic debate. Being shot is not » (être choqué fait partie du débat démocratique. Se faire tirer dessus, non). Le public s’est alors levé pour applaudir le journaliste.

A la tribune, Jean-Baptiste Thoret a choisi le registre de l’humour : « Arnold Schwarzenegger s’est abonné. Quelqu’un sait s’il a ouvert le journal ? Dites-nous s’il vous plaît ce qu’il lui est arrivé. » Bob Mankoff, éditeur des caricatures du New Yorker, également présent sur l’estrade, s’est dit honoré de pouvoir dire quelques mots, insistant sur le prix de location, prohibitif, de son costume : « il est pare-balles ». Selon lui, « les humoristes, les blagueurs, les caricaturistes, sont marginalisés dans leur combat pour la liberté d’expression. Les caricatures du New Yorker et de Charlie ne pourraient être plus différentes. Mais elles ont une chose en commun : la blague n’est pas comprise par tout le monde ».

Albertine apparue

Qualifié de « Marcel Proust de notre temps », Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de littérature, jeudi 9 octobre. Le romancier a publié une trentaine de livres et cosigné les scénarios des films Lacombe, Lucien (1974) de Louis Malle et Bon Voyage (2003) de Jean-Paul Rappeneau. Il jouit d’une grande popularité en France mais reste peu connu à l’étranger.

Dix de ses romans ont été traduits aux Etats-Unis et quelques-uns sont encore disponibles à la vente. La prestigieuse récompense devrait favoriser de nouvelles traductions et aider à la reconnaissance américaine du Français, comme ce fut un peu le cas pour Jean-Marie Gustave Le Clézio après son Nobel en 2008. Les deux auteurs sont publiés en anglais par la même maison d’édition David R. Godine. Autre acteur clé de la diffusion de la littéraure française en Amérique, les presses universitaires publient la traduction d’un ouvrage français sur cinq. Le prochain livre de Patrick Modiano, Suspended Sentences : three novellas, sortira en novembre chez Yale University Press.

Les romans de Patrick Modiano font partie des 1% de romans étrangers traduits en anglais et publiés chaque année aux Etats-Unis (contre un roman sur trois en France). Le français est la langue la plus traduite aux Etats-Unis, devant l’allemand. Comme le rappelait Laurence Marie, attachée culturelle, responsable du Bureau du livre aux services culturels de l’ambassade de France à New York, dans une tribune publiée par BibliObs en janvier dernier, environ 300 livres d’auteurs français paraissent chaque année aux Etats-Unis. Le nombre de traductions a augmenté de 30 % entre 2009 et 2012. On compte quelques succès, comme la traduction, chez Europa Editions, de L’Elegance du hérisson (2008) de Muriel Barbery dont les ventes ont dépassé le million d’exemplaires.

Dans les meilleures ventes de l’année 2012 répertoriées par le New York Times, on retrouvait Marie NDiaye (Trois femmes puissantes, prix Goncourt 2009) ou Laurent Binet (HHhH, 2010). Selon Le Monde des livres du 12 septembre dernier, le secteur de l’édition aux Etats-Unis n’a pas d’équivalent dans le champ éditorial français : « le lancement d’un livre obéit à des stratégies marketing bien rodées, tributaires de la ‘platform’ dont dispose l’auteur, autrement dit sa capacité à se révéler ‘bon client’ pour les émissions télévisées et à disposer de relais auprès des leaders d’opinion. Ce dont peu d’auteurs français peuvent se prévaloir. » Si les ventes à l’export représentent 20% du chiffre d’affaires de l’édition française, le marché américain n’est pas un enjeu déterminant pour cette industrie. Mais la demande existe de l’autre côté de l’Atlantique.

Albertine, unique librairie française de New York

Paul Morand a souligné en 1930 l’importance de la capitale culturelle pour la France, unique trait d’union entre Europe et Amérique : « Par New York seul pénètrent aux États-Unis nos idées. » Les services culturels de l’ambassade de France soutiennent aussi la diffusion des écrits français par la porte new-yorkaise, avec l’ouverture d’Albertine, le 27 septembre dernier.

Après trois ans de travaux et 5,3 millions de dollars investis, Albertine est l’unique librairie française de la ville depuis la fermeture de la Librairie de France en 2009, après 74 ans d’activité. Fondée en 1928 par Isaac Molho, Juif de Thessalonique, elle était logée au Rockefeller Center depuis 1935. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’endroit servait de point de ralliement et de porte-voix pour les exilés ayant fuit l’Europe en feu, le régime nazi et l’Etat français. Avec Vitalis Crespin, Isaac Molho a créé une maison d’édition, La Maison française, qui publia des auteurs comme Jules Romain, André Maurois, Louis Aragon, Jacques Maritain et Antoine de Saint-Exupéry. Selon son ancien directeur, Emmanuel Molho, fils d’Isaac,  « l’âge d’or de la boutique s’est situé entre les années 1940 et les années 1970. On recevait deux tonnes de livres français chaque semaine. Il y avait plus de cinquante employés dans la Librairie […] Nous avions aussi deux autres magasins, un sur la 19e rue, et l’autre à Los Angeles, qui ne désemplissaient pas. » En 2009, le loyer triple, passant de 300 000 dollars à 1 million de dollars par an, mettant fin à l’entreprise familiale. La Librairie de France continue son existence en ligne et livre les commandes à domicile.

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Librairie de France, 30 Rockefeller Center Plaza, 3 mars 1939 © NYPL

Emmanuel Molho s’est récemment exprimé contre Albertine, qu’il considère comme une « concurrence déloyale« , « si l’on considère l’énorme dépense de cette entreprise dans un immeuble résidentiel exposé à très peu de piétons new-yorkais ». Il imagine « ce qui aurait pu être accompli par le financement d’un même projet pour la Librairie de France« . Lors de la fermeture de son établissement, il déclarait cependant ne pas attendre d’aide du gouvernement français : « je ne suis pas français, la boutique ne dépend pas de l’État et surtout, la somme est énorme. »

Albertine est située à deux pas du Metropolitan Museum, au 972 Fifth Avenue, dans la Payne Whitney House (1902), hôtel particulier acheté par la France en 1952 qui abrite les services culturels de l’ambassade. Le nom de la librairie fait référence à Albertine Simonet, centre de toutes les attentions de Marcel dans A la recherche du temps perdu. Le personnage est inspiré d’Alfred Agostinelli, qui fut le secrétaire de Marcel Proust.

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© Jessica Nash

Le « voyageur du Temps », selon l’expression de Philipe Sollers, donne son nom à la salle de lecture située à l’étage, sous une voute étoilée réalisée par l’Atelier Premiere. La décoration, signée Jacques Garcia, rappelle une bibliothèque luxueuse et élégante, mariant le bois et les tons vert et bleu nocturne. Les lampes imposantes ressemblent à des esquisses de montgolfières, l’une d’elles est pendue à une liane. L’environnement incite à l’évasion, quelques canapés et tables permettent de bouquiner sur place.

La librairie propose environ 12 000 titres en français et en anglais, du roman aux sciences humaines, en passant par la littérature jeunesse, les beaux-livres, la bande-dessinée et quelques DVD. Albertine applique le prix unique du livre pour ses ouvrages en français. En cas d’indisponibilité, il est possible de passer commande en France, et de récupérer le livre sur place sans frais supplémentaire, sous trois semaines. Derrière une vitrine, des livres anciens et rares de Simone de Beauvoir, Renan, Lamartine, Flaubert ou Bossuet, vendus entre 500 et 3500 dollars, attendent les acheteurs les plus fortunés. Albertine en fait l’acquisition grâce à une collaboration avec la librairie parisienne Hatchuel.

Pour installer la librairie dans le paysage culturel new-yorkais, Antonin Baudry, conseiller culturel à l’ambassade de France et scénariste de la bande dessinée Quai d’Orsay, a confié au journaliste Greil Marcus, ancien critique du magazine Rolling Stone et auteur de Lipstick Traces: A Secret History of the 20th Century, la direction artistique d’un festival. Un comité d’expert s’est constitué autour de Marcus, avec James Miller, professeur de sciences politiques à la New School, Alice Kaplan, directrice du département de Français de l’université Yale, John Rockwelll, ancien critique pour les pages culture du New York Times, et Mary Davis, directrice des Masters du Fashion Institute of Technology. Du 14 au 19 octobre, Albertine accueillera des rencontres culturelles franco-américaines. Emmanuel Carrère , auteur de Limonov qui sort en anglais ce mois-ci aux Etats-Unis, échangera par exemple avec Mary Gaitskill (Bad BehaviorDon’t Cry) et Percival Everett (ErasureAssumption). Le cinéaste Olivier Assayas, la réalisatrice Marjane Satrapi, les showrunners de Mad Men et d’Engrenages, Matthew Weiner et Alexandra Clert, les  économistes John F. Nash et Joseph Stiglitz sont aussi attendus.

972 Fifth Avenue (at 79th Street) New York, NY 10075. Horaires : Lundi – Jeudi, Samedi 11 à 19 heures. Vendredi 11 à 10 heures. Dimanche 11 à 18 heures.

Plus d’informations : albertine.com

Journée de marche à New York

Dimanche 21 septembre, de l’Upper West Side à la 34e rue, la People’s Climate March a réuni plus de 310 000 personnes frustrées par l’inaction internationale, au moment où les Nations Unies se réunissent en assemblée générale (24-30 septembre).

Des responsables politiques se sont joints à la manifestation pour la lutte contre le changement climatique, comme le maire de New York Bill de Blasio, qui a annoncé que la ville allait réduire ses emissions de gaz à effet de serre de 80% d’ici à 2050, l’ancien vice président Al Gore ou Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, très actif en vue de la préparation de la conférence Paris climat 2015 (COP 21). On trouvait aussi quelques acteurs parmi les marcheurs, comme Leonardo DiCaprio, nommé « messager de la paix » par Ban Ki-moon, ou Evangeline Lilly, Mark Ruffalo et Edward Norton. Mais surtout une foule d’anonymes, New-yorkais, venus d’autres Etats américains ou de l’étranger.

L’administration nationale océanique et atmosphérique a annoncé que l’été 2014 fut le plus chaud au niveau mondial depuis le début des relevés climatiques internationaux.

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Uptown, Harlem a accueilli la 47e édition de l’African American Heritage Day Parade, le long d’Adam Clayton Powell Jr. Boulevard, entre la 111e rue et la 136e. Venus de douze Etats américains, les marcheurs ont défilé par organisations et présenté les « réalisations positives » des communautés noires. Ils ont aussi appelé à lutter contre le racisme et contre les contrôles au faciès de la police.

Ensemble des photos  ©Bully Pulpit.fr/Vincent Dozol
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Prolonger

Iris Deroeux, « A New York, la marche pour le climat crée la surprise », Mediapart,  22 septembre 2014

Laurence Caramel, « New York fait ville pleine contre le réchauffement climatique », Le Monde, 22 septembre 2014

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