Bernie Sanders, la gauche et les inégalités raciales

Après un vif succès dans l’Iowa et le New Hampshire, Etats quasi exclusivement composés d’électeurs blancs, le sénateur Bernie Sanders a essuyé une cuisante défaite en Caroline du Sud, ne rassemblant qu’un quart des électeurs sur son nom. Hillary Clinton a raflé la plupart des voix afro-américaines, majoritaires parmi les électeurs démocrates de cet Etat du Sud.

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Source : nytimes.com

Si nous constatons la popularité de Mme Clinton auprès des Afro-Américains, forte d’un name recognition conséquent, le propos de ce court article n’est pas d’en faire une championne de la cause afro-américaine pour autant. Dès la fin des années 1980 les « nouveaux démocrates » du New Leadership Council – dont Bill Clinton était une figure de proue – ont contribué à l’avènement de l’indifférence à la couleur dans la plateforme sociale du parti, et ils ont porté la réforme pénale de 1994 et inspiré la réforme du workfare de 1996.

M. Sanders n’a quant à lui pas voté en faveur de cette dernière lorsqu’il était Représentant du Vermont. Mais s’il a beau mettre en avant un remarquable programme en faveur de plus de justice raciale ou son activisme passé, sa campagne a connu un accueil pour le moins mitigé de la part des militants afro-américains. En plusieurs occasions non-coordonnées, des activistes de Black Lives Matter ont investi ses meetings pour demander la prise en compte des discriminations envers les Afro-Américains et ses difficultés à convaincre l’électorat noir est devenu un sujet récurrent pour la presse. Le propos sera de rendre compte de quelques débats qui traversent le camp progressiste en ce jour de Super Tuesday.

Classe contre race : le cas des réparations

Dernièrement, c’est en récusant l’idée de réparations officielles aux descendants d’esclaves lors d’un débat durant le Iowa Black and Brown Forum que le Sénateur du Vermont s’est attiré les foudres de plusieurs intellectuels afro-américains, à commencer par Ta-Nehisi Coates, journaliste à The Atlantic et auteur de l’essai remarqué Between the world and me (Une Colère Noire, ed. Autrement).

Bernie Sanders a avancé plusieurs arguments pour expliquer son opposition, à commencer par le fait que les chances qu’une loi introduisant des réparations passe au Congrès sont nulles. Deuxièmement, pour M. Sanders cette question serait source de divisions trop importantes au sein de la société américaine. Lors d’un débat à la Maison de la Poésie, le 4 février à Paris, M. Coates rappelait que toutes les étapes de la lente émancipation des Afro-Américains ont été profondément sources de divisions : la guerre civile, l’abolition de l’esclavage, la reconstruction, le mouvement des droits civiques… Tous ces chapitres de l’Histoire se font faits en dépit de l’opinion majoritaire et d’une opposition très forte des instances judiciaires, policières et politiques. M. Coates, longtemps opposé à l’idée de réparations, a publié dans The Atlantic il y a deux ans un puissant plaidoyer en leur faveur : The case for reparations.

« Il y a un contre-sens majeur à substituer amélioration des conditions des classes laborieuses à réparations des torts et méfaits du racisme »

Pour beaucoup d’activistes afro-américains voire des socialistes locaux, ce débat est celui d’intellectuels noirs déconnectés de la base. L’intervention de Adolph Reed, professeur de sciences politiques à UPenn, sur la radio KPFA résume bien la position de ce camp. On a pu aussi lire ça et là, notamment dans The Jacobin, que l’idée de réparations était l’oeuvre de gauchistes anti-racistes. Dont acte. C’est dans cette revue que Cedric Johnson mène la charge la plus violente contre M. Coates. M. Johnson reprend à son compte l’argument d’extrême-gauche classique selon laquelle le timing des critiques de M. Coates en ferait un allié objectif des néolibéraux et autres Clinton. Les revendications multiculturelles passent après les réformes économiques dont sont issues les inégalités raciales : d’abord le socialisme, l’égalité suivra nécessairement mécaniquement.

Pour M. Coates il y a là un contre-sens majeur à substituer « amélioration des conditions des classes laborieuses » à « réparations des torts et méfaits du racisme ». L’argument de fond de M. Johnson est de dire que la pauvreté noire n’est pas différente de la pauvreté blanche et qu’il s’agit là d’une impasse essentialiste que de vouloir les distinguer.

Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”
Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”

En réponse, dans son essai, Ta-Nehisi Coates cite notamment les travaux du sociologue Patrick Sharkey. Indépendamment du niveau de vie de leur foyer, 66% des Afro-Américains ont grandi dans des quartiers très défavorisés (i.e où au moins 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté) contre 6% des enfants blancs, entravant grandement leur mobilité sociale. « Les familles pauvres blanches ont moins de chances de vivre dans des quartiers défavorisés que les familles noires », explique ainsi M. Coates. Blancs et Noirs ne sont pas égaux devant les effets cumulatifs de la pauvreté du milieu de vie, du taux d’incarcération, des discriminations indépendamment du taux d’éducation, de la trajectoire sociale, des revenus de leurs familles.

Dans Between the world and me, M. Coates explique le temps, inestimable, volé aux Afro-Américains. Temps passé à éviter les blocks les plus dangereux, temps à se préparer le matin pour avoir l’air « tough », temps passé à négocier avec le policier qui t’arrête sur le chemin de l’école…

C’est cet enchevêtrement de structures de discrimination hérité de l’esclavage qui appelle réparations, d’après l’auteur.

M. Coates précise toutefois dans The case for reparations que son argument n’est pas tant celui de réparations comme un chèque dans les mains de chaque descendant d’esclave. Mais au moins que l’idée de réparations en elle-même serve de cadre aux politiques publiques. M. Coates rejoint Lawrie Balfour, professeur à UVA, qui nous déclarait en 2013 que « l’expression de réparations [doit être utilisée] dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique. »

L’ambition est de proposer une série de politiques publiques audacieuses et non exclusives entre une approche race first et une approche class first

Quelle coalition progressiste pour M. Sanders après le Super Tuesday ?

La révolution politique promise par l’équipe Sanders est-elle néanmoins compromise à quelques heures du Super Tuesday où de nombreux Etats à majorité afro-américaine voteront ?

If you live in any of these states or territories, YOU VOTE TOMORROW. Share with your friends! #SuperMonday #FeelTheBern

Une photo publiée par Bernie Sanders (@berniesanders) le

Au delà du vote des minorités, M. Sanders n’a pour l’instant pas su mobiliser ce qui serait des nouvelles catégories d’électeurs par rapport aux primaires précédentes, à savoir les jeunes et les bas salaires, pourtant au coeur de son message politique. La participation aux primaires démocrates est clairement en berne par rapport à 2008 : elle souffre d’un déficit d’enthousiasme patent.

Même si lors de ce Super Tuesday Hillary Clinton ne remporte pas les autres Etats du Sud avec une marge comparable à celle de la Caroline du Sud, elle accumulerait une avance en terme de délégués difficile à rattraper pour M. Sanders. Sur les 4753 délégués élisant le candidat lors de la Convention d’investiture démocrate, 712 sont des « super délégués » i.e des cadres et élus du Parti Démocrate, pour la plupart acquis à la cause d’Hillary Clinton.

Bernie Sanders peut-il inverser la vapeur ? L’angle récent donné à campagne en faveur de la justice raciale, incarné notamment par le soutien de la fille d’Eric Garner dans un clip poignant  suffira-t-il à enrayer la popularité de Clinton ?

La machine Clinton peut se revendiquer du soutien du Congressional Black Caucus PAC, de John Lewis… M. Sanders peut quant à lui compter sur le rappeur d’Atlanta Killer Mike ou sur… Ta-Nehisi Coates qui, s’il ne lui accorde pas son soutien officiel, a indiquer voter pour lui à titre individuel. Un gap générationnel qui se traduira difficilement dans les urnes en faveur du sénateur Sanders…

Que la révolution politique de Sanders se termine ce soir ou pas, la gauche américaine, la social-démocratie de façon générale, aura encore beaucoup de travail sur elle-même pour inclure une prise en compte radicale des torts et méfaits du racisme dans son logiciel de pensée…

« Liberals have dared to believe in the seemingly impossible—a socialist presiding over the most capitalist nation to ever exist. If the liberal imagination is so grand as to assert this new American reality, why when confronting racism, presumably a mere adjunct of class, should it suddenly come up shaky? Is shy incrementalism really the lesson of this fortuitous outburst of Vermont radicalism? Or is it that constraining the political imagination, too, constrains the possible? If we can be inspired to directly address class in such radical ways, why should we allow our imaginative powers end there ? » Ta-Nehisi Coates

Entretien avec Caroline Rolland-Diamond

Caroline Rolland-Diamond est maître de conférences en histoire et civilisation américaines à l’université de Paris Ouest Nanterre La Défense. Ses premières recherches portaient sur la contestation étudiante des années 1960. Elle travaille actuellement à une histoire des mouvements noirs américains depuis la Seconde Guerre mondiale et à la montée du conservatisme sur les campus américains depuis les années 1960. Elle a notamment publié Révoltes et utopies : la contre-culture américaine des années 1960, coécrit avec Andrew Diamond et Romain Huret.

Nous avons rencontré Caroline Rolland-Diamond en partenariat avec Radio Agora, wikiradio de la Ville de Nanterre, en marge d’une conférence donnée dans le cadre de l’Université Populaire 92, afin d’évoquer son ouvrage à paraître aux éditions La Découverte : Black America : Histoire moderne des mouvements noirs américains.

L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Bully Pulpit : pouvez-vous tout d’abord présenter votre ouvrage ?

Mon livre s’appelle Black America avec pour sous-titre provisoire le combat inachevé des noirs américains pour l’égalité. Cette Histoire, c’est la vaste Histoire du mouvement noir américain depuis l’émancipation jusqu’à l’Amérique d’Obama. L’idée du livre m’est venue parce que j’étais excedée par la vison que l’on a très souvent d’une opposition entre les bonnes années soixante,  celles de la première moitié, de Martin Luther King et de la non-violence, contre les mauvaises années 60, les bad sixties, celles militantisme excessif, de la violence révolutionnaire du black power, et du black panther party.

De cette vison, qui oppose ces deux moitiés de la décennie découle la justification du triomphe du conservatisme depuis la fin des années 60 et qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Triomphe qui, selon moi, explique l’incapacité des pouvoirs publics à diminuer les inégalités actuelles, qui, je le rappelle, sont plus fortes entre les Blancs et les Noirs aujourd’hui qu’elles l’étaient dans les années 60.
Voilà l’idée de départ qui m’a motivée à écrire ce livre : il s’agissait d’expliquer qu’il n’y avait pas vraiment d’opposition entre les deux moitiés des années 60, l’une idyllique, l’autre violente ; que des phénomènes de militantisme radical existaient déjà dans la première moitié et qu’il ne faut pas opposer systématiquement la non-violence de MLK à  Malcolm X. Il m’a donc fallu remonter dans le temps pour expliquer l’imbrication des différents modes de mobilisation des Noirs sur la longue durée, depuis les origines à l’émancipation.
Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant, tout du moins de lui redonner sa place, le rôle des femmes noires américaines et de montrer qu’il n’y avait pas que Rosa Parks. Tout au long de l’Histoire, je ne prends pas systématiquement que des exemples masculins, comme c’est souvent le cas, pour illustrer mon propos. L’ambition est de proposer une ou plusieurs explications historiques à la persistance des inégalités actuelles.

Comment expliquez-vous ainsi la différence d’évolution entre les mouvements de jeunesse issus de la nouvelle gauche et ceux issus des rangs ultra-conservateurs, qui semblent plus prédominant aujourd’hui ? 

L’étude des mouvements étudiants c’est l’autre grand pan de mon travail. J’ai étudié précédemment la contestation étudiante dans les années 60 et la répression des pouvoirs publics, à Chicago en particulier.
Je m’intéresse particulièrement à ce contraste. Mon nouveau projet de recherche est de m’intéresser à la montée du conservatisme sur les campus des années 60 à nos jours, en prenant pour cas d’étude la Californie. A mon sens, il est clair qu’il y a des trajectoires très différentes, à savoir que les mouvements étudiants progressistes issus de la Nouvelle Gauche ont effectivement culminé à la fin des années 60 et ont décliné depuis même si au fil de l’histoire américaine on les voit ressurgir périodiquement. Par exemple dans les années 1980 il y a eu une résurgence de luttes, notamment contre la politique de soutien à l’apartheid du gouvernement américain, la lutte contre les sweatshops, ou plus récemment le mouvement Occupy Wall Street. Toutefois, il me semble que cela ne témoigne pas d’un mouvement de fond ou de persistance nette des idées progressistes sur les campus américains. Ce qui domine à mon sens c’est la montée du mouvement conservateur. Pour expliquer cela, dans l’étude que j’ai menée jusqu’à présent, c’est la différence de relation entre les mouvements étudiants progressistes et conservateurs avec les milieux non-universitaires, à commencer par le milieu politique.

Une des contributions de mon ouvrage est de mettre en avant le rôle des femmes noires américaines, tout du moins de lui redonner sa place.

Les mouvements conservateurs, dès le début des années 60 se sont mis en tête de reconquérir les campus américains, de reconquérir l’Université, et ils se sont immédiatement conçus comme le volet d’une conquête plus globale du conservatisme américain. Il y a toujours eu des liens entre les organisations étudiantes conservatrices telles que les Young Americans for Freedom et le Parti Républicain, pour dire les choses de manières simples. Des liens qui perdurent aujourd’hui, à la fois avec le Parti mais aussi avec les think tanks conservateurs, qui financent massivement les organisations de jeunesse.
De l’autre côté du spectre politique, les mouvements et organisations étudiantes progressistes ont beaucoup moins de relais à l’extérieur des campus et ne sont pas financés de la même manière. Elles luttent pour trouver des fonds, elles luttent pour pouvoir monter un réseau d’activistes et de militants à même de poursuivre leur engagement après avoir quitté le campus…

Justement, en parlant de lien entre mouvements progressistes et partis politiques, quel impact l’approche colorblind qui s’est imposée au sein du Parti Démocrate a-t-elle eu sur la structuration des mouvements afro-américains ?

Le triomphe de l’idéologie de colorblindness de l’indifférence à la couleur de peau est responsable à mon sens de l’incapacité des mouvements progressistes américains à véritablement mener le combat de la lutte contre les inégalités aussi bien économiques que raciales qui perdurent aux Etats-Unis. Le triomphe de cette idéologie qui s’est réalisé dans les années 80-90 a été si total que personne ni à droite ni à gauche ne peut se revendiquer aujourd’hui de manière directe et délibérée d’une politique publique centrée sur la race. A partir du démantèlement des obstacles légaux à l’égalité au début des années 60, il est apparu à l’opinion publique américaine qu’il n’y avait plus d’obstacles à l’égalité. Si les inégalités n’ont plus de base légale, elles dépendraient des individus. Une fois que l’on a accepté ce postulat de départ, il devient extrêmement difficile, voire impossible, de continuer à revendiquer des politiques centrées sur la race, car elles sont perçues comme donnant une nouvelle inégalité face aux autres minorités, voire les Blancs.

Sur quelles thématiques vont porter vos prochains travaux ?

Je vais poursuivre mon étude entamée sur les étudiants conservateurs californiens en prenant comme objet d’étude notamment les organisations étudiantes strictement politiques mais aussi religieuses. Je vais essayer de voir comment cette idéologie conservatrice a de nombreux volets. Une autre partie de mon travail consistera à se porter sur les pratiques culturelles des fraternités et des sororités sur les campus qui sont un vecteur très présents de cette idéologie conservatrice qui perdure. Je vais poursuivre cette étude sur un territoire, la Californie, qui était à l’avant-garde de la montée du conservatisme politique américain au niveau national. Il s’agira d’examiner comment, dans cet Etat où il y a un réseau d’universités publiques encore très fort, cette montée du conservatisme étudiant s’est manifestée – en prenant en compte l’opposition entre la Californie du Nord et la Californie du Sud qui ont deux cultures politiques très différentes.