Kendrick Lamar, chrysalide politique

Après le succès public et critique de Good Kid, M.A.A.D City (2012), Kendrick Lamar signe un grand album, To Pimp A Butterfly, déjà disque d’or un mois après sa sortie. Lamar raconte les angoisses d’un homme noir américain de 27 ans qui s’émancipe, quand Trayvon Martin, Michael Brown, Eric Garner, Akai Gurley et Walter Scott, pour ne citer qu’eux, ont été tués dans la rue par les forces de l’ordre. Dans ce nouvel opus difficile, le rappeur marche vers la rédemption, parle de son éveil religieux et s’affirme comme l’une des voix les plus importantes du milieu musical. Conscient de son statut, il ne cesse jamais de se remettre en question.

To Pimp A Butterfly fait certainement référence au roman de Harper Lee, To Kill A Mokingbird (Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, 1960) dans lequel un homme noir, Tom Robinson, est accusé d’un crime qu’il n’a pas commis. Comme ce classique de la littérature, Kendrick Lamar prévient que son nouvel album politique sera « un jour enseigné à l’université ». To Pimp A Butterfly puise ses multiples influences au-delà du hip hop, dans le répertoire des années 70, il met en avant ses racines funk (avec la contribution de George Clinton et Thundercat), présente un fort tropisme sud africain (Nelson Mandela est régulièrement convié, un sample du créateur de l’afrobeat Fela Kuti— « I no Get Eye for Back » — ponctue Mortal Man) et s’aventure même vers le free jazz (la musique de Miles Davis a accompagné Lamar pendant l’écriture).

Kendrick Lamar Butterfly Album cover

La pochette de l’album est une photographie en noir et blanc du français Denis Rouvre.  Une bande de jeunes hommes afro-américains posent avec défiance dans le jardin de la Maison Blanche. Divers éléments associés à l’idée de réussite sont issus du répertoire visuel du hip hop : alcool, singe couronné, corps puissants, tatouages et billets verts. Kendrick Lamar est au centre du groupe, il tient un bébé, peut-être blanc, dans ses bras. L’image joue avec les peurs d’une certaine Amérique qui n’a jamais pu accepter les revendications émancipatrices. Le groupe écrase le cadavre d’un juge blanc, dont les yeux sont marqués de croix noires. La mise en scène rappelle un tableau de chasse. Cette allégorie dénonce un système pénal dont les Afro-Américains sont les premières victimes, en proposant une victoire symbolique sur une institution qui perpétue, consciemment ou non, le racisme. Si le symbole est puissant, la photographie contient aussi une dimension satirique. Elle dénonce l’hypocrisie du jeu criminel et le recours à la violence pour mettre à bas ce pilier de l’État de Droit.

Cette notion d’hypocrisie est un thème central de la chanson The Blacker The Berry :

You hate me don’t you ?
You hate my people, your plan is to terminate my culture
You’re fuckin’ evil I want you to recognize that I’m a proud monkey
[…]
You sabotage my community, makin’ a killin’
You made me a killer, emancipation of a real nigga
[…]
So why did I weep when Trayvon Martin was in the street ?
When gang banging make me kill a nigga blacker than me?
Hypocrite!

Kendrick Lamar a depuis longtemps insisté sur la nécessité de se responsabiliser et de faire un travail sur soi. Il associe l’indignation suscitée par la mort de Noirs tués par la police à une dénonciation préalable des affrontements meurtriers entre gangs. Au sujet de l’assassinat de Michael Brown par un policier de Ferguson (Missouri), le 9 août 2014, Kendrick Lamar avait tenu des propos critiques dans un interview à Billboard : « What happened to [Michael Brown] should’ve never happened. Never. But when we don’t have respect for ourselves, how do we expect them to respect us? It starts from within. Don’t start with just a rally, don’t start from looting — it starts from within. »[1]

Les pistes de l’album sont faites de ruptures mélodiques et sémantiques, d’autosatisfaction face au chemin parcouru (le single i, à partir d’un sample de Who’s That Lady des Isley Brothers) et de regards en arrière, vers la chaleur électrique du ghetto californien. King Kunta célèbre et dénonce en même temps la réussite, en proposant un retour à Compton, d’où le groupe N.W.A. (Niggaz Wit Attitudes) et Kendrick Lamar sont issus, en marge de Los Angeles, connue pour son fort taux de criminalité.

Kunta Kinte fut un esclave africain du XVIIIe siècle. Son destin et sa descendance ont été rendus célèbres grâce au livre Roots d’Alex Haley, publié en 1976, qui a ensuite fait l’objet d’une adaptation télévisuelle sur ABC. Cette figure symbolise la résistance et le combat pour conserver son héritage culturel dans un société esclavagiste. Kinte a tenté de s’échapper de la plantation à quatre reprises. Pour le punir, son propriétaire lui a demandé de choisir entre l’amputation de son pied ou la castration. Il refuse d’être émasculé. Dans la chanson, l’estropié est fait roi, la rébellion des esclaves est une prise de pouvoir.

Kendrick Lamar confie l’angoisse que lui procure son nouveau statut de célébrité et son incapacité à contrôler sa propre influence, le symbole qu’il est lui-même devenu. Un « presque poème » est répété, par morceaux, au cours de l’album :

I remember you were conflicted.
Misusing your influence. Sometimes I did the same. Abusing my power, full of resentment. Resentment that turned into a deep depression. Found myself screaming in the hotel room. I didn’t want to self-destruct. The evils of Lucy was all around me. So I went running for answers. Until I came home. But that didn’t stop survivors’ guilt. Going back and forth trying to convince myself the stripes I earned. Or maybe how A1 my foundation was. But while my loved ones were fighting a continuous war back in the city, I was entering a new one. A war that was based on apartheid and discrimination. It made me want to go back to the city and tell the homies what I learned. The word was respect. Just because you wore a different gang color than mine doesn’t mean I can’t respect you as a black man. Forgetting all the pain and hurt we caused each other in these streets, if I respect you we unify and stop the enemy from killing us. But I don’t know. I’m no mortal man. Maybe I’m just another nigga.

Ce discours est proche des thèses de Malcom X, assassiné il y a 50 ans, le 21 février 1965 à l’Audubon Ballroom à Harlem. Il a fondé en 1964 l’Organisation pour l’unité afro-américaine, afin de rassembler autour d’un nouveau projet de libération, en appelant à l’autonomisation politique des Noirs. L’unité est préalable à l’action. Kendrick Lamar a déclaré avoir été profondément influencé par la lecture de The Autobiography Of Malcolm X (1965).

To Pimp A Butterfly est sorti, presque jour pour jour, vingt ans après Me Against the World, le troisième album studio de Tupac Shakur. Le rappeur de 27 ans se place à nouveau sous la figure tutélaire de 2Pac, fils d’une militante du Black Panther Party, maître du gangsta rap des années 90. Il s’invite dans un interview posthume à la fin de Mortal Man. Un montage des extraits d’un entretien réalisé en 1994 fait dialoguer Lamar et 2Pac sur le poids de la célébrité, l’héritage artistique et le black power. Tupac Shakur annonce des révoltes à venir : “I think that [black men] are tired-a grabbin’ … out the stores and next time it’s a riot there’s gonna be bloodshed for real. I don’t think America can know that. I think America think we was just playing and it’s gonna be some more playing but it ain’t gonna be no playing. It’s gonna be murder, you know what I’m saying, it’s gonna be like Nat Turner, 1831…[2]

Prints and Photographs Division, Library of Congress.

Nat Turner, esclave et leader religieux, a pris la tête d’une révolte dans le conté de Southampton en Virginie. L’épisode a longtemps hanté les consciences du Sud. Soixante Blancs ont été tués dans la nuit du 21 août. Une vague de répressions a fait une centaine de morts du côté des esclaves. Dix sept assaillants, dont Turner, ont ensuite été arrêtés et pendus. Au lieu d’attendre un nouveau massacre, Kendrick Lamar propose un gospel inquiet : « le seul espoir qui nous reste est la musique et les vibrations. »

Prolonger

[1] « Ce qui est arrivé n’aurait jamais dû arriver. Jamais, mais quand on ne se respecte pas nous-mêmes, comment peut-on attendre qu’ils nous respectent ? Ça doit commencer de l’intérieur. Pas d’une simple manifestation, de pillages. Ça doit commencer de l’intérieur.« 

[2]« Je pense que les hommes noirs en ont assez d’être dépossédés… la prochaine fois, ce sera un bain de sang pour de bon. Je ne pense pas que l’Amérique réalise ça. Je pense que l’Amérique croit que nous plaisantons, qu’il y aura encore quelques blagues mais en fait on ne rigolera pas. Il y aura un meurtre, tu vois ce que je veux dire, ce sera comme Nat Turner en 1831… »

Medley enflammé de Kendrick Lamar aux Grammy Awards 2016 : http://www.theverge.com/2016/2/15/11004624/grammys-2016-watch-kendrick-lamar-perform-alright-the-blacker-the-berry#ooid=trOW14MDE6gCowO43SPHW0Wdr_Ehb2Xy

Joe Coscarelli, « Kendrick Lamar on His New Album and the Weight of Clarity », New York Times, 16 mars 2015.

Anwen Crawford, « Kendrick Lamar’s capacious new record », The New Yorker, 18 mars 2015

« Tupac Shakur, la dernière panthère », documentaire de Martin Quenehen, France Culture, 21 février 2015.

Django Unchained (Quentin Tarantino, 2012): Ballade légendaire

Cette histoire d’alliance entre un esclave affranchi (Jamie Foxx) et un chasseur de primes (Christoph Waltz) était dans la tête de Quentin Tarantino depuis huit ans. C’est l’écriture d’un livre (inédit) d’analyse critique des films de Sergio Corbucci qui l’a convaincu de livrer sa propre version de l’Ouest. Son dernier opus emprunte beaucoup au Django (1966) de l’Italien, à commencer par la musique de Franco Migliacci et Luis Bascalov.

Tarantino débute son processus créatif en allant puiser dans sa collection musicale les morceaux qu’il souhaiterait incorporer dans son film. C’est à partir de cette matière musicale, de l’ambiance qui s’en dégage, qu’il se met à écrire son film. Le scénario naît à partir d’une image, d’une atmosphère, plutôt que d’un contexte historique rigoureux et figé. Il ne s’agit pas de proposer une réflexion sur un système d’exploitation d’êtres humains, mais d’écrire une fantaisie inspirée par un environnement profondément cinématographique. Le cinéma est saisi comme une arme qui pulvérise les vilains de l’histoire officielle. Les métaphores restent très simples, telle cette projection du sang d’un tortionnaire sur les fleurs de coton.

Le réalisateur fait de nouveau appel à une esthétique hip-hop, en agrégeant plusieurs morceaux (la technique du sampling), des références différentes afin de créer quelque chose de nouveau. A l’aide d’anachronismes, il redessine une filiation entre les mouvements culturels, du film d’esclaves à la blaxploitation (Le personnage joué par Kerry Washington se nomme Broomhilda von Shaft), de Wagner jusqu’à Tupac Shakur en passant par Ennio Morricone. Django Unchained n’est pas, comme on peut le lire un peu partout, un western spaghetti.

Le western spaghetti est une forme dite « dégénérée », un sous-genre datant d’une période donnée (entre 1960 et 1975). C’est une réponse européenne au classique western hollywoodien. Né une vingtaine d’année après les productions américaines, il a d’abord été rejeté par la critique comme une imitation fauchée. Le western spaghetti se caractérise généralement par un acteur américain évoluant au milieu d’inconnus européens. Plus brutal que les films produits aux Etats-Unis, il met en scène des anti-héros aux motivations souvent pécuniaires, à la morale douteuse. Environ 600 films ont été tournés, généralement en Espagne ou en Italie, par des réalisateurs italiens. Chacun donne sa lecture de l’Ouest, sans trop se préoccuper de la véracité historique. Le genre contamine le western américain, puis se perd dans de mauvaises comédies et des parodies.

Comme le souligne Tarantino, il est impossible, en 2012, de faire un « western spaghetti », car ce sont des produits de leur propre temps. A la suite de Sergio Leone, QT substitue « la logique égocentrique et vénale du chasseur de primes à la logique stéréotypée, altruiste et magnanime du cow-boy et du justicier. L’insistance liminaire sur les dollars, en effet, suggère que dans l’Ouest la cupidité est la cause première de toute entreprise. »[1] Nous découvrons le bon docteur King Schultz, chirurgien dentiste de formation, chasseur de primes trimbalant sa carriole dans le Sud esclavagiste, deux ans avant la guerre de Sécession. Une fois Django délivré de ses chaînes, le film prend le chemin de la vengeance, en s’attachant à emboiter les mythes les uns dans les autres, pour en bâtir un nouveau.

Certains effets de son film rendent hommage aux westerns spaghetti, tels ces zooms rapides sur les visages qui se terminent en très gros plans. Franco Nero, qui jouait le rôle principal dans le film de Corbucci, demande au personnage de Jamie Foxx comment il se nomme. « Django. Le D ne se prononce pas», précise l’affranchi. « Je sais », s’entend-t-il répondre.

L’emprunt aux westerns spaghetti se trouve surtout dans l’utilisation de la musique. Elle n’est pas là pour simplement accompagner l’image, « remplir » grossièrement. Elle passe soudainement au premier plan, tandis que les mouvements des acteurs ralentissent. Les scènes prennent ainsi des accents opératiques. L’approche musicale se retrouve dans les réparties des acteurs.  Tarantino est d’abord un formidable dialoguiste.[2] Il déclare aimer écrire pour Christoph Waltz ou Samuel L. Jackson car ces derniers ne récitent pas le texte, ils « chantent » les échanges. Ces figures du Sud esclavagiste manient le canon, mais aussi le verbe. Le pouvoir des personnages est établi par leur maîtrise du discours et le niveau de langue employé. Ainsi, King Shultz, l’étranger, est un modèle de raffinement et de civilisation.

Le vocabulaire utilisé est à l’origine d’une polémique aux Etats-Unis. Le réalisateur Spike Lee a déclaré qu’il n’irait pas voir le film, par « respect pour ses ancêtres ». Déjà à l’époque de Pulp Fiction (1994), il avait critiqué l’usage à répétition du mot nigger. Les films de Spike Lee regorgent pourtant de ce terme. Lee s’arroge le droit d’utiliser le « n word » puisqu’il est lui même Afro-Américain. Django Unchained aurait aussi été attaqué s’il avait utilisé ce terme avec plus d´économie. L’écriture des dialogues est pourtant précise. Le Dr Shultz n’utilise jamais le mot pour désigner les esclaves.

Le débat stérile sur la violence du film laisse aussi circonspect. Elle est mise en scène différemment en fonction de son objet. Le réalisateur désamorce la violence vengeresse en appuyant le trait, en proposant des effets cartoonesques, en filmant des geysers ridicules d’hémoglobines, des bonds saugrenus et des angles impossibles de propulsion. La brutalité exercée sur les esclaves est au contraire traitée de manière réaliste, directe, cadrée très proche des victimes, suscitant aussitôt le malaise.

Le film célèbre le plaisir du jeu, du bon mot, de la narration. Shultz rappelle à Django qu’il doit à tout prix « rester dans le personnage », comme les gangsters colorés de Reservoir Dogs.  Django Unchained n’est pas un simple pastiche d’un genre moribond. C’est un film qui fait appel à un répertoire beaucoup plus large. Il propose un nouveau mythe, en l’insérant lui même dans d’autres mythes. Avec une décontraction formidable, Les Trois Mousquetaires côtoie Siegfried et l’Oncle Tom. L’ensemble des références convoquées raisonne avec la légende naissante de Django. Les citations cinématographiques ne sont pas seulement des effets de style ou des clins d’œil. La chevauchée à l’aveugle de The Birth of a Nation (Naissance d’une Nation, 1915) de D.W.Griffith permet par exemple de ridiculiser les embryons du KKK. Le film est conscient de son statut de divertissement. Les personnages dévoilent dans leurs dialogues les tentations irrésistibles de leur créateur. Ce besoin de se « salir », d’augmenter savamment la tension avant l’explosion.

[1] José Pagliardini, « L’Ouest de Sergio Leone : pistes et frontières  pour une approche historique et critique du western à l’italienne », Italies [En ligne], 5 | 2001, mis en ligne le 16 octobre 2009, consulté le 04 janvier 2013. URL : http://italies.revues.org/2085

[2] Il a d’ailleurs reçu un Golden Globe pour le scenario du film, le 13 janvier 2013

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Pour aller plus loin :

« Making of the West: Mythmakers and truth-tellers », Sight & Sound, 3 janvier 2013: http://www.soundonsight.org/making-of-the-west-mythmakers-and-truth-tellers/

Entretien de Quentin Tarantino avec Charlie Rose, 21 décembre 2012: http://www.charlierose.com/view/interview/12704

Samuel Blumenfeld, Tarantino, homme cinéma, M le magazine, 15 janvier 2013 : http://abonnes.lemonde.fr/culture/article/2013/01/04/tarantino-homme-cinema_1812352_3246.html

Philippe Ortoli, « Quentin Tarantino : du cinéma d’exploitation au cinéma », Transatlantica, 2 | 2015, mis en ligne le 13 juillet 2016 : http://transatlantica.revues.org/7909