David Samuels : « L’Amérique continue de produire des générations de rêveurs »

« Seul l’amour peut te briser le cœur » de David Samuels est un recueil de « reportages littéraires » couvrant la fin des années 1990 jusqu’à l’élection de Trump. Dans cet entretien publié par Le Nouveau magazine littéraire le 18 octobre 2018, son auteur insiste sur l’importance de la « narrative non-fiction » dans la littérature américaine.

David Samuels excelle dans l’observation minutieuse des marginaux comme des vieilles légendes du rock, des présidents, des rêveurs, des hommes aux jeux de paris ou au labeur. Il scrute cette ligne fuyante entre la promesse américaine de réinvention permanente et l’imposture. Le « reportage littéraire » est son terrain de prédilection. À 51 ans, il a écrit pour les grands magazines américains Harper’s MagazineThe New YorkerThe Atlanticn+1,… Son premier livre, Mentir à perdre haleine (Éditions du Sous-sol, 2015) s’intéressait au caméléon James Hogue, arnaqueur et coureur de fonds. La couverture de Seul l’amour peut te briser le cœur rend hommage au White Album de Joan Didion (1979). Le livre rassemble ses articles sur les essais nucléaires dans le Nevada, les courses de lévriers, Obama, une famille de dynamiteurs, le producteur de rap Prince Paul, un Français roi des paparazzis ou la propagande du Pentagone sous Donald Rumsfeld. Il est aujourd’hui éditeur littéraire du magazine consacré à la culture et l’actualité juive Tablet.

Les magazines ont permis l’émergence de la « narrative non-fiction ». Ce genre littéraire a-t-il un avenir ?

David Samuels : Oui, c’est pour ça que je suis devenu optimiste. C’est le genre américain, celui que nous avons inventé. C’est l’origine de la littérature américaine. Tous les grands auteurs américains ont commencé par ce type de journalisme, que ce soit Herman Melville, Walt Whitman ou Ernest Hemingway. Depuis les débuts, ce genre répond à un ensemble de questions très américaines : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que se passe-t-il en Californie ? Qu’est-ce que les gens y font ? Un reporter parcourt le monde et décrit ce qu’il voit. Et ce qu’il voit reflète l’identité de l’auteur et qui nous sommes en tant que lecteurs. Aussi longtemps qu’il y aura des Américains qui chercheront ces réponses qu’ils ne trouvent pas dans la presse, cette écriture restera importante. Ce genre a pris la forme de nouvelles, de romans, de poèmes épiques, d’articles de magazines. Les grandes séries télévisées comme The Wire (Sur écoute) et Les Sopranos sont apparues alors que les magazines s’effondraient. Les séries sont devenues dominantes, beaucoup de leurs créateurs viennent de là, c’est une une manière de continuer un reportage autrement. J’écris aussi une série télévisée sur deux frères, l’un reporter, l’autre missionnaire. Cette série parlera de la crise politique et de cette nouvelle écologie de l’information. Dans les dix prochaines années, nous allons assister à une vague de livres américains qui seront appelés « narrative non-fiction » ou « fiction » ou une autre appellation pour caractériser le nouveau système culturel. À l’avenir, certaines personnes ne considèreront peut-être pas l’Amérique comme exceptionnelle ou fondamentalement différente dans son ADN d’autres nations. Ça sera une perte immense au niveau culturel. J’aime le produit de la sensibilité américaine, la littérature, le jazz, le rock’n roll. Mais je ne pense pas que ce changement arrivera de sitôt.

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https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/idees/david-samuels-amerique-continue-de-produire-des-generations-de-reveurs

Kathleen Clark : “Aux Etats-Unis, une affaire similaire à celle de François Fillon serait plus rapidement découverte”

Article publié par Télérama, 10 février 2017 

Outre-Atlantique, des lois anti-népotisme empêchent, en principe, tout élu d’employer un membre de sa famille. Kathleen Clark, professeur de droit dans le Missouri et spécialiste de la corruption gouvernementale, a répondu à nos questions.

Vue depuis les Etats-Unis, également confrontés aux questions de népotisme, l’affaire Fillon étonne. Les règles anti-népotisme trouvent leurs origines au cours de l’ère progressiste, des années 1890 à 1920. Il est aujourd’hui illégal pour un élu ou un haut fonctionnaire fédéral d’employer un membre de sa famille. Rencontre avec Kathleen Clark, professeur à l’école de droit de l’université Washington à St. Louis (Missouri), spécialiste des questions d’éthique et de corruption gouvernementale.

Une « affaire Penelope Fillon » peut-elle arriver aux Etats-Unis ?

C’est déjà arrivé. Le gouvernement fédéral a adopté un statut en 1967 qui interdit à un officier fédéral de recruter, promouvoir ou recommander un membre de sa famille. Ce statut inclut une longue liste de parents concernés par cette mesure : mère, père, enfant, enfant d’un conjoint, frère, sœur, beaux-parents, oncle, tante, cousin, gendre, nièce, neveu… Le népotisme va contre l’équité, il provoque un conflit d’intérêts, c’est une menace pour la morale interne, les citoyens perdent confiance dans leurs représentants si ces derniers font profiter leurs familles. La plupart des Etats ont aussi leurs propres règles qui interdisent cette pratique. En ce qui concerne un emploi fictif, nous le qualifions de « fraude ». Certaines personnes ont été poursuivies pour ne pas être physiquement présentes au bureau, ne pas avoir travaillé pour le salaire qu’elles touchent. Nous les appelons « employés fantômes ». Tous les ans, l’Office of Government Ethics publie une étude des poursuites réalisées.

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Ne faites jamais de politique-fiction !

La revue politique Charles no18 (Racisme & politique, été 2016) publie un article sur l’histoire du livre Président Kissinger (1974) de Maurice Girodias.

On le surnommait « l’éditeur kamikaze », le « prince du porno » ou encore le « Lénine de la révolution sexuelle ». L’éditeur Maurice Girodias (1919-1990) a publié Henry Miller, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov ou encore William Burroughs. Pour ce qui nous concerne, il est aussi l’auteur en 1974 de Président Kissinger, un des premiers romans de politique-fiction où il imagine l’accession du conseiller Henry Kissinger à la Maison-Blanche et tout ce qui s’ensuit. Un livre ravageur qui lui vaudra de formidables tracas judiciaires et mettra fin à sa période américaine. Récit.

Un invité de dernière minute a fait irruption dans le débat démocrate de février 2016 entre Hillary Clinton et Bernie Sanders à l’université du Wisconsin, Milwaukee : Henry Kissinger. L’ancien conseiller à la Sécurité nationale de Richard Nixon (1969-1975), stratégiste populaire de la Guerre froide, ancien secrétaire d’État (1973-1977), est un « mentor » et un « ami » d’Hillary Clinton. Pour Bernie Sanders, il reste « l’un des secrétaires d’État les plus destructeurs de l’histoire moderne », notamment pour son rôle dans l’escalade de la guerre du Vietnam. Henry Kissinger, aujourd’hui âgé de 93 ans, profite depuis le mandat présidentiel de Bill Clinton de sa dernière incarnation : celle d’un homme d’État bipartisan, sérieux et sage. Chairman de la société de conseil international Kissinger Associates Inc., ses activités restent discrètes.

En 1974, loin des jeux diplomatiques, il fut aussi le héros involontaire du dernier roman de Maurice Girodias, Président Kissinger. Entre 1974 et 1976, l’éditeur aventurier a écrit l’histoire de la création de ce livre et de ses déboires américains. Le texte paraît en 1976 dans plusieurs numéros d’été du Nouvel Observateur, puis l’année suivante dans le magazine pornographique Oui, la version américaine de Lui. Revu en juin 1990, juste avant la mort de l’auteur, le texte est publié par les éditions de la Différence. « L’Amérique : je propose de la lire dans Kafka, bien sûr (livre de chevet de Girodias), mais surtout dans le règlement de comptes inouï de Lolita et, maintenant, dans L’Affaire Kissinger », écrit Philippe Sollers dans la préface. Selon Maurice Girodias, tout aurait commencé à Greenwich Village, dans une baignoire. À l’époque, le fils du britannique Jack Kahane, fondateur d’Obelisk Press et éditeur d’Henry Miller et James Joyce, n’est pas très célèbre à New York. Il s’y est installé quelques années plus tôt pour creuser un océan entre lui et ses mésaventures londoniennes, ses procès à répétition en France pour « outrage aux bonnes moeurs par la voie du livre ». Olympia Press USA, sa maison d’édition, vient de faire faillite. Il lance dans la foulée Freeway Press. « Maurice était nul comme homme d’affaires, mais c’était un visionnaire. Il était extrêmement charmant, drôle, glamour, jamais collant ou vulgaire, il adorait les femmes. On prétendait avoir un travail et Maurice prétendait diriger une entreprise. C’était de l’édition existentielle », explique Ann Patty, une de ses éditrices. Dans le catalogue de la maison : une cinquantaine de titres, des livres sur le kung-fu, un guide de vie new age, le manifeste du travailleur de bureau, un volume illustré sur Mohamed Ali et des romans pornographiques (A Sea of Thighs, Mama Liz Tastes Flesh, The Lay of the Land). En 1974, la star politique du moment, celle qu’on trouve alors dans tous les journaux, c’est Kissinger, « l’homme politique le plus admiré » selon les sondages. Richard Nixon se débat à l’époque avec le scandale du Watergate. Mais Kissinger ne peut espérer accéder un jour au Bureau ovale car il n’est pas natural born. Il est né à l’étranger (Section 1 Article 2 de la Constitution, une « obscurité sémantique » pour Girodias, toujours en vigueur). En janvier 1974, Jonathan Bingham, le représentant démocrate de New York, vient justement de déposer un projet d’amendement pour permettre à tous les Américains de prétendre au poste suprême. Le Lewiston Evening Journal du 15 février 1974 publie un article titré « President Henry Kissinger ? » dans lequel Bingham se défend de vouloir changer la Constitution au bénéfice exclusif du secrétaire d’État. Les Américains nés à l’étranger peuvent d’ailleurs occuper l’ensemble des postes de la haute administration, pourquoi la présidence ferait-elle exception ? C’est en lisant dans sa baignoire cet article que Maurice Girodias a l’idée du livre : « Si tout le monde béait d’admiration devant Henry Kissinger, il faut dire les choses comme elles sont, c’est que c’était un salaud. J’avais donc pensé que ce serait bien d’imaginer que, au moment même de son élection triomphale en 76, Henry serait touché par la grâce et deviendrait d’un seul coup le héros de la paix entre les peuples, l’ami du Tiers Monde, le bienfaiteur de l’humanité… »

Lire la suite dans Charles, actuellement en vente en librairie et en kiosque, ou sur le site de la revue : http://revuecharles.fr/ne-faites-jamais-de-politique-fiction/

Maurice Girodias, Président Kissinger, Editions Tristram, 2009, 312 pages.

Festival de Cannes, une promesse d’Amérique

A chaque édition, le cinéma américain dans sa diversité est présent à Cannes. Des réalisateurs talentueux de films indépendants sont en compétition pour la Palme et des films à gros budgets sont aussi projetés en sélection officielle, parfois excellents (Mad Max : Fury Road en 2015), parfois insignifiants (Da Vinci Code en 2006) afin d’assurer la présence de stars américaines et le glamour de la montée des marches. Pensé à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, le festival ne se tient pour la première fois qu’en 1946. Depuis, les affiches du festival puisent souvent leurs références dans le cinéma américain et on annonce presque tous les ans le retour en force des États-Unis sur la Croisette. Ils sont en fait présents à Cannes dès ses origines.

Né avec le soutien de l’industrie et du gouvernement américain

La manifestation répond à un impératif politique, soutenu par les États-Unis. Il faut concurrencer la Mostra fasciste de Venise en créant un grand festival pour le monde libre. Joseph Goebbels a verrouillé le palmarès de l’édition de 1938, deux films de propagande, dont un signé de la réalisatrice Leni Riefenstahl, ont été récompensés par la « coupe Mussolini ». Jean Zay, ministre de l’éducation nationale et des Beaux-Arts, est l’initiateur du festival au printemps 1939 (les nazis occupent Prague). Il est secondé par le haut fonctionnaire et historien Philippe Erlanger. Le projet est né de l’alliance entre la volonté du gouvernement français et le soutien de l’industrie cinématographique américaine pour s’opposer à l’Allemagne et l’Italie. L’Amérique refuse de participer à la prochaine manifestation vénitienne et lorgne sur le sud de la France. L’enjeu est aussi économique : contrer les restrictions italiennes sur l’importation et l’exploitation des films américains. Un petit déjeuner en l’honneur de Jean Zay est offert le 23 juillet par les représentants du cinéma américain, afin de discuter des aspects techniques du futur festival. Les autorités françaises s’entendent avec l’attaché commercial américain Daniel Reagan, et des membres des majors hollywoodiens. L’ouverture complète du marché français est demandée. Un décret du 10 août 1939 supprime les restrictions sur les films doublés en France, un précédent aujourd’hui oublié des accords Blum-Byrnes de 1946.

Pour la sélection, les États-Unis envoient Le Magicien d’Oz de Victor Fleming, Stanley et Livingston de Henry King et Otto Brower et Union Pacific de Cecil B. DeMille. Côté vedettes, la Metro-Goldwyn-Mayer affrète un paquebot pour amener Gary Cooper et Norma Shearer. Des fêtes sont organisées chaque soir fin août pour annoncer le banquet inaugural, prévu le 1er septembre. Le jour où la Wehrmacht envahit la Pologne.

Le festival est donc né en 1939 au niveau administratif, mais n’a pas eu lieu. La guerre emporte l’Europe. Jean Zay disparaît mais son idée lui survit. Philippe Erlanger reprend l’ouvrage là où il l’avait laissé. Des fonds secrets sont débloqués en 1946, les organisateurs ont quatre mois pour être prêt pour la séance d’ouverture. Tout n’est pas encore millimétré lors de la première édition. Une bobine de Notorious de Hitchcock est oubliée lors de sa projection dans l’ancien casino de Cannes. Michèle Morgan saisit l’occasion pour faire son retour en France, après sa parenthèse hollywoodienne.

Tout ce qui se passe en dehors des salles obscures cannoises est futile, donc indispensable. À l’extérieur, les célébrités baignent dans le soleil. C’est grâce à ses stars que le festival est devenu un des événements les plus médiatisés au monde. Certains films américains sont sélectionnés, souvent hors compétition, pour assurer une montée des marches prestigieuses. Moins pour la qualité exceptionnelle du film que pour le plaisir des festifs-alliés et de la presse. Les acteurs peuvent profiter de l’événement pour donner un nouveau tournant à leur carrière, casser une image qui les cantonne dans les mêmes types de rôle. Les premières starlettes se déhanchent en 1953. Les photographes n’ont d’objectifs que pour Brigitte Bardot, Kirk Douglas se presse pour lui faire des couettes.

Un scandale éclate en 1955 lors d’un pique-nique aux îles de Lérins. Simone Silva, jeune actrice britannique, est photographiée sans le haut et dans les bras de l’acteur américain Robert Mitchum. L’opinion publique américaine est outrée. Les Etats-Unis menacent de fuir le festival. Le délégué général, Robert Favre Le Bret, est dépêché auprès des autorités pour persuader les Américains de ne pas quitter la compétition. Des producteurs effarouchés empêchent Grace Kelly de se rendre au festival, soudain perçu comme un lieu de « débauche ». Ce qui se passe dans les hôtels fait aussi jaser. Natalie Wood et Warren Beatty s’évaporent, enfermés dans une suite du Carlton. Les commères se gaussent : « Elle est au lit, Wood ». Le festival est aussi l’occasion de célébrer le patrimoine du cinéma. Groucho Marx est fait officier des arts et des lettres. Il demande alors que sa médaille soit remise au mont-de-piété afin qu’il puisse payer la note du mini-bar de son hôtel. Plus tard, Sharon Stone devient la star emblématique du festival avec le thriller érotique Basic Instinct en 1992. Elle revient tous les ans en tant qu’ambassadrice de l’amFar, fondation pour la recherche sur le sida.

Joutes politiques pendant la Guerre froide

Cannes n’est pas qu’une bulle luxueuse. La sélection des films fait souvent écho aux perturbations de l’actualité ou annonce les mouvements de demain. Jean Cocteau, président du jury multirécidiviste, souhaite que la manifestation reste une « rencontre d’amis » dont les intérêts politiques doivent être exclus. Le choix des jurés, parfois issus des milieux littéraires et politiques et nommés par l’État, est régulièrement attaqué. Le festival est un théâtre d’affrontements pendant la Guerre froide.

Pour s’assurer de la présence américaine, les organisateurs leur octroient un traitement particulier. En amont du festival, les bateaux militaires et ceux des studios peuvent venir s’installer dans la baie, ce qui déplaît aux habitants des environs, et aux pays du bloc de l’Est. Déjà en 1949, ils avaient refusé de participer aux festivités, dénonçant le règlement qui prévoit une seule sélection soviétique contre douze places pour le cinéma américain. Un rééquilibrage s’impose. Quand passent les cigognes (Letyat zhuravli) de Mikhaïl Kalatozov obtient l’unique Palme d’or attribuée à l’URSS, en 1958. Les tensions s’amplifient au fil des années, au risque de blocage. Les journaux dénoncent en 1956 une rencontre internationale qui « ressemble de plus en plus à l’ONU ».  La censure par les participants n’est plus possible à partir de 1956. Les organisateurs entendent faire passer l’art avant les cuisines diplomatiques. En réponse à la polémique de l’attribution en 1957 de la Palme à La Loi du Seigneur de William Wyler, Jean Cocteau déclare : « Couronnez un Américain, vous êtes vendu à l’Amérique. Couronnez un Russe, vous êtes communiste ».

C’est en 1955 que le Grand Prix devient une palme en or massif, référence aux armoiries de la ville et aux arbres de la promenade. La première palme est attribuée à un film américain, Marty, du réalisateur Delbert Mann. Les États-Unis demeurent aujourd’hui le pays le plus palmé. La même année, la projection de Carmen Jones d’Otto Preminger déclenche une nouvelle polémique. Carmen, chef d’oeuvre français de Georges Bizet, est adapté en comédie musicale et interprété par des acteurs noirs. Quelques festivaliers français ne digèrent pas ces transgressions. Les héritiers des librettistes de la version originale non plus. Suite à un procès, le film est invisible en France jusqu’en 1981.

Cannes comme tribune de la rébellion

Le vent de contestation de 68 atteint le festival, qui est interrompu. L’année suivante, Cannes embrasse l’émergence du Nouvel Hollywood et de la contre-culture avec Easy Rider de Dennis Hopper. Le producteur Sam Spiegel met son yacht à disposition du jury pendant que Jack Nicholson fait pousser du cannabis dans les bacs de géraniums du Carlton. Le festival cultive son goût de la contestation contre la guerre du Vietnam et pour le cinéma d’auteur engagé avec le couronnement de M.A.S.H. (Robert Altman, 1970). Issu du Nouvel Hollywood, Coppola obtient deux fois la Palme d’Or pour Conversation Secrète (1974), thriller post-Watergate, puis Apocalypse Now (1979). Son camarade Martin Scorsese gagne la récompense suprême en 1976 avec Taxi Driver, remise par Tennessee Williams.

Le cinéma indépendant américain domine au cours de la décennie suivante (Sailor et Lula de David Lynch, Barton Fink des frères Coen). Beaucoup de films sélectionnés sont mis en scène par des réalisateurs étrangers émigrés aux Etats-Unis. La manifestation est aussi un lieu d’expérimentations, pas toujours concluantes. Polyester de John Waters est présenté en 1981 en odorama, les spectateurs sont munis de petites plaques qu’il faut gratter pendant le film pour libérer leurs odeurs.

Au début des années 2000, les grands patrons d’Hollywood sont tentés de snober le festival, s’interrogeant sur l’intérêt économique du déplacement cannois. « Cannes a pourtant toujours défendu le grand cinéma américain » rappelle Fréderic Mitterrand, habitué et biographe de la manifestation. En 2001, Thierry Frémaux devient le nouveau délégué général du festival de Cannes, avec pour mission de tisser de nouveaux liens avec le cinéma américain.

Le festival sert régulièrement de tribune pour les Américains, afin d’envoyer un message à la maison. Le réalisateur David Lynch, président du jury en 2002, déclare : « En Amérique on ne verra pas ces films, c’est triste et c’est une honte, honte sur l’Amérique, honte a ceux qui veulent contrôler ce cinéma ». Autre édition très politique en 2004, le documentaire de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, reçoit la Palme d’or. Elle est directement adressée contre l’administration Bush par le jury présidé par Quentin Tarantino. Steven Spielberg fait l’apologie du modèle français lors de l’édition 2013 : « L’exception culturelle est le meilleur moyen de préserver la diversité du cinéma ».

Sous le Palais, une place de marché

Au mois de mai, le front de mer de Cannes et les moindres recoins de la Croisette se couvrent d’affiches géantes de films à venir. La domination américaine, pays du billboard, est visuellement écrasante. Dans les coulisses, le festival abrite le premier marché du film au monde. La majorité des films sont des productions indépendantes en langue anglaise. « Quand un studio aborde un nouveau film, nous avons toujours en tête l’organisation de sa sortie et la place du festival de Cannes dans ce dispositif », explique Grégoire Gensollen, senior vice-président de  FilmNation Entertainment. « Une sélection officielle de Cannes donne d’entrée un cachet au film » précise-t-il. Les producteurs se rendent au marché pour trouver des distributeurs pour leur film. Signer avec un distributeur américain pousse d’autres distributeurs internationaux à s’engager sur un long-métrage. Les droits des films y sont pré-achetés avant leur sortie programmée deux ou trois ans plus tard.

Que ce soit dans les films portant la bannière américaine ou dans les hommages rendus par des réalisateurs du monde entier, le cinéma américain est constamment présent au festival. C’est un réservoir à célébrités, un repère indépassable pour la création et pour la cinéphile. Comme l’écrit Jean-Pierre Oudart dans Les Cahiers du cinéma : « Il est bon de cultiver la part d’Amérique que beaucoup de films ont accumulée en nous-mêmes, et de s’en servir pour gagner de nouvelles idées sur le cinéma, sur les médias ». Pour le premier des festivals, qui souhaite rester à l’avant-garde, le sevrage est impossible.

Article précédemment publié en juin 2014 par le magazine France-Amérique


Pour aller plus loin

Loubes Olivier, Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu, Armand Colin, avril 2016

Paillard Jérôme, « Le Marché du Film du festival de Cannes, événement majeur de l’industrie cinématographique. », Géoéconomie 3/2011 (n° 58) , p. 77-87
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2011-3-page-77.htm

Domenach Elise, « Cannes 2007, le goût de l’Amérique », Esprit, juillet 2007. https://www.cairn.info/revue-esprit-2007-7-page-178.htm

Mitterrand Frédéric, « Analyse géopolitique du cinéma comme outil de soft power des États. », Géoéconomie 3/2011 (n° 58) , p. 9-15
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2011-3-page-9.htm

Des primaires sur les rails ?

Après l’Etat de New York la semaine dernière et la « primaire Acela » le 26 avril, du nom du train express qui relie Boston à Washington D.C., Hillary Clinton et Donald Trump renforcent leur avance.

Donald Trump remporte les cinq Etats de la journée : Rhode Island, Connecticut, Pennsylvania, Delaware et Maryland. Le mouvement #NeverTrump, lancé sans force et trop tard, n’a pas d’effet sur les électeurs républicains. La primaire de l’Indiana le 3 mai sera une séquence « make-or-break » (ça passe ou ça casse) pour #NeverTrump, selon les commentateurs américains. Les marges du candidat milliardaire hier sont assez conséquentes pour lui permettre de remporter l’ensemble des délégués dans chaque Etat, à l’exception de Rhode Island qui dispose d’une répartition proportionnelle.

Ted Cruz, le sénateur du Texas, est mathématiquement exclu de la course, il ne pourra prétendre réunir les 1237 délégués avant la convention républicaine cet été à Cleveland (Ohio). Comme John Kasich, avec qui il a passé une alliance informelle, il vise une « convention contestée » en empêchant Trump de remporter le nombre magique de délégués. Kasich devrait laisser Cruz faire campagne seul dans l’Indiana. Cruz devrait céder sa place dans l’Oregon (17 mai) et au Nouveau Mexique (7 juin).

Les délégués républicains sont sélectionnés au niveau local et étatique. Trump n’est pas soutenu par tous les délégués qu’il a pourtant remportés dans chaque Etat. Le candidat a dénoncé des « agents doubles » parmi ses propres délégués, qui supportent en réalité Ted Cruz. Ces délégués sont obligés de voter pour Trump lors du premier tour de vote à la convention du parti. Mais dans le cas où la majorité de 1237 votes n’est pas atteinte par le candidat, un second tour est alors organisé et les délégués peuvent changer d’allégeance. Un candidat au teint moins orange peut donc théoriquement être investi par le parti républicain lors de la convention.

S’éclipsant du gala Time 100 à New York, Donald Trump s’est à nouveau présenté contre le « système ». « Je me considère le nominé présumé. C’est fini », a-t-il déclaré. Il a aussi lancé une remarque misogyne contre Hillary Clinton : « si elle était un homme, elle n’aurait même pas 5% des votes. » Le magnat de l’immobilier marque surtout des points dans sa campagne marketing face à l’establishment républicain. Il sera extrêmement délicat pour la direction du parti de l’écarter à la dernière minute de l’investiture, humiliant les millions d’électeurs qui l’ont supporté ces derniers mois,surtout s’il bénéficie d’un nombre de délégués très proche de 1237.

Hillary Clinton remporte quatre Etats sur cinq. Elle est arrivée sur scène à Philadelphie sur la musique de Eye of the Tiger de Survivor, le tube des films Rocky, boxeur, emblème de la ville et porte-drapeau du cinéma reaganien. Dans son discours, elle a salué la campagne de Sanders, son attachement aux réformes du financement électorale et à la réduction des inégalités de revenus. Elle a préféré attaquer les républicains et imaginer une Amérique où « love trumps hate ». En nombre de délégués, Clinton a une avance plus conséquente qu’Obama sur elle à la même période en 2008. En ce qui concerne les super-délégués, l’avance de Hillary Clinton est encore plus conséquente : 519 contre 39 pour Sanders.

Bernie Sanders remporte un seul Etat, le Rhode Island. A l’exception de ce dernier, tous les Etats qui ont voté hier soir ont un système fermé, où seuls les électeurs inscrits comme démocrates peuvent voter, système au détriment de Bernie Sanders. Le sénateur du Vermont critique cette règle car il réalise de meilleurs résultats dans les primaires ouvertes, quand les sympathisants du parti démocrate peuvent aussi participer au vote. Le sénateur socialiste ne se considère démocrate que depuis le début de sa campagne et dispose de plus de soutiens auprès des électeurs plus à gauche, les jeunes, les blancs et les hommes. Pour remporter l’investiture (2383 délégués), Sanders doit gagner l’ensemble des Etats restants avec une marge de 30 points. Il n’a obtenu qu’une seule fois une telle avance, lors de la primaire de son Etat, le Vermont.

Sanders a répété qu’il irait jusqu’au bout du processus des primaires, afin de faire avancer ses idées et d’orienter le programme du parti démocrate dans sa direction : salaire minimum à $15 dollars de l’heure (proposition reprise par Hillary Clinton), réforme drastique des banques de Wall street, couverture santé plus performante et étendue, fin des accords commerciaux « désastreux » et de l’exploitation par fracking du gaz de schiste. Le camp Clinton ne le pousse pas officiellement à abandonner la course. En 2008, Hillary Clinton est restée candidate jusqu’au mois de juin face à Barack Obama, malgré son retard impossible à rattraper.

Entretien avec Robert Paxton, historien du régime de Vichy

La publication de son ouvrage La France de Vichy en 1973 a profondément marqué le débat public, à tel point que l’on parle d’une « révolution paxtonienne«  dans l’historiographie française. Pour Henry Rousso, chercheur à l’Institut d’Histoire du Temps Présent (IHTP) et auteur du Syndrome de Vichy (1987), l’universitaire américain est devenu un « personnage de notre roman national ». Dans son interprétation générale et critique du régime de Vichy, Robert Paxton s’appuie sur les archives allemandes pour montrer que la collaboration d’État et les politiques antisémites n’ont pas été imposées par l’occupant, mais étaient plutôt des conditions nécessaires à la mise en place de la « Révolution Nationale« .

Robert Paxton n’hésite pas à défendre ses analyses quand il est pris à partie. Dans son dernier livre Le Suicide français, l’essayiste Eric Zemmour attaque l’historien américain, qui lui a répondu le 18 octobre 2014 dans une tribune du Monde intitulée « Vichy, une collaboration active et lamentable » : « Il est difficile de croire qu’il a véritablement lu les statuts de Vichy concernant les juifs. Aucune ‘préférence nationale’ n’y apparaît. Toutes les mesures de Vichy concernant les juifs visaient autant les citoyens français que les immigrés, mise à part celle du 4 octobre 1940 ordonnant l’internement des ‘ressortissants étrangers de race juive’ […] Le régime de Vichy appliqua ses mesures de restriction aux juifs avec zèle […] Les juifs français, davantage intégrés que les immigrés, ont particulièrement souffert de ces mesures. Lorsque les déportations débutèrent, ils étaient déjà extrêmement fragilisés par la perte de leurs professions et de leurs biens. » Robert Paxton conclue sa réponse par un parallèle avec les Etats-Unis : « Vues de l’étranger, les idées noires exploitées par Zemmour ne semblent pas si exceptionnelles. Jadis puissance militaire et culturelle, la France en est venue à occuper une position certes honorable mais moyenne. Aucun Etat n’échappe au relâchement des liens nationaux et sociaux, au commerce mondialisé et à l’individualisme débridé. Aux Etats-Unis aussi, on redoute la déchéance. Le Tea Party est parvenu à bloquer le gouvernement fédéral. Le système électoral américain est archaïque. Le président n’est pas apprécié par la population. Un mouvement ‘néoconfédéré’ vigoureux s’enorgueillit de la cause sudiste telle qu’elle fut défendue au cours de la guerre civile des années 1861-1865. Ce mouvement accuse les historiens qui critiquent la société esclavagiste d’être quelque peu antiaméricains. Eric Zemmour se sentirait chez lui en leur compagnie. »

Né à Lexington en Virginie en 1932, Robert Paxton a étudié à Washington & Lee University, Oxford et Harvard. En parallèle de son activité d’écriture, il a enseigné l’histoire européenne du XXe siècle à l’Université de Columbia (New York). Rencontre en octobre 2014 dans son appartement à quelques blocs du campus.

Quelle idée vous faisiez-vous de la France avant de vous y rendre pour la première fois ?

Robert Paxton : La professeur de piano de mon enfance connaissait bien la France et mes parents avaient des amis français. J’ai appris que la culture est très importante dans ce pays et la vie agréable. L’intelligence a le pouvoir. J’ai ensuite pris des cours de français au lycée Exeter dans le New Hampshire, avec des professeurs qui n’étaient cependant pas français.

Originaire de Virginie, vous dites avoir grandi dans un « trop plein » historique. Qu’entendez-vous par cette formule ?

J’ai grandi dans le souvenir de la guerre civile (1860-1865). Mon arrière grand-père est mort pendant le conflit. Mes parents gardaient un peu la foi du Sud. Un cousin germain de mon père est allé en France pour se battre pendant la Grande guerre. C’était un moment dont il était très fier. Mon père se préparait à y aller lors de la Deuxième Guerre mondiale, mais la paix est revenue avant. À l’internat dans le New Hampshire, j’ai pris des cours sur l’histoire de l’Europe. Ce fut une façon d’échapper à cette atmosphère étouffante, à ce souvenir. Le Sud était un pays très fermé. L’Europe me semblait être le grand large.

André Siegfried décrivait en 1927 le regard des États-Unis sur la France : « Nul pays n’y est plus passionnément aimé; nul n’y est par ailleurs si déprécié, plus sévèrement jugé. Il semble qu’il y ait toujours un excès, dans un sens comme dans l’autre, et qu’alternativement domine soit une illusion, soit une déception. » Les relations entre ces deux pays se sont-elles depuis normalisées ?

Cette citation est très juste. Les premiers jeunes Américains qui ont découvert la France ont été fascinés par sa culture. Certains ont été un peu choqués par les mœurs, la présence de maisons closes. Depuis le début et jusqu’à aujourd’hui, il y a ces deux images ambivalentes dans l’esprit des Américains.

Quel fut l’impact de la défaite militaire de 1940 dans l’esprit des Français ?

La défaite de 1940 fut une cassure profonde dans l’histoire de France et dans l’image que les Français ont d’eux-mêmes. Il est impossible d’imaginer le prestige de l’armée française en 1939. L’armée américaine s’est modelée sur la référence française. Personne en Amérique n’avait lu les écrits du général de Gaulle en faveur des réformes militaires, sauf le général George Patton qui lisait tout. Beaucoup de généraux allemands craignaient aussi la guerre contre la France en 1939. La France a été battue d’une façon humiliante. Je crois qu’elle ne s’est jamais remise de cet événement. La chute de la France d’une grande puissance à un pays moyen, c’est une descente difficile à naviguer émotionnellement. Deux générations plus tard, cette cassure reste primordiale.

Lors de votre premier voyage familial en France en 1950, vous découvrez Paris « épargné mais miteux. »

J’avais 18 ans. Nous sommes d’abord allés en Angleterre, mes origines familiales sont britanniques. On a été frappés par les destructions, des espaces immenses avaient été rasés. On était au courant des dégâts pendant la guerre, car nous avions reçu en Virginie des enfants britanniques réfugiés. Mais on était quand même choqués en arrivant sur place. En France, on avait l’impression que Paris était épargné, par rapport à Londres. On était quand même très conscients des effets de la guerre. En 1950, la France était en voie de reconstruction, au tout début du renouveau. Il n’y avait pas assez de viande, toujours des privations, mais moins qu’en Angleterre. Paris avait visiblement souffert économiquement et moralement de l’Occupation. Nous avons visité les monuments touristiques, ce qui m’a évité de devoir refaire le même chemin plus tard.

Vous avez ensuite passé l’examen du Foreign Service du département d’État. Souhaitiez-vous devenir diplomate ?

J’ai toujours été attiré par les voyages, surtout par l’Europe, je voulais avoir cette possibilité d’y vivre un certain temps. C’était un rêve, finalement abandonné pour le doctorat. Je n’étais pas prêt à renoncer à l’étude du passé.

En 1960, vous êtes de retour à Paris dans le cadre de vos études.

La France est alors déchirée par la guerre d’Algérie. J’étais fasciné par le rôle de l’armée et je voulais étudier la culture des officiers militaires français. Je suis venu pour faire une thèse sur Saint-Cyr pendant la IIIe République. Au service de recherche historique de l’armée, les archivistes m’ont expliqué que l’aviation américaine avait bombardé le bâtiment et que tout était parti en fumée. J’ai demandé à Raoul Girardet, professeur à Sciences Po, de me conseiller. Pour lui, le moment le plus intéressant, c’est l’Occupation. Les officiers ne savaient pas qui était leur chef légitime : Pétain, de Gaulle à Londres ou Giraud à Alger. Raoul Girardet me propose aussi de rencontrer le général Weygand, ce que j’ai accepté. Mon directeur de thèse à Harvard a donné son accord et je me suis lancé dans cette étude. Je me suis entretenu avec une trentaine d’officiers pétainistes de 1960 à 1961. Les recherches étaient délicates. Les gens étaient réticents à parler de cette période. La guerre d’Algérie a provoqué des tensions entre la France et l’Amérique. Des sénateurs américains ont apporté leur soutien à l’indépendance de l’Algérie. Les États-Unis ont fourni de l’armement léger à Habib Bourguiba. Il y a eu des retombées sur mes contacts avec les officiers français. Quand ils ont accepté de me parler, ils voulaient me convaincre que pendant l’Occupation, ils rêvaient de la libération, qu’ils étaient en fait anti-Allemands et favorables aux Alliés. C’était vrai pour certains, pas pour tous. J’ai écouté leurs versions de l’histoire, que j’ai ensuite vérifiées dans les archives américaines et allemandes.

Quelles archives avez-vous principalement consultées ?

Les archives des services d’inspection allemands qui ont visité la zone non occupée, récupérées par les Alliés à la fin de la guerre. Elles étaient accessibles sur microfilms à Washington D.C. Des universitaires germanistes les étudiaient. J’étais un des premiers à utiliser les archives allemandes de cette façon, pour étudier le régime de Vichy. Ce n’était d’ailleurs pas toujours très bien accepté en France. On a critiqué l’utilisation des archives « ennemies ». Il faut bien sûr les lire avec un esprit critique, comprendre les circonstances. Les archives allemandes sont aussi valables que celles de n’importe quel pays.

En France, les archives sont fermées au public pendant soixante ans.

On m’a dissuadé de demander l’accès. Le système des dérogations ne commence qu’avec la loi de 1979. Le gouvernement français a simplement publié cinq volumes des archives de la commission d’Armistice, une source très intéressante. J’ai aussi étudié les procès de collaborateurs et des militaires, dont le ministre des armées de Vichy. J’ai eu la bonne fortune de pouvoir consulter les notes sténographiques des dernières séances publiques de ces procès. Les instructions ont été conclues trop rapidement, elles sont un peu schématiques.

Comment avez vous évolué vers une étude générale du régime de Vichy ?

J’ai très tôt compris que ce que je découvrais dans les archives allemandes ne correspondait pas à ce que je lisais dans le livre de Robert Aron, Histoire de Vichy (1956), écrit à partir des comptes-rendus des procès à la fin de la guerre. Tout était attribué aux Allemands. J’étais en train de dépister quelque chose de différent. Dès la publication de ma thèse en 1966, j’ai profité d’un semestre de congé pour passer six mois en France et commencer un livre général sur le régime.

Quel a été le rôle de l’historien Stanley Hoffman [décédé le 23 septembre 2015, ndlr] dans la publication de votre livre ?

Son assistance a été essentielle. Mon premier livre (Le corps des officiers français 1940-1944) publié en 1966, n’a pas eu le moindre écho en France, aucune critique. La revue du comité d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale l’avait simplement signalé. J’avais l’impression que le deuxième livre ne serait pas traduit en français. Stanley Hoffman m’a persuadé qu’une édition française était possible. Il a convaincu les éditions du Seuil et signé la préface. Gallimard a refusé le livre. Selon l’éditeur Pierre Nora, la lecture était d’abord destinée aux lecteurs américains. J’avais cette impression moi-même, je n’étais pas surpris. La publication était courageuse, le sujet était toujours brûlant. Le Seuil a demandé à deux jeunes historiens, qui sont par la suite devenus des amis, Michel Winock et Jean-Pierre Azéma, de relire l’ouvrage. Nous avons échangé des lettres pendant des mois. Ils posaient des questions sur le texte, je leur fournissais mes réponses et mes sources. Cela a permis de trouver des coquilles, que j’ai ensuite modifiées. L’édition française est donc un peu plus correcte que la version américaine.

Comment le livre a-t-il été reçu aux États-Unis ?

Très bien. La critique était très favorable. Le livre était dans les finalistes du National Book Awards. Les ventes ont été bonnes sans être astronomiques. Republié en poche, le livre est toujours disponible aujourd’hui.

Et en France ?

Il fit scandale. La force du débat m’a surpris, je ne m’y attendais pas. La Revue française de sciences politiques a attaqué le livre. Sciences Po forme les futurs fonctionnaires et le livre était un peu dur pour eux. Parmi les spécialistes, les critiques étaient mitigées. Le livre a été accueilli très positivement par la presse, sauf dans L’Aurore. Je m’attendais au contraire.

Votre livre a-t-il bénéficié d’un contexte particulier ?

J’ai eu des prédécesseurs : Eberhard Jäckel a écrit un livre en 1966 (La France dans l’Europe de Hitler) qui ressemble au mien, mais qui se limite au rapport entre les deux gouvernements. Mon ouvrage est sorti en 1972, après Mai 68. Beaucoup de jeunes ne croyaient plus à l’histoire telle qu’enseignée par les parents. Le film Le Chagrin et la Pitié (1971) de Marcel Ophüls a certainement relancé le débat sur Vichy et préparé le terrain. C’était personnellement frustrant. Au moment où le film sort, mon livre est fini mais pas encore publié, il patiente dans le tiroir d’un éditeur américain qui préfère la pêche au saumon à ses responsabilités professionnelles. J’ai cette idée un peu égoïste que le film aurait profité de la lecture de mon livre.

Certains vous ont reproché d’être un « historien étranger », pire encore, « américain ». Cette notion a-t-elle un sens ?

A cette époque, il n’y a pas de communauté internationale d’historiens. Aujourd’hui, les historiens français sont très ouverts à leurs collègues du monde. En 1960, cette communauté était plutôt fermée sur elle-même. Cette question d’ « historien étranger » est importante car elle revenait sans cesse dans les lettres que j’ai reçues : « Vous avez fait cette étude dans le calme de votre bureau, tandis que nous avons vécu cette période dans la douleur, dans la détresse, dont vous n’avez aucune idée ». Les réactions sont allées dans deux sens contraires. Des historiens ont cru que j’avais eu un accès privilégié aux archives. D’autres ont pensé que c’était un avantage de n’appartenir à aucun clan, d’être libre de suivre les archives selon sa logique propre. C’était peut-être un avantage intellectuel. Je me souviens d’un débat en 1974 à la télévision dans Les Dossiers de l’écran. Le contre-amiral Auphan, secrétaire d’État à la marine à Vichy, m’a dit : « Vous n’aviez que dix ans à l’époque ! ». Comme si un historien ne pouvait pas étudier la Grèce antique sans l’avoir vécue. Ce reproche est absurde.

Etes-vous devenu un intellectuel public, cette figure bien française ?

Il y a des intellectuels publics en Amérique mais on les considère moins sérieusement, ils sont limités aux grandes villes. Leur rôle est moins développé. Je n’ai jamais été intellectuel public aux États-Unis, on ne vient pas me consulter sur les questions du jour. J’étais étonné et parfois agacé par la presse française. La plupart du temps à New York, je n’avais aucune idée du sujet sur lequel on me demandait une opinion. C’est comme ça que j’ai appris l’existence du Pacte civil de solidarité (Pacs), quand on m’a demandé au téléphone ce que j’en pensais.

Pourquoi avoir décidé de vous installer en France ?

Je me suis marié avec l’artiste Sarah Plimpton, qui refusait absolument de passer toute l’année à New York. Nous passions l’été dans un petit appartement modeste du Marais. Elle peignait et moi j’écrivais. On a pu ensuite s’échapper un peu à la campagne, autour de Cluny. Nous passons trois mois en France et neuf à New York.

Vous dites vivre dans un « entre-Atlantique »

C’est un continent imaginaire. Je ne crois pas être devenu un intellectuel français. Je ne suis jamais complètement à l’aise d’un côté ou de l’autre. Beaucoup de choses fonctionnent mieux en France. Je suis plus critique des États-Unis que la plupart de mes compatriotes. J’aime les deux pays, sans être complètement subjugué par l’un ou l’autre. J’occupe donc ce terrain un peu particulier.

Comment votre témoignage au procès de Paul Touvier (chef de la Milice à Lyon pendant l’Occupation) en 1994 et de Maurice Papon (secrétaire général de la préfecture de la Gironde de 1942 à 1944) en 1997 a-t-il été organisé ?

Pour le procès Touvier, ce sont les avocats des parties civiles qui m’ont demandé de témoigner. J’ai accepté sans trop d’hésitation, cela me semblait très intéressant. Pour le procès Papon, c’est le procureur de la République, via le département d’État américain, qui m’a invité à intervenir devant la Cour. Les enjeux des deux procès étaient différents. Touvier, c’était un voyou. Papon, un homme distingué, haut fonctionnaire et ancien ministre. C’était un exécutant, pas quelqu’un qui avait pris des décisions. Beaucoup de temps avait passé depuis l’Occupation. Louis Henkin, un voisin professeur de droit à Columbia, et des avocats m’ont conseillé d’y participer. Vue l’importance du procès, j’étais tenté.

Quelles questions éthiques et scientifiques la présence d’un historien à la barre soulève-t-elle ?

Je n’ai pas beaucoup pensé au conflit entre ce que fait un historien et la place d’un témoin avant d’avoir participé au procès. L’historien Henry Rousso a soulevé ces questions après le procès Touvier. Aujourd’hui, j’ai tendance à croire qu’il n’y a pas un conflit fondamental entre ce que fait un historien et ce que fait une cour de justice. La cour et l’historien essaient d’établir une narration, chronologiquement, en expliquant les motivations des gens et en utilisant les sources écrites et orales. Il y a par contre des distorsions entre les deux activités. L’historien a les sources devant lui. À la barre, il faut parler sans note. C’est relativement trivial. L’historien se pose seul des questions. Dans un procès, c’est la cour qui pose les questions, ce n’est pas confortable, on est dominé. L’historien juge, mais pas selon une loi particulière. Il y a le problème de la définition du « témoin ». La cour nous déclare témoin car il n’y a pas d’autre catégorie disponible. Je n’étais pas présent pendant les événements, je n’ai pas travaillé sur ces deux accusés directement. J’avais montré que Bordeaux était le dernier endroit où la police française a arrêté des Juifs en juin 1944. Le magistrat général a constaté que seulement un membre du jury était en vie au moment des faits. Il a décidé qu’il fallait expliquer le contexte historique. Dans une cour de droit anglais, ce serait strictement interdit, perçu comme une forme d’influence. Il a donc demandé le témoignage de quatre historiens. Je n’ai rien dit de nouveau par rapport à ce que j’avais écrit dans mes livres.

Quelle expérience en avez-vous tirée ?

Je crois que le résultat a été décevant pour tout le monde. Il n’y avait pas le moindre doute de sa culpabilité de complicité de crime contre l’humanité. Pour tous, la sentence était soit trop sévère, soit pas assez. Mais il n’agissait pas de manière indépendante. Au lieu de donner une leçon d’histoire aux jeunes, les deux points de vue contradictoires ont été exposés à la cour. Le procès n’a pas vraiment validé une seule version des faits. La défense était très astucieuse. Ce fut aussi la fin d’une époque. Le débat sur cette période continue mais pas sous cette forme.

Dans Le fascisme en action (2004), vous consacrez une partie à l’échec du fascisme en France. Comment analysez-vous le processus de « normalisation » du Front national ?

Le Front national ne descend pas directement de Vichy, même si des anciens du régime sont présents dans le parti. Le FN est sorti de la guerre d’Algérie. La filiation n’est pas aussi directe qu’avec d’autres mouvements héritiers du fascisme. Le parti n’a pas eu de projet de remplacer la constitution, il s’agit plutôt de rendre le régime plus fort, pas de remplacer complètement la démocratie. Certains traits font penser au fascisme, notamment la glorification de la violence. Le processus de normalisation a été poursuivi efficacement et astucieusement par Marine Le Pen, qui a succédé à son père à la tête du parti. Le FN accepte plus aujourd’hui l’État providence, contrairement au Parti Républicain américain. Si Marine Le Pen partage un jour le pouvoir, ce qui semble inimaginable, elle va probablement renforcer le pouvoir de la police, expulser plus d’immigrés qu’aujourd’hui, mais je n’imagine pas un changement de régime.

 Entretien précédemment publié dans le numéro de novembre 2014 du magazine France-Amérique.