« Lost River » : Une fable sous influence

Le premier film de l’acteur Ryan Gosling en tant que réalisateur a suscité le mystère et attisé la curiosité. L’année dernière à Cannes, dans la sélection Un certain regard, il a reçu un accueil mitigé poussant Warner Bros, coproducteur, à sortir le film de manière confidentielle en salles aux États-Unis. Retour sur ce conte fantastique et macabre deux semaines après sa sortie en France.

Lost River est le nom d’une ville imaginaire, en ruine, ravagée et désertée par la crise économique, métaphore de Détroit, dans laquelle Billy (Christina Hendriks) élève ses deux garçons. La vieille maison en bois qu’ils habitent ouvre le film. Un gamin, son jeune fils, en sort en pleurant avant de courir dans les hautes herbes, baigné dans la lumière chaude d’un coucher de soleil. Ces images soignées et léchées (du chef opérateur Benoît Debie) installent l’atmosphère du film, à la fois onirique, irréelle et crépusculaire.

Billy se bat pour garder la maison de sa grand-mère faisant face et affrontant toutes sortes d’obstacles pour sauver sa famille. Son fils aîné Bones (Iain De Caestecker) tente de subvenir aux besoins de la famille en volant et revendant du cuivre. La caméra suit ce jeune homme qui découvre, dans ses pérégrinations, une cité engloutie par l’aménagement d’un lac artificiel, destiné à développer et accroître les potentialités économiques de la ville. Cette ville fantôme, sanctuaire des vieux démons est, selon Rat, jeune voisine de Bones, à l’origine d’une malédiction pesant sur Lost River.

Le film est tourné à Détroit, berceau de l’industrie automobile, cité aujourd’hui déclarée en faillite. Le spectre de ce bassin industriel résonne sans cesse dans le film de Ryan Gosling ; C’est lors du tournage des Marches du pouvoir (The Ides of March) en 2011 qu’il découvre Détroit et que naît l’envie d’y tourner son premier film en tant que réalisateur. Dans Lost River, il s’attache à filmer, dans une veine fantastique, la transformation du rêve américain en cauchemar en montrant les habitants d’une ville sinistrée par la crise qui tentent de survivre. Les couleurs vives et la variété des textures, subsides d’un passé insouciant presque joyeux, tranchent avec la pauvreté de la ville. De nombreux graffitis sur les murs désertés s’inscrivent comme annonciateurs de son destin funeste. Les paysages à la fois graphiques et désolés servent de décors dans lesquels évoluent les personnages, derniers survivants d’une terre économiquement et socialement ravagée : « Personne ne reviendra. C’est fini. Barre-toi dès que tu peux ! » assène un habitant au jeune Bones.

Ce conte fantastique contient des scènes d’une beauté graphique fascinante. Notamment, lorsque Bones découvre un lac artificiel envahi par la brume, où des réverbères moitié immergés dépassent de la surface, tels des monstres métalliques. Les moments oniriques alternent avec des images brutes de destruction de maisons, des plans serrés sur les tractopelles, semant le désarroi chez les derniers habitants. Mais à force de symbolisme, le film finit par sonner creux.

Le film de Ryan Gosling peine à avancer, la première heure est même laborieuse pour le spectateur avec une bande son trop présente, surlignant toujours trop des images sur-esthétisées. Ryan Gosling avoue s’être inspiré de l’esthétique des films des années quatre-vingt avec lesquels il a grandi. Mais c’est surtout l’influence de nombreux réalisateurs que l’on retrouve çà et là, un peu trop peut-être. On pense d’abord à David Lynch, Leos Carax mais aussi à Nicolas Winding Refn et Derek Cianfrance. Il tente de nombreuses audaces dans sa mise en scène et ses choix scénaristiques mais ne convainc jamais réellement, à l’image de son méchant, sorte de caïd-prédateur-hurluberlu en blouson à paillettes, surnommé Bully (Matt Smith), au physique étrange et dépassé, régnant en maître sur le trafic de cuivre et semant la terreur dans Lost River.

Autre personnage un peu plus convaincant, celui de Dave (Ben Mendelsohn), un banquier sourd, qui propose une offre de travail à la mère de famille Billy. Le personnage de Dave se révèle être un pervers, lubrique et obsédé. Ben Medelsohn joue avec son physique inquiétant, rappelant par moments le jeu de Gary Oldman, mais en fait des tonnes et tombe vite dans la caricature. La proposition de Dave entraîne Billy dans une salle de spectacle étrange, sorte de réceptacle des toutes les peurs humaines, dont la porte d’entrée est une gargouille géante semblant engloutir chaque personne qui passe son seuil. À l’intérieur de ce théâtre grand-guignolesque se déroulent des shows lugubres et étranges dont la fonction semble être cathartique. Sur scène, les artistes se scarifient, se mutilent et se dépècent dans une débauche d’hémoglobines, sous les acclamations d’un public venu se purger de ses pulsions. Le clou du spectacle est la star de ce show : la belle Cat, autoproclamée « Madone du Macabre » et jouée par la sculpturale Eva Mendes.

De son côté, le jeune Bones essaie de sortir sa famille de cette période sombre, avec l’aide de sa jeune voisine, Rat (Saoirse Ronan) en tentant de lever la malédiction planant sur Lost River. Le jeune homme trouve un passage secret et part explorer le lac artificiel. Selon Rat, « la malédiction disparaîtra si on remonte un objet à la surface ». Le jeune héros se décide à conjurer le sort et ramène des profondeurs du lac une tête de dinosaure d’un ancien parc préhistorique. Les réverbères immergés se rallument alors dans une scène fascinante marquant la fin d’une ère sombre et obscure pour Lost River.

Il convient de noter la présence de l’acteur français Reda Ketab, dans le rôle d’un chauffeur de taxi bienveillant et protecteur, qui n’apporte pas grand-chose au film. Malgré certaines qualités esthétiques, la raison d’être de ce projet interroge. Baigné dans une ambiance fantomatique et marécageuse, Ryan Gosling peine à trouver une véritable vision pour son film dont les personnages semblent désincarnés et le scénario quasi-absent.

Grace de Monaco, à côté du mythe

Le festival de Cannes a choisi un film sur une icône du cinéma, l’actrice américaine Grace Kelly, pour ouvrir sa 67e édition. Grace de Monaco d’Olivier Dahan, une production française en langue anglaise, a été présenté hier hors compétition.

« Trop douée, trop belle, trop sophistiquée, trop parfaite ». Ce sont les mots de Jeff (James Stewart) pour décrire sa compagne Lisa dans Fenêtre sur Cour (1954). Ces qualificatifs peuvent aussi décrire l’interprète de Lisa, Grace Kelly. Olivier Dahan voit Nicole Kidman de la même façon. Sur le papier, Grace de Monaco est un film d’ouverture idéal pour le festival de Cannes. C’est en effet sur la Croisette que Grace Kelly a tourné La Main au Collet (1955) et qu’elle a rencontré le prince Rainier III de Monaco. Le festival n’est pas rancunier : en avril 1956, le mariage princier voisin avait volé la vedette à la manifestation et accaparé l’attention médiatique.

Grace de Monaco possède aussi un casting prestigieux. Une star internationale, Nicole Kidman, incarnant un mythe du cinéma et dont le visage sensé se confondre avec celui de Grace Kelly selon les plans. L’actrice australienne est présente à la manifestation cannoise depuis une dizaine d’années et a enchaîné un film en compétition (Paperboy, 2012) et une voix dans le jury l’année dernière.

Ingrédient indispensable pour un beau lancement, le film arrive lesté de polémiques. Le film a été vendu dans le monde entier, mais c’est l’Amérique qui pose problème. La distribution y est assurée par les frères Weinstein. Ils parient probablement sur une répétition du succès de La Môme (2007), également réalisé par Olivier Dahan, pour lequel Marion Cotillard avait reçu l’oscar de la meilleure actrice. Harvey Weinstein a d’abord voulu sortir le film en novembre dernier pour le placer dans les candidatures aux Oscars. Mais la sortie a été repoussée après un désaccord entre le producteur américain et le réalisateur français sur un nouveau montage. La sélection au festival de Cannes semble avoir calmé les esprits. En conférence de presse aujourd’hui, Olivier Dahan s’est déclaré heureux de travailler à nouveau de concert avec les distributeurs américains.

La famille princière a quant à elle attaqué le film dans un communiqué, sans apparemment l’avoir vu, en dénonçant le « caractère totalement fictionnel » du film. Le réalisateur a répondu en rappelant son « droit à la fiction ». Il refuse de qualifier son film de biopic. L’histoire se concentre sur l’année 1962. Le Rocher est en conflit avec la France gaullienne pour les exonérations fiscales qu’il accorde aux sociétés françaises. Un complot couve pour changer de souverain. Grace Kelly est aussi tentée de retrouver les plateaux hollywoodiens devant la caméra d’Alfred Hitchcock, qui veut porter à l’écran Marnie, adaptation du roman de l’auteur britannique Winston Graham.

Le film est figé dans l’admiration de son héroïne. L’image peut bien briller sous tous les angles par une photographie au grain surexposé, Grace de Monaco ne sort pas de sa platitude. Attaquer le film pour ses prises de liberté avec la réalité historique n’est pas convaincant. Certes, Hitchcock et Grace Kelly n’ont échangé que par téléphone et courriers et non pas en personne comme montré dans le film, et dans la réalité De Gaulle n’a pas fait autant d’honneur à la Princesse.

Grace de Monaco n’est peut-être pas une biographie filmée, son traitement stylistique ne surprend pas pour autant. Le scénario ne creuse pas ses pistes narratives, reste dans une banalité qui tend à la niaiserie. Les personnages ont un besoin d’expliquer haut et fort le contexte historique et les enjeux dramatiques, pour être sûrs de ne pas perdre le public international, peu familier de la guerre d’Algérie ou de cette principauté signataire d’un « traité d’amitié protectrice » avec la France. Le point culminant de l’intrigue est le fameux discours public complétement râté, ce moment de vérité, d’émotions et de réconciliation à la fin du film, aujourd’hui un cliché du cinéma américain.

Face aux réactions négatives des Monégasques et au refus du Prince, Grace Kelly a finalement renoncé à reprendre sa carrière d’actrice. « Cela a été déchirant pour moi », écrit-elle à Hitchcock pour lui faire part de sa décision. « Oui c’est triste, lui répond-il, n’est-ce pas, sans aucun doute possible, je pense que votre décision d’abandonner le projet est non seulement la meilleure, mais la seule possible. Après tout, ce n’était qu’un film. »

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Prolonger

Pour les rapports entre Hitchcock et Grace Kelly et le making of de Rear Window, Dial M for Murder, To Catch a Thief et Marnie, voir le livre de Patrick McGilligan, Alfred Hitchcock, une vie d’ombres et de lumières (Institut Lumière/Actes Sud, 2011)

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