Kathleen Clark : “Aux Etats-Unis, une affaire similaire à celle de François Fillon serait plus rapidement découverte”

Article publié par Télérama, 10 février 2017 

Outre-Atlantique, des lois anti-népotisme empêchent, en principe, tout élu d’employer un membre de sa famille. Kathleen Clark, professeur de droit dans le Missouri et spécialiste de la corruption gouvernementale, a répondu à nos questions.

Vue depuis les Etats-Unis, également confrontés aux questions de népotisme, l’affaire Fillon étonne. Les règles anti-népotisme trouvent leurs origines au cours de l’ère progressiste, des années 1890 à 1920. Il est aujourd’hui illégal pour un élu ou un haut fonctionnaire fédéral d’employer un membre de sa famille. Rencontre avec Kathleen Clark, professeur à l’école de droit de l’université Washington à St. Louis (Missouri), spécialiste des questions d’éthique et de corruption gouvernementale.

Une « affaire Penelope Fillon » peut-elle arriver aux Etats-Unis ?

C’est déjà arrivé. Le gouvernement fédéral a adopté un statut en 1967 qui interdit à un officier fédéral de recruter, promouvoir ou recommander un membre de sa famille. Ce statut inclut une longue liste de parents concernés par cette mesure : mère, père, enfant, enfant d’un conjoint, frère, sœur, beaux-parents, oncle, tante, cousin, gendre, nièce, neveu… Le népotisme va contre l’équité, il provoque un conflit d’intérêts, c’est une menace pour la morale interne, les citoyens perdent confiance dans leurs représentants si ces derniers font profiter leurs familles. La plupart des Etats ont aussi leurs propres règles qui interdisent cette pratique. En ce qui concerne un emploi fictif, nous le qualifions de « fraude ». Certaines personnes ont été poursuivies pour ne pas être physiquement présentes au bureau, ne pas avoir travaillé pour le salaire qu’elles touchent. Nous les appelons « employés fantômes ». Tous les ans, l’Office of Government Ethics publie une étude des poursuites réalisées.

Lire la suite  de l’entretien sur Télérama.fr

Albertine apparue

Qualifié de « Marcel Proust de notre temps », Patrick Modiano a reçu le prix Nobel de littérature, jeudi 9 octobre. Le romancier a publié une trentaine de livres et cosigné les scénarios des films Lacombe, Lucien (1974) de Louis Malle et Bon Voyage (2003) de Jean-Paul Rappeneau. Il jouit d’une grande popularité en France mais reste peu connu à l’étranger.

Dix de ses romans ont été traduits aux Etats-Unis et quelques-uns sont encore disponibles à la vente. La prestigieuse récompense devrait favoriser de nouvelles traductions et aider à la reconnaissance américaine du Français, comme ce fut un peu le cas pour Jean-Marie Gustave Le Clézio après son Nobel en 2008. Les deux auteurs sont publiés en anglais par la même maison d’édition David R. Godine. Autre acteur clé de la diffusion de la littéraure française en Amérique, les presses universitaires publient la traduction d’un ouvrage français sur cinq. Le prochain livre de Patrick Modiano, Suspended Sentences : three novellas, sortira en novembre chez Yale University Press.

Les romans de Patrick Modiano font partie des 1% de romans étrangers traduits en anglais et publiés chaque année aux Etats-Unis (contre un roman sur trois en France). Le français est la langue la plus traduite aux Etats-Unis, devant l’allemand. Comme le rappelait Laurence Marie, attachée culturelle, responsable du Bureau du livre aux services culturels de l’ambassade de France à New York, dans une tribune publiée par BibliObs en janvier dernier, environ 300 livres d’auteurs français paraissent chaque année aux Etats-Unis. Le nombre de traductions a augmenté de 30 % entre 2009 et 2012. On compte quelques succès, comme la traduction, chez Europa Editions, de L’Elegance du hérisson (2008) de Muriel Barbery dont les ventes ont dépassé le million d’exemplaires.

Dans les meilleures ventes de l’année 2012 répertoriées par le New York Times, on retrouvait Marie NDiaye (Trois femmes puissantes, prix Goncourt 2009) ou Laurent Binet (HHhH, 2010). Selon Le Monde des livres du 12 septembre dernier, le secteur de l’édition aux Etats-Unis n’a pas d’équivalent dans le champ éditorial français : « le lancement d’un livre obéit à des stratégies marketing bien rodées, tributaires de la ‘platform’ dont dispose l’auteur, autrement dit sa capacité à se révéler ‘bon client’ pour les émissions télévisées et à disposer de relais auprès des leaders d’opinion. Ce dont peu d’auteurs français peuvent se prévaloir. » Si les ventes à l’export représentent 20% du chiffre d’affaires de l’édition française, le marché américain n’est pas un enjeu déterminant pour cette industrie. Mais la demande existe de l’autre côté de l’Atlantique.

Albertine, unique librairie française de New York

Paul Morand a souligné en 1930 l’importance de la capitale culturelle pour la France, unique trait d’union entre Europe et Amérique : « Par New York seul pénètrent aux États-Unis nos idées. » Les services culturels de l’ambassade de France soutiennent aussi la diffusion des écrits français par la porte new-yorkaise, avec l’ouverture d’Albertine, le 27 septembre dernier.

Après trois ans de travaux et 5,3 millions de dollars investis, Albertine est l’unique librairie française de la ville depuis la fermeture de la Librairie de France en 2009, après 74 ans d’activité. Fondée en 1928 par Isaac Molho, Juif de Thessalonique, elle était logée au Rockefeller Center depuis 1935. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, l’endroit servait de point de ralliement et de porte-voix pour les exilés ayant fuit l’Europe en feu, le régime nazi et l’Etat français. Avec Vitalis Crespin, Isaac Molho a créé une maison d’édition, La Maison française, qui publia des auteurs comme Jules Romain, André Maurois, Louis Aragon, Jacques Maritain et Antoine de Saint-Exupéry. Selon son ancien directeur, Emmanuel Molho, fils d’Isaac,  « l’âge d’or de la boutique s’est situé entre les années 1940 et les années 1970. On recevait deux tonnes de livres français chaque semaine. Il y avait plus de cinquante employés dans la Librairie […] Nous avions aussi deux autres magasins, un sur la 19e rue, et l’autre à Los Angeles, qui ne désemplissaient pas. » En 2009, le loyer triple, passant de 300 000 dollars à 1 million de dollars par an, mettant fin à l’entreprise familiale. La Librairie de France continue son existence en ligne et livre les commandes à domicile.

Librairie de France
Librairie de France, 30 Rockefeller Center Plaza, 3 mars 1939 © NYPL

Emmanuel Molho s’est récemment exprimé contre Albertine, qu’il considère comme une « concurrence déloyale« , « si l’on considère l’énorme dépense de cette entreprise dans un immeuble résidentiel exposé à très peu de piétons new-yorkais ». Il imagine « ce qui aurait pu être accompli par le financement d’un même projet pour la Librairie de France« . Lors de la fermeture de son établissement, il déclarait cependant ne pas attendre d’aide du gouvernement français : « je ne suis pas français, la boutique ne dépend pas de l’État et surtout, la somme est énorme. »

Albertine est située à deux pas du Metropolitan Museum, au 972 Fifth Avenue, dans la Payne Whitney House (1902), hôtel particulier acheté par la France en 1952 qui abrite les services culturels de l’ambassade. Le nom de la librairie fait référence à Albertine Simonet, centre de toutes les attentions de Marcel dans A la recherche du temps perdu. Le personnage est inspiré d’Alfred Agostinelli, qui fut le secrétaire de Marcel Proust.

Albertine-IMG_0137
© Jessica Nash

Le « voyageur du Temps », selon l’expression de Philipe Sollers, donne son nom à la salle de lecture située à l’étage, sous une voute étoilée réalisée par l’Atelier Premiere. La décoration, signée Jacques Garcia, rappelle une bibliothèque luxueuse et élégante, mariant le bois et les tons vert et bleu nocturne. Les lampes imposantes ressemblent à des esquisses de montgolfières, l’une d’elles est pendue à une liane. L’environnement incite à l’évasion, quelques canapés et tables permettent de bouquiner sur place.

La librairie propose environ 12 000 titres en français et en anglais, du roman aux sciences humaines, en passant par la littérature jeunesse, les beaux-livres, la bande-dessinée et quelques DVD. Albertine applique le prix unique du livre pour ses ouvrages en français. En cas d’indisponibilité, il est possible de passer commande en France, et de récupérer le livre sur place sans frais supplémentaire, sous trois semaines. Derrière une vitrine, des livres anciens et rares de Simone de Beauvoir, Renan, Lamartine, Flaubert ou Bossuet, vendus entre 500 et 3500 dollars, attendent les acheteurs les plus fortunés. Albertine en fait l’acquisition grâce à une collaboration avec la librairie parisienne Hatchuel.

Pour installer la librairie dans le paysage culturel new-yorkais, Antonin Baudry, conseiller culturel à l’ambassade de France et scénariste de la bande dessinée Quai d’Orsay, a confié au journaliste Greil Marcus, ancien critique du magazine Rolling Stone et auteur de Lipstick Traces: A Secret History of the 20th Century, la direction artistique d’un festival. Un comité d’expert s’est constitué autour de Marcus, avec James Miller, professeur de sciences politiques à la New School, Alice Kaplan, directrice du département de Français de l’université Yale, John Rockwelll, ancien critique pour les pages culture du New York Times, et Mary Davis, directrice des Masters du Fashion Institute of Technology. Du 14 au 19 octobre, Albertine accueillera des rencontres culturelles franco-américaines. Emmanuel Carrère , auteur de Limonov qui sort en anglais ce mois-ci aux Etats-Unis, échangera par exemple avec Mary Gaitskill (Bad BehaviorDon’t Cry) et Percival Everett (ErasureAssumption). Le cinéaste Olivier Assayas, la réalisatrice Marjane Satrapi, les showrunners de Mad Men et d’Engrenages, Matthew Weiner et Alexandra Clert, les  économistes John F. Nash et Joseph Stiglitz sont aussi attendus.

972 Fifth Avenue (at 79th Street) New York, NY 10075. Horaires : Lundi – Jeudi, Samedi 11 à 19 heures. Vendredi 11 à 10 heures. Dimanche 11 à 18 heures.

Plus d’informations : albertine.com

Yves Pommier M.D., la recherche dans les gènes

Le docteur Yves Pommier a plus d’une drogue dans son portefeuille. Il ne s’est jamais attaqué aux psychotropes, mais a consacré l’ensemble de sa carrière américaine à la recherche pharmacologique sur les cellules cancéreuses en tant que chef de laboratoire au sein du National Cancer Institute (NCI) à Bethesda (Maryland), dans la banlieue de Washington D.C.

De la moutarde azotée utilisée dès 1942 à la doxorubicine et au Taxol, les agents anticancéreux se sont révélés très performants sans que l’on sache véritablement comment ils agissent. Situé à Bethesda (Maryland) au sein des National Institutes of Health (NIH), le National Cancer Institute (NCI) est à l’origine d’une avancée majeure dans la découverte d’anticancéreux d’origine naturelle. À partir des années 1960, un programme du centre a répertorié environ 35 000 extraits de plantes pour évaluer leur activité anticancéreuse potentielle.

Le laboratoire de pharmacologie moléculaire, dirigé par Yves Pommier depuis 1996, cherche aujourd’hui à expliquer comment une drogue contre le cancer fonctionne. Par une approche expérimentale scientifique de la médecine, les chercheurs étudient les mécanismes d’action des drogues au niveau moléculaire. Il s’agit de tester si l’activité d’une drogue est reliée à une altération génomique cancéreuse ou à un paramètre fonctionnel que l’on peut mesurer directement dans la tumeur, en temps réel.

 De la Normandie au Maryland

Diplômé de l’université de Caen, Yves Pommier effectue son internat à Paris. Il passe ses matinées dans un service hospitalier et ses après-midi dans un laboratoire de pharmacologie à l’École de médecine, cultivant cette double passion de la clinique et de la recherche. En dernière année, il s’oriente vers l’oncologie. Les médicaments de l’époque permettent de mettre en rémission les patients atteints d’un cancer, mais plus d’un sur deux rechute. L’activité de ces drogues demeure largement inconnue.

DSC_0009
Le NIH Clinical Center, Janvier 2014, Bethesda (Maryland)
©Bully Pulpit.fr/Vincent Dozol

Les États-Unis sont alors à la pointe des études fondamentales en pharmacologie. Bénéficiant d’un accord avec le NIH, Yves Pommier part pour l’Amérique en 1981, décidé à rentrer en France après deux ans d’études. Dans le Maryland, il découvre un « endroit extraordinaire » et une culture professionnelle différente : « Quand on arrive ici, on appelle son chef de laboratoire par son prénom. Le rapport hiérarchique est très différent, le mandarinat est inexistant, chacun est très disponible. Nous disposons d’une situation privilégiée qui permet de se consacrer à temps plein à la recherche, sans enseignement. Une grande autonomie  est garantie, sans avoir de comptes à rendre en permanence. Les moyens mis à notre disposition sont conséquents et la communication interne fonctionne. C’est un paradis pour les post-doctorats. » Au sein d’un campus de 25 000 chercheurs de tous les pays du monde, l’intégration est rapide et l’anglais est vite maîtrisé. Soutenu par la direction du NCI, Yves Pommier décide alors de s’installer.

Quand il n’est pas dans son laboratoire, Yves Pommier donne des conférences et participe à des séminaires dans le reste du monde, notamment en Europe, en Chine et au Japon. Les derniers travaux de son équipe sont communiqués à la communauté scientifique à travers de nombreuses publications anglophones. Yves Pommier ne rédige pratiquement jamais en français et c’est en anglais qu’il intervient devant les étudiants internationaux en échange dans des écoles françaises.

À son arrivée au début des années 1980, Yves Pommier apprend à faire des séquences génomiques avec des collègues du laboratoire dirigé par le chercheur américain en virologie Robert Gallo. Le 20 mai 1983, l’équipe des professeurs Montagnier et Barré-Sinoussi, de l’Institut Pasteur (prix Nobel de médecine 2008) publie un article dans la revue américaine Science dans laquelle ils présentent un nouveau virus baptisé LAV, soupçonné d’être responsable du syndrome d’immunodéficience acquise. Un an plus tard, la secrétaire américaine à la Santé, Margaret Heckler, annonce que l’équipe du professeur Gallo aurait « découvert » le virus du sida, et travaille à son séquençage.

La première drogue antivirale est développée au NIH en 1987. Le centre lance une alerte sanitaire mondiale et fait de la recherche sur le Sida une priorité. L’équipe d’Yves Pommier participe aux programmes scientifiques pour l’étude des agents antiviraux. Elle se concentre sur le développement d’inhibiteurs d’intégrase, une des trois enzymes qui composent le virus. « Impossible à développer », répète-t-on à Yves Pommier. Il découvre les premier inhibiteurs en 1994. Dans cette foulée, les industries pharmaceutiques lancent leur propre programme. Les inhibiteurs d’intégrase s’ajoute à la trithérapie et n’ont pas d’effet indésirable, contrairement aux inhibiteurs d’autres enzymes. Trois sont aujourd’hui approuvés par la Food and Drug Administration d’essais cliniques avec de très bons résultats. Ce qui permet aux chercheurs du NCI de délaisser pour le moment ce rétrovirus et de se concentrer sur la recherche anticancéreuse.

DSC_0006
Yves Pommier dans son laboratoire du Centre pour la recherche cancéreuse du NIH
©Bully Pulpit.fr/Vincent Dozol

 L’étude des anticancéreux en laboratoire et en clinique

Depuis cette année, Yves Pommier est à la tête de l’unique branche de développement thérapeutique expérimental du NCI. Les essais thérapeutiques précoces ont été intégrés dans les travaux du laboratoire. Les branches d’oncologie se divisent traditionnellement par organe (lymphome, leucémie, système nerveux central, rein ou sein). «  Cette nouvelle branche propose de partir des drogues comme point de départ, en étudiant des malades de différents tissus d’origine qui ont en commun une altération de la cible de la drogue que l’on est en train d’étudier » détaille Yves Pommier. Le bâtiment 10 des NIH, abrite le plus grand centre du monde pour les essais thérapeutiques. Des patients du monde entier, dont la maladie est rare ou correspond exactement à un protocole, y sont suivis à des fins uniquement expérimentales.

Les travaux du laboratoire d’Yves Pommier portent plus spécifiquement sur la fonction des enzymes topoisomérases en tant que cibles des traitements anticancers. Les topoisomérases sont essentielles dans toute transaction génétique. Elles ajustent la structure topologique de l’ADN de façon réversible.

Une fois les cibles trouvées, il faut classifier les tumeurs qui sont les plus sensibles aux traitements. À chaque drogue nouvelle apparaissent des cibles nouvelles. Les recherches sur les inhibiteurs d’enzyme poly (ADP ribose) polymérase (dite PARP) ont permis l’élaboration de deux nouvelles drogues, baptisées TOP1 et TOP2, qui finissent actuellement la première phase d’essais cliniques. La drogue empoisonne les PARP. En bloquant les enzymes, elle tue les cellules cancéreuses. « L’enjeu de ces recherches est de créer des principes rationnels, de savoir précisément à quel type de patient prescrire ces drogues et à quoi les associer » explique Yves Pommier. Ces agents anticancéreux restent chers et toxiques, leur prise doit se faire de la manière la plus précise. Le professeur Jean-Paul Vernant, auteur d’un rapport contenant des recommandations pour le troisième Plan Cancer remis au gouvernement français en septembre dernier, a récemment dénoncé le « niveau de prix scandaleusement élevé » des molécules anticancéreuses sous pression des industries pharmaceutiques.

L’image de cette maladie a beaucoup évolué depuis les débuts des recherches de Pommier. Avant son départ de France, le mot « cancer » n’était pas vraiment prononcé hors milieu médical. Mais le pays n’a jamais été en retard face au défi de la maladie. Depuis les premiers traitements thérapeutiques au radium en 1901, l’Institut Curie reste une référence de la recherche internationale par la qualité de sa génomique et l’étendue de sa base de données. Yves Pommier travaille en contact continu avec le Dr. Olivier Delattre, directeur délégué à la recherche biomédicale à l’Institut. Les deux Français souhaitent formaliser les rapports entre leurs structures respectives. Des logiques administratives, de protection de la vie privée et de propriété intellectuelle freinent pour le moment les rapprochements.

 France et Etats-Unis aux avant-postes de la recherche et du traitement du cancer

La France possède un haut niveau d’organisation des structures de santé. Le système est bien intégré donc plus égalitaire et plus facile à orienter que le système hétérogène américain. La relative petite taille de la France, la centralisation étatique, le haut niveau d’études et le système de protection sociale garantissent un niveau moyen de soin excellent réparti à travers le territoire et la population. Les recommandations de l’Institut national du cancer (INCA) peuvent être aisément suivi par le gouvernement français. Lorsque le NCI remet ses recommandations au gouvernement fédéral, ce dernier ne peut les transmettre aux États fédérés, responsables de leurs politiques de santé. D’où une grande disparité géographique dans l’accès au dépistage et aux soins. Et une injustice qui demeure selon ses moyens financiers. Les traitements du cancer sont aujourd’hui comparables de part et d’autre de l’Atlantique mais les mêmes médicaments et soins sont beaucoup plus abordables en Europe.

Le rapport éthique est aussi différent sur le Vieux Continent : les malades ne sont pas perçus comme une expérience pouvant faire avancer les traitements. Autre différence culturelle, les Américains sont très proactifs par rapport à leur santé. Ils n’hésitent pas « à faire leur marché », à consulter plusieurs experts sur une même question, afin de maîtriser au maximum leurs corps. Les Français, de leur côté, seraient plus disciplinés, fidèles à leur médecin généraliste. Plus fatalistes par rapport à leur existence, ils ne passent pas un ensemble de tests médicaux de leurs propres initiatives.

Selon Yves Pommier, exercer aux États-Unis garde ses avantages. La dynamique de l’innovation y est plus forte même si l’écart se rétrécit. Au niveau des essais thérapeutiques, les chercheurs ont plus rapidement accès à l’expérimentation clinique en Amérique. « Mais le dépistage est la priorité majeure des cancers » conclut le médecin français, un domaine hors de son champ d’étude. De nouvelles technologies permettent de détecter au plus tôt des mutations cancéreuses qui circulent dans une petite quantité de sang. C’est dans ce type d’innovation qu’Yves Pommier place beaucoup d’espoir.

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (février 2014).

La défense française à l’école américaine

Les échanges universitaires ne sont pas le seul cadre de formation de Français aux Etats-Unis. Grâce à un partenariat datant du début des années 70, environ cinquante-cinq militaires par an de la plus ancienne alliée des Etats-Unis sont accueillis dans les bases de l’armée américaine pour suivre des formations académiques ou opérationnelles de durées variables.

A l’heure du déjeuner, les cadets de la prestigieuse académie de l’Army (armée de terre) située à West Point (New York) se regroupent par section devant les différentes entrées de l’immense salle à manger. L’alignement est parfait. Les élèves, encadrés par les statues d’Eisenhower et de MacArthur, patientent dans un silence immobile. Au milieu de cet océan d’uniformes gris et de casquettes identiques surgissent parfois des tenues qui dénotent. Un jeune homme, tête nue, porte un treillis. C’est un étudiant de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, en formation à West Point pour un peu plus de deux mois.

La France continue d’investir dans la formation de son personnel militaire et envoie une petite partie des meilleurs d’entre eux se former aux Etats-Unis, pays incontournable dans le domaine de la défense. La crise économique a certes marqué l’armée française. Suite aux réductions budgétaires, certains observateurs se demandent si la décennie 2009-2019 ne sera pas celle du « déclassement militaire français ». La défense reste pourtant le troisième budget de l’Etat (31,4 milliards d’euros) et les partenariats de formation sont maintenus.

Rassemblement devant The Plain, le champ de parade de West Point © Vincent Dozol

Une coopération continue et méconnue

Même en période de tension politique entre les deux pays, la coopération militaire s’est poursuivie et développée. L’intégration de militaires français dans des bases américaines relève de trois types de coopération : la formation académique et d’opération, la liaison ou l’échange. Les officiers de liaison sont en résidence sur de longues périodes, ils captent les dernières évolutions de doctrine et les font remonter au ministère de la Défense à Paris. Dans le cadre de l’échange, qui concerne un nombre très réduit de personnes, le soldat est complètement intégré dans une unité opérationnelle américaine, en général pendant trois ans. Il suit le même programme d’entraînement que son unité et, avec l’accord de la France, peut être envoyé en opération avec l’armée américaine.

La formation de militaires français aux Etats-Unis remonte au début des années 70. Huit cadets, alors en deuxième année à l’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence, sont les premiers à intégrer l’US Air Force Academy à Colorado Springs. Pour les forces armées transatlantiques, il s’agit de « forger des capacités opérationnelles entre la France et les Etats-Unis le plus en amont possible », alors que la France a quitté le commandement intégré de l’OTAN en 1966. Cette formation bénéficie plus tard à l’unité entière et permet une approche différente.

Le général Bruno Caïtucoli, chef de la mission de Défense à l’ambassade de France à Washington D.C., souligne l’importance de cette période d’exposition à la culture militaire américaine : « On a tendance à réduire ce type de coopération dite d’intéropérabilité à la simple dimension technique, comme la possibilité pour nos deux armées de communiquer par radio et d’éviter les surprises au moment des opérations communes. Mais c’est aussi un enjeu culturel, une façon différente d’aborder un problème qui enrichit en fin de compte les processus de décision. » Cette proximité s’est révélée déterminante lors des opérations conjointes récentes en Libye, au Mali et maintenant en Centrafrique. S’ils ne sont pas directement intervenus dans l’opération Serval, les Etats-Unis ont renforcé les échanges de renseignements et ont déployé des moyens de transports aériens au service des troupes françaises. La France s’est aussi retrouvée récemment seule aux côtés des Etats-Unis sur le point de déclencher des frappes aériennes en Syrie.

L’aéronavale en première position

En octobre 2013, une cinquantaine d’officiers français étaient en formation académique et opérationnelle dans des centres éducatifs ou des écoles techniques. La durée de leur séjour est très variable (de deux mois à un semestre, voire deux ans). Certaines formations sont liées à un point technique particulier. En octobre dernier, trois équipages ont ainsi passé cinq semaines à la base d’Holloman au Nouveau-Mexique pour apprendre le pilotage des drones Reaper. La France vient d’acheter ses deux premiers modèles aux Etats-Unis.

La majeure partie des officiers français détachés aux États-Unis sont dans l’aéronavale pour des formations non disponibles en France. Les Etats-Unis sont en effet d’abord considérés comme une puissance aérienne, c’est pourquoi le chef de mission de défense de l’ambassade de France est souvent pilote de formation. Les pilotes français et américains de l’aéronavale font des exercices ensemble presque sans discontinuité depuis 1947. Une douzaine d’officiers français s’entraîne par exemple à Lauderdale, près de Meridian, dans le Mississippi, la base aéronavale de l’US Navy. Ils apprennent à maîtriser des appontages sur le porte-avions USS Carl Vinson ou se familiarisent avec les avions AWACS (Airborne Warning and Control System, avions de surveillance munis d’un système de stations radar), la France ne disposant que de quatre appareils. Au bout de deux ans, lors de la cérémonie du « macaronage », les Français reçoivent des mains de leurs collègues américains leurs insignes de pilote. Deux paires d’ailes, françaises et américaines, sont fièrement accrochées sur leurs uniformes.

Les dirigeants militaires d’hier et de demain formés aux Etats-Unis

Certains parcours sont emblématiques. En 1974, l’élève officier Stéphane Abrial intègre l’US Air Force Academy. Il participe aux fréquents exercices franco-américains et noue en permanence des contacts afin de suivre l’évolution des esprits et des tactiques outre-Atlantique. Son expérience américaine est mise à profit lorsqu’il prend la tête de la cinquième escadre de chasse pendant la première guerre du Golfe (1990-1991). L’année suivante, il fait un passage à l’Air War College, sur la base américaine de Maxwell, à Montgomery (Alabama). Ce séjour lui procure une « ouverture internationale incomparable » puisque sa promotion compte des stagiaires de trente-deux pays. Il participe à des groupes de travail destinés à tirer les leçons de l’engagement en Irak, qui ont aussi nourri la réflexion stratégique française. Une vingtaine d’années plus tard, il devient le premier commandant français du Supreme Allied Command Transformation (SACT) de l’OTAN à Norfolk, en Virginie, poste qu’il a occupé jusqu’en octobre 2012. Aujourd’hui conseiller du PDG de Safran, il déclare toujours mettre à profit son expertise américaine, « de la même manière que sous l’uniforme ».

Stagiaire au National War College de Washington D.C., la plus prestigieuse école de formation des dirigeants militaires et civils, le colonel Géraud Laborie a effectué son troisième passage aux Etats-Unis. Son cas est évidemment exceptionnel, puisqu’il vient de prendre ses fonctions d’attaché de défense adjoint à l’ambassade de France aux Etats-Unis. Il pourra ainsi s’appuyer sur sa bonne connaissance du milieu militaire américain et sur son réseau de collègues et d’anciens camarades de classe, qui, s’il n’ouvre pas toutes les portes, facilitera grandement les contacts.

Lorsqu’il n’était que cadet aspirant, M. Laborie a passé six mois à l’Ecole de l’Air de Colorado Springs. Il s’est ensuite spécialisé pendant deux ans à Maxwell, la première année au Air Command and Staff College, puis à la School of Advanced Air and Space Studies (SAASS). Cette formation, axée sur l’ « air power strategy » (la destruction, en ciblant des secteurs clés au-delà du champ de bataille, des capacités militaires de l’ennemi), n’a pas vraiment d’équivalent en France.

Statue du général Patton à West Point
© Vincent Dozol

West Point, centre de recherche pour Saint-Cyriens

L’ouverture à l’international fait partie de l’histoire de West Point. Au moment de la construction du fort, George Washington a fait appel à un jeune ingénieur militaire polonais, Thaddeus Kosciuszko, formé en France, pour bloquer les bâtiments anglais sur l’Hudson River. Sa statue contemple encore aujourd’hui le fleuve. Un peu plus loin, accolé au plus ancien bâtiment du campus, un monument porte des inscriptions en français : « Pour la Patrie, la Science et la Gloire ». Il célèbre l’amitié nouée avec l’École polytechnique. Le tropisme français de West Point est ancien. La langue de Lafayette est enseignée aux cadets depuis les débuts du campus. En 1819, l’académie se consacre à la formation des ingénieurs en prenant Polytechnique comme modèle. Le colonel Jérôme Napoléon Bonaparte-Patterson, petit-fils de Jérôme Bonaparte, américain par sa mère, est passé par West Point. En 1884, le Secrétaire de la guerre Robert Todd Lincoln invite officiellement les étudiants étrangers à venir étudier sur le campus militaire.

Statue offerte par l’Ecole polytechnique © Vincent Dozol

Le partenariat avec Saint-Cyr date du milieu des années 90. Deux Français et deux Américains partaient pour un semestre, dans le cadre d’un programme d’échange. Pendant dix ans, les Français étaient les seuls étrangers à bénéficier de cet accord. Un semestre international est désormais prévu en troisième année à Saint-Cyr pour toute la promotion. Si la maîtrise d’un anglais de base est un prérequis avant de partir pour les bases américaines, les lieutenants français souhaitent avant tout améliorer leur pratique de cette langue. Les Etats-Unis ne sont pas la destination la plus demandée. Cette année, il y avait plus de places disponibles que de candidatures. D’autres destinations plus ensoleillées et exotiques attirent la jeunesse qui souhaite voir du pays.

Vingt-deux Saint-Cyriens sont en ce moment aux Etats-Unis, huit à West Point dans le cadre du programme Semester Abroad, d’autres à Annapolis (Maryland), au Virginia Military Institute à Lexington ou à Norwich University à Northfield, dans le Vermont. Les étudiants internationaux restent généralement deux semestres à West Point et sont intégrés avec les autres cadets dans les différents enseignements. Les élèves français sont sous régime spécial par rapport aux autres nationalités. Pas de cours obligatoires, pas de notes, ils organisent leur travail comme ils le souhaitent. Tous sont là pour écrire un mémoire. Les thèmes sont variés : la théorie de la guerre juste chez les Évangélistes, les murs frontaliers ou encore les forces japonaises d’autodéfense. Un des Français travaille sur l’intégration des minorités dans les forces armées. L’US Army est un bel objet d’études.

L’étudiant travaille d’abord dans les bibliothèques qui regorgent de publications sur le sujet. Il conduit aussi des entretiens avec des officiers supérieurs de l’académie. L’écriture du mémoire doit être terminée en décembre, une soutenance orale est prévue en janvier. Ce fonctionnement particulier permet à Saint-Cyr, qui accueille aussi des Américains en échange, de garder une certaine autonomie dans la formation de ses officiers. « West Point souhaite encore approfondir son ouverture aux étudiants internationaux », explique Brent Matthews, directeur des affaires internationales. « Après le 11-Septembre et les deux guerres récentes, il y a eu une prise de conscience du fait qu’il fallait sortir de la vision uniquement américaine, qu’il y avait plusieurs façons de voir un sujet. Il ne s’agit pas d’imposer notre façon de faire, mais de comprendre d’autres cultures militaires et d’autres approches. Beaucoup de financements ont depuis été consacrés aux programmes d’échange. »

Les Français sont logés avec les autres cadets dans les chambres communes des différentes résidences du campus. Ils reconnaissent que ce système facilite les échanges mais que le manque d’intimité est parfois pesant. Disposant de plus d’autonomie que leurs homologues, leur intégration dans la communauté dépend surtout de leur implication personnelle.

Des formations peu comparables au système français

Si l’histoire complète des relations militaires entre la France et les États-Unis reste à écrire, l’alliance est scellée sur les champs de bataille lors de la guerre d’Indépendance. L’Amérique prend la France napoléonienne pour modèle au moment de constituer une armée de métier et applique les théories d’Antoine Henri Jomini. L’armée de l’Union est ainsi baptisée « La Grande Armée », les États fédérés mettent en place leur « garde nationale ». Les forces armées américaines se sont ensuite développées de manière autonome à tel point que les cultures militaires des deux pays diffèrent grandement aujourd’hui. L’expérience américaine est d’autant plus enrichissante pour les militaires français.

À l’arrivée dans une base américaine, le changement d’échelle est l’élément le plus frappant. Quand l’Ecole de l’Air française compte une centaine d’élèves, l’académie de Colorado Springs accueille 4 000 cadets. Les moyens financiers et humains de l’institution américaine ont aussi frappés les esprits des Saint-Cyriens. Les ressources bibliographiques du Jefferson Hall sont incomparables par rapport aux rayons des bibliothèques militaires françaises. West Point veut soigner son image d’académie militaire prestigieuse et de grande université, qui accueille des professeurs renommés et des conférences d’hommes politiques éminents. Les lieutenants français regrettent que beaucoup d’Américains intègrent les lieux sans avoir l’intention de rester dans l’armée à long terme. Au quotidien, les cadets sont plus concentrés sur leurs études, de haut niveau et gratuites, que sur leur entraînement purement militaire. D’où une cohésion moins importante que dans les centres de formation français.

S’ils le souhaitent, les lieutenants français en stage à West Point peuvent suivre certains cours. Leur format diffère du modèle français. Plutôt que des longs cours magistraux, les classes regroupent une vingtaine de personnes maximum par tranches de cinquante minutes. Les enseignements sont plus dynamiques et interactifs, même s’ils ne permettent pas toujours de développer longuement une notion. En formation initiale, la France se concentre plus sur la maîtrise des sciences. Tous les pilotes de l’Ecole de l’Air française sont avant tout des ingénieurs. L’armée américaine possède un recrutement plus ouvert, d’où une plus grande diversité des profils parmi les cadets, ce qui pourrait inspirer la France.

Soldats américains lors de l’accueil du président de la République française pour la visite d’État, Andrews Air Force Base, Maryland, 11 février 2014. © Vincent Dozol

L’autonomie et l’autocritique encouragées

Les Français portent un regard nuancé sur leur établissement d’accueil. Ils soulignent avant tout l’autonomie beaucoup plus poussée dans le système américain. La hiérarchie officielle est moins présente, l’autodiscipline est encouragée, les supérieurs délèguent plus facilement qu’en France, où les rapports humains sont plus figés et autoritaires. Ils notent aussi des différences de discipline. L’entretien des chambres à West Point fonctionne par exemple sur un système « à la carotte ». En fonction de ses succès sportifs, on peut laisser sa porte fermée au moment de l’inspection. Les visites des surveillants sont annoncées à l’avance, le ménage est donc fait à fond la veille, la chambre peut être négligée le reste du temps. Impensable à Saint-Cyr, où les visites peuvent avoir lieu à tout moment, la chambre doit toujours être impeccable.

Les officiers français notent aussi une culture générale différente chez certains de leurs homologues américains. Âgés d’une vingtaine d’années, il n’est pas rare que les cadets n’aient jamais quitté leur État natal avant d’intégrer l’armée. D’où une certaine méconnaissance du monde extérieur et une ouverture d’esprit moyenne. Le colonel Laborie a retrouvé ce type de faiblesse chez quelques commandants, qui conservent une vision du monde très américaine. La proportion des soldats américains qui ont servi dans l’OTAN est très faible, ce qui explique la méconnaissance des structures du traité atlantique.

L’histoire militaire occupe aussi une place beaucoup plus importante aux Etats-Unis. De leur courte histoire, les Américains dégagent des théories et des concepts à appliquer dans un cadre toujours très actuel. L’expérience irakienne, analysée comme une défaite, a par exemple permis de réétudier les théoriciens de la contre-insurrection. En France, cette approche est encore trop controversée suite au traumatisme algérien. La liberté de ton en interne et l’effort d’autocritique tranchent avec le cadre français. Les écoles de guerre américaines n’hésitent pas à se remettre en question et les frustrations des commandants stagiaires, des professeurs comme des grands chefs y sont ventilées. Cette aisance critique est contrebalancée par une forte rivalité interarmées et une bureaucratie bien plus lourde qu’en France.

Les deux États tirent chacun des bénéfices de ce type de coopération. M. Caïtucoli, chef de mission, souligne l’importance du réseau d’anciens formés aux Etats-Unis. Certaines carrières sont façonnées par cette expérience initiale. Les avancées technologiques tendent aussi à renforcer l’interdépendance des armées, d’où l’intérêt de bien se connaître. « Cette proximité n’est possible que par l’installation d’une confiance durable. L’autonomie est aussi respectée. Elle permet d’expliquer nos positions réciproques, de ne pas être simplement des pourvoyeurs d’hommes mais aussi d’entretenir une relation enrichissante et de tenir parfois une voix discordante », conclut le colonel Laborie.

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (janvier 2014).