Les lignes de mire de Sicario

Le cadre poussiéreux de la frontière du Sud américain s’est installé depuis longtemps dans la fiction américaine. A la télévision, on se souvient récemment des environs d’Albuquerque de Breaking Bad (2008-2013), de la ligne trouble de The Bridge (2013-2014). Le cinéma s’est déjà intéressé avec brio à la « guerre contre la drogue » dans cette région, avec le polyphonique Traffic (2000) de Steven Soderbergh (avec Benicio del Toro), et No Country for Old Men (2007) des frères Coen, avec Josh Brolin. La photographie de ce film était signée Roger Deakins, à nouveau à l’oeuvre dans Sicario (sorti en France le 7 octobre).

Dans The Guardian, le chef opérateur anglais se montre diplomate : « Je trouve la plupart des films d’aujourd’hui décevants. Peut-être parce que les gens n’arrivent pas à se concentrer. Tout doit être plus rapide : les coupes plus rapides, on ne peut plus prolonger un plan. Il y a plusieurs plans de Sicario qui sont prolongés. Les gens disent : ‘c’est vraiment intense!’ C’est parce que les plans durent longtemps. L’audience doit réfléchir : ‘que va-t-il se passer ? » Roger Deakins est l’un des plus grands directeurs de la photographie en activité. Il pourrait remporter cette année son premier oscar pour cette oeuvre mineur dans sa filmographie (la plupart des films des frères Coen, SkyfallJarhead, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford). La photographie de Deakins est la principale qualité de Sicario. Il parvient à filmer une beauté du vide et du désespoir, en multipliant les objectifs, les formats et en apportant un soin particulier au cadre. Il s’est inspiré de l’atmosphère des films de Jean-Pierre Melville et de la série « Crossings«  du photojournaliste Alex Webb, qui a passé vingt-cinq ans à couvrir la frontière. Webb s’intéresse principalement aux histoires des migrants, aperçus rapidement dans Sicario, interchangeables et anonymes.

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 Kate Macer (Emily Blunt) dirige une unité du FBI de recherche de victimes d’enlèvement en Arizona. Elle passe son temps à constater l’horreur du règne des cartels des deux côtés de la frontière. Elle est recrutée par Matt (Josh Brolin), charismatique agent de la DEA, plein d’humour mais pas loquace sur ses intentions, et flanquée d’Alejandro (Benicio del Toro), un consultant muet et énigmatique, bien impliqué dans les stratégies de contrôle de la frontière.

Le personnage de Kate assume le rôle d’audience surrogate (intermédiaire du public pour entrer dans l’histoire). Elle est embarquée dans des enjeux qui la dépassent, comme nous, elle ne comprend pas les rôles et les intérêts des différents protagonistes. Alice va descendre dans le tunnel vers l’enfer du pays des cartels. Le scénario révèle les limites de la femme d’action badass vue par Hollywood : du côté de la force et de la morale, il suffit de lui coller une arme automatique entre les mains et de montrer qu’elle est une professionnelle dans l’art de mettre à mort (pour un exemple encore plus cliché, voir Rachel McAdams dans la deuxième saison de True Detective). Elle est réservée mais déterminée dans sa mission, elle parle à voix basse, n’a aucune vie sociale, seule dans un appartement vide et sinistre, elle est punie dès qu’elle tente de se faire plaisir. Emily Blunt mérite un personnage complexe, son talent est plus grand que ce que l’histoire lui demande.

Le scénario, écrit par l’acteur Taylor Sheridan, fait une constatation politique : la guerre contre la drogue est un échec complet, une catastrophe de violence qui génère ses monstres. L’Autre, le latino, reste hors-champs : migrant, victime de violence absurde, tueur ou membre barbare d’un cartel. On suit de temps en temps le rituel matinal du policier Silvio et de son fils, fatalement destinés à se heurter à l’intrigue principale. Cette histoire parallèle est si peu développée qu’elle en devient superflue, ridicule dans son effort tragique.

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© StudioCanal

La frontière, grand thème du cinéma américain depuis ses origines, est ici saisie physiquement (la séparation Mexique/Etats-Unis, cette zone qui n’est plus un Etat mais un entre-deux de non-droit) et métaphoriquement (une autre ligne imaginaire, morale, à franchir). La frontière est représentée comme une limite absurde dans cette situation de guerre, avec ses logiques d’interventions en territoire ennemi (Ciudad Juarez), par des agences civiles (FBI, DEA) qui se sont fortement militarisées, assistées des forces spéciales (Delta Force de l’US Army) dans les opérations secrètes. Une séquence est construite comme une montée d’adrénaline, la course-poursuite semble inévitable, mais c’est l’immobilité qui déclenche la fusillade. Le marketing du film est trompeur : Sicario est vendu comme un film d’action nerveux et fiévreux, alors que son tempo est lent, angoissant, comme une complainte qui ne parvient pas véritablement à sortir, qui s’étouffe.

Le réalisateur canadien Denis Villeneuve est spécialiste du film de genre (Prisoners et Enemy, 2013), dénué de point de vue politique (Incendies, 2010). Sicario reprend certains codes du film de guerre contemporain, sans atteindre l’obsession maladive de la traque et la fluidité de Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012). Le film est aussi un commentaire sur la société de surveillance. Il multiplie les plans sur les caméra de sécurité, les images aériennes de satellites ou de drones, et les filtres de vision nocturne. La frontière est observée sous tous les angles, mais à quelle fin ? Ce drame désertique cherche à nous dire quelque chose du cinéma, de sa capacité à représenter le mal. Sicario sent qu’il tient un sujet, mais ne sait pas trop quoi en penser. « C’est un fantasme. Le film parle de la manière dont les Américains imaginent qu’ils peuvent régler tous les problèmes par la violence, en passant au dessus de la loi des autres pays », explique Denis Villeneuve au New York Times. Le dernier segment du film cède pourtant à la facilité, en abandonnant son principe de mise en scène à travers les yeux de Kate pour soudainement suivre un autre personnage. Comment résister à l’opportunité d’une séquence de vengeance ? Sicario arrête de s’interroger sur la représentation de la violence (les scènes de torture ne sont pas frontales mais suggérées) pour finalement satisfaire gratuitement l’audience. Comme l’explique le personnage de Josh Brolin dans le film, « the objective is to dramatically overreact ».

Yves Pommier M.D., la recherche dans les gènes

Le docteur Yves Pommier a plus d’une drogue dans son portefeuille. Il ne s’est jamais attaqué aux psychotropes, mais a consacré l’ensemble de sa carrière américaine à la recherche pharmacologique sur les cellules cancéreuses en tant que chef de laboratoire au sein du National Cancer Institute (NCI) à Bethesda (Maryland), dans la banlieue de Washington D.C.

De la moutarde azotée utilisée dès 1942 à la doxorubicine et au Taxol, les agents anticancéreux se sont révélés très performants sans que l’on sache véritablement comment ils agissent. Situé à Bethesda (Maryland) au sein des National Institutes of Health (NIH), le National Cancer Institute (NCI) est à l’origine d’une avancée majeure dans la découverte d’anticancéreux d’origine naturelle. À partir des années 1960, un programme du centre a répertorié environ 35 000 extraits de plantes pour évaluer leur activité anticancéreuse potentielle.

Le laboratoire de pharmacologie moléculaire, dirigé par Yves Pommier depuis 1996, cherche aujourd’hui à expliquer comment une drogue contre le cancer fonctionne. Par une approche expérimentale scientifique de la médecine, les chercheurs étudient les mécanismes d’action des drogues au niveau moléculaire. Il s’agit de tester si l’activité d’une drogue est reliée à une altération génomique cancéreuse ou à un paramètre fonctionnel que l’on peut mesurer directement dans la tumeur, en temps réel.

 De la Normandie au Maryland

Diplômé de l’université de Caen, Yves Pommier effectue son internat à Paris. Il passe ses matinées dans un service hospitalier et ses après-midi dans un laboratoire de pharmacologie à l’École de médecine, cultivant cette double passion de la clinique et de la recherche. En dernière année, il s’oriente vers l’oncologie. Les médicaments de l’époque permettent de mettre en rémission les patients atteints d’un cancer, mais plus d’un sur deux rechute. L’activité de ces drogues demeure largement inconnue.

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Le NIH Clinical Center, Janvier 2014, Bethesda (Maryland)
©Bully Pulpit.fr/Vincent Dozol

Les États-Unis sont alors à la pointe des études fondamentales en pharmacologie. Bénéficiant d’un accord avec le NIH, Yves Pommier part pour l’Amérique en 1981, décidé à rentrer en France après deux ans d’études. Dans le Maryland, il découvre un « endroit extraordinaire » et une culture professionnelle différente : « Quand on arrive ici, on appelle son chef de laboratoire par son prénom. Le rapport hiérarchique est très différent, le mandarinat est inexistant, chacun est très disponible. Nous disposons d’une situation privilégiée qui permet de se consacrer à temps plein à la recherche, sans enseignement. Une grande autonomie  est garantie, sans avoir de comptes à rendre en permanence. Les moyens mis à notre disposition sont conséquents et la communication interne fonctionne. C’est un paradis pour les post-doctorats. » Au sein d’un campus de 25 000 chercheurs de tous les pays du monde, l’intégration est rapide et l’anglais est vite maîtrisé. Soutenu par la direction du NCI, Yves Pommier décide alors de s’installer.

Quand il n’est pas dans son laboratoire, Yves Pommier donne des conférences et participe à des séminaires dans le reste du monde, notamment en Europe, en Chine et au Japon. Les derniers travaux de son équipe sont communiqués à la communauté scientifique à travers de nombreuses publications anglophones. Yves Pommier ne rédige pratiquement jamais en français et c’est en anglais qu’il intervient devant les étudiants internationaux en échange dans des écoles françaises.

À son arrivée au début des années 1980, Yves Pommier apprend à faire des séquences génomiques avec des collègues du laboratoire dirigé par le chercheur américain en virologie Robert Gallo. Le 20 mai 1983, l’équipe des professeurs Montagnier et Barré-Sinoussi, de l’Institut Pasteur (prix Nobel de médecine 2008) publie un article dans la revue américaine Science dans laquelle ils présentent un nouveau virus baptisé LAV, soupçonné d’être responsable du syndrome d’immunodéficience acquise. Un an plus tard, la secrétaire américaine à la Santé, Margaret Heckler, annonce que l’équipe du professeur Gallo aurait « découvert » le virus du sida, et travaille à son séquençage.

La première drogue antivirale est développée au NIH en 1987. Le centre lance une alerte sanitaire mondiale et fait de la recherche sur le Sida une priorité. L’équipe d’Yves Pommier participe aux programmes scientifiques pour l’étude des agents antiviraux. Elle se concentre sur le développement d’inhibiteurs d’intégrase, une des trois enzymes qui composent le virus. « Impossible à développer », répète-t-on à Yves Pommier. Il découvre les premier inhibiteurs en 1994. Dans cette foulée, les industries pharmaceutiques lancent leur propre programme. Les inhibiteurs d’intégrase s’ajoute à la trithérapie et n’ont pas d’effet indésirable, contrairement aux inhibiteurs d’autres enzymes. Trois sont aujourd’hui approuvés par la Food and Drug Administration d’essais cliniques avec de très bons résultats. Ce qui permet aux chercheurs du NCI de délaisser pour le moment ce rétrovirus et de se concentrer sur la recherche anticancéreuse.

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Yves Pommier dans son laboratoire du Centre pour la recherche cancéreuse du NIH
©Bully Pulpit.fr/Vincent Dozol

 L’étude des anticancéreux en laboratoire et en clinique

Depuis cette année, Yves Pommier est à la tête de l’unique branche de développement thérapeutique expérimental du NCI. Les essais thérapeutiques précoces ont été intégrés dans les travaux du laboratoire. Les branches d’oncologie se divisent traditionnellement par organe (lymphome, leucémie, système nerveux central, rein ou sein). «  Cette nouvelle branche propose de partir des drogues comme point de départ, en étudiant des malades de différents tissus d’origine qui ont en commun une altération de la cible de la drogue que l’on est en train d’étudier » détaille Yves Pommier. Le bâtiment 10 des NIH, abrite le plus grand centre du monde pour les essais thérapeutiques. Des patients du monde entier, dont la maladie est rare ou correspond exactement à un protocole, y sont suivis à des fins uniquement expérimentales.

Les travaux du laboratoire d’Yves Pommier portent plus spécifiquement sur la fonction des enzymes topoisomérases en tant que cibles des traitements anticancers. Les topoisomérases sont essentielles dans toute transaction génétique. Elles ajustent la structure topologique de l’ADN de façon réversible.

Une fois les cibles trouvées, il faut classifier les tumeurs qui sont les plus sensibles aux traitements. À chaque drogue nouvelle apparaissent des cibles nouvelles. Les recherches sur les inhibiteurs d’enzyme poly (ADP ribose) polymérase (dite PARP) ont permis l’élaboration de deux nouvelles drogues, baptisées TOP1 et TOP2, qui finissent actuellement la première phase d’essais cliniques. La drogue empoisonne les PARP. En bloquant les enzymes, elle tue les cellules cancéreuses. « L’enjeu de ces recherches est de créer des principes rationnels, de savoir précisément à quel type de patient prescrire ces drogues et à quoi les associer » explique Yves Pommier. Ces agents anticancéreux restent chers et toxiques, leur prise doit se faire de la manière la plus précise. Le professeur Jean-Paul Vernant, auteur d’un rapport contenant des recommandations pour le troisième Plan Cancer remis au gouvernement français en septembre dernier, a récemment dénoncé le « niveau de prix scandaleusement élevé » des molécules anticancéreuses sous pression des industries pharmaceutiques.

L’image de cette maladie a beaucoup évolué depuis les débuts des recherches de Pommier. Avant son départ de France, le mot « cancer » n’était pas vraiment prononcé hors milieu médical. Mais le pays n’a jamais été en retard face au défi de la maladie. Depuis les premiers traitements thérapeutiques au radium en 1901, l’Institut Curie reste une référence de la recherche internationale par la qualité de sa génomique et l’étendue de sa base de données. Yves Pommier travaille en contact continu avec le Dr. Olivier Delattre, directeur délégué à la recherche biomédicale à l’Institut. Les deux Français souhaitent formaliser les rapports entre leurs structures respectives. Des logiques administratives, de protection de la vie privée et de propriété intellectuelle freinent pour le moment les rapprochements.

 France et Etats-Unis aux avant-postes de la recherche et du traitement du cancer

La France possède un haut niveau d’organisation des structures de santé. Le système est bien intégré donc plus égalitaire et plus facile à orienter que le système hétérogène américain. La relative petite taille de la France, la centralisation étatique, le haut niveau d’études et le système de protection sociale garantissent un niveau moyen de soin excellent réparti à travers le territoire et la population. Les recommandations de l’Institut national du cancer (INCA) peuvent être aisément suivi par le gouvernement français. Lorsque le NCI remet ses recommandations au gouvernement fédéral, ce dernier ne peut les transmettre aux États fédérés, responsables de leurs politiques de santé. D’où une grande disparité géographique dans l’accès au dépistage et aux soins. Et une injustice qui demeure selon ses moyens financiers. Les traitements du cancer sont aujourd’hui comparables de part et d’autre de l’Atlantique mais les mêmes médicaments et soins sont beaucoup plus abordables en Europe.

Le rapport éthique est aussi différent sur le Vieux Continent : les malades ne sont pas perçus comme une expérience pouvant faire avancer les traitements. Autre différence culturelle, les Américains sont très proactifs par rapport à leur santé. Ils n’hésitent pas « à faire leur marché », à consulter plusieurs experts sur une même question, afin de maîtriser au maximum leurs corps. Les Français, de leur côté, seraient plus disciplinés, fidèles à leur médecin généraliste. Plus fatalistes par rapport à leur existence, ils ne passent pas un ensemble de tests médicaux de leurs propres initiatives.

Selon Yves Pommier, exercer aux États-Unis garde ses avantages. La dynamique de l’innovation y est plus forte même si l’écart se rétrécit. Au niveau des essais thérapeutiques, les chercheurs ont plus rapidement accès à l’expérimentation clinique en Amérique. « Mais le dépistage est la priorité majeure des cancers » conclut le médecin français, un domaine hors de son champ d’étude. De nouvelles technologies permettent de détecter au plus tôt des mutations cancéreuses qui circulent dans une petite quantité de sang. C’est dans ce type d’innovation qu’Yves Pommier place beaucoup d’espoir.

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (février 2014).