Jim Harrison : glouton et jouisseur

Flammarion publie en cette fin d’année la traduction de A really big lunch de l’écrivain Jim Harrison. Un sacré Gueuleton rassemble les écrits sur les plaisirs terrestres de ce Rabelais moderne mort en 2016.   

« Jusqu’à la fin, il a mangé comme un champion, fumé comme une cheminée, convoité (au moins dans son cœur) à peu près toutes les femmes qu’il a vues, a bu des quantités de vins qui seraient considérées mal avisées pour un homme deux fois plus jeune, et, c’est le plus important, s’est levé et a écrit tous les jours », selon le cuisinier américain Anthony Bourdain. Pour son émission Parts Unknown (CNN), il a enregistré le dernier entretien de Jim Harrison dans le Montana avant sa mort le 26 mars 2016.

L’auteur de Farmer (Nord-Michigan, 1984) a eu deux passions : la gloutonnerie et l’écriture. Il a mis cinquante ans pour « devenir un cuisinier correct et assidu ». Ses penchants ogresques sont connus depuis Aventures d’un gourmand vagabond (Christian Bourgois, 2002). Un sacré gueuleton rassemble des articles écrits entre 1981 et 2015 et publiés dans des livres, revues et magazines comme Smoke SignalsBrickThe New YorkerPlayboyMartha Stewart Living ou The Montana Writers cookbook. Le lecteur français n’en saura rien, puisque l’éditeur a eu l’idée aberrante de publier les textes sans les dater ni préciser les sources. Il faut donc repérer quel président est insulté ou quel pays lointain l’Amérique a envahi pour avoir une idée de la date de parution de l’article.

L’introduction du livre est signée par le célèbre chef new-yorkais Mario Batali, certainement plus inspiré aux fourneaux qu’à l’encrier.

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David Samuels : « L’Amérique continue de produire des générations de rêveurs »

« Seul l’amour peut te briser le cœur » de David Samuels est un recueil de « reportages littéraires » couvrant la fin des années 1990 jusqu’à l’élection de Trump. Dans cet entretien publié par Le Nouveau magazine littéraire le 18 octobre 2018, son auteur insiste sur l’importance de la « narrative non-fiction » dans la littérature américaine.

David Samuels excelle dans l’observation minutieuse des marginaux comme des vieilles légendes du rock, des présidents, des rêveurs, des hommes aux jeux de paris ou au labeur. Il scrute cette ligne fuyante entre la promesse américaine de réinvention permanente et l’imposture. Le « reportage littéraire » est son terrain de prédilection. À 51 ans, il a écrit pour les grands magazines américains Harper’s MagazineThe New YorkerThe Atlanticn+1,… Son premier livre, Mentir à perdre haleine (Éditions du Sous-sol, 2015) s’intéressait au caméléon James Hogue, arnaqueur et coureur de fonds. La couverture de Seul l’amour peut te briser le cœur rend hommage au White Album de Joan Didion (1979). Le livre rassemble ses articles sur les essais nucléaires dans le Nevada, les courses de lévriers, Obama, une famille de dynamiteurs, le producteur de rap Prince Paul, un Français roi des paparazzis ou la propagande du Pentagone sous Donald Rumsfeld. Il est aujourd’hui éditeur littéraire du magazine consacré à la culture et l’actualité juive Tablet.

Les magazines ont permis l’émergence de la « narrative non-fiction ». Ce genre littéraire a-t-il un avenir ?

David Samuels : Oui, c’est pour ça que je suis devenu optimiste. C’est le genre américain, celui que nous avons inventé. C’est l’origine de la littérature américaine. Tous les grands auteurs américains ont commencé par ce type de journalisme, que ce soit Herman Melville, Walt Whitman ou Ernest Hemingway. Depuis les débuts, ce genre répond à un ensemble de questions très américaines : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Que se passe-t-il en Californie ? Qu’est-ce que les gens y font ? Un reporter parcourt le monde et décrit ce qu’il voit. Et ce qu’il voit reflète l’identité de l’auteur et qui nous sommes en tant que lecteurs. Aussi longtemps qu’il y aura des Américains qui chercheront ces réponses qu’ils ne trouvent pas dans la presse, cette écriture restera importante. Ce genre a pris la forme de nouvelles, de romans, de poèmes épiques, d’articles de magazines. Les grandes séries télévisées comme The Wire (Sur écoute) et Les Sopranos sont apparues alors que les magazines s’effondraient. Les séries sont devenues dominantes, beaucoup de leurs créateurs viennent de là, c’est une une manière de continuer un reportage autrement. J’écris aussi une série télévisée sur deux frères, l’un reporter, l’autre missionnaire. Cette série parlera de la crise politique et de cette nouvelle écologie de l’information. Dans les dix prochaines années, nous allons assister à une vague de livres américains qui seront appelés « narrative non-fiction » ou « fiction » ou une autre appellation pour caractériser le nouveau système culturel. À l’avenir, certaines personnes ne considèreront peut-être pas l’Amérique comme exceptionnelle ou fondamentalement différente dans son ADN d’autres nations. Ça sera une perte immense au niveau culturel. J’aime le produit de la sensibilité américaine, la littérature, le jazz, le rock’n roll. Mais je ne pense pas que ce changement arrivera de sitôt.

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Kathleen Clark : “Aux Etats-Unis, une affaire similaire à celle de François Fillon serait plus rapidement découverte”

Article publié par Télérama, 10 février 2017 

Outre-Atlantique, des lois anti-népotisme empêchent, en principe, tout élu d’employer un membre de sa famille. Kathleen Clark, professeur de droit dans le Missouri et spécialiste de la corruption gouvernementale, a répondu à nos questions.

Vue depuis les Etats-Unis, également confrontés aux questions de népotisme, l’affaire Fillon étonne. Les règles anti-népotisme trouvent leurs origines au cours de l’ère progressiste, des années 1890 à 1920. Il est aujourd’hui illégal pour un élu ou un haut fonctionnaire fédéral d’employer un membre de sa famille. Rencontre avec Kathleen Clark, professeur à l’école de droit de l’université Washington à St. Louis (Missouri), spécialiste des questions d’éthique et de corruption gouvernementale.

Une « affaire Penelope Fillon » peut-elle arriver aux Etats-Unis ?

C’est déjà arrivé. Le gouvernement fédéral a adopté un statut en 1967 qui interdit à un officier fédéral de recruter, promouvoir ou recommander un membre de sa famille. Ce statut inclut une longue liste de parents concernés par cette mesure : mère, père, enfant, enfant d’un conjoint, frère, sœur, beaux-parents, oncle, tante, cousin, gendre, nièce, neveu… Le népotisme va contre l’équité, il provoque un conflit d’intérêts, c’est une menace pour la morale interne, les citoyens perdent confiance dans leurs représentants si ces derniers font profiter leurs familles. La plupart des Etats ont aussi leurs propres règles qui interdisent cette pratique. En ce qui concerne un emploi fictif, nous le qualifions de « fraude ». Certaines personnes ont été poursuivies pour ne pas être physiquement présentes au bureau, ne pas avoir travaillé pour le salaire qu’elles touchent. Nous les appelons « employés fantômes ». Tous les ans, l’Office of Government Ethics publie une étude des poursuites réalisées.

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Ne faites jamais de politique-fiction !

La revue politique Charles no18 (Racisme & politique, été 2016) publie un article sur l’histoire du livre Président Kissinger (1974) de Maurice Girodias.

On le surnommait « l’éditeur kamikaze », le « prince du porno » ou encore le « Lénine de la révolution sexuelle ». L’éditeur Maurice Girodias (1919-1990) a publié Henry Miller, Samuel Beckett, Vladimir Nabokov ou encore William Burroughs. Pour ce qui nous concerne, il est aussi l’auteur en 1974 de Président Kissinger, un des premiers romans de politique-fiction où il imagine l’accession du conseiller Henry Kissinger à la Maison-Blanche et tout ce qui s’ensuit. Un livre ravageur qui lui vaudra de formidables tracas judiciaires et mettra fin à sa période américaine. Récit.

Un invité de dernière minute a fait irruption dans le débat démocrate de février 2016 entre Hillary Clinton et Bernie Sanders à l’université du Wisconsin, Milwaukee : Henry Kissinger. L’ancien conseiller à la Sécurité nationale de Richard Nixon (1969-1975), stratégiste populaire de la Guerre froide, ancien secrétaire d’État (1973-1977), est un « mentor » et un « ami » d’Hillary Clinton. Pour Bernie Sanders, il reste « l’un des secrétaires d’État les plus destructeurs de l’histoire moderne », notamment pour son rôle dans l’escalade de la guerre du Vietnam. Henry Kissinger, aujourd’hui âgé de 93 ans, profite depuis le mandat présidentiel de Bill Clinton de sa dernière incarnation : celle d’un homme d’État bipartisan, sérieux et sage. Chairman de la société de conseil international Kissinger Associates Inc., ses activités restent discrètes.

En 1974, loin des jeux diplomatiques, il fut aussi le héros involontaire du dernier roman de Maurice Girodias, Président Kissinger. Entre 1974 et 1976, l’éditeur aventurier a écrit l’histoire de la création de ce livre et de ses déboires américains. Le texte paraît en 1976 dans plusieurs numéros d’été du Nouvel Observateur, puis l’année suivante dans le magazine pornographique Oui, la version américaine de Lui. Revu en juin 1990, juste avant la mort de l’auteur, le texte est publié par les éditions de la Différence. « L’Amérique : je propose de la lire dans Kafka, bien sûr (livre de chevet de Girodias), mais surtout dans le règlement de comptes inouï de Lolita et, maintenant, dans L’Affaire Kissinger », écrit Philippe Sollers dans la préface. Selon Maurice Girodias, tout aurait commencé à Greenwich Village, dans une baignoire. À l’époque, le fils du britannique Jack Kahane, fondateur d’Obelisk Press et éditeur d’Henry Miller et James Joyce, n’est pas très célèbre à New York. Il s’y est installé quelques années plus tôt pour creuser un océan entre lui et ses mésaventures londoniennes, ses procès à répétition en France pour « outrage aux bonnes moeurs par la voie du livre ». Olympia Press USA, sa maison d’édition, vient de faire faillite. Il lance dans la foulée Freeway Press. « Maurice était nul comme homme d’affaires, mais c’était un visionnaire. Il était extrêmement charmant, drôle, glamour, jamais collant ou vulgaire, il adorait les femmes. On prétendait avoir un travail et Maurice prétendait diriger une entreprise. C’était de l’édition existentielle », explique Ann Patty, une de ses éditrices. Dans le catalogue de la maison : une cinquantaine de titres, des livres sur le kung-fu, un guide de vie new age, le manifeste du travailleur de bureau, un volume illustré sur Mohamed Ali et des romans pornographiques (A Sea of Thighs, Mama Liz Tastes Flesh, The Lay of the Land). En 1974, la star politique du moment, celle qu’on trouve alors dans tous les journaux, c’est Kissinger, « l’homme politique le plus admiré » selon les sondages. Richard Nixon se débat à l’époque avec le scandale du Watergate. Mais Kissinger ne peut espérer accéder un jour au Bureau ovale car il n’est pas natural born. Il est né à l’étranger (Section 1 Article 2 de la Constitution, une « obscurité sémantique » pour Girodias, toujours en vigueur). En janvier 1974, Jonathan Bingham, le représentant démocrate de New York, vient justement de déposer un projet d’amendement pour permettre à tous les Américains de prétendre au poste suprême. Le Lewiston Evening Journal du 15 février 1974 publie un article titré « President Henry Kissinger ? » dans lequel Bingham se défend de vouloir changer la Constitution au bénéfice exclusif du secrétaire d’État. Les Américains nés à l’étranger peuvent d’ailleurs occuper l’ensemble des postes de la haute administration, pourquoi la présidence ferait-elle exception ? C’est en lisant dans sa baignoire cet article que Maurice Girodias a l’idée du livre : « Si tout le monde béait d’admiration devant Henry Kissinger, il faut dire les choses comme elles sont, c’est que c’était un salaud. J’avais donc pensé que ce serait bien d’imaginer que, au moment même de son élection triomphale en 76, Henry serait touché par la grâce et deviendrait d’un seul coup le héros de la paix entre les peuples, l’ami du Tiers Monde, le bienfaiteur de l’humanité… »

Lire la suite dans Charles, actuellement en vente en librairie et en kiosque, ou sur le site de la revue : http://revuecharles.fr/ne-faites-jamais-de-politique-fiction/

Maurice Girodias, Président Kissinger, Editions Tristram, 2009, 312 pages.

Festival de Cannes, une promesse d’Amérique

A chaque édition, le cinéma américain dans sa diversité est présent à Cannes. Des réalisateurs talentueux de films indépendants sont en compétition pour la Palme et des films à gros budgets sont aussi projetés en sélection officielle, parfois excellents (Mad Max : Fury Road en 2015), parfois insignifiants (Da Vinci Code en 2006) afin d’assurer la présence de stars américaines et le glamour de la montée des marches. Pensé à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, le festival ne se tient pour la première fois qu’en 1946. Depuis, les affiches du festival puisent souvent leurs références dans le cinéma américain et on annonce presque tous les ans le retour en force des États-Unis sur la Croisette. Ils sont en fait présents à Cannes dès ses origines.

Né avec le soutien de l’industrie et du gouvernement américain

La manifestation répond à un impératif politique, soutenu par les États-Unis. Il faut concurrencer la Mostra fasciste de Venise en créant un grand festival pour le monde libre. Joseph Goebbels a verrouillé le palmarès de l’édition de 1938, deux films de propagande, dont un signé de la réalisatrice Leni Riefenstahl, ont été récompensés par la « coupe Mussolini ». Jean Zay, ministre de l’éducation nationale et des Beaux-Arts, est l’initiateur du festival au printemps 1939 (les nazis occupent Prague). Il est secondé par le haut fonctionnaire et historien Philippe Erlanger. Le projet est né de l’alliance entre la volonté du gouvernement français et le soutien de l’industrie cinématographique américaine pour s’opposer à l’Allemagne et l’Italie. L’Amérique refuse de participer à la prochaine manifestation vénitienne et lorgne sur le sud de la France. L’enjeu est aussi économique : contrer les restrictions italiennes sur l’importation et l’exploitation des films américains. Un petit déjeuner en l’honneur de Jean Zay est offert le 23 juillet par les représentants du cinéma américain, afin de discuter des aspects techniques du futur festival. Les autorités françaises s’entendent avec l’attaché commercial américain Daniel Reagan, et des membres des majors hollywoodiens. L’ouverture complète du marché français est demandée. Un décret du 10 août 1939 supprime les restrictions sur les films doublés en France, un précédent aujourd’hui oublié des accords Blum-Byrnes de 1946.

Pour la sélection, les États-Unis envoient Le Magicien d’Oz de Victor Fleming, Stanley et Livingston de Henry King et Otto Brower et Union Pacific de Cecil B. DeMille. Côté vedettes, la Metro-Goldwyn-Mayer affrète un paquebot pour amener Gary Cooper et Norma Shearer. Des fêtes sont organisées chaque soir fin août pour annoncer le banquet inaugural, prévu le 1er septembre. Le jour où la Wehrmacht envahit la Pologne.

Le festival est donc né en 1939 au niveau administratif, mais n’a pas eu lieu. La guerre emporte l’Europe. Jean Zay disparaît mais son idée lui survit. Philippe Erlanger reprend l’ouvrage là où il l’avait laissé. Des fonds secrets sont débloqués en 1946, les organisateurs ont quatre mois pour être prêt pour la séance d’ouverture. Tout n’est pas encore millimétré lors de la première édition. Une bobine de Notorious de Hitchcock est oubliée lors de sa projection dans l’ancien casino de Cannes. Michèle Morgan saisit l’occasion pour faire son retour en France, après sa parenthèse hollywoodienne.

Tout ce qui se passe en dehors des salles obscures cannoises est futile, donc indispensable. À l’extérieur, les célébrités baignent dans le soleil. C’est grâce à ses stars que le festival est devenu un des événements les plus médiatisés au monde. Certains films américains sont sélectionnés, souvent hors compétition, pour assurer une montée des marches prestigieuses. Moins pour la qualité exceptionnelle du film que pour le plaisir des festifs-alliés et de la presse. Les acteurs peuvent profiter de l’événement pour donner un nouveau tournant à leur carrière, casser une image qui les cantonne dans les mêmes types de rôle. Les premières starlettes se déhanchent en 1953. Les photographes n’ont d’objectifs que pour Brigitte Bardot, Kirk Douglas se presse pour lui faire des couettes.

Un scandale éclate en 1955 lors d’un pique-nique aux îles de Lérins. Simone Silva, jeune actrice britannique, est photographiée sans le haut et dans les bras de l’acteur américain Robert Mitchum. L’opinion publique américaine est outrée. Les Etats-Unis menacent de fuir le festival. Le délégué général, Robert Favre Le Bret, est dépêché auprès des autorités pour persuader les Américains de ne pas quitter la compétition. Des producteurs effarouchés empêchent Grace Kelly de se rendre au festival, soudain perçu comme un lieu de « débauche ». Ce qui se passe dans les hôtels fait aussi jaser. Natalie Wood et Warren Beatty s’évaporent, enfermés dans une suite du Carlton. Les commères se gaussent : « Elle est au lit, Wood ». Le festival est aussi l’occasion de célébrer le patrimoine du cinéma. Groucho Marx est fait officier des arts et des lettres. Il demande alors que sa médaille soit remise au mont-de-piété afin qu’il puisse payer la note du mini-bar de son hôtel. Plus tard, Sharon Stone devient la star emblématique du festival avec le thriller érotique Basic Instinct en 1992. Elle revient tous les ans en tant qu’ambassadrice de l’amFar, fondation pour la recherche sur le sida.

Joutes politiques pendant la Guerre froide

Cannes n’est pas qu’une bulle luxueuse. La sélection des films fait souvent écho aux perturbations de l’actualité ou annonce les mouvements de demain. Jean Cocteau, président du jury multirécidiviste, souhaite que la manifestation reste une « rencontre d’amis » dont les intérêts politiques doivent être exclus. Le choix des jurés, parfois issus des milieux littéraires et politiques et nommés par l’État, est régulièrement attaqué. Le festival est un théâtre d’affrontements pendant la Guerre froide.

Pour s’assurer de la présence américaine, les organisateurs leur octroient un traitement particulier. En amont du festival, les bateaux militaires et ceux des studios peuvent venir s’installer dans la baie, ce qui déplaît aux habitants des environs, et aux pays du bloc de l’Est. Déjà en 1949, ils avaient refusé de participer aux festivités, dénonçant le règlement qui prévoit une seule sélection soviétique contre douze places pour le cinéma américain. Un rééquilibrage s’impose. Quand passent les cigognes (Letyat zhuravli) de Mikhaïl Kalatozov obtient l’unique Palme d’or attribuée à l’URSS, en 1958. Les tensions s’amplifient au fil des années, au risque de blocage. Les journaux dénoncent en 1956 une rencontre internationale qui « ressemble de plus en plus à l’ONU ».  La censure par les participants n’est plus possible à partir de 1956. Les organisateurs entendent faire passer l’art avant les cuisines diplomatiques. En réponse à la polémique de l’attribution en 1957 de la Palme à La Loi du Seigneur de William Wyler, Jean Cocteau déclare : « Couronnez un Américain, vous êtes vendu à l’Amérique. Couronnez un Russe, vous êtes communiste ».

C’est en 1955 que le Grand Prix devient une palme en or massif, référence aux armoiries de la ville et aux arbres de la promenade. La première palme est attribuée à un film américain, Marty, du réalisateur Delbert Mann. Les États-Unis demeurent aujourd’hui le pays le plus palmé. La même année, la projection de Carmen Jones d’Otto Preminger déclenche une nouvelle polémique. Carmen, chef d’oeuvre français de Georges Bizet, est adapté en comédie musicale et interprété par des acteurs noirs. Quelques festivaliers français ne digèrent pas ces transgressions. Les héritiers des librettistes de la version originale non plus. Suite à un procès, le film est invisible en France jusqu’en 1981.

Cannes comme tribune de la rébellion

Le vent de contestation de 68 atteint le festival, qui est interrompu. L’année suivante, Cannes embrasse l’émergence du Nouvel Hollywood et de la contre-culture avec Easy Rider de Dennis Hopper. Le producteur Sam Spiegel met son yacht à disposition du jury pendant que Jack Nicholson fait pousser du cannabis dans les bacs de géraniums du Carlton. Le festival cultive son goût de la contestation contre la guerre du Vietnam et pour le cinéma d’auteur engagé avec le couronnement de M.A.S.H. (Robert Altman, 1970). Issu du Nouvel Hollywood, Coppola obtient deux fois la Palme d’Or pour Conversation Secrète (1974), thriller post-Watergate, puis Apocalypse Now (1979). Son camarade Martin Scorsese gagne la récompense suprême en 1976 avec Taxi Driver, remise par Tennessee Williams.

Le cinéma indépendant américain domine au cours de la décennie suivante (Sailor et Lula de David Lynch, Barton Fink des frères Coen). Beaucoup de films sélectionnés sont mis en scène par des réalisateurs étrangers émigrés aux Etats-Unis. La manifestation est aussi un lieu d’expérimentations, pas toujours concluantes. Polyester de John Waters est présenté en 1981 en odorama, les spectateurs sont munis de petites plaques qu’il faut gratter pendant le film pour libérer leurs odeurs.

Au début des années 2000, les grands patrons d’Hollywood sont tentés de snober le festival, s’interrogeant sur l’intérêt économique du déplacement cannois. « Cannes a pourtant toujours défendu le grand cinéma américain » rappelle Fréderic Mitterrand, habitué et biographe de la manifestation. En 2001, Thierry Frémaux devient le nouveau délégué général du festival de Cannes, avec pour mission de tisser de nouveaux liens avec le cinéma américain.

Le festival sert régulièrement de tribune pour les Américains, afin d’envoyer un message à la maison. Le réalisateur David Lynch, président du jury en 2002, déclare : « En Amérique on ne verra pas ces films, c’est triste et c’est une honte, honte sur l’Amérique, honte a ceux qui veulent contrôler ce cinéma ». Autre édition très politique en 2004, le documentaire de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, reçoit la Palme d’or. Elle est directement adressée contre l’administration Bush par le jury présidé par Quentin Tarantino. Steven Spielberg fait l’apologie du modèle français lors de l’édition 2013 : « L’exception culturelle est le meilleur moyen de préserver la diversité du cinéma ».

Sous le Palais, une place de marché

Au mois de mai, le front de mer de Cannes et les moindres recoins de la Croisette se couvrent d’affiches géantes de films à venir. La domination américaine, pays du billboard, est visuellement écrasante. Dans les coulisses, le festival abrite le premier marché du film au monde. La majorité des films sont des productions indépendantes en langue anglaise. « Quand un studio aborde un nouveau film, nous avons toujours en tête l’organisation de sa sortie et la place du festival de Cannes dans ce dispositif », explique Grégoire Gensollen, senior vice-président de  FilmNation Entertainment. « Une sélection officielle de Cannes donne d’entrée un cachet au film » précise-t-il. Les producteurs se rendent au marché pour trouver des distributeurs pour leur film. Signer avec un distributeur américain pousse d’autres distributeurs internationaux à s’engager sur un long-métrage. Les droits des films y sont pré-achetés avant leur sortie programmée deux ou trois ans plus tard.

Que ce soit dans les films portant la bannière américaine ou dans les hommages rendus par des réalisateurs du monde entier, le cinéma américain est constamment présent au festival. C’est un réservoir à célébrités, un repère indépassable pour la création et pour la cinéphile. Comme l’écrit Jean-Pierre Oudart dans Les Cahiers du cinéma : « Il est bon de cultiver la part d’Amérique que beaucoup de films ont accumulée en nous-mêmes, et de s’en servir pour gagner de nouvelles idées sur le cinéma, sur les médias ». Pour le premier des festivals, qui souhaite rester à l’avant-garde, le sevrage est impossible.

Article précédemment publié en juin 2014 par le magazine France-Amérique


Pour aller plus loin

Loubes Olivier, Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu, Armand Colin, avril 2016

Paillard Jérôme, « Le Marché du Film du festival de Cannes, événement majeur de l’industrie cinématographique. », Géoéconomie 3/2011 (n° 58) , p. 77-87
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2011-3-page-77.htm

Domenach Elise, « Cannes 2007, le goût de l’Amérique », Esprit, juillet 2007. https://www.cairn.info/revue-esprit-2007-7-page-178.htm

Mitterrand Frédéric, « Analyse géopolitique du cinéma comme outil de soft power des États. », Géoéconomie 3/2011 (n° 58) , p. 9-15
www.cairn.info/revue-geoeconomie-2011-3-page-9.htm

Des primaires sur les rails ?

Après l’Etat de New York la semaine dernière et la « primaire Acela » le 26 avril, du nom du train express qui relie Boston à Washington D.C., Hillary Clinton et Donald Trump renforcent leur avance.

Donald Trump remporte les cinq Etats de la journée : Rhode Island, Connecticut, Pennsylvania, Delaware et Maryland. Le mouvement #NeverTrump, lancé sans force et trop tard, n’a pas d’effet sur les électeurs républicains. La primaire de l’Indiana le 3 mai sera une séquence « make-or-break » (ça passe ou ça casse) pour #NeverTrump, selon les commentateurs américains. Les marges du candidat milliardaire hier sont assez conséquentes pour lui permettre de remporter l’ensemble des délégués dans chaque Etat, à l’exception de Rhode Island qui dispose d’une répartition proportionnelle.

Ted Cruz, le sénateur du Texas, est mathématiquement exclu de la course, il ne pourra prétendre réunir les 1237 délégués avant la convention républicaine cet été à Cleveland (Ohio). Comme John Kasich, avec qui il a passé une alliance informelle, il vise une « convention contestée » en empêchant Trump de remporter le nombre magique de délégués. Kasich devrait laisser Cruz faire campagne seul dans l’Indiana. Cruz devrait céder sa place dans l’Oregon (17 mai) et au Nouveau Mexique (7 juin).

Les délégués républicains sont sélectionnés au niveau local et étatique. Trump n’est pas soutenu par tous les délégués qu’il a pourtant remportés dans chaque Etat. Le candidat a dénoncé des « agents doubles » parmi ses propres délégués, qui supportent en réalité Ted Cruz. Ces délégués sont obligés de voter pour Trump lors du premier tour de vote à la convention du parti. Mais dans le cas où la majorité de 1237 votes n’est pas atteinte par le candidat, un second tour est alors organisé et les délégués peuvent changer d’allégeance. Un candidat au teint moins orange peut donc théoriquement être investi par le parti républicain lors de la convention.

S’éclipsant du gala Time 100 à New York, Donald Trump s’est à nouveau présenté contre le « système ». « Je me considère le nominé présumé. C’est fini », a-t-il déclaré. Il a aussi lancé une remarque misogyne contre Hillary Clinton : « si elle était un homme, elle n’aurait même pas 5% des votes. » Le magnat de l’immobilier marque surtout des points dans sa campagne marketing face à l’establishment républicain. Il sera extrêmement délicat pour la direction du parti de l’écarter à la dernière minute de l’investiture, humiliant les millions d’électeurs qui l’ont supporté ces derniers mois,surtout s’il bénéficie d’un nombre de délégués très proche de 1237.

Hillary Clinton remporte quatre Etats sur cinq. Elle est arrivée sur scène à Philadelphie sur la musique de Eye of the Tiger de Survivor, le tube des films Rocky, boxeur, emblème de la ville et porte-drapeau du cinéma reaganien. Dans son discours, elle a salué la campagne de Sanders, son attachement aux réformes du financement électorale et à la réduction des inégalités de revenus. Elle a préféré attaquer les républicains et imaginer une Amérique où « love trumps hate ». En nombre de délégués, Clinton a une avance plus conséquente qu’Obama sur elle à la même période en 2008. En ce qui concerne les super-délégués, l’avance de Hillary Clinton est encore plus conséquente : 519 contre 39 pour Sanders.

Bernie Sanders remporte un seul Etat, le Rhode Island. A l’exception de ce dernier, tous les Etats qui ont voté hier soir ont un système fermé, où seuls les électeurs inscrits comme démocrates peuvent voter, système au détriment de Bernie Sanders. Le sénateur du Vermont critique cette règle car il réalise de meilleurs résultats dans les primaires ouvertes, quand les sympathisants du parti démocrate peuvent aussi participer au vote. Le sénateur socialiste ne se considère démocrate que depuis le début de sa campagne et dispose de plus de soutiens auprès des électeurs plus à gauche, les jeunes, les blancs et les hommes. Pour remporter l’investiture (2383 délégués), Sanders doit gagner l’ensemble des Etats restants avec une marge de 30 points. Il n’a obtenu qu’une seule fois une telle avance, lors de la primaire de son Etat, le Vermont.

Sanders a répété qu’il irait jusqu’au bout du processus des primaires, afin de faire avancer ses idées et d’orienter le programme du parti démocrate dans sa direction : salaire minimum à $15 dollars de l’heure (proposition reprise par Hillary Clinton), réforme drastique des banques de Wall street, couverture santé plus performante et étendue, fin des accords commerciaux « désastreux » et de l’exploitation par fracking du gaz de schiste. Le camp Clinton ne le pousse pas officiellement à abandonner la course. En 2008, Hillary Clinton est restée candidate jusqu’au mois de juin face à Barack Obama, malgré son retard impossible à rattraper.