Entretien avec Caroline Rolland-Diamond

Caroline Rolland-Diamond est maître de conférences en histoire et civilisation américaines à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense. Ses premières recherches portaient sur la contestation étudiante des années 1960. Elle travaille actuellement à une histoire des mouvements noirs américains depuis la Seconde Guerre mondiale et à la montée du conservatisme sur les campus américains depuis les années 1960. Elle a notamment publié Révoltes et utopies : la contre-culture américaine des années 1960, coécrit avec Andrew Diamond et Romain Huret.

Nous avons rencontré Caroline Rolland-Diamond en partenariat avec Radio Agora, wikiradio de la Ville de Nanterre, en marge d’une conférence donnée dans le cadre de l’Université Populaire 92, afin d’évoquer son ouvrage à paraître aux éditions La Découverte : Black America : Histoire moderne des mouvements noirs américains.

L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Bully Pulpit : pouvez-vous tout d’abord présenter votre ouvrage ?

Mon livre s’appelle Black America avec pour sous-titre provisoire le combat inachevé des noirs américains pour l’égalité. Cette Histoire, c’est la vaste Histoire du mouvement noir américain depuis l’émancipation jusqu’à l’Amérique d’Obama. L’idée du livre m’est venue parce que j’étais excedée par la vison que l’on a très souvent d’une opposition entre les bonnes années soixante,  celles de la première moitié, de Martin Luther King et de la non-violence, contre les mauvaises années 60, les bad sixties, celles militantisme excessif, de la violence révolutionnaire du black power, et du black panther party.

De cette vison, qui oppose ces deux moitiés de la décennie découle la justification du triomphe du conservatisme depuis la fin des années 60 et qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Triomphe qui, selon moi, explique l’incapacité des pouvoirs publics à diminuer les inégalités actuelles, qui, je le rappelle, sont plus fortes entre les Blancs et les Noirs aujourd’hui qu’elles l’étaient dans les années 60.
Voilà l’idée de départ qui m’a motivée à écrire ce livre : il s’agissait d’expliquer qu’il n’y avait pas vraiment d’opposition entre les deux moitiés des années 60, l’une idyllique, l’autre violente ; que des phénomènes de militantisme radical existaient déjà dans la première moitié et qu’il ne faut pas opposer systématiquement la non-violence de MLK à  Malcolm X. Il m’a donc fallu remonter dans le temps pour expliquer l’imbrication des différents modes de mobilisation des Noirs sur la longue durée, depuis les origines à l’émancipation.
Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant, tout du moins de lui redonner sa place, le rôle des femmes noires américaines et de montrer qu’il n’y avait pas que Rosa Parks. Tout au long de l’Histoire, je ne prends pas systématiquement que des exemples masculins, comme c’est souvent le cas, pour illustrer mon propos. L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Comment expliquez-vous ainsi la différence d’évolution entre les mouvements de jeunesse issus de la nouvelle gauche et ceux issus des rangs ultra-conservateurs, qui semblent plus prédominant aujourd’hui ? 

L’étude des mouvements étudiants c’est l’autre grand pan de mon travail. J’ai étudié précédemment la contestation étudiante dans les années 60 et la répression des pouvoirs publics, à Chicago en particulier.
Je m’intéresse particulièrement à ce contraste. Mon nouveau projet de recherche est de m’intéresser à la montée du conservatisme sur les campus des années 60 à nos jours, en prenant pour cas d’étude la Californie. A mon sens, il est clair qu’il y a des trajectoires très différentes, à savoir que les mouvements étudiants progressistes issus de la Nouvelle Gauche ont effectivement culminé à la fin des années 60 et ont décliné depuis même si au fil de l’histoire américaine on les voit ressurgir périodiquement. Par exemple dans les années 1980 il y a eu une résurgence de luttes, notamment contre la politique de soutien à l’apartheid du gouvernement américain, la lutte contre les sweatshops, ou plus récemment le mouvement Occupy Wall Street. Toutefois, il me semble que cela ne témoigne pas d’un mouvement de fond ou de persistance nette des idées progressistes sur les campus américains. Ce qui domine à mon sens c’est la montée du mouvement conservateur. Pour expliquer cela, dans l’étude que j’ai menée jusqu’à présent, c’est la différence de relation entre les mouvements étudiants progressistes et conservateurs avec les milieux non-universitaires, à commencer par le milieu politique.

Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant le rôle des femmes noires américaines, tout du moins de lui redonner sa place.

Les mouvements conservateurs, dès le début des années 60 se sont mis en tête de reconquérir les campus américains, de reconquérir l’Université, et ils se sont immédiatement conçus comme le volet d’une conquête plus globale du conservatisme américain. Il y a toujours eu des liens entre les organisations étudiantes conservatrices telles que les Young Americans for Freedom et le Parti Républicain, pour dire les choses de manières simples. Des liens qui perdurent aujourd’hui, à la fois avec le Parti mais aussi avec les think tanks conservateurs, qui financent massivement les organisations de jeunesse.
De l’autre côté du spectre politique, les mouvements et organisations étudiantes progressistes ont beaucoup moins de relais à l’extérieur des campus et ne sont pas financés de la même manière. Elles luttent pour trouver des fonds, elles luttent pour pouvoir monter un réseau d’activistes et de militants à même de poursuivre leur engagement après avoir quitté le campus…

Justement, en parlant de lien entre mouvements progressistes et partis politiques, quel impact l’approche colorblind qui s’est imposée au sein du Parti Démocrate a-t-elle eu sur la structuration des mouvements afro-américains ?

Le triomphe de l’idéologie de colorblindness de l’indifférence à la couleur de peau est responsable à mon sens de l’incapacité des mouvements progressistes américains à véritablement mener le combat de la lutte contre les inégalités aussi bien économiques que raciales qui perdurent aux Etats-Unis. Le triomphe de cette idéologie qui s’est réalisé dans les années 80-90 a été si total que personne ni à droite ni à gauche ne peut se revendiquer aujourd’hui de manière directe et délibérée d’une politique publique centrée sur la race. A partir du démantèlement des obstacles légaux à l’égalité au début des années 60, il est apparu à l’opinion publique américaine qu’il n’y avait plus d’obstacles à l’égalité. Si les inégalités n’ont plus de base légale, elles dépendraient des individus. Une fois que l’on a accepté ce postulat de départ, il devient extrêmement difficile, voire impossible, de continuer à revendiquer des politiques centrées sur la race, car elles sont perçues comme donnant une nouvelle inégalité face aux autres minorités, voire les Blancs.

Sur quelles thématiques vont porter vos prochains travaux ?

Je vais poursuivre mon étude entamée sur les étudiants conservateurs californiens en prenant comme objet d’étude notamment les organisations étudiantes strictement politiques mais aussi religieuses. Je vais essayer de voir comment cette idéologie conservatrice a de nombreux volets. Une autre partie de mon travail consistera à se porter sur les pratiques culturelles des fraternités et des sororités sur les campus qui sont un vecteur très présents de cette idéologie conservatrice qui perdure. Je vais poursuivre cette étude sur un territoire, la Californie, qui était à l’avant-garde de la montée du conservatisme politique américain au niveau national. Il s’agira d’examiner comment, dans cet Etat où il y a un réseau d’universités publiques encore très fort, cette montée du conservatisme étudiant s’est manifestée – en prenant en compte l’opposition entre la Californie du Nord et la Californie du Sud qui ont deux cultures politiques très différentes.