American Sniper : une tragédie américaine

Neuf ans après son diptyque sur la bataille d’Iwo Jima (Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima), qui constitue encore aujourd’hui une démarche cinématographique et politique inédite, Clint Eastwood revient au film de guerre avec American Sniper.

American Sniper retrace la vie de Chris Kyle, surnommé The Legend, ancien membre de la Navy Seal (force spéciale de la marine américaine), célébré et reconnu pour avoir enregistré le plus grand nombre de tirs létaux (de morts) à son actif, durant la deuxième guerre d’Irak. Depuis sa sortie aux États-Unis et en France, le film soulève de nombreuses polémiques parmi les spectateurs et les critiques. Pour certains, Clint Eastwood célèbre un héros typiquement américain dans un film hagiographique aux accents réactionnaires, pour d’autres, il signe plutôt un « troublant plaidoyer pacifiste »1 selon les mots de Danièle Heymann.

Le film joue sur l’ambiguïté comme la plupart des films de Clint Eastwood. Alors que signifie ce drapeau flottant derrière l’acteur Bradley Cooper de dos sur l’affiche d’American Sniper ? Revêt-il la même charge symbolique et patriotique que celui apparaissant au début d’Il faut sauver le soldat Ryan (1998) de Steven Spielberg ?

Clint Eastwood signe une réflexion sans fard sur un engagement militaire malavisé et sur un héros mal à l’aise avec sa propre légende.

Ou bien, est-il associé à une vision plus désenchantée, voire critique de l’Amérique en guerre à l’image du drapeau monté à l’envers par le personnage de Tommy Lee Jones à la fin du film Dans la vallée d’Elah (2007)? Certes, le parallélisme entre les deux camps est ici quelque peu biaisé. L’ennemi n’a pas une grande place dans la structure narrative du récit, bien qu’un sniper irakien Mustapha, alter ego de Kyle, soit décrit comme un ancien champion olympique et montré dans son intimité avec femme et enfant. Pourtant, Clint Eastwood signe une réflexion sans fard sur un engagement militaire malavisé et sur un héros mal à l’aise avec sa propre légende.

Cet engagement qui deviendra la deuxième guerre d’Irak est dans le film justifié par la phrase de Chris Kyle devant son écran de télévision face aux attentats du 11 septembre : « Regarde ce qu’ils nous ont fait !». Cette justification, éclatant raccourci, relègue d’emblée au second plan toute contextualisation du conflit et de l’ennemi lui-même. L’ennemi est caractérisé comme musulman dès le générique puisque le film s’ouvre sur le chant du Muezzin en Irak avant que les premières images d’un char américain viennent l’interrompre, semblant tout détruire sur son passage.

On découvre ensuite comment ce personnage s’est construit et a été conditionné par son éducation et son environnement ou comment « la guerre en Irak s’expliquerait par le Texas2 » selon Jean-Loup Bourget. Chris apparaît dans tous les plans avec une arme à la main ou bardé de munitions. Il incarne et symbolise cette Amérique fondée sur la loi du talion, la loi du plus fort, qui se régénère dans la violence. Chris grandit dans ses préceptes, élevé au Texas dans l’adoration des armes à feu, par un père qui lui apprend à chasser entre deux sermons à l’église. De ce père qui considère qu’il y a dans le monde trois genres de personnes (les brebis, les loups et les chiens de bergers), il hérite de cette conviction qu’il est prédestiné à défendre les plus faibles. C’est cette mission (« purpose ») qu’il garde chevillée au corps toute sa vie et amène cette ancienne star du rodéo à s’engager dans les Navy Seals. Aveuglé par un patriotisme irréductible, il repart au front à quatre reprises au détriment de sa famille et de son propre équilibre mental.

La séquence pivot du film met en scène le héros-sniper le plus décoré d’Amérique s’apprêtant à tirer sur un enfant et sa mère, armés d’une grenade. Après quelques minutes d’hésitation, Chris tue l’enfant inaugurant sa longue liste de tués, image tabou dans le cinéma américain. Même si ce premier tir paraît immédiatement justifié pour des raisons militaires évidentes (la protection des chars américains), le malaise est prégnant. Chris baisse les yeux (« Me touche pas » dit-il à un autre soldat), face à cette trace indélébile, le meurtre d’un enfant rationalisé par la nécessité de protéger les siens. Ainsi, la guerre est vécue uniquement du point de vue du sniper, n’établissant son rapport à l’autre, à l’ennemi, qu’au travers de sa lunette de visée. Une fois enfermé dans son viseur, l’ennemi n’est plus qu’une fourmi destiné à être réduit à néant.

Bien loin de l’esthétisation soignée voire glamourisée d’une armée américaine en déroute mais bientôt victorieuse comme dans La Chute du faucon noir (2001), à Falloujah l’armée américaine est montrée incapable de prendre un avantage décisif sur l’ennemi et n’en ressort jamais réellement victorieuse. La guerre est mise en scène à travers des motifs westerniens, lorsqu’on y apprend que leur priorité n°1 est Abou Moussab Al-Zarqaoui, « cet enfoiré » qu’il faut attraper « mort ou vif ». Sur le terrain, les soldats américains sont présentés comme une force intrusive voire invasive dans le quotidien d’habitants irakiens, victimes collatérales de cet affrontement entre les forces massives déployées par les États-Unis et les combattants djihadistes assoiffés de violence à l’image du personnage du Boucher, lieutenant de Zarqaoui. Dans une dernière bataille, Chris finit par tuer son alter ego, le sniper irakien Mustapha en réalisant un de ses plus grands exploits. Un tir à presque 2 kilomètres (1900 mètres) de distance, qui provoque la mise en danger de son escouade. Repérés, encerclés sous les feux ennemis, l’escouade de Chris quitte l’Irak dans la précipitation, en pleine tempête de sable, métaphorisant brillamment leur aveuglement.

« C’est une chose grave d’arrêter un cœur qui bat »

À l’instar du vrai Chris Kyle, cette Amérique tout en muscles semble pétri de certitudes, rarement en proie au doute. Pourtant, le personnage dépeint dans le film semble plus complexe et le retour d’opération est chaque fois plus difficile : « Cette guerre t’a changé » lui assène sa femme Taya. De même, un soldat lui confie : « J’aimerais croire en ce que l’on fait. Le Mal est partout ». Une des images les plus marquantes est sans doute celle de Chris au milieu des nombreux cercueils américains, drapés de la bannière étoilée, dans l’avion qui le ramène pour la dernière fois aux États-Unis. Encore une image tabou qu’Eastwood met en lumière, les cercueils américains étant longtemps restés invisibles des écrans après le conflit vietnamien et son immense trauma.

De retour au Texas, l’ancien cow-boy, rongé de l’intérieur, mal à l’aise dans ses santiags, préfère désormais s’isoler dans un bar que de retrouver sa famille.Prostré dans un fauteuil, il reste assis et pleure devant une télé éteinte reflétant en miroir sa propre image. Devant un psychiatre, il semble sans regrets face à ses victimes et confie : « Ce qui me hante, c’est ceux que je n’ai pas pu sauver ». Pourtant, selon le réalisateur « dans ses yeux, juste un court instant, quelque chose semble dire : « non c’est faux » et qui justifie tout »3.

Ironie de l’histoire, Chris Kyle, enfermé dans sa vision manichéenne du monde, sera assassiné le 2 février 2013, non pas par un des nombreux ennemis de l’Amérique, mais sur le territoire américain par un ancien soldat, lui-même traumatisé par la guerre. Assassiné à bout portant par une arme à feu.

Chris prend soin de dire à son fils lors d’une partie de chasse : « C’est une chose grave d’arrêter un cœur qui bat ». Cette phrase résonne parfaitement avec celle de William Munny dans Impitoyable (1992) lorsqu’il tente de réconforter le jeune Kid de Schofield, traumatisé par le premier homme qu’il vient de tuer : « C’est quelque chose de tuer un homme. On prend tout ce qu’il a et tout ce qu’il aura jamais ». Clin d’œil involontaire à son remarquable western, dans lequel il instillait déjà les germes d’une réflexion sur la violence fondatrice des États-Unis. Clint Eastwood signe avec American Sniper un de ses grands films. Dans les pas de John Ford, Clint Eastwood n’imprime pas la légende de Chris Kyle mais tend à dépeindre la réalité en demi-teinte de ce personnage controversé.


1 Danièle Heymann, « American Sniper : passionante ambiguité », Marianne, 21 février 2015.

2 Titre de l’article de Jean-Loup Bourget, « American Sniper : l’Irak expliqué par le Texas », Positif n° 648, février 2015.

3 John Wranovics, « Entretien avec Clint Eastwood », Positif n° 648, février 2015.

« Of Men and War », filmer l’après-combat

De 2008 à 2013, le réalisateur français Laurent Bécue-Renard a suivi la thérapie de douze jeunes soldats américains de retour de guerre et souffrants de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder). Les statistiques officielles du Département américain des vétérans estiment qu’environ 1 000 vétérans d’Irak et d’Afghanistan sont diagnostiqués comme souffrant de « syndrome de stress post-traumatique » chaque semaine. Le Pentagone a reconnu que 155 000 soldats souffrent de PTSD, dont les trois-quarts sont des vétérans ayant connu des situations de combat.

A Pathway Home à Yountville en Californie, un centre spécialisé dans l’accueil de soldats traumatisés par leur expérience de la guerre, le réalisateur a suivi sans restriction les thérapies de groupe comme les conversations à l’extérieur de l’institution, dans l’intimité familiale ou dans l’espace public. Sur une masse de 450 heures de rushes, Laurent Bécue-Renard a réalisé un passionnant documentaire sur l’après-guerre et ses conséquences sur les esprits des combattants, sur leurs maux invisibles qui se propagent dans leur environnement et d’une génération à l’autre. Of Men and War (Des hommes et de la guerre) sort le 21 octobre sur les écrans français. Le film constitue le deuxième volet d’une généalogie de la colère, après De guerre lasses (2003), qui se déroulait en Bosnie-Herzégovine. Des discussions sont en cours avec des distributeurs américains pour une sortie prochaine en Amérique.

Après les Balkans,  pourquoi avoir situé ce film aux États-Unis ?

Laurent Bécue-Renard : L’idée du film est venue à la lecture d’un article du International Herald Tribune sur une famille dont la vie avait été complétement bouleversée par le retour d’un soldat blessé physiquement. L’article détaillait très bien l’onde de choc du conflit sur la famille. C’est de cette manière là que je voulais aborder l’étape suivante de mon travail de recherche sur les traces psychiques de la guerre, en faisant le portrait du guerrier blessé dans son âme. En 2004, un an après le début de la guerre en Irak, le choix des Etats-Unis était assez logique. Je suis aussi convaincu  qu’étant un Français en Amérique, le travail par transposition est plus facile à faire. Cela laisse beaucoup plus de liberté par rapport à votre propre contexte culturel. Vous êtes débarrassé d’un certain nombre de préjugés liés au langage, aux références socio-culturelles des personnes que vous suivez. De même, les personnes a qui vous vous intéressez ne peuvent pas vous mettre dans des catégories, vous apparaissez un peu comme un martien et leur montrez à  quel point leurs problèmes vous importe. C’est donc une double libération. Par ailleurs, j’ai été étudiant en première année de doctorat en sciences politiques à l’Université de Columbia il y a une vingtaine d’années, j’avais déjà beaucoup de liens avec l’Amérique.

Ce film est-il aussi le moyen de palier une carence dans votre histoire familiale ?

Le thème de la guerre m’a toujours préoccupé. L’histoire de ma famille est totalement banale. Mes deux grand-pères ont fait la Grande guerre [le film leur est dédié, ndlr]. Ils sont rentrés chez eux à 25 ans et 26 ans, le premier après quatre années de captivité, le second après deux ans au front. Tout ce qui s’est passé ensuite dans ma famille est lié à cette expérience de guerre. Comme ils sont tous deux décédés avant ma naissance, je n’ai pas eu de transmission de leur expérience par la parole directe et il semblerait que mes parents non plus. La transmission familiale s’est faite par pure imprégnation, de manière comportementale, dans les non-dits. J’ai toujours été obsédé par ça. Je suis aujourd’hui très content que le film soit à Cannes en 2014, année du centenaire de la Grande guerre.

Comment avez-vous choisi le centre du Pathway Home pour y poser votre caméra ?

Durant le premier voyage de repérage, j’ai rencontré Fred Gusman, le thérapeute qui allait fonder quatre ans plus tard, en 2008, ce centre associatif. Il travaillait à l’époque pour le Département des anciens combattants, où il avait été un pionnier du traitement du PTSD dans les années 80 pour les jeunes qui rentraient du Vietnam, comme lui.  J’avais été très impressionné par son charisme et sa détermination. A l’époque, il regrettait  que l’administration n’ait pas encore prévue que cette nouvelle vague de vétérans allait aussi porter leur lot de traumatismes. Il a ensuite créé le centre, qui ne dépend d’aucune administration locale ou fédérale. Il est dédié uniquement à ces jeunes vétérans de la guerre d’Irak ou d’Afghanistan. Je cherchais un tel endroit pour le film. Ce centre n’existait pas et cet homme l’a créé.

Le film est cependant volontairement décontextualisé. Il ne s’agit pas de faire la leçon sur l’Irak ou l’Afghanistan, si sur la manière dont sont pris en charge les traumatisés. Je me suis volontairement concentré sur la figure mythique du guerrier blessé dans son âme. Ce sont en quelque sorte des portraits d’Ulysse. Un film sur l’impossible retour à la maison.

Comment avez-vous gagné la confiance de ces vétérans pour ensuite pouvoir les filmer ?

J’ai d’abord passé cinq mois dans le centre, sans filmer. C’est une période très longue de préparation. Je voulais faire partie des murs, aussi bien pour le personnel soignant que pour les patients, que la question de ma légitimité ne soit jamais remise en cause. J’avais plusieurs règles. Je n’ai fais aucune interview. Il doit être clair pour ceux que je filme que je n’attends pas des réponses à mes questions. Ce qui m’intéresse, ce sont les tentatives de réponse des vétérans aux propres questions qu’ils se posent. Le thérapeute les aide à les formuler. Ma demande était très claire depuis le départ, je souhaitais pouvoir les accompagner, leur faire sentir que je ne les jugeais pas et qu’ils allaient m’aider à entendre la parole de mes grands-pères. Ils y ont été très sensibles. Ils avaient pour la plupart des enfants, ils voyaient que leur comportement pouvait les affecter. Cette question de la transmission psychique des traumatismes de guerre leur parlait déjà.

Infographie du PCH Treatment Center sur le PTSD

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National Security: mêmes joueurs, nouvelles stratégies

Le départ à la retraite de Robert Gates, actuel Secrétaire à la Défense, précipite une série de changements qui affecteront différentes institutions de Sécurité Nationale. Gates prendra sa retraite le 30 juin prochain, après avoir retardé à plusieurs reprises son départ, à la demande d’Obama en personne. Lorsqu’il a rejoint le Président W. Bush, Gates aurait installé dans sa mallette un compte à rebours fixé à la date de fin du mandat présidentiel. Cette anecdote est source de diverses allusions de la part d’Obama pendant son discours, le 28 avril dernier, annonçant ses choix de nomination du Secrétaire à la Défense, du Directeur de la CIA, du Commandant en chef de la coalition internationale et de l’Ambassadeur en Afghanistan.

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