Entretien avec Robert Paxton, historien du régime de Vichy

La publication de son ouvrage La France de Vichy en 1973 a profondément marqué le débat public, à tel point que l’on parle d’une « révolution paxtonienne«  dans l’historiographie française. Pour Henry Rousso, chercheur à l’Institut d’Histoire du Temps Présent (IHTP) et auteur du Syndrome de Vichy (1987), l’universitaire américain est devenu un « personnage de notre roman national ». Dans son interprétation générale et critique du régime de Vichy, Robert Paxton s’appuie sur les archives allemandes pour montrer que la collaboration d’État et les politiques antisémites n’ont pas été imposées par l’occupant, mais étaient plutôt des conditions nécessaires à la mise en place de la « Révolution Nationale« .

Robert Paxton n’hésite pas à défendre ses analyses quand il est pris à partie. Dans son dernier livre Le Suicide français, l’essayiste Eric Zemmour attaque l’historien américain, qui lui a répondu le 18 octobre 2014 dans une tribune du Monde intitulée « Vichy, une collaboration active et lamentable » : « Il est difficile de croire qu’il a véritablement lu les statuts de Vichy concernant les juifs. Aucune ‘préférence nationale’ n’y apparaît. Toutes les mesures de Vichy concernant les juifs visaient autant les citoyens français que les immigrés, mise à part celle du 4 octobre 1940 ordonnant l’internement des ‘ressortissants étrangers de race juive’ […] Le régime de Vichy appliqua ses mesures de restriction aux juifs avec zèle […] Les juifs français, davantage intégrés que les immigrés, ont particulièrement souffert de ces mesures. Lorsque les déportations débutèrent, ils étaient déjà extrêmement fragilisés par la perte de leurs professions et de leurs biens. » Robert Paxton conclue sa réponse par un parallèle avec les Etats-Unis : « Vues de l’étranger, les idées noires exploitées par Zemmour ne semblent pas si exceptionnelles. Jadis puissance militaire et culturelle, la France en est venue à occuper une position certes honorable mais moyenne. Aucun Etat n’échappe au relâchement des liens nationaux et sociaux, au commerce mondialisé et à l’individualisme débridé. Aux Etats-Unis aussi, on redoute la déchéance. Le Tea Party est parvenu à bloquer le gouvernement fédéral. Le système électoral américain est archaïque. Le président n’est pas apprécié par la population. Un mouvement ‘néoconfédéré’ vigoureux s’enorgueillit de la cause sudiste telle qu’elle fut défendue au cours de la guerre civile des années 1861-1865. Ce mouvement accuse les historiens qui critiquent la société esclavagiste d’être quelque peu antiaméricains. Eric Zemmour se sentirait chez lui en leur compagnie. »

Né à Lexington en Virginie en 1932, Robert Paxton a étudié à Washington & Lee University, Oxford et Harvard. En parallèle de son activité d’écriture, il a enseigné l’histoire européenne du XXe siècle à l’Université de Columbia (New York). Rencontre en octobre 2014 dans son appartement à quelques blocs du campus.

Quelle idée vous faisiez-vous de la France avant de vous y rendre pour la première fois ?

Robert Paxton : La professeur de piano de mon enfance connaissait bien la France et mes parents avaient des amis français. J’ai appris que la culture est très importante dans ce pays et la vie agréable. L’intelligence a le pouvoir. J’ai ensuite pris des cours de français au lycée Exeter dans le New Hampshire, avec des professeurs qui n’étaient cependant pas français.

Originaire de Virginie, vous dites avoir grandi dans un « trop plein » historique. Qu’entendez-vous par cette formule ?

J’ai grandi dans le souvenir de la guerre civile (1860-1865). Mon arrière grand-père est mort pendant le conflit. Mes parents gardaient un peu la foi du Sud. Un cousin germain de mon père est allé en France pour se battre pendant la Grande guerre. C’était un moment dont il était très fier. Mon père se préparait à y aller lors de la Deuxième Guerre mondiale, mais la paix est revenue avant. À l’internat dans le New Hampshire, j’ai pris des cours sur l’histoire de l’Europe. Ce fut une façon d’échapper à cette atmosphère étouffante, à ce souvenir. Le Sud était un pays très fermé. L’Europe me semblait être le grand large.

André Siegfried décrivait en 1927 le regard des États-Unis sur la France : « Nul pays n’y est plus passionnément aimé; nul n’y est par ailleurs si déprécié, plus sévèrement jugé. Il semble qu’il y ait toujours un excès, dans un sens comme dans l’autre, et qu’alternativement domine soit une illusion, soit une déception. » Les relations entre ces deux pays se sont-elles depuis normalisées ?

Cette citation est très juste. Les premiers jeunes Américains qui ont découvert la France ont été fascinés par sa culture. Certains ont été un peu choqués par les mœurs, la présence de maisons closes. Depuis le début et jusqu’à aujourd’hui, il y a ces deux images ambivalentes dans l’esprit des Américains.

Quel fut l’impact de la défaite militaire de 1940 dans l’esprit des Français ?

La défaite de 1940 fut une cassure profonde dans l’histoire de France et dans l’image que les Français ont d’eux-mêmes. Il est impossible d’imaginer le prestige de l’armée française en 1939. L’armée américaine s’est modelée sur la référence française. Personne en Amérique n’avait lu les écrits du général de Gaulle en faveur des réformes militaires, sauf le général George Patton qui lisait tout. Beaucoup de généraux allemands craignaient aussi la guerre contre la France en 1939. La France a été battue d’une façon humiliante. Je crois qu’elle ne s’est jamais remise de cet événement. La chute de la France d’une grande puissance à un pays moyen, c’est une descente difficile à naviguer émotionnellement. Deux générations plus tard, cette cassure reste primordiale.

Lors de votre premier voyage familial en France en 1950, vous découvrez Paris « épargné mais miteux. »

J’avais 18 ans. Nous sommes d’abord allés en Angleterre, mes origines familiales sont britanniques. On a été frappés par les destructions, des espaces immenses avaient été rasés. On était au courant des dégâts pendant la guerre, car nous avions reçu en Virginie des enfants britanniques réfugiés. Mais on était quand même choqués en arrivant sur place. En France, on avait l’impression que Paris était épargné, par rapport à Londres. On était quand même très conscients des effets de la guerre. En 1950, la France était en voie de reconstruction, au tout début du renouveau. Il n’y avait pas assez de viande, toujours des privations, mais moins qu’en Angleterre. Paris avait visiblement souffert économiquement et moralement de l’Occupation. Nous avons visité les monuments touristiques, ce qui m’a évité de devoir refaire le même chemin plus tard.

Vous avez ensuite passé l’examen du Foreign Service du département d’État. Souhaitiez-vous devenir diplomate ?

J’ai toujours été attiré par les voyages, surtout par l’Europe, je voulais avoir cette possibilité d’y vivre un certain temps. C’était un rêve, finalement abandonné pour le doctorat. Je n’étais pas prêt à renoncer à l’étude du passé.

En 1960, vous êtes de retour à Paris dans le cadre de vos études.

La France est alors déchirée par la guerre d’Algérie. J’étais fasciné par le rôle de l’armée et je voulais étudier la culture des officiers militaires français. Je suis venu pour faire une thèse sur Saint-Cyr pendant la IIIe République. Au service de recherche historique de l’armée, les archivistes m’ont expliqué que l’aviation américaine avait bombardé le bâtiment et que tout était parti en fumée. J’ai demandé à Raoul Girardet, professeur à Sciences Po, de me conseiller. Pour lui, le moment le plus intéressant, c’est l’Occupation. Les officiers ne savaient pas qui était leur chef légitime : Pétain, de Gaulle à Londres ou Giraud à Alger. Raoul Girardet me propose aussi de rencontrer le général Weygand, ce que j’ai accepté. Mon directeur de thèse à Harvard a donné son accord et je me suis lancé dans cette étude. Je me suis entretenu avec une trentaine d’officiers pétainistes de 1960 à 1961. Les recherches étaient délicates. Les gens étaient réticents à parler de cette période. La guerre d’Algérie a provoqué des tensions entre la France et l’Amérique. Des sénateurs américains ont apporté leur soutien à l’indépendance de l’Algérie. Les États-Unis ont fourni de l’armement léger à Habib Bourguiba. Il y a eu des retombées sur mes contacts avec les officiers français. Quand ils ont accepté de me parler, ils voulaient me convaincre que pendant l’Occupation, ils rêvaient de la libération, qu’ils étaient en fait anti-Allemands et favorables aux Alliés. C’était vrai pour certains, pas pour tous. J’ai écouté leurs versions de l’histoire, que j’ai ensuite vérifiées dans les archives américaines et allemandes.

Quelles archives avez-vous principalement consultées ?

Les archives des services d’inspection allemands qui ont visité la zone non occupée, récupérées par les Alliés à la fin de la guerre. Elles étaient accessibles sur microfilms à Washington D.C. Des universitaires germanistes les étudiaient. J’étais un des premiers à utiliser les archives allemandes de cette façon, pour étudier le régime de Vichy. Ce n’était d’ailleurs pas toujours très bien accepté en France. On a critiqué l’utilisation des archives « ennemies ». Il faut bien sûr les lire avec un esprit critique, comprendre les circonstances. Les archives allemandes sont aussi valables que celles de n’importe quel pays.

En France, les archives sont fermées au public pendant soixante ans.

On m’a dissuadé de demander l’accès. Le système des dérogations ne commence qu’avec la loi de 1979. Le gouvernement français a simplement publié cinq volumes des archives de la commission d’Armistice, une source très intéressante. J’ai aussi étudié les procès de collaborateurs et des militaires, dont le ministre des armées de Vichy. J’ai eu la bonne fortune de pouvoir consulter les notes sténographiques des dernières séances publiques de ces procès. Les instructions ont été conclues trop rapidement, elles sont un peu schématiques.

Comment avez vous évolué vers une étude générale du régime de Vichy ?

J’ai très tôt compris que ce que je découvrais dans les archives allemandes ne correspondait pas à ce que je lisais dans le livre de Robert Aron, Histoire de Vichy (1956), écrit à partir des comptes-rendus des procès à la fin de la guerre. Tout était attribué aux Allemands. J’étais en train de dépister quelque chose de différent. Dès la publication de ma thèse en 1966, j’ai profité d’un semestre de congé pour passer six mois en France et commencer un livre général sur le régime.

Quel a été le rôle de l’historien Stanley Hoffman [décédé le 23 septembre 2015, ndlr] dans la publication de votre livre ?

Son assistance a été essentielle. Mon premier livre (Le corps des officiers français 1940-1944) publié en 1966, n’a pas eu le moindre écho en France, aucune critique. La revue du comité d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale l’avait simplement signalé. J’avais l’impression que le deuxième livre ne serait pas traduit en français. Stanley Hoffman m’a persuadé qu’une édition française était possible. Il a convaincu les éditions du Seuil et signé la préface. Gallimard a refusé le livre. Selon l’éditeur Pierre Nora, la lecture était d’abord destinée aux lecteurs américains. J’avais cette impression moi-même, je n’étais pas surpris. La publication était courageuse, le sujet était toujours brûlant. Le Seuil a demandé à deux jeunes historiens, qui sont par la suite devenus des amis, Michel Winock et Jean-Pierre Azéma, de relire l’ouvrage. Nous avons échangé des lettres pendant des mois. Ils posaient des questions sur le texte, je leur fournissais mes réponses et mes sources. Cela a permis de trouver des coquilles, que j’ai ensuite modifiées. L’édition française est donc un peu plus correcte que la version américaine.

Comment le livre a-t-il été reçu aux États-Unis ?

Très bien. La critique était très favorable. Le livre était dans les finalistes du National Book Awards. Les ventes ont été bonnes sans être astronomiques. Republié en poche, le livre est toujours disponible aujourd’hui.

Et en France ?

Il fit scandale. La force du débat m’a surpris, je ne m’y attendais pas. La Revue française de sciences politiques a attaqué le livre. Sciences Po forme les futurs fonctionnaires et le livre était un peu dur pour eux. Parmi les spécialistes, les critiques étaient mitigées. Le livre a été accueilli très positivement par la presse, sauf dans L’Aurore. Je m’attendais au contraire.

Votre livre a-t-il bénéficié d’un contexte particulier ?

J’ai eu des prédécesseurs : Eberhard Jäckel a écrit un livre en 1966 (La France dans l’Europe de Hitler) qui ressemble au mien, mais qui se limite au rapport entre les deux gouvernements. Mon ouvrage est sorti en 1972, après Mai 68. Beaucoup de jeunes ne croyaient plus à l’histoire telle qu’enseignée par les parents. Le film Le Chagrin et la Pitié (1971) de Marcel Ophüls a certainement relancé le débat sur Vichy et préparé le terrain. C’était personnellement frustrant. Au moment où le film sort, mon livre est fini mais pas encore publié, il patiente dans le tiroir d’un éditeur américain qui préfère la pêche au saumon à ses responsabilités professionnelles. J’ai cette idée un peu égoïste que le film aurait profité de la lecture de mon livre.

Certains vous ont reproché d’être un « historien étranger », pire encore, « américain ». Cette notion a-t-elle un sens ?

A cette époque, il n’y a pas de communauté internationale d’historiens. Aujourd’hui, les historiens français sont très ouverts à leurs collègues du monde. En 1960, cette communauté était plutôt fermée sur elle-même. Cette question d’ « historien étranger » est importante car elle revenait sans cesse dans les lettres que j’ai reçues : « Vous avez fait cette étude dans le calme de votre bureau, tandis que nous avons vécu cette période dans la douleur, dans la détresse, dont vous n’avez aucune idée ». Les réactions sont allées dans deux sens contraires. Des historiens ont cru que j’avais eu un accès privilégié aux archives. D’autres ont pensé que c’était un avantage de n’appartenir à aucun clan, d’être libre de suivre les archives selon sa logique propre. C’était peut-être un avantage intellectuel. Je me souviens d’un débat en 1974 à la télévision dans Les Dossiers de l’écran. Le contre-amiral Auphan, secrétaire d’État à la marine à Vichy, m’a dit : « Vous n’aviez que dix ans à l’époque ! ». Comme si un historien ne pouvait pas étudier la Grèce antique sans l’avoir vécue. Ce reproche est absurde.

Etes-vous devenu un intellectuel public, cette figure bien française ?

Il y a des intellectuels publics en Amérique mais on les considère moins sérieusement, ils sont limités aux grandes villes. Leur rôle est moins développé. Je n’ai jamais été intellectuel public aux États-Unis, on ne vient pas me consulter sur les questions du jour. J’étais étonné et parfois agacé par la presse française. La plupart du temps à New York, je n’avais aucune idée du sujet sur lequel on me demandait une opinion. C’est comme ça que j’ai appris l’existence du Pacte civil de solidarité (Pacs), quand on m’a demandé au téléphone ce que j’en pensais.

Pourquoi avoir décidé de vous installer en France ?

Je me suis marié avec l’artiste Sarah Plimpton, qui refusait absolument de passer toute l’année à New York. Nous passions l’été dans un petit appartement modeste du Marais. Elle peignait et moi j’écrivais. On a pu ensuite s’échapper un peu à la campagne, autour de Cluny. Nous passons trois mois en France et neuf à New York.

Vous dites vivre dans un « entre-Atlantique »

C’est un continent imaginaire. Je ne crois pas être devenu un intellectuel français. Je ne suis jamais complètement à l’aise d’un côté ou de l’autre. Beaucoup de choses fonctionnent mieux en France. Je suis plus critique des États-Unis que la plupart de mes compatriotes. J’aime les deux pays, sans être complètement subjugué par l’un ou l’autre. J’occupe donc ce terrain un peu particulier.

Comment votre témoignage au procès de Paul Touvier (chef de la Milice à Lyon pendant l’Occupation) en 1994 et de Maurice Papon (secrétaire général de la préfecture de la Gironde de 1942 à 1944) en 1997 a-t-il été organisé ?

Pour le procès Touvier, ce sont les avocats des parties civiles qui m’ont demandé de témoigner. J’ai accepté sans trop d’hésitation, cela me semblait très intéressant. Pour le procès Papon, c’est le procureur de la République, via le département d’État américain, qui m’a invité à intervenir devant la Cour. Les enjeux des deux procès étaient différents. Touvier, c’était un voyou. Papon, un homme distingué, haut fonctionnaire et ancien ministre. C’était un exécutant, pas quelqu’un qui avait pris des décisions. Beaucoup de temps avait passé depuis l’Occupation. Louis Henkin, un voisin professeur de droit à Columbia, et des avocats m’ont conseillé d’y participer. Vue l’importance du procès, j’étais tenté.

Quelles questions éthiques et scientifiques la présence d’un historien à la barre soulève-t-elle ?

Je n’ai pas beaucoup pensé au conflit entre ce que fait un historien et la place d’un témoin avant d’avoir participé au procès. L’historien Henry Rousso a soulevé ces questions après le procès Touvier. Aujourd’hui, j’ai tendance à croire qu’il n’y a pas un conflit fondamental entre ce que fait un historien et ce que fait une cour de justice. La cour et l’historien essaient d’établir une narration, chronologiquement, en expliquant les motivations des gens et en utilisant les sources écrites et orales. Il y a par contre des distorsions entre les deux activités. L’historien a les sources devant lui. À la barre, il faut parler sans note. C’est relativement trivial. L’historien se pose seul des questions. Dans un procès, c’est la cour qui pose les questions, ce n’est pas confortable, on est dominé. L’historien juge, mais pas selon une loi particulière. Il y a le problème de la définition du « témoin ». La cour nous déclare témoin car il n’y a pas d’autre catégorie disponible. Je n’étais pas présent pendant les événements, je n’ai pas travaillé sur ces deux accusés directement. J’avais montré que Bordeaux était le dernier endroit où la police française a arrêté des Juifs en juin 1944. Le magistrat général a constaté que seulement un membre du jury était en vie au moment des faits. Il a décidé qu’il fallait expliquer le contexte historique. Dans une cour de droit anglais, ce serait strictement interdit, perçu comme une forme d’influence. Il a donc demandé le témoignage de quatre historiens. Je n’ai rien dit de nouveau par rapport à ce que j’avais écrit dans mes livres.

Quelle expérience en avez-vous tirée ?

Je crois que le résultat a été décevant pour tout le monde. Il n’y avait pas le moindre doute de sa culpabilité de complicité de crime contre l’humanité. Pour tous, la sentence était soit trop sévère, soit pas assez. Mais il n’agissait pas de manière indépendante. Au lieu de donner une leçon d’histoire aux jeunes, les deux points de vue contradictoires ont été exposés à la cour. Le procès n’a pas vraiment validé une seule version des faits. La défense était très astucieuse. Ce fut aussi la fin d’une époque. Le débat sur cette période continue mais pas sous cette forme.

Dans Le fascisme en action (2004), vous consacrez une partie à l’échec du fascisme en France. Comment analysez-vous le processus de « normalisation » du Front national ?

Le Front national ne descend pas directement de Vichy, même si des anciens du régime sont présents dans le parti. Le FN est sorti de la guerre d’Algérie. La filiation n’est pas aussi directe qu’avec d’autres mouvements héritiers du fascisme. Le parti n’a pas eu de projet de remplacer la constitution, il s’agit plutôt de rendre le régime plus fort, pas de remplacer complètement la démocratie. Certains traits font penser au fascisme, notamment la glorification de la violence. Le processus de normalisation a été poursuivi efficacement et astucieusement par Marine Le Pen, qui a succédé à son père à la tête du parti. Le FN accepte plus aujourd’hui l’État providence, contrairement au Parti Républicain américain. Si Marine Le Pen partage un jour le pouvoir, ce qui semble inimaginable, elle va probablement renforcer le pouvoir de la police, expulser plus d’immigrés qu’aujourd’hui, mais je n’imagine pas un changement de régime.

 Entretien précédemment publié dans le numéro de novembre 2014 du magazine France-Amérique.

 

Les liens du lundi #5

Dans cette sélection de Columbus Day, on s’intéresse à la fracture républicaine au Congrès suite au départ prochain du président de la chambre, John Boehner. Il est aussi question du profil type des soutiens financiers des candidats aux primaires, du double discours de Richard Nixon et de la Million Man March à Washington D.C. le weekend dernier.

Crise à la Chambre des représentants

Suite à l’annonce surprise de la démission du speaker (président de la Chambre des représentants) John Boehner, le parti républicain continue de se déchirer. Le dauphin désigné, Kevin McCarthy, actuel chef de la majorité républicaine, devait être élu président de la Chambre. Il a jeté l’éponge jeudi dernier, appelant de ses voeux des « visages nouveaux ». L’annonce de McCarthy a choqué tous les cercles de Washington D.C. Tous les regards se tournent maintenant vers Paul Ryan, ancien candidat à la vice-présidence sur le ticket de Mitt Romney. Il a de nouveau déclaré ne pas être intéressé par ce qui considéré comme « le pire job de Washington ».  Dans la New York Review of Books, Elizabeth Drew revient sur les facteurs qui ont pu pousser McCarthy à ne pas se présenter et sur l’influence grandissante du Freedom Caucus, qui a supplanté le Tea Party, apparemment capable de mettre son veto sur les candidats au leadership républicain. « Congress : Reign of the Implacables » : http://www.nybooks.com/blogs/nyrblog/2015/oct/09/congress-reign-implacables/?utm_medium=email&utm_campaign=NYR+Humboldt+Verdi+House+Republicans+Russia+and+Syria&utm_content=NYR+Humboldt+Verdi+House+Republicans+Russia+and+Syria+CID_f7b3331c238840318a1320be42f28e85&utm_source=Newsletter&utm_term=Congress%20Reign%20of%20the%20Implacables

Les 158 familles primo-donatrices

Le premier cycle de dons pour les primaires présidentielles a mobilisé majoritairement 158 familles américaines. Elles ont financé à elles-seules la moitié des 176 millions de dollars levés par les différents candidats, comme le montre une enquête du New York Times publiée ce week-end. Les donateurs sont principalement des hommes riches, de droite, blancs, et âgés : http://www.nytimes.com/interactive/2015/10/11/us/politics/2016-presidential-election-super-pac-donors.html?ref=politics&_r=0

Tricky Dick

A l’occasion de la sortie du nouveau livre de Bob Woodward, le célèbre journaliste à l’origine, avec son collègue Carl Bernstein, des révélations du Watergate, le Washington Post publie un article à partir d’archives de l’administration Nixon. Le président était tout à fait conscient de inefficacité de la campagne de bombardements de l’Asie du Sud-Est pendant la guerre du Vietnam, qui a engendré « zéro » résultat, selon une note confidentielle envoyée à Henry Kissinger. Pendant la campagne de 1972, il affirmait pourtant publiquement le contraire, se montrant très satisfait de ces bombardements. Le dernier livre de Woodward, The Last President’s Men, a été écrit à partir des archives conservées personnellement par Alexander P. Butterfield, ancien directeur de cabinet adjoint pendant l’administration Nixon. Le livre offre un portrait complexe de l’ancien président : une énigme pour ses proches collaborateurs, un grand paranoïaque qui conservait une liste de ses ennemis, une liste de ses opposants et une « freeze list », les personnes « à geler » car non dignes de confiance : https://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2015/10/11/secret-archive-offers-fresh-insight-into-nixon-presidency/

Washington D.C. marche à nouveau

Pour le vingtième anniversaire de la Million Man March, des centaines de milliers de personnes ont défilé sur le National Mall de Washington le 10 octobre. La première marche avait réuni 800 000  personnes, celle de samedi a mobilisé un peu moins de monde. Les marcheurs ont demandé une justice impartiale après la mort de plusieurs personnes noires tuées par la police ces derniers mois : https://www.washingtonpost.com/politics/20-years-after-the-million-man-march-a-fresh-call-for-justice-on-the-mall/2015/10/10/b3d8ffca-6f66-11e5-b31c-d80d62b53e28_story.html (via The Washington Post)

Vidéo de la semaine

Les troubles psychiatriques reviennent comme une rengaine après chaque fusillade de masse en Amérique, un moyen pratique pour les politiciens et les médias de ne pas aborder la question du contrôle des armes. Dans son programme satyrique Last Week Tonight, John Oliver explique l’absence de prise en charge des maladies mentales aux Etats-Unis et, au-delà des caricatures, regrette l’impossibilité d’un débat sur cet enjeu de santé publique.

Les lignes de mire de Sicario

Le cadre poussiéreux de la frontière du Sud américain s’est installé depuis longtemps dans la fiction américaine. A la télévision, on se souvient récemment des environs d’Albuquerque de Breaking Bad (2008-2013), de la ligne trouble de The Bridge (2013-2014). Le cinéma s’est déjà intéressé avec brio à la « guerre contre la drogue » dans cette région, avec le polyphonique Traffic (2000) de Steven Soderbergh (avec Benicio del Toro), et No Country for Old Men (2007) des frères Coen, avec Josh Brolin. La photographie de ce film était signée Roger Deakins, à nouveau à l’oeuvre dans Sicario (sorti en France le 7 octobre).

Dans The Guardian, le chef opérateur anglais se montre diplomate : « Je trouve la plupart des films d’aujourd’hui décevants. Peut-être parce que les gens n’arrivent pas à se concentrer. Tout doit être plus rapide : les coupes plus rapides, on ne peut plus prolonger un plan. Il y a plusieurs plans de Sicario qui sont prolongés. Les gens disent : ‘c’est vraiment intense!’ C’est parce que les plans durent longtemps. L’audience doit réfléchir : ‘que va-t-il se passer ? » Roger Deakins est l’un des plus grands directeurs de la photographie en activité. Il pourrait remporter cette année son premier oscar pour cette oeuvre mineur dans sa filmographie (la plupart des films des frères Coen, SkyfallJarhead, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford). La photographie de Deakins est la principale qualité de Sicario. Il parvient à filmer une beauté du vide et du désespoir, en multipliant les objectifs, les formats et en apportant un soin particulier au cadre. Il s’est inspiré de l’atmosphère des films de Jean-Pierre Melville et de la série « Crossings«  du photojournaliste Alex Webb, qui a passé vingt-cinq ans à couvrir la frontière. Webb s’intéresse principalement aux histoires des migrants, aperçus rapidement dans Sicario, interchangeables et anonymes.

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 Kate Macer (Emily Blunt) dirige une unité du FBI de recherche de victimes d’enlèvement en Arizona. Elle passe son temps à constater l’horreur du règne des cartels des deux côtés de la frontière. Elle est recrutée par Matt (Josh Brolin), charismatique agent de la DEA, plein d’humour mais pas loquace sur ses intentions, et flanquée d’Alejandro (Benicio del Toro), un consultant muet et énigmatique, bien impliqué dans les stratégies de contrôle de la frontière.

Le personnage de Kate assume le rôle d’audience surrogate (intermédiaire du public pour entrer dans l’histoire). Elle est embarquée dans des enjeux qui la dépassent, comme nous, elle ne comprend pas les rôles et les intérêts des différents protagonistes. Alice va descendre dans le tunnel vers l’enfer du pays des cartels. Le scénario révèle les limites de la femme d’action badass vue par Hollywood : du côté de la force et de la morale, il suffit de lui coller une arme automatique entre les mains et de montrer qu’elle est une professionnelle dans l’art de mettre à mort (pour un exemple encore plus cliché, voir Rachel McAdams dans la deuxième saison de True Detective). Elle est réservée mais déterminée dans sa mission, elle parle à voix basse, n’a aucune vie sociale, seule dans un appartement vide et sinistre, elle est punie dès qu’elle tente de se faire plaisir. Emily Blunt mérite un personnage complexe, son talent est plus grand que ce que l’histoire lui demande.

Le scénario, écrit par l’acteur Taylor Sheridan, fait une constatation politique : la guerre contre la drogue est un échec complet, une catastrophe de violence qui génère ses monstres. L’Autre, le latino, reste hors-champs : migrant, victime de violence absurde, tueur ou membre barbare d’un cartel. On suit de temps en temps le rituel matinal du policier Silvio et de son fils, fatalement destinés à se heurter à l’intrigue principale. Cette histoire parallèle est si peu développée qu’elle en devient superflue, ridicule dans son effort tragique.

Sicario
© StudioCanal

La frontière, grand thème du cinéma américain depuis ses origines, est ici saisie physiquement (la séparation Mexique/Etats-Unis, cette zone qui n’est plus un Etat mais un entre-deux de non-droit) et métaphoriquement (une autre ligne imaginaire, morale, à franchir). La frontière est représentée comme une limite absurde dans cette situation de guerre, avec ses logiques d’interventions en territoire ennemi (Ciudad Juarez), par des agences civiles (FBI, DEA) qui se sont fortement militarisées, assistées des forces spéciales (Delta Force de l’US Army) dans les opérations secrètes. Une séquence est construite comme une montée d’adrénaline, la course-poursuite semble inévitable, mais c’est l’immobilité qui déclenche la fusillade. Le marketing du film est trompeur : Sicario est vendu comme un film d’action nerveux et fiévreux, alors que son tempo est lent, angoissant, comme une complainte qui ne parvient pas véritablement à sortir, qui s’étouffe.

Le réalisateur canadien Denis Villeneuve est spécialiste du film de genre (Prisoners et Enemy, 2013), dénué de point de vue politique (Incendies, 2010). Sicario reprend certains codes du film de guerre contemporain, sans atteindre l’obsession maladive de la traque et la fluidité de Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012). Le film est aussi un commentaire sur la société de surveillance. Il multiplie les plans sur les caméra de sécurité, les images aériennes de satellites ou de drones, et les filtres de vision nocturne. La frontière est observée sous tous les angles, mais à quelle fin ? Ce drame désertique cherche à nous dire quelque chose du cinéma, de sa capacité à représenter le mal. Sicario sent qu’il tient un sujet, mais ne sait pas trop quoi en penser. « C’est un fantasme. Le film parle de la manière dont les Américains imaginent qu’ils peuvent régler tous les problèmes par la violence, en passant au dessus de la loi des autres pays », explique Denis Villeneuve au New York Times. Le dernier segment du film cède pourtant à la facilité, en abandonnant son principe de mise en scène à travers les yeux de Kate pour soudainement suivre un autre personnage. Comment résister à l’opportunité d’une séquence de vengeance ? Sicario arrête de s’interroger sur la représentation de la violence (les scènes de torture ne sont pas frontales mais suggérées) pour finalement satisfaire gratuitement l’audience. Comme l’explique le personnage de Josh Brolin dans le film, « the objective is to dramatically overreact ».

Les liens du lundi #3

Selon Mark Twain, « toute école, toute université, a deux grandes fonctions : conférer, et cacher, des connaissances précieuses. » Notre sélection du jour s’intéresse à l’organisation et au fonctionnement de l’éducation supérieure, à Rick ‘Oops’ Perry, au gel judiciaire post 11-Septembre, et à Hollywood à la fin de l’été.

American University, Inc.

Le New York Times magazine consacre son numéro spécial éducation à un état des lieux de l’université américaine. Pour de nombreux foyers américains qui ne bénéficient pas d’aides publiques, impossible d’accéder à l’éducation supérieure. Le niveau exorbitant des frais d’inscription est longuement débattu. Ils sont un facteur important du processus de sélection et de l’attractivité des universités. L’inscription dans une faculté privée est aujourd’hui trois fois plus chère en moyenne par rapport à 1974 : il faut compter environ $ 31 000 par an, contre $ 9 000 pour les universités publiques. Le budget moyen des livres scolaires s’élève à $ 1200 par an. Barack Obama souhaite rendre les community colleges accessibles à tous les Américains. Ces établissements non sélectifs sont aujourd’hui en grandes difficultés financières  :

http://www.nytimes.com/2015/09/13/magazine/is-college-tuition-too-high.html?rref=collection%2Fsectioncollection%2Fmagazine&action=click&contentCollection=magazine&region=stream&module=stream_unit&version=latest&contentPlacement=6&pgtype=sectionfront

Frederik Deboer, docteur en lettres à Purdue University (Indiana), dénonce le corporatisme de l’université américaine, qui fonctionne de plus en plus comme une entreprise, ou comme un « Etat dirigé par un parti unique ». Il souligne l’érosion de la liberté politique et l’emprise grandissante du politiquement correcte. « Nos campus deviennent simultanément trop sûrs et trop dangereux. Chaque espace académique sécurisé est contrebalancé par un espace dangereux, et attractif socialement, qui échappe aux militants. Nos étudiants sortent de classes qui ont été désinfectées à un point ridicule, et ils passent leurs soirées dans des maisons de fraternités et dans des dortoirs qui sont dans un état perpétuel de fugue alcoolisée. (Et ne soyons pas naïfs pour douter que les universités cultivent leur réputations d’havres festifs, car cette réputation est essentielle pour attirer de nouveaux étudiants) », écrit-il :

http://www.nytimes.com/2015/09/13/magazine/why-we-should-fear-university-inc.html?rref=collection%2Fsectioncollection%2Fmagazine

Le politologue de Harvard Stanley Hoffman, l’un des plus grands spécialistes des rapports entre la France et les Etats-Unis, est décédé ce weekend :

http://www.nytimes.com/2015/09/14/books/stanley-hoffmann-who-brought-passion-to-foreign-policy-analysis-dies-at-86.html

Perry(clite)

Ils ne sont plus que 16 candidats !  Rick Perry, ancien gouverneur du Texas, abandonne sa campagne pour les primaires républicaines. Perry, déjà mauvais candidat en 2012, célèbre pour sa mémoire infaillible, reste bloqué à moins de 1% des intentions de votes chez les républicains, risque de ne participer à aucun débat télévisé et ne peut plus payer les cadres de sa campagne :

http://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2015/09/11/rick-perry-suspends-presidential-bid/ via (The Washington Post)

Dans l’attente du jugement

Quatorze ans après le 11-Septembre, cinq accusés attendent toujours leur procès à la prison de Guantánamo Bay (Cuba). A la suite de difficultés légales (le FBI est soupçonné d’avoir tenté d’infiltrer l’équipe des avocats de la défense), personne n’est en mesure de dire quand ce procès aura lieu :

https://www.yahoo.com/politics/no-end-in-sight-for-911-suspects-trial-128785925756.html?utm_source=Sailthru&utm_medium=email&utm_campaign=Vox%20Sentences%209.11.15&utm_term=Vox%20Newsletter%20All ( via Yahoo Politics)

Le Monde s’intéresse à l’appropriation de cet événement par le monde de l’art :

http://abonnes.lemonde.fr/culture/article/2015/09/10/le-11-septembre-un-casse-tete-pour-les-createurs_4751513_3246.html

Rétro 

L’écrivain Edmund White s’interroge sur la nostalgie de la fin des seventies à New York. Pour lui, la distinction entre la culture élitiste et celle populaire était plus poreuse, l’une influençait l’autre, les auteurs, les peintres et les dramaturges souhaitaient encore devenir des « martyrs de l’art » :

http://www.nytimes.com/2015/09/10/t-magazine/1970s-new-york-history.html?_r=1

Hollywood, bilan de rentrée

Manohla Dargis et A. O. Scott, critiques cinéma du New York Times, débattent de l’état de santé de la production hollywoodienne. L’usine à rêves se porte globalement bien, merci pour elle. Les films de super-héros n’écrasent pas toute la concurrence, la fréquentation des salles est en hausse et la place des femmes s’améliorent trop lentement, sur l’écran et dans les studios de production. « Hooray for Hollywood ! (No, really.) » :

http://www.nytimes.com/2015/09/13/arts/hollywood-retooling-subjects-broaden-but-studio-films-remain-essential.html?ref=movies&_r=0

Vidéos de la semaine

« Make Mexico Great Again ! » : http://www.funnyordie.com/videos/273273369d/mexican-donald-trump-runs-for-president?_cc=__d___&_ccid=8da2w.nuo8bs

Donald par Donald, l’interview : https://www.youtube.com/watch?t=20&v=c2DgwPG7mAA

Donald Trump, produit de saison

Donald J. Trump n’est pas une énigme politique, un ovni divertissant. Des précédents historiques, comme la fascination médiatique dont il fait l’objet depuis des dizaines d’années, ont ouvert la voie à sa campagne actuelle. Donald Trump est l’incarnation spectaculaire de la rancoeur d’une partie de l’électorat conservateur. Trump est un entrepreneur assourdissant, mais surtout une figure familière depuis les triomphantes années 80-90, une star de la télé-réalité, le visage de l’émission The Apprentice pendant quatorze saisons. Sa dernière casquette, candidat à l’investiture républicaine, est siglée « Make America Great Again », le slogan de Ronald Reagan en 1980. 

« La Nation à Trump : nous avons besoin de vous », titre le magazine satirique Spy en janvier 1988. S’appuyant sur un sondage bidon qui crédite Donald Trump de 4 % de soutien pour qu’il se porte candidat, Spy assure que sa candidature est viable. « Une dernière chose : c’est un candidat qui ne vous laissera pas tomber. Après tout, nous avons déjà la garantie personnelle de Donald Trump : s’il se présentait à la présidence, il gagnerait assurément », conclut l’article. L’inexpérience politique de « the Donald » est, en 2015, perçue comme un atout parmi les révoltés, qui considèrent que le système démocratique américain ne fonctionne plus et que les élus se ressemblent tous. La carrière dans les affaires de Donald Trump et de Carly Fiorina (ancienne dirigeante de Hewlett-Packard au bilan déplorable), serait leur principale qualité pour devenir président.

Dans le passé, le parti républicain a déjà investi un chef d’entreprise novice en politique. Wendell Willkie (1892-1944), président de Commonwealth & Southern, une compagnie de matériel électrique de New York, a affronté en 1940 le président sortant Franklin Roosevelt. Jusqu’en 1939, Wendell Willkie était membre du parti démocrate. Au moment de changer de camp politique, il aurait déclaré : « Quand la pute du village rejoint l’église, tout va bien, mais ils ne la laissent pas diriger la chorale la première soirée. »

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Wendell Wilkie, président du Commonwealth & Southern Corporation, devant un sous-comité du Congrès, 17 mai 1939. © wikicommons

Willkie est devenu populaire en critiquant l’administration démocrate : les politiques du New Deal, en vigueur depuis 1933, auraient échoué, puisque le taux de chômage reste élevé. Au début de la Seconde guerre mondiale, Willkie ne suit pas la tendance dominante isolationniste chez les républicains. Il souhaite un renforcement de la défense américaine, qui pourrait être amenée à porter assistance au Royaume Uni, au moment où Roosevelt multiplie les contrats avec les industries de l’armement. A la convention républicaine de Philadelphie, il souligne qu’il ne sera « l’obligé de personne, sauf du peuple » : sa fortune le protègerait de toute influence extérieure. Il défait les éléphants Robert Taft, Thomas Dewey, et obtient l’investiture au sixième tour du scrutin.

Au grand dam de Willkie, la campagne électorale se focalise sur la guerre en Europe, pas sur les sujets économiques. Pour se relancer, il se déclare soudainement isolationniste et promet, une fois élu, de ne pas envoyer les troupes américaines en Europe. Son programme et son style ne convainquent pas. Roosevelt l’emporte avec 54.7 % des voix, contre 44.8 % pour Willkie. Le démocrate récolte 449 grands électeurs, contre 82 pour le candidat républicain.

Wendell Willkie se rapproche ensuite du président réélu et applaudit plusieurs de ses initiatives. En 1941, il demande une aide illimitée pour soutenir l’effort de guerre britannique contre le régime nazi. Il devient même le représentant personnel de Roosevelt lors d’un voyage en Angleterre et au Moyen Orient, en Union Soviétique et en Chine. L’establishment républicain s’étouffe. L’année suivante, Willkie publie un best-seller, One World, un essai dans lequel il appelle de ses voeux un système international de maintien de la paix, une fois la guerre finie. Il tente à nouveau sa chance pour la présidence en 1944, sans bénéficier de l’aide du parti républicain. Il refuse ensuite de soutenir Thomas Dewey, le candidat investi. Il meurt d’une thrombose pulmonaire ce même automne, à 52 ans.

Depuis les temps de Willkie, d’autres hommes d’affaires ont émis l’idée d’une candidature présidentielle. En février 1992, le milliardaire texan Ross Perot annonce au cours du talk-show de Larry King qu’il se présente aux élections comme indépendant. Pendant le premier débat avec George H. Bush et Bill Clinton, Perot défend fièrement son amateurisme : « je n’ai pas d’expérience dans le blocage du gouvernement, quand personne ne prend de responsabilité pour rien, et tout le monde se défausse sur l’autre. Je n’ai pas d’expérience dans la création du pire système scolaire public du monde industrialisé, de la société la plus violente, percluse de crimes, du monde industrialisé. Mais j’ai l’expérience du résultat… J’ai une longue expérience dans le fait de ne pas mettre dix ans à régler un problème de dix minutes. »

Dans la New York Review of Books, le journaliste Michael Tomasky inscrit le phénomène Trump dans un mouvement de fond :

« N’est-il pas l’aboutissement logique des politiques républicaines depuis de nombreuses années, en remontant aux présidences Clinton et Bush, et spécialement aux mandats de Barack Obama ? Deux qualités ont principalement servi de base au conservatisme moderne. La première, c’est le ressentiment culturel et racial d’une population âgée et très blanche représentée par le GOP – ressentiment contre une Amérique qui change rapidement et qui est plus ouverte sur la sexualité, mais aussi contre les immigrants à la peau foncée, et les occupants de la Maison Blanche, les gays, le politiquement correct et la ‘classe des parasites’ et tout le reste. La seconde qualité, c’est ce que l’on peut appeler le spectacle – la poussée continue vers un style rhétorique de plus en plus digne des gladiateurs, encore plus outré (et effarant), initialement guidé par les animateurs de talk shows comme Rush Limbaugh et maintenant reproduit sur des sites, dans des podcasts et sur des fils Twitter trop nombreux pour être cités. Il y a une forte tendance, perfectionnée pendant des années par Fox News, à couvrir et débattre des politiques publiques comme une combination à la fois de guerre, de sport et de spectacle. »

Donald Trump n’a pas de programme politique cohérent. Michael Tomasky rappelle que l’homme n’a pas vraiment fait allégeance au conservatisme par le passé. Il s’est identifié plus proche des démocrates que des républicains en 2004 pour des raisons économiques, il s’est aussi prononcé pour une assurance maladie financée par l’Etat. Bill Clinton reste son président préféré parmi les quatre derniers et il s’est opposé à  la guerre en Irak. Pire, il a récemment défendu le planning familial pour ses actions, en dehors de l’assistance à l’avortement. En 2011, l’homme d’affaire a fait savoir qu’il réfléchissait à une candidature présidentielle. Il s’est construit alors une base électorale en devenant le héros des birthers, ces partisans du complot convaincus que Barack Obama n’est pas citoyen américain, qui demandent sans relâche un certificat de naissance depuis longtemps rendu public.

La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat.

Selon les derniers sondages, la vaste majorité des ses supporters sont issus de deux groupes : les électeurs sans diplôme du supérieur et ceux qui sont convaincus que « l’immigration affaiblit l’Amérique ». En août, Donald Trump a détaillé pour la première fois ses propositions face à la « menace existentielle » de l’immigration. Selon ce document, le gouvernement doit déporter la majorité des sans-papiers et saisir l’argent qu’ils envoient à leur famille restée dans leur pays d’origine. Trump veut aussi revenir sur le 14e Amendement en supprimant le droit du sol. Il est ainsi devenu en quelques mois le porte-étendard de l’extrême droite américaine, particulièrement des milices patriotes, des vigiles de la frontière et des suprémacistes blancs, comme le montre l’enquête du New Yorker intitulée  « The Fearful and the Frustrated« .

L’establishment républicain souhaite aujourd’hui ouvertement son retrait de la course dans les plus brefs délais. La base du parti déteste ses dirigeants, particulièrement le leadership républicain au Congrès. L’attitude de Trump face aux cadres du GOP et envers la presse renforce sa popularité chez les plus radicaux. En se concentrant sur l’immigration, Trump est le nouveau champion de ceux qui s’identifient aux mouvements Tea Party, déçus par leurs égéries d’un temps, Marco Rubio ou Ted Cruz. La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat. Les contradictions et les faiblesses des autres candidats républicains laissent pour le moment le champ et la lumière au magnat de l’immobilier.

Les liens du lundi #2

Une édition spéciale Labor Day de notre revue de liens hebdomadaire, pour faire le point sur l’actualité américaine. On s’intéresse aujourd’hui à l’impasse de la doctrine républicaine en matière de politique étrangère, aux tentatives de réforme du NYPD et à la crise européenne des réfugiés vue depuis les Etats-Unis.

Arrêts maladie : 7 jours par an

Dans un discours hier à l’occasion de Labor Day, le président Obama a annoncé la signature prochaine d’un ordre exécutif qui obligera les entreprises en contrat avec les agences fédérales à garantir à leurs employés jusqu’à sept jours de congés maladie payés. Ces congés, même en cas de maternité, ne sont pour le moment pas obligatoires dans l’économie américaine.  300 000 personnes seraient concernées par cette nouvelle mesure : http://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2015/09/07/in-boston-speech-obama-to-unveil-executive-order-for-more-paid-sick-leave/

Résoudre l‘équation de l’invasion

Le magazine du New York Times, sous la plume de Robert Draper, se penche sur les difficultés des candidats aux primaires républicaines de trouver une ligne en politique étrangère, après les dégâts de la doctrine Bush. Ils doivent satisfaire une base électorale interventionniste, dominée par des faucons, sans promettre d’interventions militaires à l’étranger, très impopulaires :

http://www.nytimes.com/2015/09/06/magazine/between-iraq-and-a-hawk-base.html

L’Amérique, terre d’accueil

Deux tribunes parues dans le New York Times ce week-end appellent les Etats-Unis a prendre davantage leur part dans l’accueil des réfugiés fuyant les conflits syriens, libyens et africains. Seuls 1500 Syriens ont pour le moment été accueillis en Amérique, alors que cette guerre a engendré 11 millions de réfugiés.

Michael Ignatieff, professeur canadien à la Kennedy School de Harvard, soutient que la crise actuelle n’est pas qu’un problème européen : http://www.nytimes.com/2015/09/06/opinion/sunday/the-refugee-crisis-isnt-a-european-problem.html?_r=0

Nicholas Kristof, éditorialiste au New York Times, appelle les lecteurs à se reconnaître dans les images de ces populations en fuite : http://www.nytimes.com/2015/09/06/opinion/sunday/nicholas-kristof-refugees-who-could-be-us.html?rref=collection%2Fcolumn%2Fnicholas-kristof&action=click&contentCollection=opinion&region=stream&module=stream_unit&contentPlacement=1&pgtype=collection

Réformer la police new-yorkaise

Le taux de criminalité à New York a largement chuté ces dernières années. En 1988, la ville a connu 1896 homicides. En 2014, 328 meurtres ont eu lieu.  William ‘Bill’ Bratton, commissaire du NYPD, fait l’objet d’un portrait dans le New Yorker. Bratton a déjà servi comme chef de la police de la ville entre 1994 et 1996 pour le maire Rudolph Giulani. De 2002 à 2009, il dirigeait la police de Los Angeles. Partisan de la théorie de la vitre brisée (proposée par les sociologues James Q. Wilson et George L. Kelling) et des techniques de stop-and-frisk, le commissaire doit aujourd’hui faire face aux critiques des stratégies policières, jugées violentes et discriminatoires :

http://www.newyorker.com/magazine/2015/09/07/fixing-broken-windows

Vidéo de la semaine

Kim Davis, officier d’état civil pour le comté de Rowan, Kentucky (élue), a refusé de délivrer un permis de mariage à un couple homosexuel qui en faisait la demande, tout à fait légitime. La Cour suprême des Etats-Unis a en effet  reconnu en juin dernier le mariage entre personnes de même sexe comme un droit constitutionnel. Déclarant agir sous l’autorité de Dieu, elle ne s’en est pas moins retrouvée incarcérée après avoir refusé d’obtempérer après une injonction d’un juge fédéral…  Ce qui a amené plusieurs candidats républicains à l’investiture présidentielle à la présenter comme la nouvelle… Rosa Parks ! La réponse des militants en faveur des droits civiques est sans appel : « she IS the bus driver ! »