La convention Trump

Les conventions marquent la fin du processus des primaires avec l’investiture du candidat. Elles servent à unir le parti, le mettre en ordre de bataille et à lancer le ticket présidentiel dans la campagne officielle. Trump souhaitait certainement se présenter comme un candidat responsable et rassembleur, tout en profitant d’un sacre télévisé. Pour le New York Times, Cleveland représentait « la plus grande occasion de vente de la marque Trump ».

Cette convention se distingue d’abord par la liste des absents. Aucun ancien candidat républicain ou président n’y assistent. Les deux Bush, John McCain et Mitt Romney avaient sûrement d’autres urgences cette semaine plutôt que de se rendre à Cleveland. 18 sénateurs se sont portés pâles, dont Marco Rubio, qui a envoyé une vidéo. Même John Kasich, le gouverneur de l’Etat, sèche.

Quelques jours avant le rendez-vous de Cleveland, Donald Trump avait promis de divulguer incessamment le nom du candidat pour la vice-présidence, puis, après le massacre de Nice, a d’abord reporté l’affaire puis finalement annoncé officiellement son choix, vendredi dernier : Mike Pence, le gouverneur de l’Indiana. La veille, Trump ne s’était toujours pas décidé. Il a finalement tranché, après avoir considéré son valet et gouverneur du New Jersey Chris Christie empêtré dans les affaires judiciaires, le retraité Newt Gingrich, ancien chef républicain de la Chambre pendant le mandat de Bill Clinton, responsable de la radicalisation du GOP et fin architecte du blocage législatif, ou encore John Kasich, le gouverneur de l’Ohio.

Mike Pence est considéré comme une figure de l’establishment républicain. Ancien Représentant, ce gouverneur impopulaire est un champion de l’opposition à l’avortement et des lois anti-LGBTQ. Mike Pence se définit comme « un chrétien, un conservateur et un républicain, dans cet ordre ». Avant d’être un élu, il a animé The Mike Pence Show sur les ondes radios de l’Indiana, au moment où l’extrême droite a fait de ce média le principal canal de communications de ses idées. Admirateur de Ronald Reagan, il s’est inscrit tôt dans le sillage de la droite religieuse. Son bilan législatif fait l’objet de beaucoup d’attention car le candidat Trump n’a aucune expérience politique. Mike Pence a soutenu en vain une loi qui visait à redéfinir le viol en bloquant les financements du gouvernement fédéral pour les avortements en cas de « forcible rape ». Dès 2007, il a lancé l’assaut républicain contre le planning familial. Le gouverneur a réduit l’accès à l’avortement dans son Etat et stoppé le financement du planning familial, une organisation qui pratique aussi le dépistage des IST, ce qui a entraîné une hausse des infections VIH dans l’Indiana. le gouverneur a signé une des lois les plus restrictives en matière d’avortement. La pratique est interdite sur la base d’un handicap futur du fœtus et la loi oblige les femmes à subir un test ultrason au moins 18 heures avant l’intervention médicale.

Pence soutient les lois sur la « liberté religieuse », qui permettent aux sociétés privées de discriminer légalement les personnes LGBTQ. Devant les menaces des grandes entreprises de quitter l’Etat, le gouverneur a fait marche arrière. Pendant les primaires républicaines, Mike Pence a soutenu Ted Cruz, avant de se rallier à Trump quand celui-ci est devenu inévitable. Pence possède des liens anciens et profonds avec le leadership républicain et le monde des affaires. Sa présence auprès de Trump pourrait favoriser la levée d fonds des donateurs historiques de la droite américaine, encore réticents à embrasser le milionaire. Le gouverneur ne devrait pas permettre d’attirer beaucoup d’électeurs indépendants, et pourrait pousser plus de femmes à voter pour Hillary Clinton. Le « fossé du genre » (gender gap) est pourtant l’un des défis principaux du parti républicain : en 2012, Mitt Romney a devancé Obama de 8 points parmi les voix des hommes (54%- 46%), mais a perdu le vote des femmes de 12 points.

Mike Pence est par contre bien placé pour mettre en application le nouveau programme ultra conservateur du parti républicain, qui reflète de plus en plus les idées et projets des chrétiens évangéliques. Ce programme souhaite une instruction renforcée de la Bible dans les écoles, la fin du mariage gay et de l’égalité des droits pour les personnes LGBTQ, ainsi que la nomination de juges « qui reconnaissent le droit inaliénable à la vie et les lois de la nature et la nature de Dieu, comme le faisait le défunt juge de la cour suprême Antonin Scalia. »

Cette semaine, la convention de Cleveland est donc devenue Le Trump show, une émission de télé-réalité ennuyeuse et embarrassante en prime time, pour un public blanc et âgé, avec à la fête des délégations de racistes, d’intégristes chrétiens, de nativistes et d’hommes politiques européens d’extrême droite. L’élément rassembleur semblait être la haine de Hillary Clinton. On a entendu la foule crier « Lock her up! » (« enfermez la! »), la traiter de « bitch » et « cunt«  dans les échanges, sur les pancartes et goodies de l’assemblée. Un spectacle ponctué de drames, d’éléments de combats de catch, avec le défilé chaque soir au pupitre d’un membre de la famille Trump, les seules personnes que le patriarche écoute véritablement. L’épisode pilote a débuté avec une controverse qui a duré toute la semaine. Selon une tradition conservatrice, l’épouse du candidat fait un discours lors de la convention pour parler des femmes, confier des anecdotes et humaniser l’homme formidable, le père aimant et disponible. Melania Trump a plagié dans son discours Michelle Obama, une femme qu’elle admire. Mme Trump était restée discrète jusqu’à présent, n’appréciant visiblement pas les projecteurs médiatiques et journalistes politiques conviés par son mari. Ses profondes réflexions et sa vie en toute simplicité ont été analysées il y a quelques mois par Julia Ioffe dans un bon portrait publié par GQ magazine. L’ex-mannequin d’origine slovène, forcée de faire des pirouettes puis d’être humiliée dans le carnaval de son époux, n’est qu’un exemple supplémentaire de l’amateurisme généralisé de la campagne Trump. L’équipe du candidat a tenté de stopper le scandale, en niant d’abord le plagiat, puis en avançant toute sorte de raisons, pour enfin sacrifier une plume de l’organisation Trump (une tradition bien ancrée dans cette société) qui se serait perdue dans ses notes.

Mercredi soir, Ted Cruz a auditionné pour l’investiture républicaine en 2020. Arrivé deuxième dans les primaires, il a félicité Donald Trump mais ne l’a pas soutenu, il a appelé les délégués « à voter avec [leur] conscience ». Il est sorti de la scène sous les huées des spectateurs. Devant la délégation texane le lendemain, il a expliqué n’avoir toujours pas oublié les attaques de Trump contre le physique de sa femme ou d’avoir suggéré que son père était impliqué dans l’assassinat de JFK. L’ancien héro du Tea Party ne sera pas « un petit toutou servile » de la campagne de Trump. L’intervention négative de Ted Cruz était attendue par l’équipe du candidat. Trump a même fait irruption dans la salle renforcer le moment dramatique pendant ce discours. Les mots de Cruz ont complétement fait oublier le premier discours national de Mike Pence peu après. Au milieu du brouhaha, Trump a aussi donné un interview sur son projet pour l’OTAN, une performance de géopolitique fiction qui prêterait à sourire si elle n’était pas simplement terrifiante.

Ivanka Trump, la principale conseillère du candidat, a fait l’introduction de son père le dernier soir. Donald Trump a repris dans son discours les mêmes accents égrainés ces derniers mois. Il a fait appel à la peur et à la colère des électeurs qu’il mobilise, il a peint une Amérique en situation de crise généralisée (immigration, violences urbaines, terrorisme), s’est dit le seul qualifié pour régler tout ça et a promis des solutions instantanées sans les expliquer. La restauration de la grandeur de l’Amérique, afin de la rendre « plus grande, meilleur, et plus forte qu’elle n’a jamais été », c’est la magie incantatoire de Donald Trump, par le simple fait qu’il existe.

La campagne de Trump est officiellement une copie de la campagne de Richard Nixon en 1968 fondée sur « la loi et l’ordre ». Après la fusillade de Dallas où 5 policiers ont été tués, le candidat républicain a déclaré : « nous devons restaurer la loi et l’ordre. Nous devons restaurer la confiance de notre peuple d’être en sécurité et en sureté dans leurs maisons et dans la rue. » Dans The Atlantic, l’historien Julian Zelizer rappelle en quoi la situation en 1968 est différente tout en soulignant certaines similarités avec l’Amérique d’aujourd’hui.

Lorsque les questions de race et de police était au centre du débat national en 1968, le gouvernement fédéral n’a pas réussi à organiser le changement. L’Etat a compris comment le racisme institutionnel s’incarnait dans les villes et comment celles-ci explosaient de violence, mais l’électorat fut au contraire séduit par les appels de Richard Nixon pour la loi et l’ordre, la répression urbaine, en laissant les enjeux du racismes institutionnels intactes. Plutôt que de s’attaquer à l’inscription du racisme dans les institutions américaines, notamment dans le système de justice criminelle, l’Etat s’est concentré dans la construction d’un système carcéral massif, la militarisation des forces de police, la criminalisation des petits délits et a continué à vivre des épisodes de conflits raciaux qui explosent dans la violence.

Les révoltes urbaines de Détroit, Michigan et Newark l’année précédente suite aux violences policières contre des Afro-américains ont entraîné la création par le président Johnson de la commission Kerner. Une fois Nixon installé à la Maison Blanche, les recommandations de cette commission ont été totalement ignorées.

Le journaliste Norman Mailer se rend à la convention républicaine à Miami cette année-là. Dans ses écrits, il parle de lui à la troisième personne. Son personnage de reporter quitte le rassemblement des délégués un peu trop tôt : « il réalisa qu’il avait manqué la soirée la plus excitante de la convention, du moins sur la scène, et fut seulement capable de se consoler avec une pensée triste, l’assurance qu’il pourrait mieux couvrir la convention devant la télévision que s’il y avait assistée. » Trump n’a probablement jamais lu Mailer, ou un autre livre que The Art of the Deal depuis qu’il a quitté l’université, mais il a réussi la production d’un spectacle télévisuel sur 4 jours, l’œil rivé uniquement sur les chiffres d’audience, le seul indicateur trouvant grâce à ses yeux.

 

De l’importance des Conventions

Les conventions des partis Républicain et Démocrate viennent de se clore, respectivement à Tampa en Floride et à Charlotte en Caroline du Nord. Les délégués, des grands électeurs de chaque État, selon leurs règles, sont venus voter pour celui qui a remporté chez eux la primaire. Il s’agit d’un rituel souvent moqué : trois à quatre jours de grande messe télévisuelle, discours interminables dans des stades bondés de militants, clips biographiques de propagande, tout ça pour concrétiser ce que tout le monde sait déjà : Mitt Romney et Barack Obama seront candidats.

Ces critiques trouvent leur source dans l’idée selon laquelle les partis politiques seraient des organisations tombées en désuétude, sans réel pouvoir face à l’exercice libre et direct du droit de vote dans le cadre de primaires. En effet, une vague de réformes dans les années 1970 a, dans les deux partis, réduit l’influence des « super délégués » dans le processus de sélection. Les cadres du Parti et les militants encartés avaient jusqu’alors plus de poids que les délégués mandatés par les élections primaires.  Les conventions étaient alors de véritables conventions de désignation du candidat : en 1924, il a fallu 17 jours, des heures de négociations de couloirs et des dizaines de tours de vote pour que les Démocrates se choisissent un candidat.

Aujourd’hui, la quasi totalité des délégués reflète le vote populaire, État par État. Ce changement du mode de désignation est concomitant de l’émergence des médias de masse et de la télévision : aussi médiatiques qu’elles soient, le téléspectateur sait toujours qui va gagner à la fin…

Si les électeurs se prononcent directement pour élire leurs candidats, pourquoi donc conclure le processus par une grande messe célébrant le ban et l’arrière de l’appareil du Parti ?

Plusieurs politistes ont critiqué cette idée dans des ouvrages récents, établissant que, décidément, les partis politiques n’étaient pas des structures dépassées. Bien au contraire, ceux-ci jouent un rôle encore majeur dans la désignation des candidats. Marty Cohen, David Karol, Hans Noel et John Zaller[1], ont publié en 2008 The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform. Peut-être un des livres de science politique les plus importants de la décennie.

Leur modèle d’analyse se fonde sur celui de partis comme formant une « longue coalition, plus ou moins large », la notion de longueur désignant « le nombre de thèmes sur lesquels la coalition a décidé de coopérer » et la largeur le nombre d’acteurs impliqués dans la coalition. Plus ce nombre est important, plus les bénéfices à retirer de l’élection sont à diluer entre chaque tendance.

« La désignation d’un candidat implique un double compromis : un entre les priorités conflictuelles en terme de politiques publiques et de priorités des courants au sein du Parti, et un autre entre les préférences des courants du Parti et les préférences des électeurs ».

Le but d’une élection primaire est dès lors de trouver un candidat qui sera à même, en temps voulu, de répondre à un maximum d’attentes d’un maximum de tendances de ladite coalition.  La convention est l’occasion de visualiser ces factions, de « se compter » pour évaluer son poids dans le Parti. Les partisans d’Hillary Clinton ont en fait de même lors de la convention de 2008, et dans un sens ceux de Rick Santorum également à Tampa.  Les conventions sont nécessaires parce qu’elles permettent de visualiser le parti et ses réseaux qui viennent de s’engager dans un long processus électoral.

Ainsi, il faut comprendre la notion de Parti comme une coalition de factions formant autant de réseaux d’élus, de militants et de d’organisations partenaires avec leurs intérêts propres.

Les auteurs ajoutent à leur modèle théorique celui de la « primaire invisible ».  Dans le modèle d’avant les réformes des années 70, les différentes coalitions négociaient lors des « conventions », véritables congrès politiques au sens européen du terme. Maintenant, une négociation abstraite a lieu dans une phase de pré-primaire, où chaque « party insider » observe les différents candidats.  Élus nationaux, locaux, responsables du parti, anciens candidats forment les rangs des « party insiders ».  Cette phase de primaire invisible serait la création d’une dynamique d’information permettant aux insiders de se coordonner implicitement.

Une telle approche est d’autant plus intéressante qu’elle nécessite de se défaire d’une approche qui serait « candidato-centrée » dans le sens où les candidats, par la seule force de leur talent créeraient à eux seuls une dynamique médiatique telle que les apparatchiks n’auraient plus qu’à se rallier à leur cause.  La plus-value ne serait que maigre par rapport au sens commun journalistique qui voudrait que les campagnes, les slogans, l’éloquence des candidats soient seuls clefs de l’élection face à un électorat passif.

Ainsi, il faut voir la primaire invisible comme une conversation. Les leaders du parti négocient entre eux, évoquent le champ des possibles formant un faisceau de signaux politiques à destinations de leurs homologues.

Présentant une impressionnante masse de données statistiques et qualitatives pour étayer leur modèles, ils concluent que l’argent n’a pas d’effet sur le résultat des élections indépendamment si l’on ne possède pas un bon réseau dans le Parti (voir la campagne de Mitt Romney en 2008 par exemple) et que les médias ont tendance à suivre les soutiens des différentes factions.  La difficulté était de savoir si les soutiens politiques sont générés par la couverture médiatique des candidats ou génèrent-ils la couverture médiatique qui influence les candidats ? D’après les auteurs, les médias auraient avant tout un rôle de renforcement.

La Convention, c’est aussi l’ultime occasion pour les délégués du Parti de se rencontrer, de discuter politique et de voter le programme (le « party platform ») de leur formation politique, afin de clore la conversation entamée lors de la primaire invisible. Nous y reviendrons dans un prochain article.

[alert type= »blue »]En savoir plus :

  • M. Cohen, D. Karol, H. Noel, J. Zaller, The Party Decides, Presidential Nominations Before and After Reform, University of Chicago Press, 2008
  • S. Masket, No Middle Ground: How Informal Party Organizations Control Nominations and Polarize Legislatures, University of Michigan Press, 2009
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[1] Respectivement professeurs de science politique à Madison University, Berkeley, Georgetown University et UCLA.