Dialogue avec l’ex-taulard : Mel

5ème jour – Quelque part dans le Dakota du Sud, entre le Buffalo Ridge et le Mont Rushmore (563 km), la suite…

Je ne connais pas beaucoup de gens qui sont allés en prison, et ceux que je connais sont soit les rejetons d’amis de la famille, de sacrés vauriens, soit ils ont été condamnés pour délits d’initiés. Mais rencontrer quelqu’un qui a purgé une peine lourde dans une prison américaine – et par prison américaine on s’imagine les tatouages à symboliques racistes et les surins– fut une expérience complètement différente. Outre ses histoires d’ex-taulard, Mel partagea également des histoires de famille, telles que je n’en avais jamais entendu ailleurs que dans des shows voyeurs de téléréalité. Permettez moi de vous éclairer.

Après que Lucy nous déposa, Agrarina et moi attendîmes deux heures sur le bord de l’autoroute I-90, malmenés par de terribles rafales de vent si communes aux prairies, jusqu’à ce qu’un pick up plein à craquer de cages d’animaux se rangea sur le bas côté. Du camion sortit Mel. Originaire de Sioux City dans l’Iowa, il dirigeait une animalerie et se rendait à Mitchell dans le Dakota du Sud pour y effectuer une livraison. Nous jetâmes nos sac-à-dos dans la benne à côté des cages, nous nous entassâmes dans la cabine, et là l’histoire commença.

Mel avait effectué plusieurs passages en prison: la première fois pour une durée de quatre ans quand il avait dix neuf ans, puis à nouveau pour vingt mois et une autre fois pour trois mois. Il avait été emprisonné pour toutes sortes de raisons, dont voici un exposé sans ordre particulier mais néanmoins exhaustif. Il avait été pris en possession de quatre kilos et demi d’herbes. Il s’était engagé dans une course poursuite effrénée avec les flics. Et puis il y avait aussi eu cet incident, où Mel avait planqué de la récréative dans la caisse d’un mec qui n’en voulait pas là. Et finalement il avait rencontré cet ancien compagnon de cellule une fois, le juge avait qualifié cet incident de ‘conspiration en vue de s’engager dans une activité criminelle’. Quant à lui, il appelait la peine qu’il avait purgée pour ce dernier délit ‘un congé payé par l’État’ – tu n’avais pas à te soucier d’où tu allais crécher, de ce que tu allais manger, ni vraiment de rien.

Voilà donc l’expérience qu’eut Mel de la prison: la routine, la gonflette, beaucoup de gonflette.

Quand je demandai à Mel comment était la vie en prison, il répondit qu’elle se résumait surtout à une routine. Tu te réveillais, on faisait l’appel, tu prenais le petit-déjeuner, tu t’entraînais à la musculation, tu te préparais pour le déjeuner, on faisait l’appel, tu déjeunais, tu t’entraînais, tu allais dans la salle de télévision, tu dînais, tu regardais la télévision, on faisait l’appel, tu dormais, tu te réveillais, et tu recommençais encore et encore. Et si tu étais à l’isolement, tu pouvais facilement lire un livre de cinq cent pages en un jour parce que tu n’avais rien d’autre à faire pendant dix huit heures, sinon à rester assis. Une fois sorti de prison, Mel pesait quatre vingt dix kilos et pouvait soulever cent soixante kilos de fonte en développé-couché. Maintenant, il en pesait cent vingt sept, mais il croyait toujours être capable de soulever au moins cent trente cinquante kilos.

Voilà donc l’expérience qu’eut Mel de la prison: la routine, la gonflette, beaucoup de gonflette. Mais il me parla aussi de sa famille.

De temps en temps, Mel descendait dans l’Arizona pour ramener ses nièces à Sioux City. Leur mère avait quatre filles dont deux d’entre elles étaient du frère de Mel. Il y a de ça un an, la famille de Mel dit à la mère : « Écoute, nous prendrons soin des nôtres jusqu’à ce que tu puisses trouver un endroit où vivre » (elle n’avait alors pas de logement). Ils ne cherchaient pas à les éloigner indéfiniment, seulement jusqu’à ce qu’elle retomba sur ses pieds. Mais un jour, la mère rendit visite à la famille de Mel et elle dit à ses deux filles que leurs sœurs étaient dans le van et qu’elles voulaient leur dire bonjour. Les filles montèrent alors dans la voiture et ils disparurent tous. Mais voilà, Mel demanda à une amie dans l’Arizona de les rechercher, et, quand il s’avéra qu’ils vivaient tout près de cette amie, Mel (qui sortait récemment de prison) passa par là et il résolut la situation. Depuis il avait amené les filles plusieurs fois pour voir la famille; parfois une de leurs sœurs les accompagnait, puisque son père vivait aussi à Sioux City.

Lorsque je voyage en stop, j’ai tendance à croire ce que les gens me racontent, pour la simple raison que je ne peux pas imaginer pourquoi ils mentiraient ouvertement à un total inconnu, qui plus est à quelqu’un qu’ils ne reverront jamais. Il est parfois possible qu’ils exagèrent certains faits, mais je doute qu’ils le fassent plus que ce qui est communément pratiqué dans les soirées, les bars ou les mariages. Je ne questionne donc pas la véracité des histoires de Mel. Et quand bien même il les eut exagérées, cela ne changerait pas le fait que, ouah, je n’avais encore jamais entendu une telle histoire en personne.

Je ne me considère pas comme une personne surprotégée et ingénue. Il y a deux ans, je traversai le Canada en stop (de King City à Saltspring Island) et j’entendis des histoires complétement folles – comme celle de notre chauffeur qui s’était vu enfoncer un flingue dans la gorge par une bande de mafieux. Mais je n’avais encore jamais entendu rien de tel qui puisse ressembler à une émission de Jerry Springer en direct et en version intégrale. Évidemment, ces constats ne sont que le reflet de mon propre milieu social. Je ne sais pas vraiment pourquoi je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme Mel avant ça. Mais maintenant je l’ai fait. Et si jamais je devais un jour me retrouver dans une prison, je crois que cette expérience du milieu carcéral ne serait ni synonyme d’ennui mortel, ni ne ressemblerait aux trous ultra dangereux que l’on peut voir à la télévision. Ou, plutôt, si on peut en croire Mel, j’y trouverai un purgatoire imposé, construit de telle manière à y faire passer le temps tant bien que mal; et en ça on y trouve une miséricorde à la fois douce et amère.

Le récit ci-dessus est basé sur les Notes de Terrains Anonymes de Némo – 5ème jour, 2ème partie.

Tous les noms dans le présent texte sont faux {PN} – pseudonymes. Ce poste est {NC} – pas de contact avec la personne interrogée. Pour plus d’informations, consultez le Comité d’étique – Avis de conformité.

[alert type= »blue »]NOTE DE LA RÉDACTION : Nous introduisons avec cet article une nouvelle rubrique sur Bully Pulpit. Nemo, sociologue, a parcouru à pieds les États-Unis, carnet de note en poche. Il nous raconte avec Lorène Guerre son voyage et ses rencontres, nous offrant un peu de sociologie sur le vif. La version originale de ses péripéties se trouve sur son site : http://zaputonemo.wordpress.com/[/alert]