Nuit de défaite à Hell’s Kitchen

Les deux candidats à la Maison Blanche ont passé la nuit électorale à New York. La dernière fois, c’était en 1944. Franklin Delano Roosevelt, président sortant de trois mandats et ancien gouverneur de l’Etat, l’avait emporté face à Thomas Dewey, alors gouverneur républicain. « Dewey » n’évoque pas précisément un visage à moustache, mais un titre de presse. Le Chicago Daily Tribune du 3 novembre 1948 que tient Harry Truman dans ses mains : « Dewey defeats Truman ». Le président sortant a le sourire triomphant : titre erroné, imprimé trop tôt, un upset  (bouleversement) comme on n’en fait plus.

18h. Les premiers bureaux de vote ferment dans la partie Est de l’Indiana. La Floride, ce sera dans une heure. Dans le Far West Side, d’ordinaire déserté, barricadé ce soir par la police, une file d’attente encercle le bloc entre la 40e et la 41e rue. Les électeurs et sympathisants d’Hillary Clinton se pressent devant le Jacob K. Javits Convention Center. La foule est majoritairement blanche, jeune, décontractée, joyeuse. Une femme en tunique longue bleue s’active pour se mettre en ligne. Un couple de Suédois de Stockholm se dandine pour contrer le froid. Une délégation d’employés des Nations Unies déploie toute sorte d’appareils électroniques de leurs sacs à dos, téléphones, perches, caméras, batteries. Un journaliste pour un hebdo allemand, habillé comme un avocat chauve et sympathique des pubs du métro, s’inquiète à haute voix pour savoir s’il va pouvoir accéder à la soirée sans avoir de ticket. Le Javits Center (capacité : 85 000 personnes) accueille toute l’année les grands événements de la ville, principalement le salon de l’auto et le Comic Con. L’équipe Clinton a vu grand. Les feux d’artifices au dessus de l’Hudson ont été annulés deux jours plus tôt. Les murs et le plafond de verre du centre fournissent une métaphore incarnée. Pas une mention du Javits Center dans les médias sans une référence au fameux plafond qui devrait être percé cette nuit. La première femme élue président des Etats-Unis.

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©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le centre de conférence est aussi, dans les années 70, un haut lieu du début de la carrière immobilière de Donald Trump, fils du millionnaire Fred. Le développeur a déboulé à Manhattan grâce à deux projets : la transformation du West Side et l’hôtel Grand Hyatt. Au moment de l’annonce de sa candidature en juin 2015, Donald Trump a déclaré : « après quatre ou cinq ans à Brooklyn, je me suis lancé à Manhattan et j’ai fait des grandes affaires. J’étais responsable du centre des conventions dans le West Side. » Comme l’a montré l’enquête de Wayne Barrett publiée en 1978 dans le Village Voice, Donald Trump a profité de ses connections familiales et politiques pour s’imposer auprès de la municipalité de Beame. Loin de l’image de self-made man que l’héritier s’est construite depuis. Il pousse les autorités à transformer une ancienne section de chemins de fer au bout de Hell’s Kitchen appartenant à Penn Central Corporation Cie, sur laquelle il a acquis une option. Trump bénéficie d’incitations fiscales et de prêts municipaux garantis et n’investit pas son propre argent. Malgré ses efforts, son entreprise n’est pas mandatée pour la construction du centre de conférence. Pour empêcher la parution de l’enquête, Donald Trump offre, en vain, un appartement au journaliste. Puis viennent les menaces. L’enquête paraît sous le titre « Like Father, Like Son: Anatomy of a Young Power Broker ». Le centre est achevé en 1986, l’année de la mort du sénateur républicain libéral Jacob K. Javits. Ce soir, Donald Trump est 24 blocs plus loin, dans la salle de bal du Hilton Midtown, au milieu de ses casquettes rouges MAGA.

L’attente à l’extérieur est de courte durée. On pénètre dans un hangar nu, parqués devant des portiques de sécurité dignes d’un aéroport. Les policiers dirigent les masses vers les contrôles des sacs et les détecteurs de métaux. A droite, avec le billet correspondant, on accède sous la structure de verre, à l’intérieur du centre des conventions. Des bannières étoilées par milliers, des rosettes patriotiques. L’imposante scène centrale épouse la forme géographique des Etats-Unis, flanquée de gradins à l’arrière. L’ensemble baigne dans une lumière froide et bleue, la couleur des démocrates. En prenant à gauche, retour à l’extérieur, pour la block party : petite scène pour les discours de la soirée avant l’arrivée de la championne, camions-cuisines pour se restaurer, rien de fort à boire. Les différentes chaînes de télévision beuglent sur l’écran géant. Les coupures de publicité sont faites maison, assurées par les clips de campagnes de Clinton. La vidéo qui déclenche le plus de réactions enthousiastes est celle consacrée à Barack et Michelle Obama. Des images d’archives de la nuit victorieuse de 2008 font frissonner l’assistance.

Serment d’allégeance. « Merde, je ne le connais pas par cœur », s ‘exclame un « bad hombre ». Prière collective contre « tous les –ismes qui contraignent ». « One Nation under God », qu’Il « aide Hillary et Tim » à diriger le pays. L’ecclésiastique rappelle que « la diversité est une bénédiction plutôt qu’une malédiction » que les migrants doivent être accueillis dans la solidarité. Puis on entonne l’hymne national, chanté par une jeune femme noire.

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Le maire Bill De Blasio n’excite pas vraiment ses administrés. Il se dit fier de l’ancienne sénatrice, met en avant ses réformes locales sur le salaire minimum et sur l’égalité des rémunérations entre homme et femme et appelle la prochaine administration à faire de même au niveau fédéral. La présidente du conseil municipal, Melissa Mark-Viverito, lui succède et adresse quelques mots en espagnol à la foule. Elle présente douze femmes noires, mères de jeunes tués par la police ces dernières années.

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Gwen Carr, la mère d’Eric Garner, parle d’abord, puis c’est Sybrina Fulton, la mère de Trayvon Martin. Hillary Clinton est la seule candidate à les avoir contactées, expliquent-elles. Le ton est apaisé, pas de discours sur les violences policières. Hillary Clinton est le seul sujet du soir.

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Chuck Schumer, le sénateur de New York tout juste réélu, vient fêter sa victoire au micro. La foule agite les petits drapeaux qu’on vient de distribuer. Tout en gouaille et en confiance dans le triomphe de Clinton, Schumer se déclare prêt à prendre la tête de la majorité du Sénat, si les démocrates l’emportent ce soir. Il met en avant sa proximité avec son ancienne collègue sénatrice, l’inscrit dans la lignée historique des femmes pionnières en politique.

Entre 21h et 22h, le doute s’installe. Une femme en T-shirt « Nasty Woman » lance à sa sœur : « It’s rigged ! The Russian Wikileaks thing, they got into our ballots ». Le GOP garde le contrôle de la Chambre des représentants. Le dépouillement est en cours et Trump est devant en Floride, en Virginie et dans l’Ohio. La tension monte d’un cran. La nuit va être longue. On se rassure un peu. Les bureaux de votes des coins isolés et des campagnes, à dominante républicaine, ferment plus tôt et sont comptés plus rapidement. Si les agglomérations urbaines tiennent bons, ça devrait aller. A 21h45, Trump prend de l’avance dans le collège électoral. CNN et MSNBC se lancent dans toutes sortes de projections, en tapotant sur les comtés situés sur l’écran tactile, pof pof, ici, seulement 40% des bulletins ont été dépouillés, donc rien n’est fait, mais si cet Etat est rouge à la fin, alors Trump a plus d’options pour arriver à sécuriser les 270 grands électeurs nécessaires pour gagner. Silence de mort parmi les New-Yorkais.

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22h. Too close to call. Trump a 140 grands électeurs, Clinton 104. Quinze minutes plus tard, Trump gagne l’Ohio. C’était attendu ces derniers jours, il semblait difficile pour les démocrates de remporter cet Etat. Le dicton « as Ohio goes, so goes the Nation » est dans les têtes, mais certaines études sociologiques récentes montrent que l’Etat ressemble de moins en moins à la composition de l’Amérique entière. Un couple qui travaille aux Nations Unies s’inquiète de la tournure de la soirée. Ils ne prennent pas les drapeaux américains distribués et demandent plutôt un drapeau de l’ONU.

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Il faut attendre la victoire de Clinton en Virginie pour que la foule respire. On parle de l’Etat comme d’un « nouvel Ohio ». La campagne Trump a fermé ses bureaux en Virginie il y a plusieurs semaines, considérant qu’elle n’avait aucune chance de repeindre le Commonwealth en rouge. La carte virginienne ressemble fortement à celle de 2008 et 2012. Obama a remporté deux fois ce swing state, grâce au Nord de l’Etat, les comtés puissants autour de Washington, et les îlots bleus de Richmond, Norfolk/Virginia Beach, Roanoke et Charlottesville.

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La sénatrice Kirsten Gillibrand vient rassurer la Nation d’Hillary. Elle présente l’intervenante suivante, Katy Perry. Elle aurait dû chanter l’hymne national, mais finalement non. Ses parents ont voté Trump, mais c’est pas grave, ils s’adresseront encore la parole à Thanksgiving. La victoire est proche, demain sera beau. Roar accompagne sa sortie de scène, pour la énième fois de la soirée.

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Le gouverneur Andrew Cuomo redonne de la chaleur à la foule dans un numéro de vibrations de fierté new-yorkaise, valeurs progressistes solides et ode à l’immigration. Il parle de son père, Mario, ancien gouverneur décédé l’année dernière. « Quelqu’un m’a dit, Andrew, lève ta main, tu verras, ton père est là, avec toi ». Puis le gouverneur demande à tous de faire de même, main vers le ciel pour sentir la présence de Mario. New York est le berceau des politiques progressistes rappelle le gouverneur, c’est la terre d’élection d’Hillary Clinton après ses années de First Lady. Il insiste sur le mouvement des droits des femmes que la ville a porté, et cite Susan B. Anthony (1820-1906). Depuis les petites heures du matin du scrutin, des milliers de personnes se sont rendues sur la tombe d’Anthony à Rochester (NY). La pierre tombale est recouverte de stickers « I voted ». Susan B. Anthony a été arrêtée pour avoir glisser un bulletin dans l’urne le 5 novembre 1872. L’ancienne militante de la ligue de tempérance et la fondatrice de l’American Equal Rights Association est morte 14 ans avant que le droit de vote ne soit accordé aux femmes. Khizr Khan, le père d’un soldat tombé en Afghanistan, une des cibles des insultes de Donald Trump, succède à Cuomo. Un silence respectueux s’installe.

A 23h, Clinton remporte la Californie, le Colorado, l’Oregon et Hawai. Trump gagne l’Idaho et la Caroline du Nord. Obama avait devancé McCain dans l’Etat Tar Heel en 2008, mais perdu face à Romney en 2012. 23h30. Donald Trump remporte la Floride. Il ne pouvait gagner sans cet Etat. Puis la Géorgie. Il reprend de l’avance en nombre de grands électeurs. « Les citoyens ont choisi le diable qu’ils ne connaissent pas, plutôt que celui qu’ils connaissent déjà », explique Ana Navarro — « Nicaraguayenne par naissance, Américaine par choix »— une stratégiste républicaine anti-Trump, sur le plateau d’ABC. Les électeurs latinos se sont mobilisés contre celui qui les a attaqués à répétition, mais ça n’a pas suffit. « Ils se sentent marginalisés. La colère a laissé place à la peur », lance un autre expert à la télé. Une jeune femme envoie le même messages à tous ses contacts : « no lo creo ».

« Holy fuck » s’exclament d’autres New-Yorkais. Les démocrates du West Side sont dans une panique immobile. Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin et Nevada restent alors en jeu. La favorite de la soirée ne l’est plus du tout. Trump la devance dans beaucoup de comtés. S’il reste encore des bulletins à dépouiller, les réserves de voix démocrates dans les villes s’épuisent. Les projections et les modèles électoraux des deux dernières années sont balayés, oubliés. L’oracle Nate Silver apparaît sur l’énorme écran, cheveux en bataille, plaques rouges sur le visage derrière ses célèbres lunettes rectangulaires. Le modèle de prédiction de FiveThirtyEight donne maintenant à Donald Trump 78% de chances de l’emporter. Clinton est en grande difficulté. Elle pourrait « renverser la table » si elle gagne…l’Arizona. Elle pourrait finir par gagner le vote populaire en nombre de voix mais perdre le collège électoral. Donald Trump n’a plus besoin de remporter la Pennsylvanie. George Stephanopoulos n’en revient pas. L’ancien directeur de la communication de Bill Clinton reconverti en talking head parle maintenant d’un bouleversement aux proportions historiques. « Donald Trump est à 26 grands électeurs d’écart de la présidence ». Les autres pundits sont figés, ils balbutient des tentatives d’explication. « Comment en est-on arrivé là ? Réfléchissez à ça : président Trump ! Pour la première fois de son histoire, l’Amérique pourrait choisir une personne sans aucune expérience politique ou militaire ».

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L’assemblée du Javits Center se vide au fur et à mesure. Les visages sont tendus, anxieux. Certains s’assoient par terre, le regard accroché aux écrans des portables et de télévision. Les policiers font preuve d’un détachement professionnel. Victor envisage déjà l’avenir à pleins poumons : « Il pourrait mettre le feu à la Maison. Les démocrates vont revenir dans quatre ans. » Les marchés financiers sont fortement à la baisse. Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis cause sur Twitter : « Après le Brexit et cette élection, tout est absolument possible. Le monde est en train de s’effondrer devant nos yeux ». Le message est rapidement supprimé.

Pour meubler, MSNBC se lance dans une comparaison hasardeuse sur Marine Le Pen. Est-elle la prochaine ? La journaliste Rachel Maddow explique qu’elle est aussi horrible que son père mais qu’elle prend mieux la lumière et qu’elle est plus polie. On connaît la vieille extrême droite européenne mais le trumpisme, c’est quoi ?

Le révérend Jesse Jackson fend silencieusement le groupe d’électeurs restés sur le pavé. Retour à Chicago le 4 novembre 2008. Après le discours du président-élu Barack Obama, les larmes de joie de Jesse Jackson. L’image la plus saisissante de cette nuit-là.

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« Demain, on dort et on pleure. Le jour d’après, on se mobilise, comme le Tea Party, pour être certains que cela ne se reproduise jamais. » La musique de fête qui raisonne par intermittence a quelque chose d’obscène, à contretemps des mines déconfites et de l’ambiance générale de la ville. « Tout ça, c’est la conséquence du manque d’éducation dans ce pays », explique un homme blanc d’âge moyen, T-shirt vert et calvitie, petites lunettes rondes, nerveux. Il s’agite devant la caméra d’une chaîne locale. « Il faut être soit stupide soit malade mental pour voter pour Trump. Je conseille à tous ceux qui l’ont fait de chercher de l’aide. Il existe aujourd’hui de très bons programmes de prise en charge des maladies psychiatriques. » A 2h du matin, John Podesta, chairman de la campagne Clinton, est le premier à monter sur la grande scène du Javits Center : « Merci à tous […] C’est très serré […] Rentrez chez vous, il n’y aura pas de discours d’Hillary Clinton ce soir. »

Dans un taxi, les voix de fumeurs qui s’échappent de la radio gardent un ton grave et dépassionné. « Les électeurs de Donald Trump auraient-ils été sous-estimés ? Auraient-ils menti sur leurs intentions de votes ? ». Swarn, le chauffeur, coupe le son. Il se retourne et sourit  : « Who cares, right ? »

L’épistolier du FBI et les emails d’Hillary Clinton

C’était en juillet, une éternité en temps électoral. Le FBI a annoncé lors d’une conférence de presse la fin de son enquête sur l’utilisation d’une adresse email personnelle par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Le bureau a souligné « l’extrême négligence » dont elle avait fait preuve dans son traitement d’informations classifiées mais la police fédérale n’a pas recommandé de poursuite judiciaire.

A la veille du scrutin présidentiel, James B. Comey, directeur du FBI, a envoyé le 28 octobre une lettre au Congrès signalant la découverte de centaines de milliers de nouveaux emails dans le cadre de l’enquête relative à Anthony Weiner, ancien Représentant déchu, aux scandales sexuels à répétition. Il est marié à Huma Abedin, proche conseillère de la candidate démocrate, sa « seconde fille ». James Comey précise alors qu’il ne connaît pas le contenu des emails et ne sait pas combien de temps cela prendra pour les analyser.

Pour les affaires politico-judiciaires, les fonctionnaires doivent être « particulièrement vigilants afin que le ministère conserve sa réputation de justice, de neutralité et d’impartialité », selon un mémo de l’ancien ministre de la Justice Eric Holder en 2012. James Comey, un républicain nommé par Barack Obama qui jouissait jusqu’alors d’une solide réputation de probité et de professionnalisme, s’est expliqué dans une lettre interne à ses employés, obtenue par le Washington Post : « Bien entendu, nous ne communiquons normalement pas au Congrès sur les évolutions des enquêtes en cours, mais dans ce cas je sens une obligation de le faire car j’ai témoigné sous serment plusieurs fois ces derniers mois que notre enquête était terminée. Je pense aussi que ce serait tromper le peuple américain si on ne complète pas le dossier. En même temps, d’un autre côté, étant donné que nous ne connaissons pas la valeur de cette collection d’emails qui vient d’être découverte, je ne veux pas donner une impression trompeuse. En cherchant cet équilibre, dans une courte lettre et au milieu d’une saison électorale, il y a un risque significatif d’être mal compris. »

Comme l’explique Ryan Lizza, journaliste du New Yorker spécialiste des questions juridiques :

la lettre—un cadeau pour la campagne Trump très apprécié— était scandaleuse pour plusieurs raisons, à commencer par le fait que Comey a violé une directive du département de la Justice en l’envoyant. En règle générale, les procureurs et enquêteurs sont supposés s’abstenir de donner des indications sur les enquêtes en cours. En pratique, c’est ‘put-up-or-shut-up’; c’est à dire inculper formellement ou se taire. Cet usage est particulièrement important dans les affaires politiques, et encore plus important en période électorale. Comey a publié sa lettre non pas parce qu’il avait une information véritable à transmettre, mais dans le but, semble-t-il, de calmer les républicains du Congrès qui sont déçus par sa décision de ne pas poursuivre la candidate démocrate investie (Comey aurait aussi pu tenter d’apaiser un groupe croupion d’agents de droite du FBI, qui sont aussi mécontents de l’exonération de Clinton. Les fuites ne sont pas claires sur ce point). Depuis des mois, les foules aux meetings de Trump ont accueilli la mention du nom de Clinton en criant « enfermez-la ». Le directeur du FBI leur a dit de garder espoir. »

Selon Paul Ryan, speaker de la Chambre des Représentants, Hillary Clinton « a mis en danger les secrets de notre nation ». Si elle est élue, d’autres responsables républicains, comme Michael McCaul, président de la commission de la Chambre sur la sécurité nationale, rêve déjà d’une destitution. Donald Trump, après avoir vertement critiqué le FBI depuis l’été, a applaudi la prolongation de l’enquête : « peut-être que, finalement, la justice sera rendue ». Il a tonné une nouvelle fois contre ce « scandale plus grand que Watergate » qui devrait disqualifier Hillary Clinton.

Les messages électroniques qui concernent Hillary Clinton et Huma Abedin lorsqu’elles travaillaient ensemble au Département d’Etat ont depuis été analysés par le FBI. Dimanche 6 novembre, à deux jours de l’élection, James Comey a repris la plume pour annoncer aux élus du Congrès que le FBI maintenait ses conclusions estivales : il n’y a toujours aucune raison de poursuivre en justice Hillary Clinton.

En prenant ses fonctions au département d’Etat en 2009, Hillary Clinton a conservé son adresse personnelle et l’usage d’un serveur privé. A cause d’une incompatibilité technique du système de messagerie interne de l’administration, la secrétaire d’Etat ne peut recevoir ses emails professionnels sur son smartphone. Elle devait toujours en conserver deux avec elle pendant ses déplacements, en conformité avec les règles internes au département d’Etat. Elle ne l’a pas fait, demandant à ses conseillers de faire suivre si besoin la correspondance sur son adresse personnelle. Comme Colin Powell avant elle. Quand Hillary Clinton quitte son poste, le département d’Etat lui a demandé l’ensemble des emails relatifs à ses fonctions, comme l’exige la loi. Une équipe de juristes est chargée de sélectionner et transmettre les emails en question. Et 30 000 autres sont supprimés de son serveur privé, fournissant ainsi un argument pour les opposants de Clinton : elle aurait forcément quelque chose à cacher.

Ces emails ne révèlent aucune action illégale ou criminelle. On découvre que les cadres du camp démocrate ne s’encombrent pas de politesse et d’effets de style, ils ont recours à un langage vulgaire en privé, comme dans toute organisation professionnelle. Ce qui est problématique, c’est le rapport entre la politique et l’argent chez les Clinton, tout comme les séparations poreuses entre la politique et le privé. Dans un email, il est notamment question d’une rencontre du Clinton Global Initiative au Maroc en 2015. Alors que le roi a promis 12 millions de dollars de dons, difficile pour Hillary Clinton de se porter pâle. La candidate ne s’y rend finalement pas, mais Bill et Chelsea honoreront la cour marocaine.

Le retour de « l’affaire des emails » se produit dans un contexte de resserrement des intentions de vote, phénomène traditionnel à l’approche du scrutin. Pour ajouter à la confusion, de nombreux emails internes à la campagne Clinton s’étalent dans la presse, après la publication par Wikileaks de leurs contenus. Le compte personnel de John Podesta, chairman de la campagne Clinton, a été piraté par une technique de phishing. Les agences fédérales de renseignement américaines ont déclaré voir Moscou derrière ces tentatives d’intrusion dans l’élection présidentielle.

Les médias ont consacré plus de temps à ce supposé « scandale » qu’à l’analyse des points des programmes des candidats. Les fausses équivalences entretenus par certains titres de presse et commentateurs entre les emails Clinton et les innombrables affaires de Donald Trump ont permis d’assurer une tension fiévreuse et une illusion d’objectivité tout au long du cycle électoral.

J. Edgar Hoover, Apr. 5, 1940, Washington, D.C. Courtesy of Library of Congress Prints & Photographs Division, photograph by Harris & Ewing, LC-DIG-hec-28438
J. Edgar Hoover, Apr. 5, 1940, Washington, D.C. Courtesy of Library of Congress Prints & Photographs Division, photograph by Harris & Ewing, LC-DIG-hec-28438

Le cliché de la « surprise d’octobre » — un événement inattendu qui est censé bouleverser la campagne et qui ne modifie en fait pas les tendances de fond des derniers mois — convoque cette année le fantôme de J. Edgar Hoover. « L’interférence du FBI dans les élections est presque aussi ancienne que le FBI lui-même », selon Beverly Gage, historienne à l’université de Yale. Hoover a dirigé le FBI de 1924 à 1972, accumulant des informations sensibles sur ceux qui comptent à Washington D.C., avec un pouvoir très étendu et un contrôle limité sur ses actions. En 1948, il aide officieusement la campagne de Thomas Dewey contre le président en exercice, Harry Truman, en fournissant conseils, agents et notes. Lyndon B. Johnson a fait de John Edgar Hoover un ami et un allié. « Je préfère qu’il soit à l’intérieur de la tente pour pisser à l’extérieur, plutôt qu’à l’extérieur de la tente en train de pisser dedans », a expliqué poétiquement le président texan au sujet de son directeur du FBI. En octobre 1964, le FBI a joué un rôle dans la campagne entre Johnson et Barry Goldwater. Hoover est intervenu prestement sur injonction présidentielle pour étouffer un scandale sexuel. Walter Jenkins, proche conseiller de Johnson, est arrêté avec un homme dans les toilettes d’un YMCA de Washington D.C. Pour l’opposition républicaine, la menace homosexuelle est aussi synonyme de menace sur la sécurité nationale : les communistes pourraient utiliser la vie sexuelle des hommes politiques pour les forcer à trahir la patrie.  Johnson parle d’un coup monté par les républicains. Jenkins démissionne immédiatement de ses fonctions et retourne au Texas. L’enquête du FBI assure rapidement que Walter Jenkins n’a jamais divulgué d’informations sensibles. La popularité dw J. Edgar Hoover l’a protégé contre des présidents comme Truman, JFK ou Nixon qui ont pensé à le renvoyer. Depuis son règne controversé et hautement politisé, les directeurs du FBI successifs se sont présentés comme l’anti Hoover. Sur son bureau, James Comey conserve des documents relatifs à la surveillance de Martin Luther King par J. Edgar Hoover : « la raison pour laquelle je fais ça, c’est pour être certain que nous nous souvenons de nos erreurs et que nous apprenons d’elles ».

Vice-présidence : de l’équilibre au partenariat

« Je crois que j’ai le droit de faire quelques observations car je suis sur le point de commencer une période de silence de quatre années. » Thomas Riley Marshall a fait preuve d’une grande résignation en 1913 lors son discours inaugural devant le Congrès. Vice-président des Etats-Unis de 1913 à 1921 dans l’administration de Woodrow Wilson, Marshall était un Hoosier, natif de l’Indiana et ancien gouverneur de cet Etat. Sa remarque s’appliquera peut-être au gouverneur actuel de l’Indiana, Mike Pence, qui a débattu avec Tim Kaine, sénateur démocrate de la Virginie, le 4 octobre à l’université de Longwood à Farmville (VA).

Ce débat, peu suivi, n’aura pas une grande influence sur le scrutin de novembre. Les deux hommes restent peu connus du grand public et n’ont pas suscité l’intérêt des médias depuis l’annonce de leur sélection sur le ticket présidentiel. Les deux hommes n’ont pas retenu le conseil donné par John Nance Garner, VP de 1933 à 1941, à Lyndon B. Johnson : « the Vice presidency isn’t worth a bucket of warm spit. » [1] Le profils et l’expériences des deux candidats méritent cependant une attention particulière : vu l’âge de Donald Trump (70 ans) et de Hillary Clinton (68 ans), il est possible que Mike Pence ou Tim Kaine doivent assumer les fonctions suprêmes au cours du prochain mandat, comme le prévoit la Constitution [2] en cas de maladie, démission, destitution (impeachment) ou de décès du président. C’est arrivé à quatorze reprise au cours de l’histoire américaine, la première fois en 1797, quand John Adams a succédé à George Washington. Les vice-présidents peuvent aussi être élu présidents à la fin de leur mandat, comme ce fut le cas pour Thomas Jefferson, Martin Van Buren et George H. W. Bush.

Les pouvoirs du vice-président sont légalement très limités (la présidence du Sénat), mais la pratique peut autoriser une plus grande latitude, selon le président en exercice. Nelson Rockefeller, vice-président de 1974 à 1977, résumait ainsi la fonction : « I go to funerals, I go to earthquakes. » [3] Nombreux sont les vices-présidents humiliés par le Président et son équipe, écartés des instances de décisions, relégués aux fonctions de représentations. La vice-présidence reste peu étudiée par les sciences sociales et les médias, elle est ridiculisée ou fantasmée par le cinéma et la télévision (Veep, House of Cards).

Avant l’instauration des primaires, les candidats à la Maison-Blanche étaient sélectionnés par les partis au moment des conventions, sans que les militants et sympathisants n’interviennent. En 1876, le gouverneur Rutherford B. Hayes remporte la nomination du parti républicain. Le deuxième homme sur le ticket présidentiel est choisi par la délégation de new-york, dirigée par le tout puissant sénateur Conkling. le représentant William Wheeler est sélectionné. Quand il l’apprend, Rutherford Hayes déclare : « j’ai honte de le dire mais : qui est Wheeler ? » Les deux hommes ne s’étaient jamais rencontrés.

Walter Mondale par Jonathan Crow

La sélection du VP a longtemps répondu à un besoin d’équilibrer le ticket présidentiel au niveau géographique ou idéologique (« the balance strategy ») : un élu démocrate progressiste d’un Etat du Nord-Est choisit un vétéran politique plus conservateur du Sud. Dans un rapport de la Brookings Institution, Elaine C. Kamarck, professeur de sciences politiques, analyse l’évolution de la vice présidence moderne. Kamarck est une « nouvelle démocrate » qui a travaillé pour l’administration de Bill Clinton et a conseillé la campagne du vice-président Al Gore en 2000. Elle reprend les conclusions du livre du professeur de droit Joel K. Goldstein, The White House Vice Presidency  [4]. La vice-présidence a pris de l’importance à partir de Walter Mondale, puis Al Gore et Richard Cheney ont renforcé la fonction. Ce changement s’explique par la transformation du sytème de sélection du vice-président, ce qui a entraîné un passage de « l’équilibre » au « partenariat ». Le vice-président moderne a été de plus en plus associé directement au pouvoir. Jimmy Carter a choisi Walter Mondale pour des raisons d’équilibres géographiques (Mondale est élu du Minnesota, Carter vient de Géorgie) et idéologique (plus à gauche que Carter). Mondale a du se plier pour la première fois à une véritable procédure d’examen et de contrôle de son bilan et de ses positions (vetting process) en interne auprès du parti avant d’être officiellement sélectionné. Quand Bill Clinton choisit Al Gore en 1992, le modèle traditionnel de sélection est rompu : ils sont jeunes tous les deux, viennent du Sud, ont étudié dans des universités de la Ivy League, et ont lancé le mouvement New Democrat. Leur arrivée à la Maison Blanche instaure un partenariat. Depuis, le modèle simple de l’équilibre n’a pas réussi à remporter l’élection présidentielle, rappelle Elaine Karmack.

Dick Cheney par Jonathan Crow
Dick Cheney par Jonathan Crow

Dick Cheney fut chargé par George W. Bush de piloter le comité de sélection de son vice-président. Cheney a finalement décidé de se choisir lui-même, et, fort de sa longue expérience de haut fonctionnaire, de Représentant au Congrès et de ministre, est probablement devenu le vice-président le plus puissant de l’histoire américaine. Il a placé des hommes de confiance aux postes clés de l’administration. Présent à toutes les réunions d’importance, il est parvenu à influencer le processus décisionnaire en amont, en partageant avec le président Bush une vision expansionniste et forte du pouvoir exécutif.

Barack Obama a aussi choisi le modèle du partenariat avec Joe Biden, un sénateur du petit Etat du Delaware solidement démocrate et qui apporte seulement trois voix de grands électeurs dans le collège électoral. Biden, fort de sa longue expérience en politique étrangère, a aussi renforcé la candidature du jeune sénateur Obama. Leur partenariat s’est renforcé au cours des deux mandats, et Joe Biden a été associé à plusieurs programmes fédéraux et décisions stratégiques de politiques étrangères.

Cette année, les deux candidats ont choisi un modèle de partenariat équilibré. Hillary Clinton a sélectionné un loyaliste avec une longue expérience politique (lieutenant gouverneur, maire de Richmond, sénateur). Clinton vise aussi a renforcer ses chances dans le sud américain : Tim Kaine est élu de Virginie, un swing state remporté par Barack Obama en 2008 et 2012. Donald Trump, novice en politique, a choisi Mike Pence, gouverneur expérimenté qui a passé plus d’une décennie au Congrès, ancien soutien de Ted Cruz, incarnation respectée de l’establishment républicain. Pence est en désaccord avec Trump sur de nombreux sujets, et ses positions anti-avortement and contre les droits des personnes LGBTQ sont plus radicales que celles de son candidat. Il donne aussi des gages à la branche la plus conservatrice du parti, qui se méfie d’une administration Trump, naïve et dépourvue d’idéologie. Mardi soir, Mike Pence a nié pendant 90 minutes les propos insultants de son candidat, il n’a pas réussi à le défendre personnellement, il s’est calmement distancé de lui et s’est posé en gardien du conservatisme à l’ancienne. Répondant aux critiques de Tim Kaine contre le magnat des casinos et de l’immobilier, Mike Pence a rétorqué : « écoutez, Trump n’est pas un politicien raffiné comme vous et Hillary Clinton ». Ou comme lui-même.


Illustrations de Jonathan Crow tiré du projet Veeptopus : Odd art for Odd people. Every single U.S. vice president with an octopus on his head

Campagne kickstarter : https://www.kickstarter.com/projects/1907913339/the-veeptopus-book-48-vice-presidents-and-octopuse

[1] « la vice-présidence ne vaut pas un crachoir chaud »
[2] Article 2, Section 1, Clause 6.
Amendment 25, Section 3 (1967) : « Whenever the President transmits to the President pro tempore of the Senate and the Speaker of the House of Representatives his written declaration that he is unable to discharge the powers and duties of his office, and until he transmits to them a written declaration to the contrary, such powers and duties shall be discharged by the Vice President as Acting President. »
[3] « Je me rends aux funérailles, je me rends aux tremblements de terre »
[4] Goldstein Joel K., The White House Vice Presidency, The Path to Significance, Mondale to Biden, University press of Kansas, 2016.

Le mouvement Sanders et l’avenir du parti démocrate

Bernie Sanders est un politicien aguerri qui siège depuis 25 ans au Congrès. Il a mené une campagne remarquable, réalisé des succès importants, inattendus et a réussi à mobiliser de nouveaux jeunes électeurs. Lors du lancement de sa campagne, Sanders n’était qu’un sénateur d’un petit Etat de la Nouvelle Angleterre, inconnu, indépendant, isolé, fort de son accent de Brooklyn et de ses convictions de gauche.

Sanders-usa-pollavg-2016-07-01t135759-0400Hillary Clinton le devançait de 57 points dans les intentions de vote au niveau national. A la fin des primaires, Clinton ne le devance plus que de 12 points et il a remporté 22 primaires et caucus étatiques. Le slogan « Feel the Bern » s’est transmué en 13 millions de voix. Opposé à l’ensemble des leaders du parti démocrate, le succès de la campagne de Bernie Sanders a reposé sur la mobilisation individuelle de la base, les grassroots. Sanders a réalisé d’importantes levées de fonds, avec des dons de 27$ en moyenne. Mais il n’a jamais réussi à mobiliser les minorités et principalement les Africains-Américains, qui représentent entre 20 et 25% du parti démocrate.

Pour assurer l’unité du parti et « tout faire pour empêcher Donald Trump de devenir président », Bernie Sanders a rejoint Hillary Clinton, couple politique de raison, tout en insistant dans son discours sur le bilan positif de sa propre campagne. Son plus grand succès se mesure en terme d’influence. Sous la pression du sénateur du Vermont, Hillary Clinton a changé ces derniers mois plusieurs de ses positions. Elle s’oppose maintenant à l’oléoduc Keystone XL et au Trans-Pacific Partnership, qu’elle avait négocié comme membre de l’administration Obama et qu’elle avait qualifié de « gold standard » des traités commerciaux. Clinton a même été poussée à prendre des positions plus à gauche que Sanders, notamment en matière de contrôle des armes.

C’est aussi une révolution rhétorique pour la gauche américaine, dans le sillon du mouvement Occupy Wall Street de 2011. Le mot « socialisme » n’est plus l’équivalent de communisme et de totalitarisme pour la jeunesse américaine, et un candidat sérieux peut se réclamer de la social-démocratie à l’européenne.

Dans un article du New Yorker de mars dernier, Ryan Lizza a analysé la « grande division »  du parti démocrate aujourd’hui :

Le clintonisme — l’idéologie, les tactiques, et le bilan de huit années à la Maison Blanche — menace toujours les primaires démocrates. Le sous-texte, et souvent le centre, de la campagne de Bernie Sanders pour contrer Hillary Clinton repose sur l’idée que de trop nombreuses réalisations de la présidence de son mari ont été une série de trahisons — la dérégulation de Wall Street, l’obsession de réduire les déficits, le Defense of Marriage Act, la loi contre la criminalité, NAFTA — et qu’elle a été une partenaire enthousiaste dans la mise en place de ce programme.

Après des semaines de négociations avec l’équipe de campagne de Clinton, Bernie Sanders a annoncé lors de son discours le « programme le plus progressif dans l’histoire du parti démocrate ». Plusieurs de ses idées et combats, ce qu’il regroupe sous le terme de « révolution politique », se sont maintenant imposés dans le bloc idéologique du parti démocrate.

Dans le domaine de l’éducation d’abord, Sanders soutient une approche plus universaliste. Hillary Clinton a annoncé l’inscription gratuite d’ici 2021 dans les universités publiques pour les étudiants issus d’un foyer qui a des revenus inférieurs à 125 000 dollars par an, soit 80% des foyers américains. Dans le domaine de la santé, Clinton soutient toujours l’Affordable Care Act (Obamacare), mais elle a repris la proposition de Sanders d’étendre la couverture Medicare au plus de 55 ans. Ce programme est proche du « public option », chère à Clinton depuis sa première tentative en 1993, quand elle était première dame. Les cliniques de santé locales seront aussi mieux financées (40 milliards) afin de répondre aux besoins des patients non assurés. Dans le domaine de la régulation bancaire, le parti prévoit de demander une version moderne du Glass-Steagall Act, la loi de 1933 qui a séparé les banques commerciales des banques d’investissement. Concernant les traités de libre échange, le texte reste flou pour le moment et ne prend pas position contre le Trans-Pacific Partnership (TPP) ou le TAFTA. La lutte contre le changement climatique devra être systématiquement considérée dans le processus législatif, avec des investissements massifs dans l’énergie durable. Le parti démocrate soutient également l’établissement d’un salaire minimum horaire de 15$ (une demande de longue date de Sanders, alors que Clinton parlait de 12$ pendant les primaires), la légalisation de la marijuana, la fin des prisons privées et des enquêtes judiciaires obligatoires concernant les policiers qui font usage de leurs armes lors des arrestations. Le parti demande aussi officiellement, pour la première fois, l’abolition de la peine de mort, qualifiée de « forme de châtiment non habituel et cruel ».

Si le candidat n’a pas réussi à remporter l’investiture démocrate, les idées qu’il a incarnées influencent déjà le parti. Son avenir dépend surtout du nombre de militants pro-Sanders qui seront dans les prochaines années des élus progressistes capables de mettre en application cette ébauche de programme. Zephyr Teachout, 44 ans, professeur de droit à l’université Fordham (New York City), est l’une des candidates soutenues par Bernie Sanders pour l’élection législative de novembre. Elle a remporté la primaire pour la 19e circonscription de New York (Catskills et vallée de l’Hudson) avec 73.2% des voix. Cette spécialiste de la corruption avait déjà défié le gouverneur démocrate de New York Andrew Cuomo l’année dernière, finalement réélu. Teachout a réussi à obtenir un tiers des voix lors de la primaire face à ce puissant héritier et baron démocrate (Mario Cuomo, son père, fut gouverneur de 1983 à 1994). Zephyr Teachout est devenue une des championnes des progressistes de l’Etat. Cette diplômé de Yale est depuis longtemps une militante des mouvements de gauche de la région, elle a été notamment assistante juridique d’Occupy Wall Street.

En Floride, Tim Canova, professeur de droit à Nova Southeastern University, se présente contre la présidente du Democratic National Committee, Debbie Wasserman Schultz, élue depuis 2006, une supportrice de Hillary Clinton très critiquée dans le camp Sanders. Dans l’Etat de Washington, la sénatrice d’Etat Pramila Jayapal, d’origine indienne, tente d’être élue dans l’une des circonscriptions les plus progressistes, qui englobe une partie de la ville de Seattle. Dans le Nevada, Lucy Flores est candidate au Congrès. Première femme américaine d’origine mexicaine élue à l’assemblée du Nevada, Flores est une ancienne membre d’un gang, incarcérée à 15 ans, devenue avocate et militante du droit à l’avortement. Elle affronte dans la primaire le sénateur d’Etat Ruben Kihuen, soutenu par Harry Reid, chef de la minorité démocrate au Sénat.

En 1972, la candidature de George McGovern, sénateur du Dakota du Sud, a réussi à mobiliser la jeunesse opposée à la guerre du Vietnam avec un discours de gauche aux accents populistes. Une nouvelle génération de démocrates s’est formée pendant cette campagne, qui s’est achevée avec une défaite historique pour le parti de l’âne. McGovern n’a remporté que l’Etat du Massachusetts lors de l’élection présidentielle face à Richard Nixon. Gary Hart, futur sénateur du Colorado et candidat à deux reprises à la présidence, a débuté sa carrière politique cette année-là, tout comme Hillary et Bill Clinton, qui a dirigé la campagne démocrate au Texas. Lors de la présidentielle de 1984, ABC News demande à George McGovern, à nouveau candidat, si sa précédente campagne avait « changé la vie des gens ». « De temps en temps, je croise une personne qui me dit qu’elle a rencontré son mari pendant ma campagne, ou un mari qui a rencontré son épouse. Je dois vous avouer, j’ai aussi suscité quelques divorces », répond l’ancien sénateur.

Des primaires sur les rails ?

Après l’Etat de New York la semaine dernière et la « primaire Acela » le 26 avril, du nom du train express qui relie Boston à Washington D.C., Hillary Clinton et Donald Trump renforcent leur avance.

Donald Trump remporte les cinq Etats de la journée : Rhode Island, Connecticut, Pennsylvania, Delaware et Maryland. Le mouvement #NeverTrump, lancé sans force et trop tard, n’a pas d’effet sur les électeurs républicains. La primaire de l’Indiana le 3 mai sera une séquence « make-or-break » (ça passe ou ça casse) pour #NeverTrump, selon les commentateurs américains. Les marges du candidat milliardaire hier sont assez conséquentes pour lui permettre de remporter l’ensemble des délégués dans chaque Etat, à l’exception de Rhode Island qui dispose d’une répartition proportionnelle.

Ted Cruz, le sénateur du Texas, est mathématiquement exclu de la course, il ne pourra prétendre réunir les 1237 délégués avant la convention républicaine cet été à Cleveland (Ohio). Comme John Kasich, avec qui il a passé une alliance informelle, il vise une « convention contestée » en empêchant Trump de remporter le nombre magique de délégués. Kasich devrait laisser Cruz faire campagne seul dans l’Indiana. Cruz devrait céder sa place dans l’Oregon (17 mai) et au Nouveau Mexique (7 juin).

Les délégués républicains sont sélectionnés au niveau local et étatique. Trump n’est pas soutenu par tous les délégués qu’il a pourtant remportés dans chaque Etat. Le candidat a dénoncé des « agents doubles » parmi ses propres délégués, qui supportent en réalité Ted Cruz. Ces délégués sont obligés de voter pour Trump lors du premier tour de vote à la convention du parti. Mais dans le cas où la majorité de 1237 votes n’est pas atteinte par le candidat, un second tour est alors organisé et les délégués peuvent changer d’allégeance. Un candidat au teint moins orange peut donc théoriquement être investi par le parti républicain lors de la convention.

S’éclipsant du gala Time 100 à New York, Donald Trump s’est à nouveau présenté contre le « système ». « Je me considère le nominé présumé. C’est fini », a-t-il déclaré. Il a aussi lancé une remarque misogyne contre Hillary Clinton : « si elle était un homme, elle n’aurait même pas 5% des votes. » Le magnat de l’immobilier marque surtout des points dans sa campagne marketing face à l’establishment républicain. Il sera extrêmement délicat pour la direction du parti de l’écarter à la dernière minute de l’investiture, humiliant les millions d’électeurs qui l’ont supporté ces derniers mois,surtout s’il bénéficie d’un nombre de délégués très proche de 1237.

Hillary Clinton remporte quatre Etats sur cinq. Elle est arrivée sur scène à Philadelphie sur la musique de Eye of the Tiger de Survivor, le tube des films Rocky, boxeur, emblème de la ville et porte-drapeau du cinéma reaganien. Dans son discours, elle a salué la campagne de Sanders, son attachement aux réformes du financement électorale et à la réduction des inégalités de revenus. Elle a préféré attaquer les républicains et imaginer une Amérique où « love trumps hate ». En nombre de délégués, Clinton a une avance plus conséquente qu’Obama sur elle à la même période en 2008. En ce qui concerne les super-délégués, l’avance de Hillary Clinton est encore plus conséquente : 519 contre 39 pour Sanders.

Bernie Sanders remporte un seul Etat, le Rhode Island. A l’exception de ce dernier, tous les Etats qui ont voté hier soir ont un système fermé, où seuls les électeurs inscrits comme démocrates peuvent voter, système au détriment de Bernie Sanders. Le sénateur du Vermont critique cette règle car il réalise de meilleurs résultats dans les primaires ouvertes, quand les sympathisants du parti démocrate peuvent aussi participer au vote. Le sénateur socialiste ne se considère démocrate que depuis le début de sa campagne et dispose de plus de soutiens auprès des électeurs plus à gauche, les jeunes, les blancs et les hommes. Pour remporter l’investiture (2383 délégués), Sanders doit gagner l’ensemble des Etats restants avec une marge de 30 points. Il n’a obtenu qu’une seule fois une telle avance, lors de la primaire de son Etat, le Vermont.

Sanders a répété qu’il irait jusqu’au bout du processus des primaires, afin de faire avancer ses idées et d’orienter le programme du parti démocrate dans sa direction : salaire minimum à $15 dollars de l’heure (proposition reprise par Hillary Clinton), réforme drastique des banques de Wall street, couverture santé plus performante et étendue, fin des accords commerciaux « désastreux » et de l’exploitation par fracking du gaz de schiste. Le camp Clinton ne le pousse pas officiellement à abandonner la course. En 2008, Hillary Clinton est restée candidate jusqu’au mois de juin face à Barack Obama, malgré son retard impossible à rattraper.

Bernie Sanders, la gauche et les inégalités raciales

Après un vif succès dans l’Iowa et le New Hampshire, Etats quasi exclusivement composés d’électeurs blancs, le sénateur Bernie Sanders a essuyé une cuisante défaite en Caroline du Sud, ne rassemblant qu’un quart des électeurs sur son nom. Hillary Clinton a raflé la plupart des voix afro-américaines, majoritaires parmi les électeurs démocrates de cet Etat du Sud.

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Source : nytimes.com

Si nous constatons la popularité de Mme Clinton auprès des Afro-Américains, forte d’un name recognition conséquent, le propos de ce court article n’est pas d’en faire une championne de la cause afro-américaine pour autant. Dès la fin des années 1980 les « nouveaux démocrates » du New Leadership Council – dont Bill Clinton était une figure de proue – ont contribué à l’avènement de l’indifférence à la couleur dans la plateforme sociale du parti, et ils ont porté la réforme pénale de 1994 et inspiré la réforme du workfare de 1996.

M. Sanders n’a quant à lui pas voté en faveur de cette dernière lorsqu’il était Représentant du Vermont. Mais s’il a beau mettre en avant un remarquable programme en faveur de plus de justice raciale ou son activisme passé, sa campagne a connu un accueil pour le moins mitigé de la part des militants afro-américains. En plusieurs occasions non-coordonnées, des activistes de Black Lives Matter ont investi ses meetings pour demander la prise en compte des discriminations envers les Afro-Américains et ses difficultés à convaincre l’électorat noir est devenu un sujet récurrent pour la presse. Le propos sera de rendre compte de quelques débats qui traversent le camp progressiste en ce jour de Super Tuesday.

Classe contre race : le cas des réparations

Dernièrement, c’est en récusant l’idée de réparations officielles aux descendants d’esclaves lors d’un débat durant le Iowa Black and Brown Forum que le Sénateur du Vermont s’est attiré les foudres de plusieurs intellectuels afro-américains, à commencer par Ta-Nehisi Coates, journaliste à The Atlantic et auteur de l’essai remarqué Between the world and me (Une Colère Noire, ed. Autrement).

Bernie Sanders a avancé plusieurs arguments pour expliquer son opposition, à commencer par le fait que les chances qu’une loi introduisant des réparations passe au Congrès sont nulles. Deuxièmement, pour M. Sanders cette question serait source de divisions trop importantes au sein de la société américaine. Lors d’un débat à la Maison de la Poésie, le 4 février à Paris, M. Coates rappelait que toutes les étapes de la lente émancipation des Afro-Américains ont été profondément sources de divisions : la guerre civile, l’abolition de l’esclavage, la reconstruction, le mouvement des droits civiques… Tous ces chapitres de l’Histoire se font faits en dépit de l’opinion majoritaire et d’une opposition très forte des instances judiciaires, policières et politiques. M. Coates, longtemps opposé à l’idée de réparations, a publié dans The Atlantic il y a deux ans un puissant plaidoyer en leur faveur : The case for reparations.

« Il y a un contre-sens majeur à substituer amélioration des conditions des classes laborieuses à réparations des torts et méfaits du racisme »

Pour beaucoup d’activistes afro-américains voire des socialistes locaux, ce débat est celui d’intellectuels noirs déconnectés de la base. L’intervention de Adolph Reed, professeur de sciences politiques à UPenn, sur la radio KPFA résume bien la position de ce camp. On a pu aussi lire ça et là, notamment dans The Jacobin, que l’idée de réparations était l’oeuvre de gauchistes anti-racistes. Dont acte. C’est dans cette revue que Cedric Johnson mène la charge la plus violente contre M. Coates. M. Johnson reprend à son compte l’argument d’extrême-gauche classique selon laquelle le timing des critiques de M. Coates en ferait un allié objectif des néolibéraux et autres Clinton. Les revendications multiculturelles passent après les réformes économiques dont sont issues les inégalités raciales : d’abord le socialisme, l’égalité suivra nécessairement mécaniquement.

Pour M. Coates il y a là un contre-sens majeur à substituer « amélioration des conditions des classes laborieuses » à « réparations des torts et méfaits du racisme ». L’argument de fond de M. Johnson est de dire que la pauvreté noire n’est pas différente de la pauvreté blanche et qu’il s’agit là d’une impasse essentialiste que de vouloir les distinguer.

Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”
Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”

En réponse, dans son essai, Ta-Nehisi Coates cite notamment les travaux du sociologue Patrick Sharkey. Indépendamment du niveau de vie de leur foyer, 66% des Afro-Américains ont grandi dans des quartiers très défavorisés (i.e où au moins 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté) contre 6% des enfants blancs, entravant grandement leur mobilité sociale. « Les familles pauvres blanches ont moins de chances de vivre dans des quartiers défavorisés que les familles noires », explique ainsi M. Coates. Blancs et Noirs ne sont pas égaux devant les effets cumulatifs de la pauvreté du milieu de vie, du taux d’incarcération, des discriminations indépendamment du taux d’éducation, de la trajectoire sociale, des revenus de leurs familles.

Dans Between the world and me, M. Coates explique le temps, inestimable, volé aux Afro-Américains. Temps passé à éviter les blocks les plus dangereux, temps à se préparer le matin pour avoir l’air « tough », temps passé à négocier avec le policier qui t’arrête sur le chemin de l’école…

C’est cet enchevêtrement de structures de discrimination hérité de l’esclavage qui appelle réparations, d’après l’auteur.

M. Coates précise toutefois dans The case for reparations que son argument n’est pas tant celui de réparations comme un chèque dans les mains de chaque descendant d’esclave. Mais au moins que l’idée de réparations en elle-même serve de cadre aux politiques publiques. M. Coates rejoint Lawrie Balfour, professeur à UVA, qui nous déclarait en 2013 que « l’expression de réparations [doit être utilisée] dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique. »

L’ambition est de proposer une série de politiques publiques audacieuses et non exclusives entre une approche race first et une approche class first

Quelle coalition progressiste pour M. Sanders après le Super Tuesday ?

La révolution politique promise par l’équipe Sanders est-elle néanmoins compromise à quelques heures du Super Tuesday où de nombreux Etats à majorité afro-américaine voteront ?

If you live in any of these states or territories, YOU VOTE TOMORROW. Share with your friends! #SuperMonday #FeelTheBern

Une photo publiée par Bernie Sanders (@berniesanders) le

Au delà du vote des minorités, M. Sanders n’a pour l’instant pas su mobiliser ce qui serait des nouvelles catégories d’électeurs par rapport aux primaires précédentes, à savoir les jeunes et les bas salaires, pourtant au coeur de son message politique. La participation aux primaires démocrates est clairement en berne par rapport à 2008 : elle souffre d’un déficit d’enthousiasme patent.

Même si lors de ce Super Tuesday Hillary Clinton ne remporte pas les autres Etats du Sud avec une marge comparable à celle de la Caroline du Sud, elle accumulerait une avance en terme de délégués difficile à rattraper pour M. Sanders. Sur les 4753 délégués élisant le candidat lors de la Convention d’investiture démocrate, 712 sont des « super délégués » i.e des cadres et élus du Parti Démocrate, pour la plupart acquis à la cause d’Hillary Clinton.

Bernie Sanders peut-il inverser la vapeur ? L’angle récent donné à campagne en faveur de la justice raciale, incarné notamment par le soutien de la fille d’Eric Garner dans un clip poignant  suffira-t-il à enrayer la popularité de Clinton ?

La machine Clinton peut se revendiquer du soutien du Congressional Black Caucus PAC, de John Lewis… M. Sanders peut quant à lui compter sur le rappeur d’Atlanta Killer Mike ou sur… Ta-Nehisi Coates qui, s’il ne lui accorde pas son soutien officiel, a indiquer voter pour lui à titre individuel. Un gap générationnel qui se traduira difficilement dans les urnes en faveur du sénateur Sanders…

Que la révolution politique de Sanders se termine ce soir ou pas, la gauche américaine, la social-démocratie de façon générale, aura encore beaucoup de travail sur elle-même pour inclure une prise en compte radicale des torts et méfaits du racisme dans son logiciel de pensée…

« Liberals have dared to believe in the seemingly impossible—a socialist presiding over the most capitalist nation to ever exist. If the liberal imagination is so grand as to assert this new American reality, why when confronting racism, presumably a mere adjunct of class, should it suddenly come up shaky? Is shy incrementalism really the lesson of this fortuitous outburst of Vermont radicalism? Or is it that constraining the political imagination, too, constrains the possible? If we can be inspired to directly address class in such radical ways, why should we allow our imaginative powers end there ? » Ta-Nehisi Coates