Dalton Trumbo, « Are you now, or are you ever been… »

Jay Roach nous replonge dans la période troublée du Maccarthysme, pendant laquelle une vague anti-communiste sévit au sein des studios hollywoodiens et plus généralement dans le pays dans un film documenté et passionnant. L’acteur Bryan Cranston prête brillamment ses traits au scénariste le plus connu de la tristement célèbre liste noire, Dalton Trumbo.

Le film s’ouvre sur des encarts expliquant le contexte politique des années 40 : confrontés à la grande dépression et face à la montée du fascisme en Europe, des milliers d’Américains vont épouser les idées du socialisme et rallier le Parti Communiste américain (CPUSA). Dalton Trumbo, défenseur des droits des travailleurs, y adhère en 1943.

Dalton Trumbo est déjà un scénariste reconnu et un auteur prolifique, en 1947, lorsqu’on le retrouve, dans sa baignoire, entouré des volutes de sa cigarette, inventant et imaginant sur sa machine à écrire une de ses intrigues policières en noir et blanc où les patronymes des personnages sont Rocco ou Manny. L’acteur Edward G. Robinson, joué par Michael Stuhlbarg, y excelle, luttant contre des crapules en tout genre.

Solidaire des syndicats professionnels, Dalton Trumbo promeut l’idée du travail en équipe, s’opposant parfois à certains réalisateurs : «  Ce que j’écris, le décorateur le construit. Ce qu’il construit, tu le filmes ». En pleine Guerre froide, la paranoïa gagne l’industrie hollywoodienne. Tandis que certains se mettent en grève et manifestent pour des hausses de salaires, d’autres les qualifient de « dangereux radicaux ». Parmi eux, Hedda Hopper (Helen Mirren), ancienne actrice et célèbre échotière (« gossip columnist »). Relais des dénonciateurs, elle n’aura de cesse d’attiser les tensions, allant jusqu’à affirmer que l’industrie hollywoodienne est « infestée de traîtres » voulant « saper notre démocratie et provoquer sa chute » en disséminant dans les films la propagande du Parti Communiste.

Dans cette atmosphère, attisée par le contexte géopolitique, la Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals (MPA), s’érige en chantre de la vérité et défenseur de la liberté, sous la houlette de son président, l’acteur John Wayne (David James Elliott). John Wayne[1], incarnation parfaite des valeurs nationales défendues pendant la Guerre froide, se retrouve face à Dalton Trumbo venu promouvoir le 1er amendement[2] à la sortie d’une réunion de la MPA. Lors d’un vif échange, Dalton Trumbo finit par lui demander de cesser de parler de la guerre comme s’il l’avait gagnée seul, avant de lui asséner « nous avons tous les deux le droit d’avoir tort ». Cette altercation entre les deux personnages fait référence au « John Wayne syndrome » évoqué par certains auteurs, pour dépeindre cette représentation d’une conduite héroïque d’autant plus ironique que John Wayne fut exempté de service militaire. Il servit son pays pendant la Seconde Guerre mondiale, « basé sur un plateau de tournage avec un faux flingue et du maquillage ».

Les auditions de la Commission des Activités anti-américaines (House Un-American Activities Committee – HUAC), bras procédural des chasseurs de communistes, sont minutieusement reconstituées. Présidée par John Parnell Thomas, tout collaborateur du cinéma, technicien, scénariste, réalisateur et acteur assigné à comparaître doit se présenter devant la commission et se déclarer non-communiste en répondant à la sempiternelle question : « Are you now, or have vou ever been a member of the Communist Party ? ». Les « témoins amicaux » répondent et vilipendent les communistes. Parmi eux : Ronald Reagan, Robert Taylor, Walt Disney ou encore Leo McCarey. Tandis que d’autres refusent de répondre, brandissant le 1er amendement et accusant la commission de « juger les opinions et criminaliser la pensée » à l’image de Dalton Trumbo qui rétorque avec humour « Suis-je accusé d’un crime ? ». Dix « témoins inamicaux » sont blacklistés et surnommés les Dix d’Hollywood : Herbert J. Biberman, Edward Dmytryk, Ring Lardner, Adrian Scott, Lester Cole, Albert Matz, John Howard Lawson, Alvah Bessie et Samuel Hornitz. Les cinq derniers ont inspiré le personnage d’Arlen Hird (Louis C.K), ami et acolyte de Dalton Trumbo.

Dans le collimateur des « chasseurs » se trouve ce que Saverio Giovacchini appelle le « modernisme hollywoodien »[3], constitué par une génération de scénaristes et de réalisateurs qui émergent de la fin des 30 et au début des années 40. Proches des idées du New Deal, ils affichent dans leurs films des préoccupations liées à des thématiques sociales accompagnées d’une esthétique réaliste. Ces cinéastes font pour la plupart partie de la liste noire, notamment John Howard Lawson, Edward Dmytryk, Dalton Trumbo ou Albert Matz. Affiliés ou non au CPUSA,[4] ils veulent en découdre avec des problèmes sociaux et politiques réels, affichant la volonté de sortir des diktats commerciaux du box-office. Ils abordent le racisme, l’antisémitisme ou les difficultés sociales liées à l’économie de marché capitaliste.

Sous la pression des faiseurs d’opinions, les patrons de studios finissent par céder et faire une déclaration commune (le Waldorf Statement) promettant solennellement de plus faire travailler de communistes. Les Dix d’Hollywood sont tous licenciés. Accusés d’outrages au Congrès, ils sont inculpés puis finalement condamnés à des peines d’emprisonnement devant la Cour suprême, présidée à l’époque par Fred Vinson[5]. Ironie de l’histoire, dans la prison d’Ashland dans le Kentucky, Dalton Trumbo croise John Parnell Thomas, condamné pour évasion fiscale, à qui le scénariste rétorque : « Sauf que vous, vous avez commis un crime ! ».

Le film dépeint habilement les conséquences de cette tragédie, les destins brisés, les familles éclatées, les amitiés brisées et les vies sacrifiées. Dalton Trumbo résiste, écrit inlassablement, tapant frénétiquement sur les touches de sa machine dont l’évolution ergonomique traduit le temps qui passe. Pour ne pas éveiller les soupçons, il met sa famille à contribution et écrit sous différents prête-noms, des succès comme Vacances Romaines (Roman Holidays, 1953) ou Les clameurs se sont tues (The Brave One, 1956)[6] mais également des films de série B pour les frères King selon le précepte « qualité minimum, quantité maximum ». Le truculent Frank King, qui met au travail ces anciens condamnés malgré les intimidations, est incarné par un John Goodman survolté.

La divergence des réactions parmi les blacklistés quant à la conduite à tenir face à cette censure est ici pertinemment cristallisée par l’opposition entre Dalton Trumbo et son ami Arlen Hird. L’optimisme frénétique du premier dans sa résistance par l’écriture, pour les prendre à leur propre jeu en faisant « ce qu’ils veulent tous nous interdire de faire », s’oppose au pessimisme politique du second qui veut changer les choses en profondeur et estime qu’« ils doivent payer ».

Dalton Trumbo finit par sortir de sa clandestinité grâce au soutien de sa famille mais également de personnalités importantes de l’industrie cinématographique comme Kirk Douglas ou Otto Preminger. En 1960, il écrit successivement les scénarii de Spartacus et d’Exodus pour lesquelles il sera de nouveau crédité sous son véritable patronyme. Dans un pays déchiré par ses problèmes raciaux, il donne une interview pour sortir de l’ombre et s’interroge sur les résultats de la commission : « Ennemis démasqués, zéro. Complots mis au jour, zéro. Elle n’a fait qu’empêcher les gens de travailler et même ça, elle n’y arrive pas. Oscars, deux », avant de conclure « Cette petite statuette en or est couverte du sang de mes amis ».

La sortie en grande pompe du film Spartacus, adoubée par le président John F. Kennedy en personne, achève d’enterrer les velléités des conservateurs et signe la « réfutation claire » de leur combat. Ce clin d’œil au président Kennedy n’est pas sans rappeler que le dernier film de Dalton Trumbo en tant que scénariste est Complot à Dallas (Executive Action, 1973). Un film qui soutient la thèse conspirationniste de son assassinat, dont le sort est décidé dans le salon d’une luxueuse résidence texane par des figures de l’industrie, de la politique et des renseignements, mécontents de sa politique libérale, qui programment son exécution.

Célébré par ses pairs en mars 1970, Dalton Trumbo reçoit le prix Laurel de la Screen Writer Guild. Son honneur retrouvé, il continuera d’inscrire son nom dans l’histoire du cinéma en réalisant notamment son premier film en 1971, adapté de son roman Johnny Got His Gun (1939). Œuvre ouvertement antimilitariste, Johnny Got His Gun raconte le destin tragique d’un jeune soldat pendant la Première Guerre mondiale, figé dans son corps (amputé de tous ses membres) et incapable de s’exprimer (privé de ses sens), qui lui vaudra le Grand Prix spécial du Jury au Festival de Cannes en 1971.


[1] Dans Big Jim McLain (1952), John Wayne jouera d’ailleurs le rôle de Jim McLain, un enquêteur de la HUAC, envoyé à Honolulu pour démanteler une antenne de la cinquième colonne communiste.

[2] Le premier amendement de la Constitution américaine stipule : « Le Congrès ne fera aucune loi relative à l’établissement d’une religion, ou à l’interdiction de son libre exercice ; ou pour limiter la liberté d’expression, de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement ou d’adresser au Gouvernement des pétitions pour obtenir réparations des torts subis. »

[3] Saverio Giovacchini, Hollywood Modernism: Films and Politics in the Age of the New Deal, Philadelphia, Temple University Press, 2001, pp. 1-2.

[4] Certains sont membres affiliés au CPUSA, d’autres sont proches des idées de gauche, ils sont libéraux ou radicaux de gauche, en lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la corruption.

[5] Fred Vinson est nommé président de la Cour suprême en 1946 par Truman et soutient les méthodes de la Chasse aux sorcières en prenant une série de décisions limitant les droits de la défense des témoins. Il y siègera jusqu’en septembre 1953.

[6] Ces deux films obtiendront l’oscar du meilleur scénario en 1954 et 1957.

Pour aller plus loin

Karina Longworth consacre une série de son formidable podcast « You Must Remember This » à l’histoire de la liste noire de Hollywood. Ecouter/télécharger le premier épisode, intitulé « Tender Comrades : The Prehistory of the Blacklist » : http://www.youmustrememberthispodcast.com/episodes/2016/1/20/blacklist-prehistory

Kizirian Shari, The Radical Left’s Hollywood Heyday, Fandor.com : https://www.fandor.com/keyframe/the-radical-lefts-hollywood-heyday

 

Les liens du lundi #3

Selon Mark Twain, « toute école, toute université, a deux grandes fonctions : conférer, et cacher, des connaissances précieuses. » Notre sélection du jour s’intéresse à l’organisation et au fonctionnement de l’éducation supérieure, à Rick ‘Oops’ Perry, au gel judiciaire post 11-Septembre, et à Hollywood à la fin de l’été.

American University, Inc.

Le New York Times magazine consacre son numéro spécial éducation à un état des lieux de l’université américaine. Pour de nombreux foyers américains qui ne bénéficient pas d’aides publiques, impossible d’accéder à l’éducation supérieure. Le niveau exorbitant des frais d’inscription est longuement débattu. Ils sont un facteur important du processus de sélection et de l’attractivité des universités. L’inscription dans une faculté privée est aujourd’hui trois fois plus chère en moyenne par rapport à 1974 : il faut compter environ $ 31 000 par an, contre $ 9 000 pour les universités publiques. Le budget moyen des livres scolaires s’élève à $ 1200 par an. Barack Obama souhaite rendre les community colleges accessibles à tous les Américains. Ces établissements non sélectifs sont aujourd’hui en grandes difficultés financières  :

http://www.nytimes.com/2015/09/13/magazine/is-college-tuition-too-high.html?rref=collection%2Fsectioncollection%2Fmagazine&action=click&contentCollection=magazine&region=stream&module=stream_unit&version=latest&contentPlacement=6&pgtype=sectionfront

Frederik Deboer, docteur en lettres à Purdue University (Indiana), dénonce le corporatisme de l’université américaine, qui fonctionne de plus en plus comme une entreprise, ou comme un « Etat dirigé par un parti unique ». Il souligne l’érosion de la liberté politique et l’emprise grandissante du politiquement correcte. « Nos campus deviennent simultanément trop sûrs et trop dangereux. Chaque espace académique sécurisé est contrebalancé par un espace dangereux, et attractif socialement, qui échappe aux militants. Nos étudiants sortent de classes qui ont été désinfectées à un point ridicule, et ils passent leurs soirées dans des maisons de fraternités et dans des dortoirs qui sont dans un état perpétuel de fugue alcoolisée. (Et ne soyons pas naïfs pour douter que les universités cultivent leur réputations d’havres festifs, car cette réputation est essentielle pour attirer de nouveaux étudiants) », écrit-il :

http://www.nytimes.com/2015/09/13/magazine/why-we-should-fear-university-inc.html?rref=collection%2Fsectioncollection%2Fmagazine

Le politologue de Harvard Stanley Hoffman, l’un des plus grands spécialistes des rapports entre la France et les Etats-Unis, est décédé ce weekend :

http://www.nytimes.com/2015/09/14/books/stanley-hoffmann-who-brought-passion-to-foreign-policy-analysis-dies-at-86.html

Perry(clite)

Ils ne sont plus que 16 candidats !  Rick Perry, ancien gouverneur du Texas, abandonne sa campagne pour les primaires républicaines. Perry, déjà mauvais candidat en 2012, célèbre pour sa mémoire infaillible, reste bloqué à moins de 1% des intentions de votes chez les républicains, risque de ne participer à aucun débat télévisé et ne peut plus payer les cadres de sa campagne :

http://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2015/09/11/rick-perry-suspends-presidential-bid/ via (The Washington Post)

Dans l’attente du jugement

Quatorze ans après le 11-Septembre, cinq accusés attendent toujours leur procès à la prison de Guantánamo Bay (Cuba). A la suite de difficultés légales (le FBI est soupçonné d’avoir tenté d’infiltrer l’équipe des avocats de la défense), personne n’est en mesure de dire quand ce procès aura lieu :

https://www.yahoo.com/politics/no-end-in-sight-for-911-suspects-trial-128785925756.html?utm_source=Sailthru&utm_medium=email&utm_campaign=Vox%20Sentences%209.11.15&utm_term=Vox%20Newsletter%20All ( via Yahoo Politics)

Le Monde s’intéresse à l’appropriation de cet événement par le monde de l’art :

http://abonnes.lemonde.fr/culture/article/2015/09/10/le-11-septembre-un-casse-tete-pour-les-createurs_4751513_3246.html

Rétro 

L’écrivain Edmund White s’interroge sur la nostalgie de la fin des seventies à New York. Pour lui, la distinction entre la culture élitiste et celle populaire était plus poreuse, l’une influençait l’autre, les auteurs, les peintres et les dramaturges souhaitaient encore devenir des « martyrs de l’art » :

http://www.nytimes.com/2015/09/10/t-magazine/1970s-new-york-history.html?_r=1

Hollywood, bilan de rentrée

Manohla Dargis et A. O. Scott, critiques cinéma du New York Times, débattent de l’état de santé de la production hollywoodienne. L’usine à rêves se porte globalement bien, merci pour elle. Les films de super-héros n’écrasent pas toute la concurrence, la fréquentation des salles est en hausse et la place des femmes s’améliorent trop lentement, sur l’écran et dans les studios de production. « Hooray for Hollywood ! (No, really.) » :

http://www.nytimes.com/2015/09/13/arts/hollywood-retooling-subjects-broaden-but-studio-films-remain-essential.html?ref=movies&_r=0

Vidéos de la semaine

« Make Mexico Great Again ! » : http://www.funnyordie.com/videos/273273369d/mexican-donald-trump-runs-for-president?_cc=__d___&_ccid=8da2w.nuo8bs

Donald par Donald, l’interview : https://www.youtube.com/watch?t=20&v=c2DgwPG7mAA

George, le magazine de Kennedy Jr.

Son slogan ? « Not Just Politics as Usual » (pas de politique à l’ancienne). George, magazine mensuel publié de septembre 1995 à janvier 2001, tire son nom du père spirituel de la nation, George Washington. Il est intimement lié à la personnalité de son fondateur et directeur de la rédaction : JFK Jr., le fils de John Kennedy. Surnommé John-John, celui-ci disparut à bord de son avion le 16 juillet 1999 au large de Martha’s Vineyard. Voici l’histoire de ce journal américain, qui a inspiré en partie la revue française Charles.

JFK Jr. est entré dans l’imaginaire américain avec une photo de 1963 : l’enfant lève la main droite pour un dernier salut militaire au cercueil présidentiel, au cercueil paternel. Plus tard, il s’orientera vers le droit à la New York University, une voie plutôt originale pour un Kennedy. Les tabloïds s’interrogent sur ses aptitudes à faire autre chose que fréquenter des actrices et des top-modèles, d’autant qu’il échoue deux fois au barreau de New York avant de réussir le concours. Il quittera son poste d’assistant du procureur général de la ville en 1993. Jackie O. décède l’année suivante, et son fils devient le centre de l’attention médiatique du clan Kennedy. Avec son associé Michael Berman, dirigeant d’une firme de relations publiques, il décide alors de capitaliser sur son indécision et fonde la société Random Ventures (« investissements aléatoires »)…

Introduction de l’article « George, le papa de Charles », publié dans Charles n°13, Justice & Politique, avril 2015.

Lire la suite sur le site de la revue Charles