Nuit de défaite à Hell’s Kitchen

Les deux candidats à la Maison Blanche ont passé la nuit électorale à New York. La dernière fois, c’était en 1944. Franklin Delano Roosevelt, président sortant de trois mandats et ancien gouverneur de l’Etat, l’avait emporté face à Thomas Dewey, alors gouverneur républicain. « Dewey » n’évoque pas précisément un visage à moustache, mais un titre de presse. Le Chicago Daily Tribune du 3 novembre 1948 que tient Harry Truman dans ses mains : « Dewey defeats Truman ». Le président sortant a le sourire triomphant : titre erroné, imprimé trop tôt, un upset  (bouleversement) comme on n’en fait plus.

18h. Les premiers bureaux de vote ferment dans la partie Est de l’Indiana. La Floride, ce sera dans une heure. Dans le Far West Side, d’ordinaire déserté, barricadé ce soir par la police, une file d’attente encercle le bloc entre la 40e et la 41e rue. Les électeurs et sympathisants d’Hillary Clinton se pressent devant le Jacob K. Javits Convention Center. La foule est majoritairement blanche, jeune, décontractée, joyeuse. Une femme en tunique longue bleue s’active pour se mettre en ligne. Un couple de Suédois de Stockholm se dandine pour contrer le froid. Une délégation d’employés des Nations Unies déploie toute sorte d’appareils électroniques de leurs sacs à dos, téléphones, perches, caméras, batteries. Un journaliste pour un hebdo allemand, habillé comme un avocat chauve et sympathique des pubs du métro, s’inquiète à haute voix pour savoir s’il va pouvoir accéder à la soirée sans avoir de ticket. Le Javits Center (capacité : 85 000 personnes) accueille toute l’année les grands événements de la ville, principalement le salon de l’auto et le Comic Con. L’équipe Clinton a vu grand. Les feux d’artifices au dessus de l’Hudson ont été annulés deux jours plus tôt. Les murs et le plafond de verre du centre fournissent une métaphore incarnée. Pas une mention du Javits Center dans les médias sans une référence au fameux plafond qui devrait être percé cette nuit. La première femme élue président des Etats-Unis.

dsc_0002
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le centre de conférence est aussi, dans les années 70, un haut lieu du début de la carrière immobilière de Donald Trump, fils du millionnaire Fred. Le développeur a déboulé à Manhattan grâce à deux projets : la transformation du West Side et l’hôtel Grand Hyatt. Au moment de l’annonce de sa candidature en juin 2015, Donald Trump a déclaré : « après quatre ou cinq ans à Brooklyn, je me suis lancé à Manhattan et j’ai fait des grandes affaires. J’étais responsable du centre des conventions dans le West Side. » Comme l’a montré l’enquête de Wayne Barrett publiée en 1978 dans le Village Voice, Donald Trump a profité de ses connections familiales et politiques pour s’imposer auprès de la municipalité de Beame. Loin de l’image de self-made man que l’héritier s’est construite depuis. Il pousse les autorités à transformer une ancienne section de chemins de fer au bout de Hell’s Kitchen appartenant à Penn Central Corporation Cie, sur laquelle il a acquis une option. Trump bénéficie d’incitations fiscales et de prêts municipaux garantis et n’investit pas son propre argent. Malgré ses efforts, son entreprise n’est pas mandatée pour la construction du centre de conférence. Pour empêcher la parution de l’enquête, Donald Trump offre, en vain, un appartement au journaliste. Puis viennent les menaces. L’enquête paraît sous le titre « Like Father, Like Son: Anatomy of a Young Power Broker ». Le centre est achevé en 1986, l’année de la mort du sénateur républicain libéral Jacob K. Javits. Ce soir, Donald Trump est 24 blocs plus loin, dans la salle de bal du Hilton Midtown, au milieu de ses casquettes rouges MAGA.

L’attente à l’extérieur est de courte durée. On pénètre dans un hangar nu, parqués devant des portiques de sécurité dignes d’un aéroport. Les policiers dirigent les masses vers les contrôles des sacs et les détecteurs de métaux. A droite, avec le billet correspondant, on accède sous la structure de verre, à l’intérieur du centre des conventions. Des bannières étoilées par milliers, des rosettes patriotiques. L’imposante scène centrale épouse la forme géographique des Etats-Unis, flanquée de gradins à l’arrière. L’ensemble baigne dans une lumière froide et bleue, la couleur des démocrates. En prenant à gauche, retour à l’extérieur, pour la block party : petite scène pour les discours de la soirée avant l’arrivée de la championne, camions-cuisines pour se restaurer, rien de fort à boire. Les différentes chaînes de télévision beuglent sur l’écran géant. Les coupures de publicité sont faites maison, assurées par les clips de campagnes de Clinton. La vidéo qui déclenche le plus de réactions enthousiastes est celle consacrée à Barack et Michelle Obama. Des images d’archives de la nuit victorieuse de 2008 font frissonner l’assistance.

Serment d’allégeance. « Merde, je ne le connais pas par cœur », s ‘exclame un « bad hombre ». Prière collective contre « tous les –ismes qui contraignent ». « One Nation under God », qu’Il « aide Hillary et Tim » à diriger le pays. L’ecclésiastique rappelle que « la diversité est une bénédiction plutôt qu’une malédiction » que les migrants doivent être accueillis dans la solidarité. Puis on entonne l’hymne national, chanté par une jeune femme noire.

dsc_0038
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le maire Bill De Blasio n’excite pas vraiment ses administrés. Il se dit fier de l’ancienne sénatrice, met en avant ses réformes locales sur le salaire minimum et sur l’égalité des rémunérations entre homme et femme et appelle la prochaine administration à faire de même au niveau fédéral. La présidente du conseil municipal, Melissa Mark-Viverito, lui succède et adresse quelques mots en espagnol à la foule. Elle présente douze femmes noires, mères de jeunes tués par la police ces dernières années.

dsc_0045
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Gwen Carr, la mère d’Eric Garner, parle d’abord, puis c’est Sybrina Fulton, la mère de Trayvon Martin. Hillary Clinton est la seule candidate à les avoir contactées, expliquent-elles. Le ton est apaisé, pas de discours sur les violences policières. Hillary Clinton est le seul sujet du soir.

dsc_0067
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Chuck Schumer, le sénateur de New York tout juste réélu, vient fêter sa victoire au micro. La foule agite les petits drapeaux qu’on vient de distribuer. Tout en gouaille et en confiance dans le triomphe de Clinton, Schumer se déclare prêt à prendre la tête de la majorité du Sénat, si les démocrates l’emportent ce soir. Il met en avant sa proximité avec son ancienne collègue sénatrice, l’inscrit dans la lignée historique des femmes pionnières en politique.

Entre 21h et 22h, le doute s’installe. Une femme en T-shirt « Nasty Woman » lance à sa sœur : « It’s rigged ! The Russian Wikileaks thing, they got into our ballots ». Le GOP garde le contrôle de la Chambre des représentants. Le dépouillement est en cours et Trump est devant en Floride, en Virginie et dans l’Ohio. La tension monte d’un cran. La nuit va être longue. On se rassure un peu. Les bureaux de votes des coins isolés et des campagnes, à dominante républicaine, ferment plus tôt et sont comptés plus rapidement. Si les agglomérations urbaines tiennent bons, ça devrait aller. A 21h45, Trump prend de l’avance dans le collège électoral. CNN et MSNBC se lancent dans toutes sortes de projections, en tapotant sur les comtés situés sur l’écran tactile, pof pof, ici, seulement 40% des bulletins ont été dépouillés, donc rien n’est fait, mais si cet Etat est rouge à la fin, alors Trump a plus d’options pour arriver à sécuriser les 270 grands électeurs nécessaires pour gagner. Silence de mort parmi les New-Yorkais.

dsc_0090
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

22h. Too close to call. Trump a 140 grands électeurs, Clinton 104. Quinze minutes plus tard, Trump gagne l’Ohio. C’était attendu ces derniers jours, il semblait difficile pour les démocrates de remporter cet Etat. Le dicton « as Ohio goes, so goes the Nation » est dans les têtes, mais certaines études sociologiques récentes montrent que l’Etat ressemble de moins en moins à la composition de l’Amérique entière. Un couple qui travaille aux Nations Unies s’inquiète de la tournure de la soirée. Ils ne prennent pas les drapeaux américains distribués et demandent plutôt un drapeau de l’ONU.

dsc_0094
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Il faut attendre la victoire de Clinton en Virginie pour que la foule respire. On parle de l’Etat comme d’un « nouvel Ohio ». La campagne Trump a fermé ses bureaux en Virginie il y a plusieurs semaines, considérant qu’elle n’avait aucune chance de repeindre le Commonwealth en rouge. La carte virginienne ressemble fortement à celle de 2008 et 2012. Obama a remporté deux fois ce swing state, grâce au Nord de l’Etat, les comtés puissants autour de Washington, et les îlots bleus de Richmond, Norfolk/Virginia Beach, Roanoke et Charlottesville.

dsc_0078
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

La sénatrice Kirsten Gillibrand vient rassurer la Nation d’Hillary. Elle présente l’intervenante suivante, Katy Perry. Elle aurait dû chanter l’hymne national, mais finalement non. Ses parents ont voté Trump, mais c’est pas grave, ils s’adresseront encore la parole à Thanksgiving. La victoire est proche, demain sera beau. Roar accompagne sa sortie de scène, pour la énième fois de la soirée.

dsc_0098
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le gouverneur Andrew Cuomo redonne de la chaleur à la foule dans un numéro de vibrations de fierté new-yorkaise, valeurs progressistes solides et ode à l’immigration. Il parle de son père, Mario, ancien gouverneur décédé l’année dernière. « Quelqu’un m’a dit, Andrew, lève ta main, tu verras, ton père est là, avec toi ». Puis le gouverneur demande à tous de faire de même, main vers le ciel pour sentir la présence de Mario. New York est le berceau des politiques progressistes rappelle le gouverneur, c’est la terre d’élection d’Hillary Clinton après ses années de First Lady. Il insiste sur le mouvement des droits des femmes que la ville a porté, et cite Susan B. Anthony (1820-1906). Depuis les petites heures du matin du scrutin, des milliers de personnes se sont rendues sur la tombe d’Anthony à Rochester (NY). La pierre tombale est recouverte de stickers « I voted ». Susan B. Anthony a été arrêtée pour avoir glisser un bulletin dans l’urne le 5 novembre 1872. L’ancienne militante de la ligue de tempérance et la fondatrice de l’American Equal Rights Association est morte 14 ans avant que le droit de vote ne soit accordé aux femmes. Khizr Khan, le père d’un soldat tombé en Afghanistan, une des cibles des insultes de Donald Trump, succède à Cuomo. Un silence respectueux s’installe.

A 23h, Clinton remporte la Californie, le Colorado, l’Oregon et Hawai. Trump gagne l’Idaho et la Caroline du Nord. Obama avait devancé McCain dans l’Etat Tar Heel en 2008, mais perdu face à Romney en 2012. 23h30. Donald Trump remporte la Floride. Il ne pouvait gagner sans cet Etat. Puis la Géorgie. Il reprend de l’avance en nombre de grands électeurs. « Les citoyens ont choisi le diable qu’ils ne connaissent pas, plutôt que celui qu’ils connaissent déjà », explique Ana Navarro — « Nicaraguayenne par naissance, Américaine par choix »— une stratégiste républicaine anti-Trump, sur le plateau d’ABC. Les électeurs latinos se sont mobilisés contre celui qui les a attaqués à répétition, mais ça n’a pas suffit. « Ils se sentent marginalisés. La colère a laissé place à la peur », lance un autre expert à la télé. Une jeune femme envoie le même messages à tous ses contacts : « no lo creo ».

« Holy fuck » s’exclament d’autres New-Yorkais. Les démocrates du West Side sont dans une panique immobile. Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin et Nevada restent alors en jeu. La favorite de la soirée ne l’est plus du tout. Trump la devance dans beaucoup de comtés. S’il reste encore des bulletins à dépouiller, les réserves de voix démocrates dans les villes s’épuisent. Les projections et les modèles électoraux des deux dernières années sont balayés, oubliés. L’oracle Nate Silver apparaît sur l’énorme écran, cheveux en bataille, plaques rouges sur le visage derrière ses célèbres lunettes rectangulaires. Le modèle de prédiction de FiveThirtyEight donne maintenant à Donald Trump 78% de chances de l’emporter. Clinton est en grande difficulté. Elle pourrait « renverser la table » si elle gagne…l’Arizona. Elle pourrait finir par gagner le vote populaire en nombre de voix mais perdre le collège électoral. Donald Trump n’a plus besoin de remporter la Pennsylvanie. George Stephanopoulos n’en revient pas. L’ancien directeur de la communication de Bill Clinton reconverti en talking head parle maintenant d’un bouleversement aux proportions historiques. « Donald Trump est à 26 grands électeurs d’écart de la présidence ». Les autres pundits sont figés, ils balbutient des tentatives d’explication. « Comment en est-on arrivé là ? Réfléchissez à ça : président Trump ! Pour la première fois de son histoire, l’Amérique pourrait choisir une personne sans aucune expérience politique ou militaire ».

dsc_0115
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

L’assemblée du Javits Center se vide au fur et à mesure. Les visages sont tendus, anxieux. Certains s’assoient par terre, le regard accroché aux écrans des portables et de télévision. Les policiers font preuve d’un détachement professionnel. Victor envisage déjà l’avenir à pleins poumons : « Il pourrait mettre le feu à la Maison. Les démocrates vont revenir dans quatre ans. » Les marchés financiers sont fortement à la baisse. Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis cause sur Twitter : « Après le Brexit et cette élection, tout est absolument possible. Le monde est en train de s’effondrer devant nos yeux ». Le message est rapidement supprimé.

Pour meubler, MSNBC se lance dans une comparaison hasardeuse sur Marine Le Pen. Est-elle la prochaine ? La journaliste Rachel Maddow explique qu’elle est aussi horrible que son père mais qu’elle prend mieux la lumière et qu’elle est plus polie. On connaît la vieille extrême droite européenne mais le trumpisme, c’est quoi ?

Le révérend Jesse Jackson fend silencieusement le groupe d’électeurs restés sur le pavé. Retour à Chicago le 4 novembre 2008. Après le discours du président-élu Barack Obama, les larmes de joie de Jesse Jackson. L’image la plus saisissante de cette nuit-là.

dsc_0117
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

« Demain, on dort et on pleure. Le jour d’après, on se mobilise, comme le Tea Party, pour être certains que cela ne se reproduise jamais. » La musique de fête qui raisonne par intermittence a quelque chose d’obscène, à contretemps des mines déconfites et de l’ambiance générale de la ville. « Tout ça, c’est la conséquence du manque d’éducation dans ce pays », explique un homme blanc d’âge moyen, T-shirt vert et calvitie, petites lunettes rondes, nerveux. Il s’agite devant la caméra d’une chaîne locale. « Il faut être soit stupide soit malade mental pour voter pour Trump. Je conseille à tous ceux qui l’ont fait de chercher de l’aide. Il existe aujourd’hui de très bons programmes de prise en charge des maladies psychiatriques. » A 2h du matin, John Podesta, chairman de la campagne Clinton, est le premier à monter sur la grande scène du Javits Center : « Merci à tous […] C’est très serré […] Rentrez chez vous, il n’y aura pas de discours d’Hillary Clinton ce soir. »

Dans un taxi, les voix de fumeurs qui s’échappent de la radio gardent un ton grave et dépassionné. « Les électeurs de Donald Trump auraient-ils été sous-estimés ? Auraient-ils menti sur leurs intentions de votes ? ». Swarn, le chauffeur, coupe le son. Il se retourne et sourit  : « Who cares, right ? »

Le mouvement Sanders et l’avenir du parti démocrate

Bernie Sanders est un politicien aguerri qui siège depuis 25 ans au Congrès. Il a mené une campagne remarquable, réalisé des succès importants, inattendus et a réussi à mobiliser de nouveaux jeunes électeurs. Lors du lancement de sa campagne, Sanders n’était qu’un sénateur d’un petit Etat de la Nouvelle Angleterre, inconnu, indépendant, isolé, fort de son accent de Brooklyn et de ses convictions de gauche.

Sanders-usa-pollavg-2016-07-01t135759-0400Hillary Clinton le devançait de 57 points dans les intentions de vote au niveau national. A la fin des primaires, Clinton ne le devance plus que de 12 points et il a remporté 22 primaires et caucus étatiques. Le slogan « Feel the Bern » s’est transmué en 13 millions de voix. Opposé à l’ensemble des leaders du parti démocrate, le succès de la campagne de Bernie Sanders a reposé sur la mobilisation individuelle de la base, les grassroots. Sanders a réalisé d’importantes levées de fonds, avec des dons de 27$ en moyenne. Mais il n’a jamais réussi à mobiliser les minorités et principalement les Africains-Américains, qui représentent entre 20 et 25% du parti démocrate.

Pour assurer l’unité du parti et « tout faire pour empêcher Donald Trump de devenir président », Bernie Sanders a rejoint Hillary Clinton, couple politique de raison, tout en insistant dans son discours sur le bilan positif de sa propre campagne. Son plus grand succès se mesure en terme d’influence. Sous la pression du sénateur du Vermont, Hillary Clinton a changé ces derniers mois plusieurs de ses positions. Elle s’oppose maintenant à l’oléoduc Keystone XL et au Trans-Pacific Partnership, qu’elle avait négocié comme membre de l’administration Obama et qu’elle avait qualifié de « gold standard » des traités commerciaux. Clinton a même été poussée à prendre des positions plus à gauche que Sanders, notamment en matière de contrôle des armes.

C’est aussi une révolution rhétorique pour la gauche américaine, dans le sillon du mouvement Occupy Wall Street de 2011. Le mot « socialisme » n’est plus l’équivalent de communisme et de totalitarisme pour la jeunesse américaine, et un candidat sérieux peut se réclamer de la social-démocratie à l’européenne.

Dans un article du New Yorker de mars dernier, Ryan Lizza a analysé la « grande division »  du parti démocrate aujourd’hui :

Le clintonisme — l’idéologie, les tactiques, et le bilan de huit années à la Maison Blanche — menace toujours les primaires démocrates. Le sous-texte, et souvent le centre, de la campagne de Bernie Sanders pour contrer Hillary Clinton repose sur l’idée que de trop nombreuses réalisations de la présidence de son mari ont été une série de trahisons — la dérégulation de Wall Street, l’obsession de réduire les déficits, le Defense of Marriage Act, la loi contre la criminalité, NAFTA — et qu’elle a été une partenaire enthousiaste dans la mise en place de ce programme.

Après des semaines de négociations avec l’équipe de campagne de Clinton, Bernie Sanders a annoncé lors de son discours le « programme le plus progressif dans l’histoire du parti démocrate ». Plusieurs de ses idées et combats, ce qu’il regroupe sous le terme de « révolution politique », se sont maintenant imposés dans le bloc idéologique du parti démocrate.

Dans le domaine de l’éducation d’abord, Sanders soutient une approche plus universaliste. Hillary Clinton a annoncé l’inscription gratuite d’ici 2021 dans les universités publiques pour les étudiants issus d’un foyer qui a des revenus inférieurs à 125 000 dollars par an, soit 80% des foyers américains. Dans le domaine de la santé, Clinton soutient toujours l’Affordable Care Act (Obamacare), mais elle a repris la proposition de Sanders d’étendre la couverture Medicare au plus de 55 ans. Ce programme est proche du « public option », chère à Clinton depuis sa première tentative en 1993, quand elle était première dame. Les cliniques de santé locales seront aussi mieux financées (40 milliards) afin de répondre aux besoins des patients non assurés. Dans le domaine de la régulation bancaire, le parti prévoit de demander une version moderne du Glass-Steagall Act, la loi de 1933 qui a séparé les banques commerciales des banques d’investissement. Concernant les traités de libre échange, le texte reste flou pour le moment et ne prend pas position contre le Trans-Pacific Partnership (TPP) ou le TAFTA. La lutte contre le changement climatique devra être systématiquement considérée dans le processus législatif, avec des investissements massifs dans l’énergie durable. Le parti démocrate soutient également l’établissement d’un salaire minimum horaire de 15$ (une demande de longue date de Sanders, alors que Clinton parlait de 12$ pendant les primaires), la légalisation de la marijuana, la fin des prisons privées et des enquêtes judiciaires obligatoires concernant les policiers qui font usage de leurs armes lors des arrestations. Le parti demande aussi officiellement, pour la première fois, l’abolition de la peine de mort, qualifiée de « forme de châtiment non habituel et cruel ».

Si le candidat n’a pas réussi à remporter l’investiture démocrate, les idées qu’il a incarnées influencent déjà le parti. Son avenir dépend surtout du nombre de militants pro-Sanders qui seront dans les prochaines années des élus progressistes capables de mettre en application cette ébauche de programme. Zephyr Teachout, 44 ans, professeur de droit à l’université Fordham (New York City), est l’une des candidates soutenues par Bernie Sanders pour l’élection législative de novembre. Elle a remporté la primaire pour la 19e circonscription de New York (Catskills et vallée de l’Hudson) avec 73.2% des voix. Cette spécialiste de la corruption avait déjà défié le gouverneur démocrate de New York Andrew Cuomo l’année dernière, finalement réélu. Teachout a réussi à obtenir un tiers des voix lors de la primaire face à ce puissant héritier et baron démocrate (Mario Cuomo, son père, fut gouverneur de 1983 à 1994). Zephyr Teachout est devenue une des championnes des progressistes de l’Etat. Cette diplômé de Yale est depuis longtemps une militante des mouvements de gauche de la région, elle a été notamment assistante juridique d’Occupy Wall Street.

En Floride, Tim Canova, professeur de droit à Nova Southeastern University, se présente contre la présidente du Democratic National Committee, Debbie Wasserman Schultz, élue depuis 2006, une supportrice de Hillary Clinton très critiquée dans le camp Sanders. Dans l’Etat de Washington, la sénatrice d’Etat Pramila Jayapal, d’origine indienne, tente d’être élue dans l’une des circonscriptions les plus progressistes, qui englobe une partie de la ville de Seattle. Dans le Nevada, Lucy Flores est candidate au Congrès. Première femme américaine d’origine mexicaine élue à l’assemblée du Nevada, Flores est une ancienne membre d’un gang, incarcérée à 15 ans, devenue avocate et militante du droit à l’avortement. Elle affronte dans la primaire le sénateur d’Etat Ruben Kihuen, soutenu par Harry Reid, chef de la minorité démocrate au Sénat.

En 1972, la candidature de George McGovern, sénateur du Dakota du Sud, a réussi à mobiliser la jeunesse opposée à la guerre du Vietnam avec un discours de gauche aux accents populistes. Une nouvelle génération de démocrates s’est formée pendant cette campagne, qui s’est achevée avec une défaite historique pour le parti de l’âne. McGovern n’a remporté que l’Etat du Massachusetts lors de l’élection présidentielle face à Richard Nixon. Gary Hart, futur sénateur du Colorado et candidat à deux reprises à la présidence, a débuté sa carrière politique cette année-là, tout comme Hillary et Bill Clinton, qui a dirigé la campagne démocrate au Texas. Lors de la présidentielle de 1984, ABC News demande à George McGovern, à nouveau candidat, si sa précédente campagne avait « changé la vie des gens ». « De temps en temps, je croise une personne qui me dit qu’elle a rencontré son mari pendant ma campagne, ou un mari qui a rencontré son épouse. Je dois vous avouer, j’ai aussi suscité quelques divorces », répond l’ancien sénateur.

Donald Trump, produit de saison

Donald J. Trump n’est pas une énigme politique, un ovni divertissant. Des précédents historiques, comme la fascination médiatique dont il fait l’objet depuis des dizaines d’années, ont ouvert la voie à sa campagne actuelle. Donald Trump est l’incarnation spectaculaire de la rancoeur d’une partie de l’électorat conservateur. Trump est un entrepreneur assourdissant, mais surtout une figure familière depuis les triomphantes années 80-90, une star de la télé-réalité, le visage de l’émission The Apprentice pendant quatorze saisons. Sa dernière casquette, candidat à l’investiture républicaine, est siglée « Make America Great Again », le slogan de Ronald Reagan en 1980. 

« La Nation à Trump : nous avons besoin de vous », titre le magazine satirique Spy en janvier 1988. S’appuyant sur un sondage bidon qui crédite Donald Trump de 4 % de soutien pour qu’il se porte candidat, Spy assure que sa candidature est viable. « Une dernière chose : c’est un candidat qui ne vous laissera pas tomber. Après tout, nous avons déjà la garantie personnelle de Donald Trump : s’il se présentait à la présidence, il gagnerait assurément », conclut l’article. L’inexpérience politique de « the Donald » est, en 2015, perçue comme un atout parmi les révoltés, qui considèrent que le système démocratique américain ne fonctionne plus et que les élus se ressemblent tous. La carrière dans les affaires de Donald Trump et de Carly Fiorina (ancienne dirigeante de Hewlett-Packard au bilan déplorable), serait leur principale qualité pour devenir président.

Dans le passé, le parti républicain a déjà investi un chef d’entreprise novice en politique. Wendell Willkie (1892-1944), président de Commonwealth & Southern, une compagnie de matériel électrique de New York, a affronté en 1940 le président sortant Franklin Roosevelt. Jusqu’en 1939, Wendell Willkie était membre du parti démocrate. Au moment de changer de camp politique, il aurait déclaré : « Quand la pute du village rejoint l’église, tout va bien, mais ils ne la laissent pas diriger la chorale la première soirée. »

Wendell_Willkie_testifying_-_May_17_1939
Wendell Wilkie, président du Commonwealth & Southern Corporation, devant un sous-comité du Congrès, 17 mai 1939. © wikicommons

Willkie est devenu populaire en critiquant l’administration démocrate : les politiques du New Deal, en vigueur depuis 1933, auraient échoué, puisque le taux de chômage reste élevé. Au début de la Seconde guerre mondiale, Willkie ne suit pas la tendance dominante isolationniste chez les républicains. Il souhaite un renforcement de la défense américaine, qui pourrait être amenée à porter assistance au Royaume Uni, au moment où Roosevelt multiplie les contrats avec les industries de l’armement. A la convention républicaine de Philadelphie, il souligne qu’il ne sera « l’obligé de personne, sauf du peuple » : sa fortune le protègerait de toute influence extérieure. Il défait les éléphants Robert Taft, Thomas Dewey, et obtient l’investiture au sixième tour du scrutin.

Au grand dam de Willkie, la campagne électorale se focalise sur la guerre en Europe, pas sur les sujets économiques. Pour se relancer, il se déclare soudainement isolationniste et promet, une fois élu, de ne pas envoyer les troupes américaines en Europe. Son programme et son style ne convainquent pas. Roosevelt l’emporte avec 54.7 % des voix, contre 44.8 % pour Willkie. Le démocrate récolte 449 grands électeurs, contre 82 pour le candidat républicain.

Wendell Willkie se rapproche ensuite du président réélu et applaudit plusieurs de ses initiatives. En 1941, il demande une aide illimitée pour soutenir l’effort de guerre britannique contre le régime nazi. Il devient même le représentant personnel de Roosevelt lors d’un voyage en Angleterre et au Moyen Orient, en Union Soviétique et en Chine. L’establishment républicain s’étouffe. L’année suivante, Willkie publie un best-seller, One World, un essai dans lequel il appelle de ses voeux un système international de maintien de la paix, une fois la guerre finie. Il tente à nouveau sa chance pour la présidence en 1944, sans bénéficier de l’aide du parti républicain. Il refuse ensuite de soutenir Thomas Dewey, le candidat investi. Il meurt d’une thrombose pulmonaire ce même automne, à 52 ans.

Depuis les temps de Willkie, d’autres hommes d’affaires ont émis l’idée d’une candidature présidentielle. En février 1992, le milliardaire texan Ross Perot annonce au cours du talk-show de Larry King qu’il se présente aux élections comme indépendant. Pendant le premier débat avec George H. Bush et Bill Clinton, Perot défend fièrement son amateurisme : « je n’ai pas d’expérience dans le blocage du gouvernement, quand personne ne prend de responsabilité pour rien, et tout le monde se défausse sur l’autre. Je n’ai pas d’expérience dans la création du pire système scolaire public du monde industrialisé, de la société la plus violente, percluse de crimes, du monde industrialisé. Mais j’ai l’expérience du résultat… J’ai une longue expérience dans le fait de ne pas mettre dix ans à régler un problème de dix minutes. »

Dans la New York Review of Books, le journaliste Michael Tomasky inscrit le phénomène Trump dans un mouvement de fond :

« N’est-il pas l’aboutissement logique des politiques républicaines depuis de nombreuses années, en remontant aux présidences Clinton et Bush, et spécialement aux mandats de Barack Obama ? Deux qualités ont principalement servi de base au conservatisme moderne. La première, c’est le ressentiment culturel et racial d’une population âgée et très blanche représentée par le GOP – ressentiment contre une Amérique qui change rapidement et qui est plus ouverte sur la sexualité, mais aussi contre les immigrants à la peau foncée, et les occupants de la Maison Blanche, les gays, le politiquement correct et la ‘classe des parasites’ et tout le reste. La seconde qualité, c’est ce que l’on peut appeler le spectacle – la poussée continue vers un style rhétorique de plus en plus digne des gladiateurs, encore plus outré (et effarant), initialement guidé par les animateurs de talk shows comme Rush Limbaugh et maintenant reproduit sur des sites, dans des podcasts et sur des fils Twitter trop nombreux pour être cités. Il y a une forte tendance, perfectionnée pendant des années par Fox News, à couvrir et débattre des politiques publiques comme une combination à la fois de guerre, de sport et de spectacle. »

Donald Trump n’a pas de programme politique cohérent. Michael Tomasky rappelle que l’homme n’a pas vraiment fait allégeance au conservatisme par le passé. Il s’est identifié plus proche des démocrates que des républicains en 2004 pour des raisons économiques, il s’est aussi prononcé pour une assurance maladie financée par l’Etat. Bill Clinton reste son président préféré parmi les quatre derniers et il s’est opposé à  la guerre en Irak. Pire, il a récemment défendu le planning familial pour ses actions, en dehors de l’assistance à l’avortement. En 2011, l’homme d’affaire a fait savoir qu’il réfléchissait à une candidature présidentielle. Il s’est construit alors une base électorale en devenant le héros des birthers, ces partisans du complot convaincus que Barack Obama n’est pas citoyen américain, qui demandent sans relâche un certificat de naissance depuis longtemps rendu public.

La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat.

Selon les derniers sondages, la vaste majorité des ses supporters sont issus de deux groupes : les électeurs sans diplôme du supérieur et ceux qui sont convaincus que « l’immigration affaiblit l’Amérique ». En août, Donald Trump a détaillé pour la première fois ses propositions face à la « menace existentielle » de l’immigration. Selon ce document, le gouvernement doit déporter la majorité des sans-papiers et saisir l’argent qu’ils envoient à leur famille restée dans leur pays d’origine. Trump veut aussi revenir sur le 14e Amendement en supprimant le droit du sol. Il est ainsi devenu en quelques mois le porte-étendard de l’extrême droite américaine, particulièrement des milices patriotes, des vigiles de la frontière et des suprémacistes blancs, comme le montre l’enquête du New Yorker intitulée  « The Fearful and the Frustrated« .

L’establishment républicain souhaite aujourd’hui ouvertement son retrait de la course dans les plus brefs délais. La base du parti déteste ses dirigeants, particulièrement le leadership républicain au Congrès. L’attitude de Trump face aux cadres du GOP et envers la presse renforce sa popularité chez les plus radicaux. En se concentrant sur l’immigration, Trump est le nouveau champion de ceux qui s’identifient aux mouvements Tea Party, déçus par leurs égéries d’un temps, Marco Rubio ou Ted Cruz. La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat. Les contradictions et les faiblesses des autres candidats républicains laissent pour le moment le champ et la lumière au magnat de l’immobilier.