Les conséquences économiques du shutdown

Le plus incroyable à propos du « shutdown » du gouvernement américain n’est pas l’obstination politique qui en est la source. Le plus incroyable, c’est à quel point il semble ne pas provoquer de réaction significative. Les marchés boursiers, malgré une période de flottement, restent stables, et les entreprises et ménages ressentent plus d’ennui que d’inquiétude. Dans le même temps, les Républicains et les Démocrates ne semblent pas parvenir à un consensus pour sortir de l’impasse, chacun cherchant à accuser l’autre. Pourtant, 800 000 employés fédéraux sont au chômage technique, sans solde, et un million d’autres risquent d’être payés avec du retard. De plus, plusieurs agences gouvernementales n’ont plus assez d’effectif pour fonctionner correctement. Alors que cette fermeture du gouvernement de Washington entre dans sa deuxième semaine, il est intéressant de se pencher sur les conséquences potentielles d’un tel événement.

Des conséquences économiques et sociales encore peu sensibles mais réelles           

Le premier mécanisme par lequel ce « shutdown » se transmet à l’économie, c’est par la perte ou le retard de revenu pour les fonctionnaires fédéraux. Les 800 000 employés mis en congé sans solde se retrouvent de fait sans revenu tant qu’il n’y a pas d’accord au Congrès sur le vote du budget fédéral, à l’origine du blocage. Ces 800 000 personnes, ne sachant pas quand elles toucheront à nouveau un salaire, choisissent de moins consommer, ce qui affecte l’ensemble de l’économie. La ville de Washington DC est la première touchée : selon le professeur George Fuller, de l’Université George Mason, l’économie locale perd 220 millions de dollars pour chaque jour de blocage[1]. De plus, les agences gouvernementales qui ne fonctionnent plus, par manque d’effectif, consomment elles aussi moins. De manière générale, cet effet se fera sentir dans tous le pays,  de manière moins forte que dans la capitale. Selon IHS Inc, le « shutdown » coûte 300 millions de dollars à l’ensemble de l’économie américaine par jour[2].

A ces conséquences de court terme peuvent s’ajouter des difficultés importantes si le blocage se poursuit pendant plusieurs semaines. Comme l’a fait remarquer la Secrétaire au Commerce Penny Pritzker ce week-end, le manque d’effectifs dans plusieurs agences du gouvernement diminue l’efficacité du travail réalisé. Ainsi, 87% des 46 420 employés du secrétariat au Commerce sont en congé sans solde : le travail d’information des entreprises, ainsi que plusieurs tâches administratives essentielles sont donc ralentis[3]. Si cet état de fait se prolonge, cela peut réduire l’efficacité de l’économie américaine dans son ensemble.

Enfin, un « shutdown » de plusieurs semaines aurait des conséquences sociales non négligeables. Les salariés des agences fédérales et de leurs sous traitants sont les premiers touchés. De plus, alors que le taux de pauvreté est déjà de 15%, certains analystes craignent que cela n’affecte, à long terme, certains programmes d’aide sociale du gouvernement fédéral. Par exemple, le programme d’aide pour l’énergie, à destination des foyers modestes, pourrait subir des coupes si le blocage devait durer[4]. En plus des conséquences humaines et sociales, cela représenterait un coût économique important, puisque les foyers les plus modestes verraient leur pouvoir d’achat diminuer, et consommeraient donc moins. Il y a donc un réel risque que le « shutdown » affecte la reprise commencée cette année aux Etats-Unis, surtout s’il doit se prolonger plusieurs semaines.

Un impact limité sur la confiance

Pourtant, la confiance des acteurs économiques ne semble pas être affectée outre mesure. Les marchés financiers ont connu une courte période de flottement le 1er octobre, mais il n’y a eu aucune panique. Les entreprises et les marchés financiers semblent avoir anticipé. De plus, tout indique que beaucoup d’acteurs économiques ne sont pas réellement inquiets. Une part importante d’entre eux estime qu’un accord politique sera atteint dans les jours à venir, et que tout recommencera comme avant. Selon le patron de Sageworks, une entreprise d’analyse financière, les dirigeants des compagnies privées ne s’inquiètent pas beaucoup de ce qui arrive à Washington[5].

Pourtant, même si les Américains semblent, globalement, plus ennuyés qu’inquiétés par le blocage politique, certains signes montrent que la confiance des acteurs est affectée. En effet, si certains analystes pensent que le Congrès finira par arriver à un compromis sur le budget fédéral, ce qui permettra de faire reprendre le travail aux fonctionnaires mis en congé, personne ne sait quand cela aura lieu. Or, comme nous l’avons vu, les conséquences économiques et sociales risquent de s’approfondir. Cette possibilité est déjà envisagée par certaines entreprises. Par exemple, Lockheed Martin, qui dépend de ses contrats avec le Pentagone, a placé 3000 employés en congé sans solde après le « shutdown »[6]. De plus, l’incertitude créée par les négociations sans fin au Congrès génère un climat pesant pour l’économie. Ainsi, la moitié des employeurs du Business Roundtable, un lobby conservateur, estime que les désaccords politiques actuels ont un impact négatif sur les intentions d’embauche dans les mois à venir. Même si les acteurs économiques s’attendent à une résolution rapide du conflit politique, ils commencent donc à se préparer au cas où cela ne se vérifie pas.

Le fonctionnement de la vie politique au coeur du problème

Plus les jours passent, et plus cette éventualité d’un blocage durable semble d’ailleurs se confirmer. Les Républicains, menés par le Président de la Chambre des Représentants John Boehner, refusent toujours de voter le budget en raison de leur opposition à la réforme du système de santé. Les Démocrates, eux, insistent sur le fait que la réforme a été votée, confirmée par la Cour Suprême, et qu’il est irresponsable de ne pas la financer. Influencée par les élus du Tea Party, minoritaires mais actifs, la droite cherche à réduire les dépenses publiques coûte que coûte. Boehner a encore confirmé l’intransigeance de son parti en déclarant qu’il était impossible, à l’heure actuelle, de relever le plafond de la dette tant qu’un plan de réduction du déficit n’a pas été élaboré. De son côté, Barack Obama refuse de négocier tant que ce plafond n’a pas été relevé[7].

Ce chantage au plafond de la dette est inquiétant. En effet, la dette publique des Etats-Unis va bientôt atteindre ce maximum légal, au delà duquel le gouvernement n’est plus autorisé à emprunter. Or, l’emprunt finance de nombreuses activités publiques, qui devront être arrêtées à plus ou moins long terme si le plafond n’est pas relevé. De plus, si ce plafond est atteint sans qu’une solution soit trouvée, il est fort probable que la confiance dans le gouvernement américain s’effondre auprès des investisseurs. Les conséquences sont imprévisibles, mais une chute de la valeur des bons du Trésor est très probable. Ces titres jouant un grand rôle dans la finance internationale, un tel événement pourrait entraîner une nouvelle crise financière mondiale.

Cette éventualité peut encore pousser le Congrès à adopter un compromis de dernière minute, d’autant plus que, si les conséquences du « shutdown » restent encore peu sensibles pour le moment, celles d’un non-relèvement du plafond de la dette pourraient être catastrophiques. Jusqu’à aujourd’hui, il y a eu 18 « shutdowns » du gouvernement fédéral, et tous se sont conclus par un compromis politique. Ce compromis est au cœur de la culture politique américaine et s’appuie sur le système bipartisan, qui a été pensé pour favoriser les solutions de consensus. Le Président Obama compte ainsi sur le soutien des Républicains modérés pour voter le budget fédéral. Il faut espérer que l’influence du Tea Party sera suffisamment faible pour permettre de sortir du blocage.

Le Fiscal Cliff, quand l’urgence peut attendre

Les médias nous on beaucoup parlé, en cette année 2012, des prévisions plus ou moins fantaisistes sur la fin du monde et les diverses catastrophes qui nous guettent. Les journalistes économiques du monde entier ne font pas exception à cette tendance, et en termes d’apocalypse, ils nous proposent une menace malheureusement bien réelle : le « fiscal cliff ». Cette expression, traduite en français par « falaise fiscale » ou « mur budgétaire », est devenue ces derniers mois l’objet d’une véritable terreur. Elle désigne un ensemble de mesures temporaires, fiscales et budgétaires, prises par le gouvernement américain et qui doivent toutes arriver à terme le 1er Janvier 2013. Il s’agit notamment de baisses d’impôts dont le but était d’encourager l’investissement, ou d’aides sociales d’urgence mises en place pour limiter les effets de la crise. Ces diverses mesures coûtent, prises ensemble, 607 milliards de dollars par an à Washington. Pour les européens que nous sommes, et à qui on dit sans cesse que le vrai problème de l’économie aujourd’hui, c’est le déficit public, le fait de faire économiser 607 milliards de dollars par an à l’Etat central semble être une excellente nouvelle. Ce n’est pourtant pas le cas. En effet, ces mesures qui vont disparaître en même temps que l’année 2012, qu’elles consistent en baisses d’impôts ou en augmentations des dépenses publiques, permettent d’injecter de l’argent dans l’économie, et de soutenir la timide reprise des Etats-Unis. Leur disparition risque de déclencher une nouvelle phase de récession.

            Le Congressional Budget Office a ainsi estimé que, si les lois n’étaient pas modifiées et que les mesures du « fiscal cliff » étaient appliquées telles qu’elles ont été prévues, cela pourrait entraîner une baisse du PIB américain de 1,3% sur le premier semestre de 2013, et une croissance annuelle de 0,5%, alors que si toutes ces mesures étaient prolongées, la croissance serait de 4,4% en 2013[1]. Mais, toujours selon le CBO, si ces restrictions budgétaires ne sont pas appliquées, cela fera exploser la dette publique américaine et risque de l’amener à des niveaux de moins en moins supportables. Le « fiscal cliff » incarne donc de manière claire le choix cornélien que doivent faire tous les gouvernements des grands pays industrialisés en ce moment : faut il faire baisser le déficit public, même si cela plonge l’économie dans la dépression ? Ou faut-il au contraire financer des politiques de soutien qui peuvent relancer la croissance mais font augmenter la dette publique ? En fixant une date butoir, cet événement oblige Washington à se positionner clairement, et rapidement, sur ce sujet. Cela nécessitera de dépasser certaines querelles partisanes qui, aujourd’hui, bloquent le processus de décision. Pourtant, si le risque représenté par le « fiscal cliff » a parfois été exagéré, il reste bien réel, et pourrait même se réaliser plus tôt qu’on ne le pense.

Un choix d’économie très politique 

            De fait, trois solutions sont possibles, chacune représentant une vision différente de la politique économique. Il y a évidemment le choix de rentrer à pleine vitesse dans le mur budgétaire, c’est-à-dire de ne rien changer et de laisser les restrictions budgétaires arriver comme elles étaient prévues. Ce choix sacrifie la croissance pour permettre de rendre la dette plus soutenable. Mais en réalité, cette possibilité ne peut être souhaitée par personne. Lundi 26 Novembre, les membres du cercle des conseillers économiques (Council of Economic Advisers) du Président Obama ont alerté sur le fait que, si ce scénario devait se réaliser, la consommation des ménages américains pourrait diminuer de 200 milliards de dollars par rapport aux prévisions[2]. La consommation étant le premier moteur de la croissance américaine ces dernières années, cela pourrait entraîner des conséquences économiques encore plus graves que celles prévues par le rapport du CBO.

            Il est donc très improbable que rien ne soit fait pour contrer les effets du « fiscal cliff », mais il est tout aussi improbable que celui ci soit totalement évité. De fait, comme l’a fait remarquer le CBO, prolonger toutes les mesures temporaires qui forment ce mur budgétaire entraînerait une augmentation très importante de la dette publique à moyen terme. Certains économistes, tels que le prix nobel Paul Krugman, peuvent argumenter, avec raison selon nous, que ce n’est pas le véritable problème, et qu’il est beaucoup plus urgent de relancer l’économie et de lutter contre le chômage[3]. La majorité des politiciens ne l’entend pas de cette oreille. La question de la dette publique a pris une telle ampleur médiatique qu’il est désormais impossible pour les gouvernants de l’ignorer. Il semble donc que le débat sur le « fiscal cliff » doive se conclure sur une solution intermédiaire, qui doit se définir en fonction des rapports de force politiques.

            A ce sujet, le fait que la Chambre des Représentants soit à majorité républicaine crée une difficulté majeure pour l’administration Obama, qui doit négocier chaque point sous l’œil sourcilleux des membres du Tea Party, dont certains ont juré sur l’honneur de ne jamais augmenter les impôts. Or, l’un des grands thèmes de la campagne de réélection du Président Obama était la justice fiscale, c’est-à-dire l’augmentation des impôts des plus riches. Dans le cas du mur budgétaire, cela se traduit par une demande faite au Congrès (Chambre des Représentants et Sénat) de prolonger les baisses d’impôts décidées par Georges W. Bush pour la classe moyenne, mais de les laisser expirer pour les personnes qui gagnent plus de 250 000$ par an[4]. Les Républicains, pour leur part, restent fidèles au programme contenu dans le très économiquement libéral Consensus de Washington des années 90 : élargir la base fiscale, c’est-à-dire augmenter le nombre de personnes imposables, tout en diminuant les taux d’imposition, et surtout la progressivité de ces taux. Les positions semblent donc difficiles à réconcilier. Certains gestes de bonne volonté ont été fait de part et d’autre[5], mais les enjeux politiques s’opposent à une résolution rapide du problème

Rien ne sert de courir, à moins que … ?

            Il est important de comprendre que ce mur budgétaire n’est qu’une métaphore, et que l’économie américaine ne va pas perdre 607 milliards de dollars d’un coup le 31 Décembre 2012 à minuit. Les effets du « fiscal cliff » se feront sentir graduellement au cours des mois qui suivront, lorsque certains verront leurs impôts augmenter alors que les aides sociales des autres diminueront. De plus, la plupart des mesures qui disparaîtront avec l’année 2012 peuvent être revotée quelques mois plus tard, et le « fiscal cliff » peut donc être partiellement annulé plusieurs mois après s’être réalisé[6]. Cela donne une excuse commode aux décideurs politiques pour éviter de prendre une décision dans l’immédiat. Il semble même que les deux camps estiment que leur point de vue sera renforcé si le débat se déroule dans une situation encore plus critique, par exemple si les premiers effets du mur budgétaire commencent à se faire sentir. De plus, la dette publique américaine se rapproche de son plafond officiel, qui va devoir être réévalué une fois de plus, probablement dans les premiers mois de 2013. En effet, cette dette ne peut dépasser un certain seuil, voté par le Congrès. La dernière fois que ce seuil avait été réévalué, en Juillet 2011, cela avait déclenché un véritable drame politique, à cause des violents débats que cela avait occasionné, le Tea Party refusant cette réévaluation. Or, si le plafond n’est pas augmenté, le gouvernement américain ne peut plus emprunter, car cela augmenterait sa dette. S’il ne peut emprunter, il ne peut payer ses frais de fonctionnement, et se retrouve donc en défaut de paiement[7]. Cette perspective rend tous les débats qui entourent cette réévaluation dramatiques, et c’est pourquoi, selon nous, c’est lors du prochain relèvement que se dérouleront les véritables débats sur les choix fiscaux et budgétaires. Des mesures symboliques et consensuelles seront peut-être prises avant, pour limiter les effets à court terme du « fiscal cliff », mais les choix les plus importants se feront à ce moment là.

            Cela pose un problème non négligeable, car la question est plus urgente qu’il n’y paraît. Certes, comme cela a été dit plus haut dans cet article, les effets du mur budgétaire ne se feront sentir que graduellement. Mais ce n’est vrai que pour les effets budgétaires et fiscaux. Les conséquences en termes de confiance se font déjà sentir. Ainsi, les plus grandes places boursières du monde réagissent en ce moment de manière souvent exagérée à la moindre évolution, positive ou négative, du débat sur la politique budgétaire de Washington. Le Fond Monétaire International lui-même a insisté pour que les incertitudes autour de cette question disparaissent au plus vite[8]. L’un des objectifs majeurs à court terme reste simplement de rassurer les investisseurs financiers et les consommateurs, car il ne faut pas oublier que les négociations délicates sur le plafond de la dette, en 2011, avaient fait perdre aux Etats-Unis leur triple A. La perspective de nouvelles discussions interminables à la recherche d’un compromis apparemment impossible n’a rien pour rassurer qui que ce soit, et la confiance des ménages peut elle aussi en souffrir. Il n’est pas impossible qu’en l’état actuel des marchés financiers, une absence de solution au « fiscal cliff » n’entraîne une très grande prudence des investisseurs, et donc une baisse des investissements. Une panique financière n’est pas non plus à exclure, tant les marchés sont instables ces dernières années, mais le dossier semble évoluer suffisamment lentement pour éviter les mauvaises surprises qui causent ce genre de panique. De plus, la très grande fragilité des économies européennes constitue une autre menace pesant sur les Etats-Unis. Si celles-ci devaient s’effondrer, ou même simplement continuer à s’affaiblir graduellement comme elles le font depuis des mois, Washington souffrirait encore plus de n’avoir pas restauré la confiance en fixant un cap clair à la politique budgétaire et fiscale. Les lenteurs politiques sur le mur budgétaire, dont chaque parti espère probablement accuser l’autre, font donc peser un réel risque sur l’économie américaine, en dégradant la confiance dans la classe politique, qui semble ne pas prendre les mesures d’urgence nécessaire.

            Le cas du « fiscal cliff » illustre le choix que doivent faire les gouvernements des pays développés, entre austérité et relance. Il ajoute l’urgence de la situation, symbolisée par la date du 1er Janvier 2013, et l’ampleur du problème, puisque c’est la première économie du monde qui est touchée. Il permet de voir à quel point les décisions provenant de la sphère politique ont encore une importance immense en termes économiques, malgré tous les discours entendus ces dernières décennies à propos de l’affaiblissement des Etats. Ici, l’impact d’une décision, ou d’une absence de décision, est à la fois considérable et évident. Les marchés financiers du monde entier attendent le compromis final, et en espèrent et craignent les conséquences potentielles. Cela confirme le rôle prépondérant que doivent jouer les Etats dans la sortie de la crise économique actuelle. Plus important encore, cela démontre la nécessité absolue pour les gouvernants de dégager une ligne cohérente en matière de politique économique et de s’y tenir, afin de renforcer la confiance des acteurs économiques. En effet, comme le disait le Prix Nobel d’économie Douglass North, le choix le plus important en matières de politiques économiques n’est pas le choix entre interventionnisme et libéralisme, mais entre cohérence et incohérence. L’Etat ne perd réellement son influence dans l’économie qu’à partir du moment où il ne parvient plus à créer ce cadre cohérent, clair et stable. Reste à espérer que les dirigeants démocrates et républicains y parviendront, et n’auront pas à regretter leurs hésitations.



[1]   Ces chiffres sont évidemment des prévisions moyennes. Le document complet du CBO est disponible, en anglais, à l’adresse suivante : http://www.cbo.gov/sites/default/files/cbofiles/attachments/FiscalRestraint_0.pdf

[7]   Nous étudierons les conséquences potentielles d’un tel événement dans un article à venir.

La dette extérieure ou l’épée de Damoclès de l’économie américaine

            « Le plus gros avantage de la richesse, c’est qu’elle permet de faire des dettes », comme le disait Oscar Wilde. C’est particulièrement vrai des États-Unis, dont la dette publique atteint en ce moment des sommets inimaginables. On parle beaucoup de la dette publique, des risques qu’elle représente et des solutions à y apporter, ces dernières se résumant souvent à une austérité appliquée contre vents, marées et démocratie. Mais il est une autre dette, moins connue du grand public, et qui fait pourtant peser un risque important sur l’économie : la dette extérieure. Mardi 15 Novembre 2011, la dette publique américaine a dépassé les 15 000 milliards de dollars[1]. La dette extérieure brute, elle, a dépassé les 17 000 milliards en 2008. Ces sommes sont si énormes qu’elles ne semblent être que des abstractions, et pourtant ce n’est pas le cas. Si l’esprit peine à en comprendre l’ampleur, il peut en comprendre la raison d’être, et de manière plus importante encore, en comprendre les risques, car ceux-ci sont loin d’être négligeables. Mais avant de parler de ces risques, il est important de comprendre comment cette dette a pu se former et atteindre les niveaux abyssaux où elle se trouve actuellement.

La dette extérieure, ou comment vivre au dessus de ses moyens

            La dette extérieure, comme son nom l’indique, correspond à l’ensemble des créances détenues par des étrangers vis-à-vis de nationaux. Autrement dit, chaque fois qu’un américain emprunte de l’argent à l’étranger, la dette extérieure américaine augmente. Cette dette est alimentée par le déficit extérieur, c’est-à-dire le déficit de la balance des paiements courante. Tous ces termes techniques désignent en fait des réalités assez simples et une logique relativement intuitive, si on prend la peine de s’y pencher. La balance des paiements est un compte qui liste tous les échanges réalisés par un pays avec le reste du monde. Elle est toujours en équilibre, car il doit nécessairement entrer autant d’argent dans le pays qu’il n’en sort. Cette balance des paiements est divisée en plusieurs balances, celles-ci pouvant connaître des déficits et des excédents qui se compensent entre eux.

            La balance des paiements courants, l’une d’entre elles, est composée de la balance commerciale, qui représente la différence entre les exportations et les importations de biens et de services ; des revenus nets, c’est-à-dire des intérêts et dividendes perçus par des nationaux depuis l’étranger, moins les intérêts et dividendes perçus par les étrangers depuis le pays ; et enfin des transferts de revenu nets, par exemple l’aide internationale ou les transferts des émigrés à l’étranger. A l’inverse de la balance des paiements, la balance courante peut être en déficit, si le pays importe plus qu’il n’exporte, ce qui est le cas des Etats-Unis depuis des décennies, en particulier depuis les années 90, à partir desquelles le déficit commercial du pays est passé de 100 à près de 800 milliards de dollars par an, avant de diminuer à nouveau du fait de la crise. Ce déficit de la balance commerciale, toujours croissant du fait de la consommation effrénée des ménages américains, n’était d’ailleurs pas compensé par les transferts de revenus nets, puisque la balance courante des États-Unis accusait en 2006 un déficit de 800 milliards[2]. Ce déficit pose un grave problème car il signifie que, afin de pouvoir simplement payer au reste du monde ce qu’ils lui doivent, les États-Unis devaient alors emprunter, d’une manière ou d’une autre, 800 milliards de dollars en un an sur les marchés internationaux.

            En théorie, un pays connaissant un déficit durable de la balance courante doit voir sa monnaie se déprécier, ce qui rend les produits nationaux plus compétitifs et donc rétablit, plus ou moins progressivement, l’équilibre. En effet, un déficit de la balance courante signifie que de grandes quantités de monnaie nationale se retrouvent sur les marchés mondiaux. Cette monnaie nationale étant relativement plus abondante par rapport aux autres monnaies, sa valeur doit se dégrader, soit par les mécanismes du marché si le taux de change est flottant, soit par une intervention du gouvernement et de la banque centrale s’ il est fixe[3]. Ce mécanisme peut être bloqué de manière durable si la monnaie du pays est utilisée comme valeur de réserve ou d’échange globale, ce qui est clairement le cas du dollar. Une part importante, bien que déclinante, des échanges internationaux se faisant en dollars, la demande pour cette monnaie reste forte, ce qui permet au dollar de garder une valeur relativement élevée, même si la crise actuelle a entraîné une dépréciation de la monnaie américaine. De plus, certains pays sont fortement incités à se constituer des réserves en dollars.

 Un système qui profite à tout le monde ?

                       C’est ainsi que la Chine, par exemple, s’est dotée de réserves en dollars colossales, qui ont permis de maintenir une forte demande pour la monnaie américaine, assurant que son « prix », c’est-à-dire son taux de change, reste élevé par rapport au Yuan[4]. De nombreux autres pays, en particulier des pays d’Asie orientale et des pays exportateurs de pétrole, se sont dotés de telles réserves, afin de pouvoir amortir plus efficacement les chocs économiques globaux[5]. Ces pays peuvent compter sur un excédent de balance courante, du fait du grand dynamisme de leurs exportations. Le cas de la Chine est à ce titre très intéressant : redistribuant au compte-goutte l’excédent de sa balance commerciale pour éviter l’inflation, l’Empire du Milieu maintient un haut niveau d’inégalités en son sein, tout en achetant des titres financiers américains qui permettent aux États-Unis de continuer à lui acheter plus de biens qu’ils ne le peuvent en réalité. Ainsi, en 2006, aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence, pouvait-on entendre l’un des intervenants expliquer que chacun des 1,2 milliard de chinois prêtait chaque année, en moyenne, de 100 à 170 dollars (12 à 20% de son revenu moyen) aux citoyens américains, dont le revenu par tête est quinze fois supérieur au sien. Ce système a très bien fonctionné jusqu’ici, la Chine se développant petit à petit, à son rythme, évitant la surchauffe en plaçant son excédent commercial colossal dans l’économie américaine, permettant à celle-ci de consommer des produits, beaucoup étant importés de Chine, lui permettant de dégager des excédents colossaux, et ainsi de suite.

            Ce magnifique cercle vertueux ne peut pas durer. Le déficit courant des USA a déjà commencé à diminuer, passant donc de 800 milliards, soit plus 6% du PIB, en 2006, à 450 milliards en 2009, soit à peu près 3% du PIB. Cette contraction vient avant tout de la crise économique, qui a réduit le pouvoir d’achat mais aussi la propension à consommer des ménages américains. Il ne faut en effet pas oublier qu’en 2005 le taux d’épargne net des ménages était négatif, ce qui signifie que la consommation des ménages et le renouvellement du capital fixe absorbaient plus d’argent que n’en avaient les ménages. Ces derniers doivent donc s’endetter pour tenir le rythme de consommation, et la dette des ménages est passée de 65% du PIB en 1995 à 100% en 2009[6]. C’est cette dette des ménages, plus que celle des entreprises ou de l’État, qui a fait exploser la dette extérieure brute, qui dépasse en 2008 les 17 000 milliards de dollars[7]. De plus, l’épargne nette des ménages doit théoriquement alimenter l’investissement nouveau. Si cette épargne nette est négative, l’investissement ne peut être financé que par des capitaux étrangers, ce qui rend l’économie américaine plus dépendante encore, et accentue les risques pesant sur elle.

Vers un effondrement du dollar ?

            Avant la crise, la question du risque de cette dette extérieure ne se posait guère que pour les économistes, car la bulle de l’immobilier faisait augmenter le patrimoine des ménages américains de manière très rapide, et le risque d’insolvabilité de la dette privée était globalement faible. L’éclatement de la bulle a mis en évidence la fragilité relative de cette dette, d’autant que le dollar a été affaibli pendant la crise, en particulier face à l’euro. La dette extérieure, largement aggravée aujourd’hui par l’explosion des déficits publics, fait peser un risque important sur l’économie américaine dans son ensemble, et donc sur l’économie mondiale. Si les ménages américains restent solvables, leur patrimoine net étant estimé à 58 000 milliards de dollars en 2011[8], rembourser la dette extérieure va imposer de se séparer d’une partie de leurs possessions.

            Il y a donc un risque, dans les années qui viennent, de voir les ménages américains vendre leur patrimoine pour s’acquitter d’une partie de leur dette, ce qui aura pour conséquence de faire baisser plus ou moins brutalement, d’abord la valeur de marché des actifs cédés, et ensuite la valeur du dollar. Et encore ce risque est-il modeste, par rapport à celui d’une fuite devant la monnaie américaine. En effet, les détenteurs de billets verts, qui voient venir la dépréciation massive, peuvent chercher à se prémunir contre ce risque en diversifiant leurs avoirs, c’est-à-dire en vendant leurs actifs en dollars contre des actifs libellés dans une autre monnaie. Un tel mouvement ne pourrait qu’entraîner une baisse plus ou moins brutale du dollar. En effet, au vu des montants colossaux détenus par des non-résidents, et comme l’a fait remarqué Fred Bergsten, directeur de l’Institut Peterson, il suffirait d’une « modeste réalisation de ces désirs (de diversification) [pour] provoquer une chute libre de la devise américaine et des perturbations gigantesques sur les marchés et dans l’économie mondiale[9] ». Il y a donc un risque réel d’effondrement du dollar, si les mouvements de diversification s’accélèrent. Cependant, cette accélération n’a rien d’inéluctable.

 Tant qu’on ne dit pas que le Roi est nu…

            En effet, pour l’heure, personne n’a intérêt à ce que l’économie américaine s’effondre, ce qui serait immanquablement la conséquence logique d’une chute du dollar, au moins à court terme. Les détenteurs de la dette extérieure américaine en particulier craignent ce scénario plus que tout, car si l’économie des États-Unis devait connaître une récession majeure accompagnée d’une dépréciation brutale, et de grande ampleur, du billet vert, leurs réserves ne vaudraient plus rien. C’est précisément cette double dépendance qui a assuré jusqu’ici la viabilité du système : les États-Unis ont besoin de leurs créanciers pour leur prêter de l’argent et continuer à vivre au dessus de leurs moyens, et leurs créanciers ont besoin que les États-Unis restent suffisamment puissants et solides pour que leurs réserves aient une valeur. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, malgré tout ce qui a pu être dit sur la toute-puissance des agences de notation, les taux d’intérêt sur les bons du Trésor américain à 10 ans n’ont pas augmenté après la dégradation de la note des États-Unis par Standard and Poor’s. Ceux qui prêtent au gouvernement américain savent très bien que si celui-ci devait se retrouver en défaut de paiement, personne ne pourrait le renflouer, et que leurs créances n’auraient plus aucune valeur. C’est d’ailleurs également vrai des créances vis-à-vis des ménages ou des entreprises américaines, car un défaut de paiement du gouvernement entraînerait sans aucun doute une véritable panique par rapport aux États-Unis, précipitant potentiellement la dépréciation de la monnaie et multipliant les défauts de paiement.

            Cela durera probablement jusqu’à ce que les pays prêteurs soient en mesure de suppléer à la demande américaine par leur propre demande interne, et n’auront donc plus besoin de la maintenir à un haut niveau. Dans le cas de la Chine, le chemin est encore long. A court et à moyen terme, le risque provient plus des États-Unis eux-mêmes : le psychodrame qu’a connu la classe politique américaine lors du dernier vote pour relever le plafond de la dette publique montre à quel point cette question est difficile. Le gouvernement américain doit aujourd’hui relancer l’économie, tout en faisant en sorte que le taux d’épargne des ménages augmente, pour que l’investissement soit possible sans avoir besoin d’emprunter à l’étranger. Il doit aussi s’assurer que la balance commerciale s’améliore de manière significative, ce qui ne peut se faire que de deux façons : par une augmentation des exportations, ou par une diminution des importations, cette dernière ne pouvant provenir aujourd’hui que d’une perte de pouvoir d’achat des ménages. Dans la mesure où ses créanciers sont encore prêts à lui faire confiance, il aurait probablement intérêt à lancer une politique de relance ambitieuse, quitte à creuser la dette publique temporairement, afin d’assurer une reprise qui profiterait, en fait, au monde entier. Malheureusement, ce n’est pas le chemin qui est pris en ce moment, et il faut espérer que les créanciers des États-Unis ne perdront pas de vue l’immense responsabilité qu’ils ont dans le sort de la première puissance économique mondiale.



[2]   ONU, world economic situation and prospects 2010, p.27

[3]   Ces mécanismes théoriques peuvent bien entendu être faussés par des chocs extérieurs ou par des mouvements de spéculation. Toutefois, si le déficit courant est réellement durable, la hausse de la dette extérieure fera perdre confiance dans la monnaie nationale, ce qui aura tendance à entraîner une dépréciation. Les cas de taux de change fixe sont encore plus compliqués, et ne sont pas l’objet de cet article.

[5]   La crise asiatique de 1997, pendant laquelle le FMI avait imposé des conditions drastiques pour accorder ses prêts aux pays asiatiques, a constitué un véritable traumatisme pour les pays en développement, qui sont aujourd’hui très, et peut-être trop, prudents en termes de constitution de réserves de change. Cette stratégie constitue toutefois l’une des explications probables de leur réussite face à la crise actuelle.

[6]   Natixis, « Dette extérieure des Etats-Unis : 23 000 milliards de dollars en 2015 ? » , disponible à l’adresse suivante : http://gesd.free.fr/flas9219.pdf p.2

[7]   Toutefois, depuis le début de la crise, l’endettement public extérieur a compensé en partie la baisse de l’endettement des ménages, du fait des politiques de relance du gouvernement.

[9]   « How to solve the problem of dollar », paru dans le Financial Times et cité dans l’article « Crise de la monnaie européenne : la solution est au FMI » de Mediapart, disponible ici : http://www.mediapart.fr/journal/economie/121111/crise-de-la-monnaie-europeenne-la-solution-est-au-fmi