Le Paris de Henry Miller

La capitale a fait de lui un écrivain. Il préfère le Paris du peuple et des  immigrés qui remue, vibre et encrasse, plutôt que celui des salons. « Je suis resté terriblement américain, écrit-il en Californie bien plus tard, et je suis bel et bien un fruit de cette terre. Il se peut même que les fécondes années passées en France n’aient fait que contribuer à approfondir mon appartenance à l’Amérique. Mais je suis un Américain qui exhibe son américanisme comme une plaie. »

Au petit matin, à l’heure où les cafés nettoient leurs glaces, un homme en costume en velours côtelé, coiffé d’un chapeau gris, marche sur le boulevard Montparnasse. Il approche la quarantaine, porte de grosses lunettes qui encadrent de petits yeux bleu vif. Son allure est défraîchie, il se vante dans ses lettres d’être « dans une telle condition de mendigot » que dans la rue les gens se poussent du coude en le montrant du doigt.

L’homme descend le boulevard Raspail, saute la Seine sur le pont Royal, coupe les Tuileries pour s’engager avenue de l’Opéra. Cet itinéraire prisé des expatriés est souvent appelé « la voie américaine ». Il s’arrête en face du 11 rue Scribe, son unique adresse fixe en cette année 1930. Arrivé à Paris le 4 mars, c’est l’un des premiers endroits où il s’est rendu. Comme chaque matin, il est en avance. Les guichets de l’American Express sont encore fermés et attendent neuf heures. Henry Miller peut se rendre jusqu’à trois fois par jour à cette adresse, dans l’espoir de trouver un câble et de l’argent de June, son épouse restée à New York, celle qui l’a poussé à quitter son emploi à la Western Union Telegraph pour vivre de sa plume. Presque toujours bredouille, il retourne ensuite vers Montparnasse, pour s’installer aux terrasses du Dôme ou de la Coupole et attendre qu’une connaissance ou un inconnu providentiel paie ses consommations de la journée.

Après le krach boursier de 1929, Paris se vide de ses artistes exilés. Beaucoup de familles américaines sont ruinées. « La génération perdue » s’est évaporée. Miller choisit bien son heure. Il ne se rend pas à Shakespeare and Co, dans les salons de haute couture, chez Maxim’s ou dans les palaces de la Côte d’Azur. Dans les bars de Montparnasse, on tente de conserver la flamme des Années folles. Henry Miller regrette de ne pas avoir passé sa vingtaine dans le Montmartre d’avant la Grande guerre, autour d’Apollinaire, Max Jacob, Picasso ou Toulouse-Lautrec.

Un piéton affamé

Il marche, marche sans relâche. « Il n’y a presque pas de rue à Paris que je n’aie connue. Sur chacune d’elles, je pourrais mettre une plaque commémorant en lettres d’or quelque riche expérience nouvelle, quelque profonde réalisation, quelque moment d’illumination » (Souvenir, Souvenirs, 1953). La rue fait son éducation. « J’avais les rues pour amies et les rues me parlaient le langage triste et amer de la misère humaine. » Il mène une vie « en marge », avec Rimbaud pour modèle. « Dans toutes ses errances, il est toujours à pied, et presque toujours l’estomac vide », écrit-il.

Son quotidien est indigent : « il a fallu que je sois complètement fauché, désespéré, vivant comme un clochard dans les rues pour que je commence à voir et à aimer le vrai Paris. Je le découvrais en même temps que je me découvrais » (Entretiens de Paris, 1970). Paris s’apprécie encore plus quand la faim le tenaille : « C’est comme d’être empoigné par un squelette au moment où on a un orgasme. » Il note une atmosphère « saturée de création » : « Mes yeux ne s’ouvrirent en grand et clair que lorsque mon talon heurta le sol de Paris. » (Tropique du capricorne, 1938).

Débarqué de Londres sans carte d’identité et avec 10 dollars en poche, Henry Miller se comporte dans un premier temps comme un touriste. « Je suis américain bon Dieu ! Et je ne suis pas habitué à manger des entrailles de chiens, de chevaux ou de cochons d’Inde », peste-t-il dans une de ses lettres. « Comment un Français saurait-il qu’une des premières choses qui frappe l’œil d’un Américain débarqué, qui l’émeut et le réchauffe jusqu’aux entrailles c’est cet urinoir omniprésent ? » Il trouve charmantes les vespasiennes parisiennes. Son urinoir préféré se tient devant l’asile des sourds-muets, au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue Abbé-de-l’Épée.

Henry Miller s’installe d’abord à l’hôtel Saint-Germain-des-Prés, puis, sous la contrainte financière, enchaîne les piaules de plus en plus petites et abordables. Sans carte de séjour, il ne trouve pas de travail. L’observation en terrasse est son passe-temps favori. Pour le prix d’un café, le papier à lettre, l’encre et le porte-plume sont fournis. Alors il écrit, des courriers à Cocteau et Buñuel, propose à Paul Morand, dont il a dévoré le livre sur New York [voir le numéro de mai 2014 de France-Amérique], de devenir son secrétaire. Il se met à écrire son « livre de Paris », en produisant une masse considérable de textes qui composent bientôt Tropique du cancer.

Amitiés cosmopolites et interlopes

Il fréquente essentiellement des immigrés. « Aux États-Unis, je me sentais dans un complet isolement. Au Dôme, tout de suite, j’ai rencontré un tas de gens de mon espèce, avec lesquels, je pouvais enfin échanger une parole sensée. » Henry Miller retrouve Alfred Perlès, un Autrichien, correcteur du Chicago Tribune et écrivain surréaliste, croisé deux ans auparavant lors de son premier passage à Paris. Son ami l’installe dans une chambre voisine à l’hôtel Central, rue du Maine, et prend en charge le loyer. Miller observe depuis sa chambre les prostituées du boulevard Edgar Quinet. Rien à voir avec leurs sœurs américaines, pense-t-il, les Françaises sont romantiques, coquettes et délicates, féminines, et mortellement dangereuses. Il est marqué par les campagnes d’affichage contre les maladies vénériennes. S’il est fasciné par les prostituées françaises, il conserve une peur tétanique des maladies qu’elles portent. Le ballet inséparable du sexe et de la mort est l’un des thèmes de prédilection de ses écrits parisiens.

C’est parmi les entraîneuses qu’il apprend le français — il écrit plus tard un livre en français, J’suis pas plus con qu’un autre, publié en 1976 — et les particularités des régions dont elles sont issues. « Pour moi, elles étaient les petites reines de France; les filles non reconnues de la République, diffusant la lumière et la joie en réponse à l’outrage et à la mortification. Que serait la France sans ces libres ambassadrices de la bonne volonté ? » Il se lie d’amitié avec Mademoiselle Claude, une gagneuse de la rive gauche, à laquelle il consacre une nouvelle fin 1930.

Un avocat, Richard Osborn, le loge pendant l’hiver dans son appartement rue Auguste Bartholdi, près du Champ de Mars et de l’école militaire. De sa fenêtre, il regarde le « spectacle loufoque » et martial : « clairon sonnant, chevaux chargeant, pataugeant dans la boue. Comme une maison de fous. Même les chevaux avaient l’air idiot. »

Osborn le présente à l’un de ses collègues, Hugh Guiler, le mari d’Anaïs Nin. Cette Américaine née à Paris, fille d’une cantatrice française et danoise et d’un pianiste espagnol, vient de signer une étude sur D.H. Lawrence, l’auteur de L’Amant de Lady Chaterley, ce qui ne peut que ravir Miller, grand admirateur de Lawrence. Elle devient une très proche de l’écrivain, amante et mécène occasionnelle. Le couple se retrouve à la Rotonde ou au Viking.

Il tente en vain de publier ses papiers dans Esquire, Story ou Liberty. On lui propose un poste de professeur d’anglais au lycée Carnot de Dijon en 1932. Miller accepte, mais juge rapidement que c’est une « erreur fatale ». L’écrivain sympathise uniquement avec le veilleur de nuit du lycée. Il trouve sa porte de sortie à Paris : un poste permanent de rédacteur financier adjoint à la Tribune pour 45 dollars par mois.

Henry Miller et Alfred Perlès s’installent à Clichy en mars 1932, la ville de Louis Ferdinand Céline, que Miller admire, décrite dans Voyage au bout de la nuit (1932). Il a pu lire le manuscrit du Voyage avant parution. Si Céline travaille encore comme médecin à Clichy, il n’y vit plus. L’entrevue entre les deux auteurs n’a jamais lieu. Quelques années plus tard, Céline pense beaucoup de bien de Tropique du cancer. Il fait parvenir un mot énigmatique à Miller :

« Au confrère :

Je vais être bien content à lire votre TROPIC. Déjà ce que j’ai parcouru m’intrigue et me donne envie de tout connaître. Puis-je me permettre une toute petite indication dans un genre que je connais assez bien. SOIGNEZ BIEN VOTRE DISCRETION. TOUJOURS PLUS DE DISCRETION ! Sachez avoir tort – le monde est rempli de gens qui ont raison – c’est pour cela qu’il ECOEURE.

Bien à vous,

L.F. Céline. »

Clichy de jour et de nuit

Le 4, avenue Anatole France devient son pied à terre pour deux années. Jours tranquilles à Clichy (1956) est le titre d’un de ses livres, mais son quotidien d’alors est loin d’être calme. Sa femme June lui rend visite plusieurs fois, Anaïs Nin en tombe amoureuse. Miller ne parvient pas à renouer avec sa femme, avant l’ultime empoignade et la séparation, prélude au divorce.

La routine s’installe. « Ma vie à Clichy est presque devenue un rêve », explique-t-il à ses amis. Miller marche toujours, se rend dans les banlieues voisines, explore l’avenue de Clichy, le boulevard de Rochechouart jusqu’à Pigalle. Le commerce de la luxure est partout mais Miller n’aime pas les éclairages tapageurs : « le sexe fleurit mieux dans une lumière tamisée. »

Il choisit un « vestibule vaginale de l’amour » comme nouveau poste d’observation et d’écriture : le Café Wepler, place de Clichy. Les prostituées sont des habituées du café, et on retrouve la plupart d’entres elles dans ses écrits. Dans une lettre à son ami Brassaï, le photographe d’origine hongroise qui lui a consacré deux beaux livres, il écrit :

« PS : ici au Café Wepler, on joue toujours la Lustige WitweLa Veuve Joyeuse — comme une monomanie des obsédés. Et le chanteur, il chante toujours le même air du Barbier de Séville : Picoropicoropicoropicorpicoro !!

PS 2 : C’est très joli d’être la dame du lavabo ici avec cette douce musique viennoise. On peut s’imaginer à Vienne ou à Buxtehude ou à la Gare de Lyon. »

La communauté de la villa Seurat

A l’automne 1934, il quitte la banlieue et retourne au sud de la capitale. Tropique du cancer vient de paraître chez Obelisk Press, une maison d’édition qui publie uniquement des livres en anglais censurés en Angleterre et en Amérique. Les relations sexuelles y sont décrites explicitement. Le livre est interdit aux États-Unis jusqu’en 1961. Le poète Blaise Cendrars en fait une critique élogieuse dans la revue Orbes : « ce livre, par sa façon d’exposer les êtres et les choses et dire crûment leur fait aux gens (…) est profondément de chez nous, et Henry Miller, un des nôtres, d’esprit, d’écriture, de puissance et de don, un écrivain universel comme tous ceux qui ont su exprimer dans un livre une vision personnelle de Paris. »

Anaïs Nin lui prend un studio à la villa Seurat, une rue privée du 14e arrondissement, entre Montparnasse et le parc Montsouris. Il y reste plus de quatre ans avec un groupe de voisins : le romancier Raymond Queneau, l’écrivain Georges Pelorson, le photographe Brassaï, le peintre américain Abe Rattner et l’écrivain voyageur Lawrence Durrell. Cette bande crée ensemble, en flux tendu. On parle peu de la situation politique de l’Europe. « L’important, pour nous, n’était pas le côté de la barricade où nous allions nous placer, mais qui fournirait le prochain quignon de pain », écrit Miller.

Lors de la crise de Munich en 1938, Miller est terrifié, il commence à chercher un nouveau point de chute. Au moment de quitter la France, en 1939, Henry Miller est une petite célébrité en Europe, il entretient son image d’ « écrivain-gangster ». Mais il reste peu connu en Amérique, où ses livres sont toujours interdits. Après un tour dans le sud de la France, il embarque à Marseille pour rejoindre Lawrence Durell à Corfou. Le 27 décembre de la même année, il met le cap vers New York. S’il est choqué par la résignation du peuple face à la guerre, la France continue d’occuper son esprit. « Nulle part ailleurs dans le monde occidental, l’aspect spirituel de l’homme n’a été si totalement reconnu et si généreusement développé. » Dans Souvenir, Souvenirs, il note aussi : « Ce qui est français ne peut pas périr. La France a transcendé son être physique…Tant qu’il y aura un Français, toute la France demeurera visible et reconnaissable, peu importe sa position en tant que puissance mondiale… » Un chapitre du Cauchemar climatisé (1954) s’intitule « Vive la France » : « La France morte ? Quel abominable mensonge ! La France prostrée et vaincue est plus vivante que nous ne l’avons jamais été.»

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (New York), février 2016

Références bibliographiques

Brassaï,  Henry Miller, grandeur nature, Gallimard, Paris, 1975

Brassaï, Henry Miller, rocher heureux (grandeur nature II), Gallimard, Paris, 1997

Mary Dearborn, Henry Miller, biographie, Belfond, 1991

Les liens du lundi #2

Une édition spéciale Labor Day de notre revue de liens hebdomadaire, pour faire le point sur l’actualité américaine. On s’intéresse aujourd’hui à l’impasse de la doctrine républicaine en matière de politique étrangère, aux tentatives de réforme du NYPD et à la crise européenne des réfugiés vue depuis les Etats-Unis.

Arrêts maladie : 7 jours par an

Dans un discours hier à l’occasion de Labor Day, le président Obama a annoncé la signature prochaine d’un ordre exécutif qui obligera les entreprises en contrat avec les agences fédérales à garantir à leurs employés jusqu’à sept jours de congés maladie payés. Ces congés, même en cas de maternité, ne sont pour le moment pas obligatoires dans l’économie américaine.  300 000 personnes seraient concernées par cette nouvelle mesure : http://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2015/09/07/in-boston-speech-obama-to-unveil-executive-order-for-more-paid-sick-leave/

Résoudre l‘équation de l’invasion

Le magazine du New York Times, sous la plume de Robert Draper, se penche sur les difficultés des candidats aux primaires républicaines de trouver une ligne en politique étrangère, après les dégâts de la doctrine Bush. Ils doivent satisfaire une base électorale interventionniste, dominée par des faucons, sans promettre d’interventions militaires à l’étranger, très impopulaires :

http://www.nytimes.com/2015/09/06/magazine/between-iraq-and-a-hawk-base.html

L’Amérique, terre d’accueil

Deux tribunes parues dans le New York Times ce week-end appellent les Etats-Unis a prendre davantage leur part dans l’accueil des réfugiés fuyant les conflits syriens, libyens et africains. Seuls 1500 Syriens ont pour le moment été accueillis en Amérique, alors que cette guerre a engendré 11 millions de réfugiés.

Michael Ignatieff, professeur canadien à la Kennedy School de Harvard, soutient que la crise actuelle n’est pas qu’un problème européen : http://www.nytimes.com/2015/09/06/opinion/sunday/the-refugee-crisis-isnt-a-european-problem.html?_r=0

Nicholas Kristof, éditorialiste au New York Times, appelle les lecteurs à se reconnaître dans les images de ces populations en fuite : http://www.nytimes.com/2015/09/06/opinion/sunday/nicholas-kristof-refugees-who-could-be-us.html?rref=collection%2Fcolumn%2Fnicholas-kristof&action=click&contentCollection=opinion&region=stream&module=stream_unit&contentPlacement=1&pgtype=collection

Réformer la police new-yorkaise

Le taux de criminalité à New York a largement chuté ces dernières années. En 1988, la ville a connu 1896 homicides. En 2014, 328 meurtres ont eu lieu.  William ‘Bill’ Bratton, commissaire du NYPD, fait l’objet d’un portrait dans le New Yorker. Bratton a déjà servi comme chef de la police de la ville entre 1994 et 1996 pour le maire Rudolph Giulani. De 2002 à 2009, il dirigeait la police de Los Angeles. Partisan de la théorie de la vitre brisée (proposée par les sociologues James Q. Wilson et George L. Kelling) et des techniques de stop-and-frisk, le commissaire doit aujourd’hui faire face aux critiques des stratégies policières, jugées violentes et discriminatoires :

http://www.newyorker.com/magazine/2015/09/07/fixing-broken-windows

Vidéo de la semaine

Kim Davis, officier d’état civil pour le comté de Rowan, Kentucky (élue), a refusé de délivrer un permis de mariage à un couple homosexuel qui en faisait la demande, tout à fait légitime. La Cour suprême des Etats-Unis a en effet  reconnu en juin dernier le mariage entre personnes de même sexe comme un droit constitutionnel. Déclarant agir sous l’autorité de Dieu, elle ne s’en est pas moins retrouvée incarcérée après avoir refusé d’obtempérer après une injonction d’un juge fédéral…  Ce qui a amené plusieurs candidats républicains à l’investiture présidentielle à la présenter comme la nouvelle… Rosa Parks ! La réponse des militants en faveur des droits civiques est sans appel : « she IS the bus driver ! »

La dette extérieure ou l’épée de Damoclès de l’économie américaine

            « Le plus gros avantage de la richesse, c’est qu’elle permet de faire des dettes », comme le disait Oscar Wilde. C’est particulièrement vrai des États-Unis, dont la dette publique atteint en ce moment des sommets inimaginables. On parle beaucoup de la dette publique, des risques qu’elle représente et des solutions à y apporter, ces dernières se résumant souvent à une austérité appliquée contre vents, marées et démocratie. Mais il est une autre dette, moins connue du grand public, et qui fait pourtant peser un risque important sur l’économie : la dette extérieure. Mardi 15 Novembre 2011, la dette publique américaine a dépassé les 15 000 milliards de dollars[1]. La dette extérieure brute, elle, a dépassé les 17 000 milliards en 2008. Ces sommes sont si énormes qu’elles ne semblent être que des abstractions, et pourtant ce n’est pas le cas. Si l’esprit peine à en comprendre l’ampleur, il peut en comprendre la raison d’être, et de manière plus importante encore, en comprendre les risques, car ceux-ci sont loin d’être négligeables. Mais avant de parler de ces risques, il est important de comprendre comment cette dette a pu se former et atteindre les niveaux abyssaux où elle se trouve actuellement.

La dette extérieure, ou comment vivre au dessus de ses moyens

            La dette extérieure, comme son nom l’indique, correspond à l’ensemble des créances détenues par des étrangers vis-à-vis de nationaux. Autrement dit, chaque fois qu’un américain emprunte de l’argent à l’étranger, la dette extérieure américaine augmente. Cette dette est alimentée par le déficit extérieur, c’est-à-dire le déficit de la balance des paiements courante. Tous ces termes techniques désignent en fait des réalités assez simples et une logique relativement intuitive, si on prend la peine de s’y pencher. La balance des paiements est un compte qui liste tous les échanges réalisés par un pays avec le reste du monde. Elle est toujours en équilibre, car il doit nécessairement entrer autant d’argent dans le pays qu’il n’en sort. Cette balance des paiements est divisée en plusieurs balances, celles-ci pouvant connaître des déficits et des excédents qui se compensent entre eux.

            La balance des paiements courants, l’une d’entre elles, est composée de la balance commerciale, qui représente la différence entre les exportations et les importations de biens et de services ; des revenus nets, c’est-à-dire des intérêts et dividendes perçus par des nationaux depuis l’étranger, moins les intérêts et dividendes perçus par les étrangers depuis le pays ; et enfin des transferts de revenu nets, par exemple l’aide internationale ou les transferts des émigrés à l’étranger. A l’inverse de la balance des paiements, la balance courante peut être en déficit, si le pays importe plus qu’il n’exporte, ce qui est le cas des Etats-Unis depuis des décennies, en particulier depuis les années 90, à partir desquelles le déficit commercial du pays est passé de 100 à près de 800 milliards de dollars par an, avant de diminuer à nouveau du fait de la crise. Ce déficit de la balance commerciale, toujours croissant du fait de la consommation effrénée des ménages américains, n’était d’ailleurs pas compensé par les transferts de revenus nets, puisque la balance courante des États-Unis accusait en 2006 un déficit de 800 milliards[2]. Ce déficit pose un grave problème car il signifie que, afin de pouvoir simplement payer au reste du monde ce qu’ils lui doivent, les États-Unis devaient alors emprunter, d’une manière ou d’une autre, 800 milliards de dollars en un an sur les marchés internationaux.

            En théorie, un pays connaissant un déficit durable de la balance courante doit voir sa monnaie se déprécier, ce qui rend les produits nationaux plus compétitifs et donc rétablit, plus ou moins progressivement, l’équilibre. En effet, un déficit de la balance courante signifie que de grandes quantités de monnaie nationale se retrouvent sur les marchés mondiaux. Cette monnaie nationale étant relativement plus abondante par rapport aux autres monnaies, sa valeur doit se dégrader, soit par les mécanismes du marché si le taux de change est flottant, soit par une intervention du gouvernement et de la banque centrale s’ il est fixe[3]. Ce mécanisme peut être bloqué de manière durable si la monnaie du pays est utilisée comme valeur de réserve ou d’échange globale, ce qui est clairement le cas du dollar. Une part importante, bien que déclinante, des échanges internationaux se faisant en dollars, la demande pour cette monnaie reste forte, ce qui permet au dollar de garder une valeur relativement élevée, même si la crise actuelle a entraîné une dépréciation de la monnaie américaine. De plus, certains pays sont fortement incités à se constituer des réserves en dollars.

 Un système qui profite à tout le monde ?

                       C’est ainsi que la Chine, par exemple, s’est dotée de réserves en dollars colossales, qui ont permis de maintenir une forte demande pour la monnaie américaine, assurant que son « prix », c’est-à-dire son taux de change, reste élevé par rapport au Yuan[4]. De nombreux autres pays, en particulier des pays d’Asie orientale et des pays exportateurs de pétrole, se sont dotés de telles réserves, afin de pouvoir amortir plus efficacement les chocs économiques globaux[5]. Ces pays peuvent compter sur un excédent de balance courante, du fait du grand dynamisme de leurs exportations. Le cas de la Chine est à ce titre très intéressant : redistribuant au compte-goutte l’excédent de sa balance commerciale pour éviter l’inflation, l’Empire du Milieu maintient un haut niveau d’inégalités en son sein, tout en achetant des titres financiers américains qui permettent aux États-Unis de continuer à lui acheter plus de biens qu’ils ne le peuvent en réalité. Ainsi, en 2006, aux rencontres économiques d’Aix-en-Provence, pouvait-on entendre l’un des intervenants expliquer que chacun des 1,2 milliard de chinois prêtait chaque année, en moyenne, de 100 à 170 dollars (12 à 20% de son revenu moyen) aux citoyens américains, dont le revenu par tête est quinze fois supérieur au sien. Ce système a très bien fonctionné jusqu’ici, la Chine se développant petit à petit, à son rythme, évitant la surchauffe en plaçant son excédent commercial colossal dans l’économie américaine, permettant à celle-ci de consommer des produits, beaucoup étant importés de Chine, lui permettant de dégager des excédents colossaux, et ainsi de suite.

            Ce magnifique cercle vertueux ne peut pas durer. Le déficit courant des USA a déjà commencé à diminuer, passant donc de 800 milliards, soit plus 6% du PIB, en 2006, à 450 milliards en 2009, soit à peu près 3% du PIB. Cette contraction vient avant tout de la crise économique, qui a réduit le pouvoir d’achat mais aussi la propension à consommer des ménages américains. Il ne faut en effet pas oublier qu’en 2005 le taux d’épargne net des ménages était négatif, ce qui signifie que la consommation des ménages et le renouvellement du capital fixe absorbaient plus d’argent que n’en avaient les ménages. Ces derniers doivent donc s’endetter pour tenir le rythme de consommation, et la dette des ménages est passée de 65% du PIB en 1995 à 100% en 2009[6]. C’est cette dette des ménages, plus que celle des entreprises ou de l’État, qui a fait exploser la dette extérieure brute, qui dépasse en 2008 les 17 000 milliards de dollars[7]. De plus, l’épargne nette des ménages doit théoriquement alimenter l’investissement nouveau. Si cette épargne nette est négative, l’investissement ne peut être financé que par des capitaux étrangers, ce qui rend l’économie américaine plus dépendante encore, et accentue les risques pesant sur elle.

Vers un effondrement du dollar ?

            Avant la crise, la question du risque de cette dette extérieure ne se posait guère que pour les économistes, car la bulle de l’immobilier faisait augmenter le patrimoine des ménages américains de manière très rapide, et le risque d’insolvabilité de la dette privée était globalement faible. L’éclatement de la bulle a mis en évidence la fragilité relative de cette dette, d’autant que le dollar a été affaibli pendant la crise, en particulier face à l’euro. La dette extérieure, largement aggravée aujourd’hui par l’explosion des déficits publics, fait peser un risque important sur l’économie américaine dans son ensemble, et donc sur l’économie mondiale. Si les ménages américains restent solvables, leur patrimoine net étant estimé à 58 000 milliards de dollars en 2011[8], rembourser la dette extérieure va imposer de se séparer d’une partie de leurs possessions.

            Il y a donc un risque, dans les années qui viennent, de voir les ménages américains vendre leur patrimoine pour s’acquitter d’une partie de leur dette, ce qui aura pour conséquence de faire baisser plus ou moins brutalement, d’abord la valeur de marché des actifs cédés, et ensuite la valeur du dollar. Et encore ce risque est-il modeste, par rapport à celui d’une fuite devant la monnaie américaine. En effet, les détenteurs de billets verts, qui voient venir la dépréciation massive, peuvent chercher à se prémunir contre ce risque en diversifiant leurs avoirs, c’est-à-dire en vendant leurs actifs en dollars contre des actifs libellés dans une autre monnaie. Un tel mouvement ne pourrait qu’entraîner une baisse plus ou moins brutale du dollar. En effet, au vu des montants colossaux détenus par des non-résidents, et comme l’a fait remarqué Fred Bergsten, directeur de l’Institut Peterson, il suffirait d’une « modeste réalisation de ces désirs (de diversification) [pour] provoquer une chute libre de la devise américaine et des perturbations gigantesques sur les marchés et dans l’économie mondiale[9] ». Il y a donc un risque réel d’effondrement du dollar, si les mouvements de diversification s’accélèrent. Cependant, cette accélération n’a rien d’inéluctable.

 Tant qu’on ne dit pas que le Roi est nu…

            En effet, pour l’heure, personne n’a intérêt à ce que l’économie américaine s’effondre, ce qui serait immanquablement la conséquence logique d’une chute du dollar, au moins à court terme. Les détenteurs de la dette extérieure américaine en particulier craignent ce scénario plus que tout, car si l’économie des États-Unis devait connaître une récession majeure accompagnée d’une dépréciation brutale, et de grande ampleur, du billet vert, leurs réserves ne vaudraient plus rien. C’est précisément cette double dépendance qui a assuré jusqu’ici la viabilité du système : les États-Unis ont besoin de leurs créanciers pour leur prêter de l’argent et continuer à vivre au dessus de leurs moyens, et leurs créanciers ont besoin que les États-Unis restent suffisamment puissants et solides pour que leurs réserves aient une valeur. Il est d’ailleurs intéressant de noter que, malgré tout ce qui a pu être dit sur la toute-puissance des agences de notation, les taux d’intérêt sur les bons du Trésor américain à 10 ans n’ont pas augmenté après la dégradation de la note des États-Unis par Standard and Poor’s. Ceux qui prêtent au gouvernement américain savent très bien que si celui-ci devait se retrouver en défaut de paiement, personne ne pourrait le renflouer, et que leurs créances n’auraient plus aucune valeur. C’est d’ailleurs également vrai des créances vis-à-vis des ménages ou des entreprises américaines, car un défaut de paiement du gouvernement entraînerait sans aucun doute une véritable panique par rapport aux États-Unis, précipitant potentiellement la dépréciation de la monnaie et multipliant les défauts de paiement.

            Cela durera probablement jusqu’à ce que les pays prêteurs soient en mesure de suppléer à la demande américaine par leur propre demande interne, et n’auront donc plus besoin de la maintenir à un haut niveau. Dans le cas de la Chine, le chemin est encore long. A court et à moyen terme, le risque provient plus des États-Unis eux-mêmes : le psychodrame qu’a connu la classe politique américaine lors du dernier vote pour relever le plafond de la dette publique montre à quel point cette question est difficile. Le gouvernement américain doit aujourd’hui relancer l’économie, tout en faisant en sorte que le taux d’épargne des ménages augmente, pour que l’investissement soit possible sans avoir besoin d’emprunter à l’étranger. Il doit aussi s’assurer que la balance commerciale s’améliore de manière significative, ce qui ne peut se faire que de deux façons : par une augmentation des exportations, ou par une diminution des importations, cette dernière ne pouvant provenir aujourd’hui que d’une perte de pouvoir d’achat des ménages. Dans la mesure où ses créanciers sont encore prêts à lui faire confiance, il aurait probablement intérêt à lancer une politique de relance ambitieuse, quitte à creuser la dette publique temporairement, afin d’assurer une reprise qui profiterait, en fait, au monde entier. Malheureusement, ce n’est pas le chemin qui est pris en ce moment, et il faut espérer que les créanciers des États-Unis ne perdront pas de vue l’immense responsabilité qu’ils ont dans le sort de la première puissance économique mondiale.



[2]   ONU, world economic situation and prospects 2010, p.27

[3]   Ces mécanismes théoriques peuvent bien entendu être faussés par des chocs extérieurs ou par des mouvements de spéculation. Toutefois, si le déficit courant est réellement durable, la hausse de la dette extérieure fera perdre confiance dans la monnaie nationale, ce qui aura tendance à entraîner une dépréciation. Les cas de taux de change fixe sont encore plus compliqués, et ne sont pas l’objet de cet article.

[5]   La crise asiatique de 1997, pendant laquelle le FMI avait imposé des conditions drastiques pour accorder ses prêts aux pays asiatiques, a constitué un véritable traumatisme pour les pays en développement, qui sont aujourd’hui très, et peut-être trop, prudents en termes de constitution de réserves de change. Cette stratégie constitue toutefois l’une des explications probables de leur réussite face à la crise actuelle.

[6]   Natixis, « Dette extérieure des Etats-Unis : 23 000 milliards de dollars en 2015 ? » , disponible à l’adresse suivante : http://gesd.free.fr/flas9219.pdf p.2

[7]   Toutefois, depuis le début de la crise, l’endettement public extérieur a compensé en partie la baisse de l’endettement des ménages, du fait des politiques de relance du gouvernement.

[9]   « How to solve the problem of dollar », paru dans le Financial Times et cité dans l’article « Crise de la monnaie européenne : la solution est au FMI » de Mediapart, disponible ici : http://www.mediapart.fr/journal/economie/121111/crise-de-la-monnaie-europeenne-la-solution-est-au-fmi