Le Paris de Henry Miller

La capitale a fait de lui un écrivain. Il préfère le Paris du peuple et des  immigrés qui remue, vibre et encrasse, plutôt que celui des salons. « Je suis resté terriblement américain, écrit-il en Californie bien plus tard, et je suis bel et bien un fruit de cette terre. Il se peut même que les fécondes années passées en France n’aient fait que contribuer à approfondir mon appartenance à l’Amérique. Mais je suis un Américain qui exhibe son américanisme comme une plaie. »

Au petit matin, à l’heure où les cafés nettoient leurs glaces, un homme en costume en velours côtelé, coiffé d’un chapeau gris, marche sur le boulevard Montparnasse. Il approche la quarantaine, porte de grosses lunettes qui encadrent de petits yeux bleu vif. Son allure est défraîchie, il se vante dans ses lettres d’être « dans une telle condition de mendigot » que dans la rue les gens se poussent du coude en le montrant du doigt.

L’homme descend le boulevard Raspail, saute la Seine sur le pont Royal, coupe les Tuileries pour s’engager avenue de l’Opéra. Cet itinéraire prisé des expatriés est souvent appelé « la voie américaine ». Il s’arrête en face du 11 rue Scribe, son unique adresse fixe en cette année 1930. Arrivé à Paris le 4 mars, c’est l’un des premiers endroits où il s’est rendu. Comme chaque matin, il est en avance. Les guichets de l’American Express sont encore fermés et attendent neuf heures. Henry Miller peut se rendre jusqu’à trois fois par jour à cette adresse, dans l’espoir de trouver un câble et de l’argent de June, son épouse restée à New York, celle qui l’a poussé à quitter son emploi à la Western Union Telegraph pour vivre de sa plume. Presque toujours bredouille, il retourne ensuite vers Montparnasse, pour s’installer aux terrasses du Dôme ou de la Coupole et attendre qu’une connaissance ou un inconnu providentiel paie ses consommations de la journée.

Après le krach boursier de 1929, Paris se vide de ses artistes exilés. Beaucoup de familles américaines sont ruinées. « La génération perdue » s’est évaporée. Miller choisit bien son heure. Il ne se rend pas à Shakespeare and Co, dans les salons de haute couture, chez Maxim’s ou dans les palaces de la Côte d’Azur. Dans les bars de Montparnasse, on tente de conserver la flamme des Années folles. Henry Miller regrette de ne pas avoir passé sa vingtaine dans le Montmartre d’avant la Grande guerre, autour d’Apollinaire, Max Jacob, Picasso ou Toulouse-Lautrec.

Un piéton affamé

Il marche, marche sans relâche. « Il n’y a presque pas de rue à Paris que je n’aie connue. Sur chacune d’elles, je pourrais mettre une plaque commémorant en lettres d’or quelque riche expérience nouvelle, quelque profonde réalisation, quelque moment d’illumination » (Souvenir, Souvenirs, 1953). La rue fait son éducation. « J’avais les rues pour amies et les rues me parlaient le langage triste et amer de la misère humaine. » Il mène une vie « en marge », avec Rimbaud pour modèle. « Dans toutes ses errances, il est toujours à pied, et presque toujours l’estomac vide », écrit-il.

Son quotidien est indigent : « il a fallu que je sois complètement fauché, désespéré, vivant comme un clochard dans les rues pour que je commence à voir et à aimer le vrai Paris. Je le découvrais en même temps que je me découvrais » (Entretiens de Paris, 1970). Paris s’apprécie encore plus quand la faim le tenaille : « C’est comme d’être empoigné par un squelette au moment où on a un orgasme. » Il note une atmosphère « saturée de création » : « Mes yeux ne s’ouvrirent en grand et clair que lorsque mon talon heurta le sol de Paris. » (Tropique du capricorne, 1938).

Débarqué de Londres sans carte d’identité et avec 10 dollars en poche, Henry Miller se comporte dans un premier temps comme un touriste. « Je suis américain bon Dieu ! Et je ne suis pas habitué à manger des entrailles de chiens, de chevaux ou de cochons d’Inde », peste-t-il dans une de ses lettres. « Comment un Français saurait-il qu’une des premières choses qui frappe l’œil d’un Américain débarqué, qui l’émeut et le réchauffe jusqu’aux entrailles c’est cet urinoir omniprésent ? » Il trouve charmantes les vespasiennes parisiennes. Son urinoir préféré se tient devant l’asile des sourds-muets, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue Abbé-de-l’Épée.

Henry Miller s’installe d’abord à l’hôtel Saint-Germain-des-Prés, puis, sous la contrainte financière, enchaîne les piaules de plus en plus petites et abordables. Sans carte de séjour, il ne trouve pas de travail. L’observation en terrasse est son passe-temps favori. Pour le prix d’un café, le papier à lettre, l’encre et le porte-plume sont fournis. Alors il écrit, des courriers à Cocteau et Buñuel, propose à Paul Morand, dont il a dévoré le livre sur New York [voir le numéro de mai 2014 de France-Amérique], de devenir son secrétaire. Il se met à écrire son « livre de Paris », en produisant une masse considérable de textes qui composent bientôt Tropique du cancer.

Amitiés cosmopolites et interlopes

Il fréquente essentiellement des immigrés. « Aux États-Unis, je me sentais dans un complet isolement. Au Dôme, tout de suite, j’ai rencontré un tas de gens de mon espèce, avec lesquels, je pouvais enfin échanger une parole sensée. » Henry Miller retrouve Alfred Perlès, un Autrichien, correcteur du Chicago Tribune et écrivain surréaliste, croisé deux ans auparavant lors de son premier passage à Paris. Son ami l’installe dans une chambre voisine à l’hôtel Central, rue du Maine, et prend en charge le loyer. Miller observe depuis sa chambre les prostituées du boulevard Edgar Quinet. Rien à voir avec leurs sœurs américaines, pense-t-il, les Françaises sont romantiques, coquettes et délicates, féminines, et mortellement dangereuses. Il est marqué par les campagnes d’affichage contre les maladies vénériennes. S’il est fasciné par les prostituées françaises, il conserve une peur tétanique des maladies qu’elles portent. Le ballet inséparable du sexe et de la mort est l’un des thèmes de prédilection de ses écrits parisiens.

C’est parmi les entraîneuses qu’il apprend le français — il écrit plus tard un livre en français, J’suis pas plus con qu’un autre, publié en 1976 — et les particularités des régions dont elles sont issues. « Pour moi, elles étaient les petites reines de France; les filles non reconnues de la République, diffusant la lumière et la joie en réponse à l’outrage et à la mortification. Que serait la France sans ces libres ambassadrices de la bonne volonté ? » Il se lie d’amitié avec Mademoiselle Claude, une gagneuse de la rive gauche, à laquelle il consacre une nouvelle fin 1930.

Un avocat, Richard Osborn, le loge pendant l’hiver dans son appartement rue Auguste Bartholdi, près du Champ de Mars et de l’école militaire. De sa fenêtre, il regarde le « spectacle loufoque » et martial : « clairon sonnant, chevaux chargeant, pataugeant dans la boue. Comme une maison de fous. Même les chevaux avaient l’air idiot. »

Osborn le présente à l’un de ses collègues, Hugh Guiler, le mari d’Anaïs Nin. Cette Américaine née à Paris, fille d’une cantatrice française et danoise et d’un pianiste espagnol, vient de signer une étude sur D.H. Lawrence, l’auteur de L’Amant de Lady Chaterley, ce qui ne peut que ravir Miller, grand admirateur de Lawrence. Elle devient une très proche de l’écrivain, amante et mécène occasionnelle. Le couple se retrouve à la Rotonde ou au Viking.

Il tente en vain de publier ses papiers dans Esquire, Story ou Liberty. On lui propose un poste de professeur d’anglais au lycée Carnot de Dijon en 1932. Miller accepte, mais juge rapidement que c’est une « erreur fatale ». L’écrivain sympathise uniquement avec le veilleur de nuit du lycée. Il trouve sa porte de sortie à Paris : un poste permanent de rédacteur financier adjoint à la Tribune pour 45 dollars par mois.

Henry Miller et Alfred Perlès s’installent à Clichy en mars 1932, la ville de Louis Ferdinand Céline, que Miller admire, décrite dans Voyage au bout de la nuit (1932). Il a pu lire le manuscrit du Voyage avant parution. Si Céline travaille encore comme médecin à Clichy, il n’y vit plus. L’entrevue entre les deux auteurs n’a jamais lieu. Quelques années plus tard, Céline pense beaucoup de bien de Tropique du cancer. Il fait parvenir un mot énigmatique à Miller :

« Au confrère :

Je vais être bien content à lire votre TROPIC. Déjà ce que j’ai parcouru m’intrigue et me donne envie de tout connaître. Puis-je me permettre une toute petite indication dans un genre que je connais assez bien. SOIGNEZ BIEN VOTRE DISCRETION. TOUJOURS PLUS DE DISCRETION ! Sachez avoir tort – le monde est rempli de gens qui ont raison – c’est pour cela qu’il ECOEURE.

Bien à vous,

L.F. Céline. »

Clichy de jour et de nuit

Le 4, avenue Anatole France devient son pied à terre pour deux années. Jours tranquilles à Clichy (1956) est le titre d’un de ses livres, mais son quotidien d’alors est loin d’être calme. Sa femme June lui rend visite plusieurs fois, Anaïs Nin en tombe amoureuse. Miller ne parvient pas à renouer avec sa femme, avant l’ultime empoignade et la séparation, prélude au divorce.

La routine s’installe. « Ma vie à Clichy est presque devenue un rêve », explique-t-il à ses amis. Miller marche toujours, se rend dans les banlieues voisines, explore l’avenue de Clichy, le boulevard de Rochechouart jusqu’à Pigalle. Le commerce de la luxure est partout mais Miller n’aime pas les éclairages tapageurs : « le sexe fleurit mieux dans une lumière tamisée. »

Il choisit un « vestibule vaginale de l’amour » comme nouveau poste d’observation et d’écriture : le Café Wepler, place de Clichy. Les prostituées sont des habituées du café, et on retrouve la plupart d’entres elles dans ses écrits. Dans une lettre à son ami Brassaï, le photographe d’origine hongroise qui lui a consacré deux beaux livres, il écrit :

« PS : ici au Café Wepler, on joue toujours la Lustige WitweLa Veuve Joyeuse — comme une monomanie des obsédés. Et le chanteur, il chante toujours le même air du Barbier de Séville : Picoropicoropicoropicorpicoro !!

PS 2 : C’est très joli d’être la dame du lavabo ici avec cette douce musique viennoise. On peut s’imaginer à Vienne ou à Buxtehude ou à la Gare de Lyon. »

La communauté de la villa Seurat

A l’automne 1934, il quitte la banlieue et retourne au sud de la capitale. Tropique du cancer vient de paraître chez Obelisk Press, une maison d’édition qui publie uniquement des livres en anglais censurés en Angleterre et en Amérique. Les relations sexuelles y sont décrites explicitement. Le livre est interdit aux États-Unis jusqu’en 1961. Le poète Blaise Cendrars en fait une critique élogieuse dans la revue Orbes : « ce livre, par sa façon d’exposer les êtres et les choses et dire crûment leur fait aux gens (…) est profondément de chez nous, et Henry Miller, un des nôtres, d’esprit, d’écriture, de puissance et de don, un écrivain universel comme tous ceux qui ont su exprimer dans un livre une vision personnelle de Paris. »

Anaïs Nin lui prend un studio à la villa Seurat, une rue privée du 14e arrondissement, entre Montparnasse et le parc Montsouris. Il y reste plus de quatre ans avec un groupe de voisins : le romancier Raymond Queneau, l’écrivain Georges Pelorson, le photographe Brassaï, le peintre américain Abe Rattner et l’écrivain voyageur Lawrence Durrell. Cette bande crée ensemble, en flux tendu. On parle peu de la situation politique de l’Europe. « L’important, pour nous, n’était pas le côté de la barricade où nous allions nous placer, mais qui fournirait le prochain quignon de pain », écrit Miller.

Lors de la crise de Munich en 1938, Miller est terrifié, il commence à chercher un nouveau point de chute. Au moment de quitter la France, en 1939, Henry Miller est une petite célébrité en Europe, il entretient son image d’ « écrivain-gangster ». Mais il reste peu connu en Amérique, où ses livres sont toujours interdits. Après un tour dans le sud de la France, il embarque à Marseille pour rejoindre Lawrence Durell à Corfou. Le 27 décembre de la même année, il met le cap vers New York. S’il est choqué par la résignation du peuple face à la guerre, la France continue d’occuper son esprit. « Nulle part ailleurs dans le monde occidental, l’aspect spirituel de l’homme n’a été si totalement reconnu et si généreusement développé. » Dans Souvenir, Souvenirs, il note aussi : « Ce qui est français ne peut pas périr. La France a transcendé son être physique…Tant qu’il y aura un Français, toute la France demeurera visible et reconnaissable, peu importe sa position en tant que puissance mondiale… » Un chapitre du Cauchemar climatisé (1954) s’intitule « Vive la France » : « La France morte ? Quel abominable mensonge ! La France prostrée et vaincue est plus vivante que nous ne l’avons jamais été.»

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (New York), février 2016

Références bibliographiques

Brassaï,  Henry Miller, grandeur nature, Gallimard, Paris, 1975

Brassaï, Henry Miller, rocher heureux (grandeur nature II), Gallimard, Paris, 1997

Mary Dearborn, Henry Miller, biographie, Belfond, 1991

Ne faites jamais de politique-fiction !

La revue politique Charles no18 (Racisme & politique, été 2016) publie un article sur l’histoire du livre Président Kissinger (1974) de Maurice Girodias.

On le surnommait « l’éditeur kamikaze », le « prince du porno » ou encore le « Lénine de la révolution sexuelle ». L’éditeur Maurice Girodias (1919-1990) a publié Henry Miller, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov ou encore William Burroughs. Pour ce qui nous concerne, il est aussi l’auteur en 1974 de Président Kissinger, un des premiers romans de politique-fiction où il imagine l’accession du conseiller Henry Kissinger à la Maison-Blanche et tout ce qui s’ensuit. Un livre ravageur qui lui vaudra de formidables tracas judiciaires et mettra fin à sa période américaine. Récit.

Un invité de dernière minute a fait irruption dans le débat démocrate de février 2016 entre Hillary Clinton et Bernie Sanders à l’université du Wisconsin, Milwaukee : Henry Kissinger. L’ancien conseiller à la Sécurité nationale de Richard Nixon (1969-1975), stratégiste populaire de la Guerre froide, ancien secrétaire d’État (1973-1977), est un « mentor » et un « ami » d’Hillary Clinton. Pour Bernie Sanders, il reste « l’un des secrétaires d’État les plus destructeurs de l’histoire moderne », notamment pour son rôle dans l’escalade de la guerre du Vietnam. Henry Kissinger, aujourd’hui âgé de 93 ans, profite depuis le mandat présidentiel de Bill Clinton de sa dernière incarnation : celle d’un homme d’État bipartisan, sérieux et sage. Chairman de la société de conseil international Kissinger Associates Inc., ses activités restent discrètes.

En 1974, loin des jeux diplomatiques, il fut aussi le héros involontaire du dernier roman de Maurice Girodias, Président Kissinger. Entre 1974 et 1976, l’éditeur aventurier a écrit l’histoire de la création de ce livre et de ses déboires américains. Le texte paraît en 1976 dans plusieurs numéros d’été du Nouvel Observateur, puis l’année suivante dans le magazine pornographique Oui, la version américaine de Lui. Revu en juin 1990, juste avant la mort de l’auteur, le texte est publié par les éditions de la Différence. « L’Amérique : je propose de la lire dans Kafka, bien sûr (livre de chevet de Girodias), mais surtout dans le règlement de comptes inouï de Lolita et, maintenant, dans L’Affaire Kissinger », écrit Philippe Sollers dans la préface. Selon Maurice Girodias, tout aurait commencé à Greenwich Village, dans une baignoire. À l’époque, le fils du britannique Jack Kahane, fondateur d’Obelisk Press et éditeur d’Henry Miller et James Joyce, n’est pas très célèbre à New York. Il s’y est installé quelques années plus tôt pour creuser un océan entre lui et ses mésaventures londoniennes, ses procès à répétition en France pour « outrage aux bonnes moeurs par la voie du livre ». Olympia Press USA, sa maison d’édition, vient de faire faillite. Il lance dans la foulée Freeway Press. « Maurice était nul comme homme d’affaires, mais c’était un visionnaire. Il était extrêmement charmant, drôle, glamour, jamais collant ou vulgaire, il adorait les femmes. On prétendait avoir un travail et Maurice prétendait diriger une entreprise. C’était de l’édition existentielle », explique Ann Patty, une de ses éditrices. Dans le catalogue de la maison : une cinquantaine de titres, des livres sur le kung-fu, un guide de vie new age, le manifeste du travailleur de bureau, un volume illustré sur Mohamed Ali et des romans pornographiques (A Sea of Thighs, Mama Liz Tastes Flesh, The Lay of the Land). En 1974, la star politique du moment, celle qu’on trouve alors dans tous les journaux, c’est Kissinger, « l’homme politique le plus admiré » selon les sondages. Richard Nixon se débat à l’époque avec le scandale du Watergate. Mais Kissinger ne peut espérer accéder un jour au Bureau ovale car il n’est pas natural born. Il est né à l’étranger (Section 1 Article 2 de la Constitution, une « obscurité sémantique » pour Girodias, toujours en vigueur). En janvier 1974, Jonathan Bingham, le représentant démocrate de New York, vient justement de déposer un projet d’amendement pour permettre à tous les Américains de prétendre au poste suprême. Le Lewiston Evening Journal du 15 février 1974 publie un article titré « President Henry Kissinger ? » dans lequel Bingham se défend de vouloir changer la Constitution au bénéfice exclusif du secrétaire d’État. Les Américains nés à l’étranger peuvent d’ailleurs occuper l’ensemble des postes de la haute administration, pourquoi la présidence ferait-elle exception ? C’est en lisant dans sa baignoire cet article que Maurice Girodias a l’idée du livre : « Si tout le monde béait d’admiration devant Henry Kissinger, il faut dire les choses comme elles sont, c’est que c’était un salaud. J’avais donc pensé que ce serait bien d’imaginer que, au moment même de son élection triomphale en 76, Henry serait touché par la grâce et deviendrait d’un seul coup le héros de la paix entre les peuples, l’ami du Tiers Monde, le bienfaiteur de l’humanité… »

Lire la suite dans Charles, actuellement en vente en librairie et en kiosque, ou sur le site de la revue : http://revuecharles.fr/ne-faites-jamais-de-politique-fiction/

Maurice Girodias, Président Kissinger, Editions Tristram, 2009, 312 pages.

Albertine apparue

Qualifié de « Marcel Proust de notre temps », Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de littérature, jeudi 9 octobre. Le romancier a publié une trentaine de livres et cosigné les scénarios des films Lacombe, Lucien (1974) de Louis Malle et Bon Voyage (2003) de Jean-Paul Rappeneau. Il jouit d’une grande popularité en France mais reste peu connu à l’étranger.

Dix de ses romans ont été traduits aux Etats-Unis et quelques-uns sont encore disponibles à la vente. La prestigieuse récompense devrait favoriser de nouvelles traductions et aider à la reconnaissance américaine du Français, comme ce fut un peu le cas pour Jean-Marie Gustave Le Clézio après son Nobel en 2008. Les deux auteurs sont publiés en anglais par la même maison d’édition David R. Godine. Autre acteur clé de la diffusion de la littéraure française en Amérique, les presses universitaires publient la traduction d’un ouvrage français sur cinq. Le prochain livre de Patrick Modiano, Suspended Sentences : three novellas, sortira en novembre chez Yale University Press.

Les romans de Patrick Modiano font partie des 1% de romans étrangers traduits en anglais et publiés chaque année aux Etats-Unis (contre un roman sur trois en France). Le français est la langue la plus traduite aux Etats-Unis, devant l’allemand. Comme le rappelait Laurence Marie, attachée culturelle, responsable du Bureau du livre aux services culturels de l’ambassade de France à New York, dans une tribune publiée par BibliObs en janvier dernier, environ 300 livres d’auteurs français paraissent chaque année aux Etats-Unis. Le nombre de traductions a augmenté de 30 % entre 2009 et 2012. On compte quelques succès, comme la traduction, chez Europa Editions, de L’Elegance du hérisson (2008) de Muriel Barbery dont les ventes ont dépassé le million d’exemplaires.

Dans les meilleures ventes de l’année 2012 répertoriées par le New York Times, on retrouvait Marie NDiaye (Trois femmes puissantes, prix Goncourt 2009) ou Laurent Binet (HHhH, 2010). Selon Le Monde des livres du 12 septembre dernier, le secteur de l’édition aux Etats-Unis n’a pas d’équivalent dans le champ éditorial français : « le lancement d’un livre obéit à des stratégies marketing bien rodées, tributaires de la ‘platform’ dont dispose l’auteur, autrement dit sa capacité à se révéler ‘bon client’ pour les émissions télévisées et à disposer de relais auprès des leaders d’opinion. Ce dont peu d’auteurs français peuvent se prévaloir. » Si les ventes à l’export représentent 20% du chiffre d’affaires de l’édition française, le marché américain n’est pas un enjeu déterminant pour cette industrie. Mais la demande existe de l’autre côté de l’Atlantique.

Albertine, unique librairie française de New York

Paul Morand a souligné en 1930 l’importance de la capitale culturelle pour la France, unique trait d’union entre Europe et Amérique : « Par New York seul pénètrent aux États-Unis nos idées. » Les services culturels de l’ambassade de France soutiennent aussi la diffusion des écrits français par la porte new-yorkaise, avec l’ouverture d’Albertine, le 27 septembre dernier.

Après trois ans de travaux et 5,3 millions de dollars investis, Albertine est l’unique librairie française de la ville depuis la fermeture de la Librairie de France en 2009, après 74 ans d’activité. Fondée en 1928 par Isaac Molho, Juif de Thessalonique, elle était logée au Rockefeller Center depuis 1935. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’endroit servait de point de ralliement et de porte-voix pour les exilés ayant fuit l’Europe en feu, le régime nazi et l’Etat français. Avec Vitalis Crespin, Isaac Molho a créé une maison d’édition, La Maison française, qui publia des auteurs comme Jules Romain, André Maurois, Louis Aragon, Jacques Maritain et Antoine de Saint-Exupéry. Selon son ancien directeur, Emmanuel Molho, fils d’Isaac,  « l’âge d’or de la boutique s’est situé entre les années 1940 et les années 1970. On recevait deux tonnes de livres français chaque semaine. Il y avait plus de cinquante employés dans la Librairie […] Nous avions aussi deux autres magasins, un sur la 19e rue, et l’autre à Los Angeles, qui ne désemplissaient pas. » En 2009, le loyer triple, passant de 300 000 dollars à 1 million de dollars par an, mettant fin à l’entreprise familiale. La Librairie de France continue son existence en ligne et livre les commandes à domicile.

Librairie de France
Librairie de France, 30 Rockefeller Center Plaza, 3 mars 1939 © NYPL

Emmanuel Molho s’est récemment exprimé contre Albertine, qu’il considère comme une « concurrence déloyale« , « si l’on considère l’énorme dépense de cette entreprise dans un immeuble résidentiel exposé à très peu de piétons new-yorkais ». Il imagine « ce qui aurait pu être accompli par le financement d’un même projet pour la Librairie de France« . Lors de la fermeture de son établissement, il déclarait cependant ne pas attendre d’aide du gouvernement français : « je ne suis pas français, la boutique ne dépend pas de l’État et surtout, la somme est énorme. »

Albertine est située à deux pas du Metropolitan Museum, au 972 Fifth Avenue, dans la Payne Whitney House (1902), hôtel particulier acheté par la France en 1952 qui abrite les services culturels de l’ambassade. Le nom de la librairie fait référence à Albertine Simonet, centre de toutes les attentions de Marcel dans A la recherche du temps perdu. Le personnage est inspiré d’Alfred Agostinelli, qui fut le secrétaire de Marcel Proust.

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© Jessica Nash

Le « voyageur du Temps », selon l’expression de Philipe Sollers, donne son nom à la salle de lecture située à l’étage, sous une voute étoilée réalisée par l’Atelier Premiere. La décoration, signée Jacques Garcia, rappelle une bibliothèque luxueuse et élégante, mariant le bois et les tons vert et bleu nocturne. Les lampes imposantes ressemblent à des esquisses de montgolfières, l’une d’elles est pendue à une liane. L’environnement incite à l’évasion, quelques canapés et tables permettent de bouquiner sur place.

La librairie propose environ 12 000 titres en français et en anglais, du roman aux sciences humaines, en passant par la littérature jeunesse, les beaux-livres, la bande-dessinée et quelques DVD. Albertine applique le prix unique du livre pour ses ouvrages en français. En cas d’indisponibilité, il est possible de passer commande en France, et de récupérer le livre sur place sans frais supplémentaire, sous trois semaines. Derrière une vitrine, des livres anciens et rares de Simone de Beauvoir, Renan, Lamartine, Flaubert ou Bossuet, vendus entre 500 et 3500 dollars, attendent les acheteurs les plus fortunés. Albertine en fait l’acquisition grâce à une collaboration avec la librairie parisienne Hatchuel.

Pour installer la librairie dans le paysage culturel new-yorkais, Antonin Baudry, conseiller culturel à l’ambassade de France et scénariste de la bande dessinée Quai d’Orsay, a confié au journaliste Greil Marcus, ancien critique du magazine Rolling Stone et auteur de Lipstick Traces: A Secret History of the 20th Century, la direction artistique d’un festival. Un comité d’expert s’est constitué autour de Marcus, avec James Miller, professeur de sciences politiques à la New School, Alice Kaplan, directrice du département de Français de l’université Yale, John Rockwelll, ancien critique pour les pages culture du New York Times, et Mary Davis, directrice des Masters du Fashion Institute of Technology. Du 14 au 19 octobre, Albertine accueillera des rencontres culturelles franco-américaines. Emmanuel Carrère , auteur de Limonov qui sort en anglais ce mois-ci aux Etats-Unis, échangera par exemple avec Mary Gaitskill (Bad BehaviorDon’t Cry) et Percival Everett (ErasureAssumption). Le cinéaste Olivier Assayas, la réalisatrice Marjane Satrapi, les showrunners de Mad Men et d’Engrenages, Matthew Weiner et Alexandra Clert, les  économistes John F. Nash et Joseph Stiglitz sont aussi attendus.

972 Fifth Avenue (at 79th Street) New York, NY 10075. Horaires : Lundi – Jeudi, Samedi 11 à 19 heures. Vendredi 11 à 10 heures. Dimanche 11 à 18 heures.

Plus d’informations : albertine.com