Les Huit Salopards, « Black man, White Hell »

Le film s’ouvre sur les panoramas enneigés du Wyoming et sur un plan serré du visage d’un Christ. La présence de ce crucifix en bois, solitaire dans cette immensité désertique, semble dérisoire dans ce territoire abandonné depuis longtemps de toute transcendance. À l’arrière-plan, une diligence avance péniblement feignant une neige dense et un blizzard impitoyable. À son bord, le chasseur de primes John Ruth « The Hangman » (Kurt Russell, impassible), Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh, diabolique), sa prisonnière et O. B. Jackson (James Parks), le cocher.

Sur la route, il rencontre le Major Marquis Warren « The Bounty Hunter » (Samuel L. Jackson, impérial), ancien soldat de l’Union, devenu chasseur de primes. Non sans précautions (désarmé et interrogé), il accepte de le faire monter et partager sa voiture. Ils échangent quelques banalités, avant que Ruth lui demande s’il détient toujours la lettre de Lincoln. Cette lettre prétendument envoyée par Abraham Lincoln à Warren (avec qui il aurait entretenu une correspondance) devient un leitmotiv. Un symbole sacré, octroyant d’autant plus d’importance à cet ancien officier de l’Union. Cette première apparition de la lettre dans la diligence est presque céleste, Warren la montre à Ruth (fasciné et ému), un rai de lumière presque divin l’accompagne. Mais rien n’étant sacré chez Tarantino et la deuxième partie du film s’occupera de balayer d’un revers de main la symbolique sacrée de cette lettre.

Une deuxième halte amène Chris Mannix (Walton Goggins), issu d’une lignée de sudistes et fils d’un célèbre confédéré partisan de la « Cause Perdue » et farouche opposant à la reddition officielle, qui prétend être le nouveau shérif attendu à Red Rock. Tarantino installe son intrigue lentement avec de longs dialogues soignés entre ces personnages que tout oppose, rassemblés dans cette diligence en direction de Red Rock, ville qu’on ne verra jamais.

Quentin Tarantino signe un film bavard sans être verbeux, drôle, brillamment écrit et politiquement incorrect. Divisé en six chapitres, ce huitième opus fait la synthèse des précédents. Il revient à ses motifs fondamentaux : une violence parodique, d’innombrables giclées d’hémoglobines et un humour transgressif. On peut noter les nombreuses références à ses anciens films, de la marque fictive du tabac fumé par Minnie « Red Apple », aux patronymes de certains personnages ou encore certaines répliques identiques.

Sa vision de l’Ouest, totalement désenchantée, un no man’s land ultra-violent, sans foi ni loi, parfaitement résumée par un des personnages lorsqu’il dit : « La justice de l’Ouest (Frontier justice) est qu’il n’y pas de justice ». Mais c’est surtout le rapport qu’il entretient à l’histoire américaine et aux relations interraciales qui est particulièrement intéressant. Si Django Unchained se déroulait avant la guerre civile, Les Huits Salopards se situe quelques années après la guerre de Sécession. Et désormais, c’est un ancien esclave, devenu officier dans l’armée nordiste, qui s’est reconverti en chasseur de primes et qui alimente sa propre légende en massacrant et humiliant des blancs et des indiens. Corrosif, habile orateur voire affabulateur, le personnage de Warren brille au centre de l’intrigue et va mener la cadence jusqu’à la fin.

The_Hateful_Eight_t640Le troisième arrêt de la diligence signe le début d’un huit clos dans la mercerie de Minnie Mink et Sweet Dave, propriétaires des lieux, mais absents à leur arrivée. Sur place, quatre autres salopards les attendent : Oswaldo Mobray « The Little Man » (Tim Roth), bourreau de Red Rock ; Bob « The Mexican » (Demian Bichir), à qui Minnie aurait confié sa boutique ; Joe Gage « The Cow Puncher » (Michael Madsen), conducteur de troupeaux et engoncé dans un fauteuil, le général Sandy Smithers « The Confederate » (Bruce Dern), venu chercher la vérité sur la mort de son fils dans la région.

Démarre alors pour ces « affreux, sales et méchants » une nuit en enfer, où les faux semblants, les manipulations et divers mensonges vont dominer leurs interactions. Au sein de la mercerie, une géographie propre se met en place, séparant les personnages, le Nord du Sud, les Blancs du Noir. Le racisme est prégnant, les insultes et les balles fusent ; chacun ne reconnaissant aucune valeur à la vie de l’Autre. Le général Smithers avoue sans honte avoir abattu tous les prisonniers noirs après la bataille de Bâton Rouge tandis que Warren admet sans regret avoir laissé brûler tout un régiment de soldats blancs lors de son évasion de prison avant de se vanter dans un scène d’anthologie d’avoir forcé le fils de Smithers à lui faire une fellation avant de le tuer.

L’atmosphère inquiétante et glaciale rappelle celle de The Thing (1982), le film d’horreur de John Carpenter. Par la bande-son d’abord,  composé par Ennio Morricone, sorti de sa retraite, à la lecture du scénario de ce western. Auteur d’un morceau pour Django Unchained (2012), il compose ici toute bande originale du film. À la fois, inquiétante et mélancolique, elle insuffle une atmosphère hallucinée presque horrifique. De plus, le même dispositif narratif est convoqué: huit personnages enfermés dans un endroit clos, encerclés et isolés par la neige et le blizzard, dans une ambiance paranoïaque. La phrase sonne comme le glas : « L’un d’entre vous n’est pas celui qu’il prétend être ». Suspicions, empoisonnements puis assassinats vont se succéder et les masques finirons par tomber les uns après les autres.

Si Tarantino ne fait pas un film a proprement politique, ses personnages portent en eux une charge symbolique par leurs trajectoires, leurs rapprochements et leurs conflits. L’alliance finale et inattendue entre Warren, l’officier noir de l’Union et Mannix, le Confédéré blanc à l’héritage encombrant, que tout oppose, métaphorise la difficile coexistence de deux Amériques, jadis ennemies mais désormais contraintes de s’entendre et construire une histoire commune, après une guerre fratricide.

Tout en offrant au spectateur des moments jubilatoires, Quentin Tarantino signe un film macabre, satirique et pessimiste qui résonne parfaitement tant les tensions raciales continuent de déchirer l’Amérique et alimenter le débat.

« The Voices », nouvelle voie pour Marjane Satrapi

La réalisatrice française d’origine iranienne Marjane Satrapi (Persepolis, Poulet aux prunes, La bande des Jotas) s’aventure dans le cinéma de genre avec The Voices, en salle depuis le 6 février aux Etats-Unis, avant sa sortie française le 11 mars.

Jerry (le Canadien Ryan Reynolds) est un employé dévoué dans une entreprise de fabrication de baignoires perdue dans un coin du Michigan. Il est apprécié par ses collègues, malgré son comportement parfois étrange. Il flirte avec les filles du service comptabilité et a un faible pour l’énergique Fiona (l’Anglaise Gemma Arterton). Jerry vit à l’étage d’un bowling désaffecté et, comme tout un chacun, a de longues conversations avec son chien et son chat. Ryan Reynolds interprète avec talent l’ensemble des voix de la ménagerie et a choisi leurs accents : Bosco le chien s’exprime comme un vieux sage bienveillant du Sud américain, Mr Whiskers le chat roux persifle en écossais et en permanence des insanités. Après une virée nocturne dramatique, Jerry se débat entre les tentations macabres de son colocataire félin et ses propres désirs de normalité.

Bien que le tournage se soit déroulé aux célèbres studios Babelsberg en Allemagne, The Voices est le premier film américain de Marjane Satrapi, et la première fois qu’elle n’adapte pas une de ses propres histoires. « Mon monde est limité, j’ai du mal à avoir du recul sur mes propres scenarii. Quand je lis le script de Michael R. Perry, je peux voir ce qui ne fonctionne pas puis je peux me l’approprier. J’ai eu de l’empathie pour ce serial killer et j’ai voulu affronter le défi cinématographique de faire aimer un tueur. Je ne savais pas quel genre de film ça serait. Une comédie, un thriller, un drame?  Je ne peux toujours pas apporter de réponse », explique la réalisatrice. « On m’a proposé le film Maleficient avec Angelina Jolie [finalement réalisé par Robert Stromberg et sorti en 2014]. C’est le genre de film que je n’ai pas envie de voir, donc je ne vois pas pourquoi je me ferais suer à le réaliser. Pour The Voices, c’est la solitude de Jerry qui m’intéresse, le côté thriller psychologique. Je n’avais pas l’intention de faire une satire politique », ajoute-t-elle.

Marjane Satrapi s’est intéressée au monde fantastique et à tendance sanguinolente de Jerry : « c’est Ryan Reynolds qui m’a choisi. Il a énormément de talent, un côté inquiétant et un sourire juvénile en même temps. Comme tous les bons acteurs, il apporte sa vision sur le film, une vision que je partage. Sur le plateau de tournage, je ne suis pas du genre à tout expliquer et diriger, sinon je ferais un film d’animation. »

La photographie du film, signée par le spécialiste de l’horreur Maxime Alexandre, collaborateur régulier d’Alexandre Aja, utilise des couleurs acidulées, donnant un rendu pop et une dimension hors du temps à son histoire. Hors tournage, Marjane Satrapi se consacre à la peinture : « le film Dick Tracy (Warren Beatty, 1990) possède une très grande identité colorimétrique : le film est vert et rouge. Là, c’est trop. Pour préparer mon film, je regarde surtout des long-métrages qui ne conviendraient pas à l’aspect visuel que je cherche. »

The Voices est en effet un exercice périlleux de mélange de tons et de registres, offrant un univers tantôt décalé, tantôt sérieux, où le mauvais genre est revendiqué et où l’humour sert à désamorcer l’atmosphère glauque et les surgissements de violence. La mise en scène épouse le point de vue enfantin et fantastique de Jerry. Marjane Satrapi rompt hélas à plusieurs reprises ce dispositif (quand Jerry n’est plus présent) pour montrer une réalité beaucoup plus menaçante et gore que dans l’esprit du manutentionnaire psychopathe. Les ruptures de rythme offrent une expérience déroutante, angoissante, parfois bienvenue au spectateur. Mais cette hybridation des genres n’évolue presque pas sur la durée du film. Le scénario (sur la black list de Hollywood en 2009, résumé ainsi : le cochon de Babe s’associe au tueur Patrick Bateman) et la réalisation ont du mal à se défaire des poncifs inhérents aux films de tueurs en série (trauma enfantin, orage, clins d’oeil insistant à Hitchcock) ou proposent quelques réponses visuelles vraiment problématiques. Marjane Satrapi ne parvient pas complètement à glisser sa touche personnelle et noire dans un univers très codé.