Le mouvement Sanders et l’avenir du parti démocrate

Bernie Sanders est un politicien aguerri qui siège depuis 25 ans au Congrès. Il a mené une campagne remarquable, réalisé des succès importants, inattendus et a réussi à mobiliser de nouveaux jeunes électeurs. Lors du lancement de sa campagne, Sanders n’était qu’un sénateur d’un petit Etat de la Nouvelle Angleterre, inconnu, indépendant, isolé, fort de son accent de Brooklyn et de ses convictions de gauche.

Sanders-usa-pollavg-2016-07-01t135759-0400Hillary Clinton le devançait de 57 points dans les intentions de vote au niveau national. A la fin des primaires, Clinton ne le devance plus que de 12 points et il a remporté 22 primaires et caucus étatiques. Le slogan « Feel the Bern » s’est transmué en 13 millions de voix. Opposé à l’ensemble des leaders du parti démocrate, le succès de la campagne de Bernie Sanders a reposé sur la mobilisation individuelle de la base, les grassroots. Sanders a réalisé d’importantes levées de fonds, avec des dons de 27$ en moyenne. Mais il n’a jamais réussi à mobiliser les minorités et principalement les Africains-Américains, qui représentent entre 20 et 25% du parti démocrate.

Pour assurer l’unité du parti et « tout faire pour empêcher Donald Trump de devenir président », Bernie Sanders a rejoint Hillary Clinton, couple politique de raison, tout en insistant dans son discours sur le bilan positif de sa propre campagne. Son plus grand succès se mesure en terme d’influence. Sous la pression du sénateur du Vermont, Hillary Clinton a changé ces derniers mois plusieurs de ses positions. Elle s’oppose maintenant à l’oléoduc Keystone XL et au Trans-Pacific Partnership, qu’elle avait négocié comme membre de l’administration Obama et qu’elle avait qualifié de « gold standard » des traités commerciaux. Clinton a même été poussée à prendre des positions plus à gauche que Sanders, notamment en matière de contrôle des armes.

C’est aussi une révolution rhétorique pour la gauche américaine, dans le sillon du mouvement Occupy Wall Street de 2011. Le mot « socialisme » n’est plus l’équivalent de communisme et de totalitarisme pour la jeunesse américaine, et un candidat sérieux peut se réclamer de la social-démocratie à l’européenne.

Dans un article du New Yorker de mars dernier, Ryan Lizza a analysé la « grande division »  du parti démocrate aujourd’hui :

Le clintonisme — l’idéologie, les tactiques, et le bilan de huit années à la Maison Blanche — menace toujours les primaires démocrates. Le sous-texte, et souvent le centre, de la campagne de Bernie Sanders pour contrer Hillary Clinton repose sur l’idée que de trop nombreuses réalisations de la présidence de son mari ont été une série de trahisons — la dérégulation de Wall Street, l’obsession de réduire les déficits, le Defense of Marriage Act, la loi contre la criminalité, NAFTA — et qu’elle a été une partenaire enthousiaste dans la mise en place de ce programme.

Après des semaines de négociations avec l’équipe de campagne de Clinton, Bernie Sanders a annoncé lors de son discours le « programme le plus progressif dans l’histoire du parti démocrate ». Plusieurs de ses idées et combats, ce qu’il regroupe sous le terme de « révolution politique », se sont maintenant imposés dans le bloc idéologique du parti démocrate.

Dans le domaine de l’éducation d’abord, Sanders soutient une approche plus universaliste. Hillary Clinton a annoncé l’inscription gratuite d’ici 2021 dans les universités publiques pour les étudiants issus d’un foyer qui a des revenus inférieurs à 125 000 dollars par an, soit 80% des foyers américains. Dans le domaine de la santé, Clinton soutient toujours l’Affordable Care Act (Obamacare), mais elle a repris la proposition de Sanders d’étendre la couverture Medicare au plus de 55 ans. Ce programme est proche du « public option », chère à Clinton depuis sa première tentative en 1993, quand elle était première dame. Les cliniques de santé locales seront aussi mieux financées (40 milliards) afin de répondre aux besoins des patients non assurés. Dans le domaine de la régulation bancaire, le parti prévoit de demander une version moderne du Glass-Steagall Act, la loi de 1933 qui a séparé les banques commerciales des banques d’investissement. Concernant les traités de libre échange, le texte reste flou pour le moment et ne prend pas position contre le Trans-Pacific Partnership (TPP) ou le TAFTA. La lutte contre le changement climatique devra être systématiquement considérée dans le processus législatif, avec des investissements massifs dans l’énergie durable. Le parti démocrate soutient également l’établissement d’un salaire minimum horaire de 15$ (une demande de longue date de Sanders, alors que Clinton parlait de 12$ pendant les primaires), la légalisation de la marijuana, la fin des prisons privées et des enquêtes judiciaires obligatoires concernant les policiers qui font usage de leurs armes lors des arrestations. Le parti demande aussi officiellement, pour la première fois, l’abolition de la peine de mort, qualifiée de « forme de châtiment non habituel et cruel ».

Si le candidat n’a pas réussi à remporter l’investiture démocrate, les idées qu’il a incarnées influencent déjà le parti. Son avenir dépend surtout du nombre de militants pro-Sanders qui seront dans les prochaines années des élus progressistes capables de mettre en application cette ébauche de programme. Zephyr Teachout, 44 ans, professeur de droit à l’université Fordham (New York City), est l’une des candidates soutenues par Bernie Sanders pour l’élection législative de novembre. Elle a remporté la primaire pour la 19e circonscription de New York (Catskills et vallée de l’Hudson) avec 73.2% des voix. Cette spécialiste de la corruption avait déjà défié le gouverneur démocrate de New York Andrew Cuomo l’année dernière, finalement réélu. Teachout a réussi à obtenir un tiers des voix lors de la primaire face à ce puissant héritier et baron démocrate (Mario Cuomo, son père, fut gouverneur de 1983 à 1994). Zephyr Teachout est devenue une des championnes des progressistes de l’Etat. Cette diplômé de Yale est depuis longtemps une militante des mouvements de gauche de la région, elle a été notamment assistante juridique d’Occupy Wall Street.

En Floride, Tim Canova, professeur de droit à Nova Southeastern University, se présente contre la présidente du Democratic National Committee, Debbie Wasserman Schultz, élue depuis 2006, une supportrice de Hillary Clinton très critiquée dans le camp Sanders. Dans l’Etat de Washington, la sénatrice d’Etat Pramila Jayapal, d’origine indienne, tente d’être élue dans l’une des circonscriptions les plus progressistes, qui englobe une partie de la ville de Seattle. Dans le Nevada, Lucy Flores est candidate au Congrès. Première femme américaine d’origine mexicaine élue à l’assemblée du Nevada, Flores est une ancienne membre d’un gang, incarcérée à 15 ans, devenue avocate et militante du droit à l’avortement. Elle affronte dans la primaire le sénateur d’Etat Ruben Kihuen, soutenu par Harry Reid, chef de la minorité démocrate au Sénat.

En 1972, la candidature de George McGovern, sénateur du Dakota du Sud, a réussi à mobiliser la jeunesse opposée à la guerre du Vietnam avec un discours de gauche aux accents populistes. Une nouvelle génération de démocrates s’est formée pendant cette campagne, qui s’est achevée avec une défaite historique pour le parti de l’âne. McGovern n’a remporté que l’Etat du Massachusetts lors de l’élection présidentielle face à Richard Nixon. Gary Hart, futur sénateur du Colorado et candidat à deux reprises à la présidence, a débuté sa carrière politique cette année-là, tout comme Hillary et Bill Clinton, qui a dirigé la campagne démocrate au Texas. Lors de la présidentielle de 1984, ABC News demande à George McGovern, à nouveau candidat, si sa précédente campagne avait « changé la vie des gens ». « De temps en temps, je croise une personne qui me dit qu’elle a rencontré son mari pendant ma campagne, ou un mari qui a rencontré son épouse. Je dois vous avouer, j’ai aussi suscité quelques divorces », répond l’ancien sénateur.

Des primaires sur les rails ?

Après l’Etat de New York la semaine dernière et la « primaire Acela » le 26 avril, du nom du train express qui relie Boston à Washington D.C., Hillary Clinton et Donald Trump renforcent leur avance.

Donald Trump remporte les cinq Etats de la journée : Rhode Island, Connecticut, Pennsylvania, Delaware et Maryland. Le mouvement #NeverTrump, lancé sans force et trop tard, n’a pas d’effet sur les électeurs républicains. La primaire de l’Indiana le 3 mai sera une séquence « make-or-break » (ça passe ou ça casse) pour #NeverTrump, selon les commentateurs américains. Les marges du candidat milliardaire hier sont assez conséquentes pour lui permettre de remporter l’ensemble des délégués dans chaque Etat, à l’exception de Rhode Island qui dispose d’une répartition proportionnelle.

Ted Cruz, le sénateur du Texas, est mathématiquement exclu de la course, il ne pourra prétendre réunir les 1237 délégués avant la convention républicaine cet été à Cleveland (Ohio). Comme John Kasich, avec qui il a passé une alliance informelle, il vise une « convention contestée » en empêchant Trump de remporter le nombre magique de délégués. Kasich devrait laisser Cruz faire campagne seul dans l’Indiana. Cruz devrait céder sa place dans l’Oregon (17 mai) et au Nouveau Mexique (7 juin).

Les délégués républicains sont sélectionnés au niveau local et étatique. Trump n’est pas soutenu par tous les délégués qu’il a pourtant remportés dans chaque Etat. Le candidat a dénoncé des « agents doubles » parmi ses propres délégués, qui supportent en réalité Ted Cruz. Ces délégués sont obligés de voter pour Trump lors du premier tour de vote à la convention du parti. Mais dans le cas où la majorité de 1237 votes n’est pas atteinte par le candidat, un second tour est alors organisé et les délégués peuvent changer d’allégeance. Un candidat au teint moins orange peut donc théoriquement être investi par le parti républicain lors de la convention.

S’éclipsant du gala Time 100 à New York, Donald Trump s’est à nouveau présenté contre le « système ». « Je me considère le nominé présumé. C’est fini », a-t-il déclaré. Il a aussi lancé une remarque misogyne contre Hillary Clinton : « si elle était un homme, elle n’aurait même pas 5% des votes. » Le magnat de l’immobilier marque surtout des points dans sa campagne marketing face à l’establishment républicain. Il sera extrêmement délicat pour la direction du parti de l’écarter à la dernière minute de l’investiture, humiliant les millions d’électeurs qui l’ont supporté ces derniers mois,surtout s’il bénéficie d’un nombre de délégués très proche de 1237.

Hillary Clinton remporte quatre Etats sur cinq. Elle est arrivée sur scène à Philadelphie sur la musique de Eye of the Tiger de Survivor, le tube des films Rocky, boxeur, emblème de la ville et porte-drapeau du cinéma reaganien. Dans son discours, elle a salué la campagne de Sanders, son attachement aux réformes du financement électorale et à la réduction des inégalités de revenus. Elle a préféré attaquer les républicains et imaginer une Amérique où « love trumps hate ». En nombre de délégués, Clinton a une avance plus conséquente qu’Obama sur elle à la même période en 2008. En ce qui concerne les super-délégués, l’avance de Hillary Clinton est encore plus conséquente : 519 contre 39 pour Sanders.

Bernie Sanders remporte un seul Etat, le Rhode Island. A l’exception de ce dernier, tous les Etats qui ont voté hier soir ont un système fermé, où seuls les électeurs inscrits comme démocrates peuvent voter, système au détriment de Bernie Sanders. Le sénateur du Vermont critique cette règle car il réalise de meilleurs résultats dans les primaires ouvertes, quand les sympathisants du parti démocrate peuvent aussi participer au vote. Le sénateur socialiste ne se considère démocrate que depuis le début de sa campagne et dispose de plus de soutiens auprès des électeurs plus à gauche, les jeunes, les blancs et les hommes. Pour remporter l’investiture (2383 délégués), Sanders doit gagner l’ensemble des Etats restants avec une marge de 30 points. Il n’a obtenu qu’une seule fois une telle avance, lors de la primaire de son Etat, le Vermont.

Sanders a répété qu’il irait jusqu’au bout du processus des primaires, afin de faire avancer ses idées et d’orienter le programme du parti démocrate dans sa direction : salaire minimum à $15 dollars de l’heure (proposition reprise par Hillary Clinton), réforme drastique des banques de Wall street, couverture santé plus performante et étendue, fin des accords commerciaux « désastreux » et de l’exploitation par fracking du gaz de schiste. Le camp Clinton ne le pousse pas officiellement à abandonner la course. En 2008, Hillary Clinton est restée candidate jusqu’au mois de juin face à Barack Obama, malgré son retard impossible à rattraper.

Bernie Sanders, la gauche et les inégalités raciales

Après un vif succès dans l’Iowa et le New Hampshire, Etats quasi exclusivement composés d’électeurs blancs, le sénateur Bernie Sanders a essuyé une cuisante défaite en Caroline du Sud, ne rassemblant qu’un quart des électeurs sur son nom. Hillary Clinton a raflé la plupart des voix afro-américaines, majoritaires parmi les électeurs démocrates de cet Etat du Sud.

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Source : nytimes.com

Si nous constatons la popularité de Mme Clinton auprès des Afro-Américains, forte d’un name recognition conséquent, le propos de ce court article n’est pas d’en faire une championne de la cause afro-américaine pour autant. Dès la fin des années 1980 les « nouveaux démocrates » du New Leadership Council – dont Bill Clinton était une figure de proue – ont contribué à l’avènement de l’indifférence à la couleur dans la plateforme sociale du parti, et ils ont porté la réforme pénale de 1994 et inspiré la réforme du workfare de 1996.

M. Sanders n’a quant à lui pas voté en faveur de cette dernière lorsqu’il était Représentant du Vermont. Mais s’il a beau mettre en avant un remarquable programme en faveur de plus de justice raciale ou son activisme passé, sa campagne a connu un accueil pour le moins mitigé de la part des militants afro-américains. En plusieurs occasions non-coordonnées, des activistes de Black Lives Matter ont investi ses meetings pour demander la prise en compte des discriminations envers les Afro-Américains et ses difficultés à convaincre l’électorat noir est devenu un sujet récurrent pour la presse. Le propos sera de rendre compte de quelques débats qui traversent le camp progressiste en ce jour de Super Tuesday.

Classe contre race : le cas des réparations

Dernièrement, c’est en récusant l’idée de réparations officielles aux descendants d’esclaves lors d’un débat durant le Iowa Black and Brown Forum que le Sénateur du Vermont s’est attiré les foudres de plusieurs intellectuels afro-américains, à commencer par Ta-Nehisi Coates, journaliste à The Atlantic et auteur de l’essai remarqué Between the world and me (Une Colère Noire, ed. Autrement).

Bernie Sanders a avancé plusieurs arguments pour expliquer son opposition, à commencer par le fait que les chances qu’une loi introduisant des réparations passe au Congrès sont nulles. Deuxièmement, pour M. Sanders cette question serait source de divisions trop importantes au sein de la société américaine. Lors d’un débat à la Maison de la Poésie, le 4 février à Paris, M. Coates rappelait que toutes les étapes de la lente émancipation des Afro-Américains ont été profondément sources de divisions : la guerre civile, l’abolition de l’esclavage, la reconstruction, le mouvement des droits civiques… Tous ces chapitres de l’Histoire se font faits en dépit de l’opinion majoritaire et d’une opposition très forte des instances judiciaires, policières et politiques. M. Coates, longtemps opposé à l’idée de réparations, a publié dans The Atlantic il y a deux ans un puissant plaidoyer en leur faveur : The case for reparations.

« Il y a un contre-sens majeur à substituer amélioration des conditions des classes laborieuses à réparations des torts et méfaits du racisme »

Pour beaucoup d’activistes afro-américains voire des socialistes locaux, ce débat est celui d’intellectuels noirs déconnectés de la base. L’intervention de Adolph Reed, professeur de sciences politiques à UPenn, sur la radio KPFA résume bien la position de ce camp. On a pu aussi lire ça et là, notamment dans The Jacobin, que l’idée de réparations était l’oeuvre de gauchistes anti-racistes. Dont acte. C’est dans cette revue que Cedric Johnson mène la charge la plus violente contre M. Coates. M. Johnson reprend à son compte l’argument d’extrême-gauche classique selon laquelle le timing des critiques de M. Coates en ferait un allié objectif des néolibéraux et autres Clinton. Les revendications multiculturelles passent après les réformes économiques dont sont issues les inégalités raciales : d’abord le socialisme, l’égalité suivra nécessairement mécaniquement.

Pour M. Coates il y a là un contre-sens majeur à substituer « amélioration des conditions des classes laborieuses » à « réparations des torts et méfaits du racisme ». L’argument de fond de M. Johnson est de dire que la pauvreté noire n’est pas différente de la pauvreté blanche et qu’il s’agit là d’une impasse essentialiste que de vouloir les distinguer.

Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”
Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”

En réponse, dans son essai, Ta-Nehisi Coates cite notamment les travaux du sociologue Patrick Sharkey. Indépendamment du niveau de vie de leur foyer, 66% des Afro-Américains ont grandi dans des quartiers très défavorisés (i.e où au moins 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté) contre 6% des enfants blancs, entravant grandement leur mobilité sociale. « Les familles pauvres blanches ont moins de chances de vivre dans des quartiers défavorisés que les familles noires », explique ainsi M. Coates. Blancs et Noirs ne sont pas égaux devant les effets cumulatifs de la pauvreté du milieu de vie, du taux d’incarcération, des discriminations indépendamment du taux d’éducation, de la trajectoire sociale, des revenus de leurs familles.

Dans Between the world and me, M. Coates explique le temps, inestimable, volé aux Afro-Américains. Temps passé à éviter les blocks les plus dangereux, temps à se préparer le matin pour avoir l’air « tough », temps passé à négocier avec le policier qui t’arrête sur le chemin de l’école…

C’est cet enchevêtrement de structures de discrimination hérité de l’esclavage qui appelle réparations, d’après l’auteur.

M. Coates précise toutefois dans The case for reparations que son argument n’est pas tant celui de réparations comme un chèque dans les mains de chaque descendant d’esclave. Mais au moins que l’idée de réparations en elle-même serve de cadre aux politiques publiques. M. Coates rejoint Lawrie Balfour, professeur à UVA, qui nous déclarait en 2013 que « l’expression de réparations [doit être utilisée] dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique. »

L’ambition est de proposer une série de politiques publiques audacieuses et non exclusives entre une approche race first et une approche class first

Quelle coalition progressiste pour M. Sanders après le Super Tuesday ?

La révolution politique promise par l’équipe Sanders est-elle néanmoins compromise à quelques heures du Super Tuesday où de nombreux Etats à majorité afro-américaine voteront ?

If you live in any of these states or territories, YOU VOTE TOMORROW. Share with your friends! #SuperMonday #FeelTheBern

Une photo publiée par Bernie Sanders (@berniesanders) le

Au delà du vote des minorités, M. Sanders n’a pour l’instant pas su mobiliser ce qui serait des nouvelles catégories d’électeurs par rapport aux primaires précédentes, à savoir les jeunes et les bas salaires, pourtant au coeur de son message politique. La participation aux primaires démocrates est clairement en berne par rapport à 2008 : elle souffre d’un déficit d’enthousiasme patent.

Même si lors de ce Super Tuesday Hillary Clinton ne remporte pas les autres Etats du Sud avec une marge comparable à celle de la Caroline du Sud, elle accumulerait une avance en terme de délégués difficile à rattraper pour M. Sanders. Sur les 4753 délégués élisant le candidat lors de la Convention d’investiture démocrate, 712 sont des « super délégués » i.e des cadres et élus du Parti Démocrate, pour la plupart acquis à la cause d’Hillary Clinton.

Bernie Sanders peut-il inverser la vapeur ? L’angle récent donné à campagne en faveur de la justice raciale, incarné notamment par le soutien de la fille d’Eric Garner dans un clip poignant  suffira-t-il à enrayer la popularité de Clinton ?

La machine Clinton peut se revendiquer du soutien du Congressional Black Caucus PAC, de John Lewis… M. Sanders peut quant à lui compter sur le rappeur d’Atlanta Killer Mike ou sur… Ta-Nehisi Coates qui, s’il ne lui accorde pas son soutien officiel, a indiquer voter pour lui à titre individuel. Un gap générationnel qui se traduira difficilement dans les urnes en faveur du sénateur Sanders…

Que la révolution politique de Sanders se termine ce soir ou pas, la gauche américaine, la social-démocratie de façon générale, aura encore beaucoup de travail sur elle-même pour inclure une prise en compte radicale des torts et méfaits du racisme dans son logiciel de pensée…

« Liberals have dared to believe in the seemingly impossible—a socialist presiding over the most capitalist nation to ever exist. If the liberal imagination is so grand as to assert this new American reality, why when confronting racism, presumably a mere adjunct of class, should it suddenly come up shaky? Is shy incrementalism really the lesson of this fortuitous outburst of Vermont radicalism? Or is it that constraining the political imagination, too, constrains the possible? If we can be inspired to directly address class in such radical ways, why should we allow our imaginative powers end there ? » Ta-Nehisi Coates

Caucus de l’Iowa, « Not Just Peanuts »

Le lancement de la séquence électorale lors du caucus de l’Iowa n’est que le début d’un long processus. L’Etat du New Hampshire organise la première primaire de l’année électorale en février, ce qui permet de faire une sélection parmi les prétendants à l’investiture et de créer les fameux « momentum » dont la presse est avide. Une semaine avant, l’Iowa organise un caucus : des assemblées d’électeurs, inscrits comme démocrates ou républicains, débattent et choisissent dans leur circonscription des délégués (52) qui soutiendront un candidat à l’investiture lors de la convention du parti. La complexité du système de l’Iowa a poussé les dirigeants locaux des partis à débuter le processus de désignation longtemps avant les conventions. L’Iowa est devenu le premier caucus de la Nation pour le parti démocrate en 1972 et les républicains ont suivi en 1976.

Carter PeanutsLa place particulière de l’Iowa dans la route vers la Maison Blanche est principalement l’oeuvre de Jimmy Carter. En 1976, cet ancien cultivateur de cacahuètes et gouverneur de la Géorgie, inconnu à l’échelle nationale, a mené une campagne en profondeur dans cet Etat pendant 8 mois, profitant des nouvelles règles de vote des caucus qui obligeaient les délégués à déclarer leur préférence entre les prétendants à l’investiture. Son slogan : « Not just Peanuts ». Il vise une victoire afin d’avoir un maximum d’impact dans les médias, qui commenceraient alors à le considérer comme un candidat sérieux. La campagne Carter met en place un réseau de vingt comités politiques  dans l’Etat. Contre toute attente, Carter arrive en tête du caucus contre les favoris du parti démocrate, comme le représentant Mo Udall et le sénateur Henry Jackson. Profitant de cette dynamique, Carter remporte la primaire du New Hampshire, avant d’être élu président des Etats-Unis quelques mois plus tard.

L’Iowa n’est pas représentatif de l’Amérique. C’est un Etat du Midwest presque exclusivement blanc, peu peuplé (3 millions d’habitants), avec une base électorale républicaine comparable aux Etats du Sud. Sur les neufs Etats qui comptent plus de 30% d’électeurs se réclamant de la droite religieuse, l’Iowa est le seul Etat qui n’est pas dans le Sud.

Le grand perdant du caucus 2016, ce sont les sondages d’intentions de votes. Selon le site FiveThirtyEight, la marge moyenne d’erreur  en 2014 pour les sondages électoraux des primaires et caucus dans les trois dernières semaines se situe entre 7 et 9 points de pourcentages. Les « meilleures » estimations donnaient Trump gagnant. Avec 24%, il se retrouve finalement à la deuxième place derrière Ted Cruz (28%), et très proche de Marco Rubio (23%).

Ted Cruz, champion des évangélistes et des ultra conservateurs

182 000 habitants de l’Iowa ont voté côté républicain, une mobilisation plus forte qu’en 2012 (120 000 votants). Ces dernières semaines, la majorité des observateurs et chercheurs s’accordaient sur un point : une forte mobilisation électorale signifierait un poids électoral plus faible des électeurs évangéliques. Ce n’est pas le cas. Les sondages ont notamment sous-estimés l’importance du vote évangélique. Selon les études de lundi soir, 64% de l’électorat de l’Iowa se déclare évangélique (contre 57% en 2012). Ted Cruz a emporté 34% du vote évangélique, contre 22% pour Trump et 21% pour Rubio. Chez les non-évangéliques, Trump arrive en tête (29%), devant Rubio puis Cruz. Ce dernier bénéficie du soutien de 42% des électeurs qui déclarent voter pour « quelqu’un qui partagent leurs valeurs ».

La stratégie politique du sénateur du Texas a fonctionné : il est devenu le candidat favori de la droite religieuse. Ted Cruz a déclaré sa candidature à Liberty University, la plus grande université chrétienne du monde située à Lynchburg en Virginie. Il a ensuite concentré ses efforts sur l’Iowa, bénéficié de la meilleure organisation locale, déclaré vouloir visiter l’ensemble des 99 circonscriptions à bord de son bus « Cruzin’ to Caucus », tout en maîtrisant le langage des évangiles (son père est un pasteur baptiste) devant un public très réceptif. Sa campagne repose sur le pari de mobiliser des millions de nouveaux électeurs évangéliques, dont certains auraient soutenu Bush en 2004 et se seraient abstenus depuis.

 

Capitaliser sur cette première victoire peut être compliqué pour Ted Cruz. Les derniers candidats qui ont remporté ce caucus, Mike Huckabee en 2008 et Rick Santorum en 2012, ont rapidement décliné ensuite dans des Etats plus modérés. Cruz est un idéologue conservateur. Il reste l’ »homme le plus détesté de Washington D.C. », alors qu’il est l’un de ses anciens insiders. Il ne bénéficie d’aucun soutien chez ses collègues du Congrès, certaines de ses positions radicales sont aussi extrêmes que celles de Donald Trump. Malgré leur différences, ces deux candidats parlent aux mêmes membres de l’électorat conservateur, Cruz s’est donc toujours gardé de répondre violemment aux attaques de la star de télé-réalité. Trump n’a pas mis en place une véritable stratégie de campagne sur le terrain, se gaussant des bons chiffres des sondages et multipliant les propos choquants, sans avancer de programme ou créer un véritable réseau de militants. La deuxième place de Trump masque aussi le bon résultat de Marco Rubio. Le sénateur de la Floride est devenu le candidat favori de l’establishment républicain, battant nettement la brochette des gouverneurs : Bush, Kasich et Christie.

Clinton/Sanders, une rupture entre générations

Le résultat très serré entre les deux candidats démocrates était plus attendu, même si le score de Bernie Sanders reste impressionnant. Clinton l’a emporté d’une infime marge (49.9% contre 49.6% sur 171 000 participants). Le sénateur du Vermont, 74 ans, a obtenu 84 % des soutiens des moins de 30 ans. Barack Obama avait en son temps gagné 57% des votes de la jeunesse dans cet Etat. S’il faut relativiser le poids électoral des jeunes, qui représentent 18% des votants d’hier soir, Hillary Clinton semble avoir un véritable déficit auprès de la jeunesse. Elle réalise ses meilleurs résultats chez les quadragénaires et les personnes âgées, avec une marge de 20% chez les plus de 50 ans.

Dans un éditorial du New Yorker, John Cassidy cite David Axelrod, ancien directeur de campagne de Barack Obama, qui pointe une différence fondamentale entre les deux candidats démocrates. La campagne de Hillary Clinton parle essentiellement d’elle, de son profil, de sa longue expérience, de sa force et de sa capacité à remporter cette élection face aux républicains. Dans son discours hier soir, elle s’est gardé de proclamer sa victoire et a répété ce motif : « Je continuerai à me battre pour vous, ce que j’ai fait toute ma vie ». Bernie Sanders, au contraire, parle rarement de lui, mais insiste sur la révolution politique qu’il souhaite incarner. Il entend rompre avec le consensus reaganien en ce qui concerne les baisses d’impôts, l’individualisme exacerbé, la puissance de la finance et l’institutionnalisation des inégalités. Pour Axelrod, ces grands thèmes sont plus susceptibles de mobiliser la jeunesse qu’un rappel de CV et des combats passés.

Les liens du lundi #4

Dans cette nouvelle édition, il est question de gros sous, d’incompétence comme avantage politique et de crevettes.

Bernie $anders

Le sénateur du Vermont, qui se bat contre le pouvoir des Super PACS, a levé 26 millions de dollars ces trois derniers mois, auprès de petits donateurs. Hillary Clinton, qui enchaînent les soirées de levées de fonds, joue dans la même catégorie, avec 28 millions de dollars encaissés pour sa campagne sur la même période. Les dons pour le candidat socialiste sont principalement faits en ligne et s’élèvent en moyenne à $ 30.  Selon une enquête récente de Bloomberg, 78 % des sondés se prononcent contre l’arrêt Citizens United de la Cour suprême, qui avait fait sauter les limites de financements électoraux de donateurs anonymes : http://www.nytimes.com/2015/10/04/opinion/sunday/senator-bernie-sanderss-impressively-modest-donors.html?smid=fb-nytimes&smtyp=cur (The New York Times)

Aucune expérience politique ? Devenez favori des républicains

Peter Wehner, ancien des administrations Reagan, Bush 1 et Bush Jr., se lamente dans une tribune du New York Times de l’état de la campagne des primaires à droite, avec trois favoris dans les sondages (Trump, Fiorina et Carson) sans aucune expérience politique à leur actif. La base électorale républicaine se sent trahie et abandonnée par le leadership républicain à Washington et préfère choisir un bleu populiste pour qu’il devienne leur champion : http://www.nytimes.com/2015/10/04/opinion/sunday/peter-wehner-seeking-president-no-experience-necessary.html?rref=collection%2Fcolumn%2Fpeter-wehner&action=click&contentCollection=opinion&region=stream&module=stream_unit&version=latest&contentPlacement=1&pgtype=collection&_r=1&smid=fb-nytupshot&smtyp=cur

Avant Trump, il y a eu Ross Perot et Wendell Wilkie : http://www.bullypulpit.fr/donald-trump-produit-de-saison/

La marque Trump

Mark Leibovich, correspondent pour le New York Times magazine, a collé à la casquette de Trump ces dernières semaines. Dans un long portrait, le journaliste revient sur les défis que posent le Donald pour sa profession, s’interroge sur l’impact de cette candidature pour le système démocratique américain. Grâce à un cocktail de crevettes, on apprend aussi que Trump a un côté Howard Hughes : il est obsédé par les germes. « Donald Trump Is Not Going Anywhere » : http://www.nytimes.com/2015/10/04/magazine/donald-trump-is-not-going-anywhere.html

Vidéo de la semaine

On se souvient du duo Tina Fey / Sarah Palin, la première imitant à merveille la seconde. Pour le début de sa nouvelle saison, le Saturday Night Live recevait une ancienne sénatrice de New York, face à la comédienne Kate McKinnon  :