L’opportunité écologique manquée de Barack Obama

Au cours des trois débats qui ont opposé Barack Obama et Mitt Romney, aucune question n’a été posée sur le réchauffement climatique, pas plus que celui-ci ne fut évoqué par l’un des candidats.

Pourtant, alors que l’ouragan Sandy vient de frapper les côtes américaines, l’élection américaine était pour le président sortant un moment de choix pour évoquer les questions environnementales.

Curieux moment, pourraient objecter certains, pour un président qui tente de stopper l’hémorragie de sa côte de popularité. L’opposition a remporté une victoire historique lors des élections de mi-mandat de 2010 et se voyait déjà à la Maison Blanche en 2012.  Six des huit candidats aux primaires républicaines affirmaient ne pas « croire » en la réalité du réchauffement climatique pas plus qu’à la responsabilité de l’homme dans celui-ci, flattant la fibre anti-État du Tea Party. Mitt Romney, le nominé, n’était pas de ceux-ci, mais il ne dénonce pas moins un surréaliste «  manque de consensus scientifique »[1] en la matière et demeure un grand pourfendeur des normes environnementales.

Si celui-ci était élu le 6 novembre prochain, il serait le représentant d’un parti coupable d’avoir organisé un déni et une politisation du réchauffement climatique dans le but d’éviter toute remise en cause du système capitaliste en place. Un camp qui a harcelé judiciairement des scientifiques pour avoir fait leur travail comme le climatologue Michael Mann en Virginie[2], tenté d’interdire la modélisation de la montée des eaux comme en Caroline du Nord[3] ou financé pléthore de contre-études farfelues auprès de think-tanks écrans comme le Hearthland Institute.

L’obscurantisme de ce Parti victorieux dans les urnes est-il pour autant représentatif de la société américaine ?

Cette posture de déni, qualifiée « d’anti-réflexivité »[4] par les sociologues de l’environnement Aaron M. McCright et Riley E. Dunlap, est loin de concerner l’ensemble de l’électorat. La polarisation croissante de la vie politique américaine a mené à une stricte division partisane entre élus démocrates et élus républicains autour de cette question. Si les élites politiques sont le reflet de leurs militants, les militants du Parti Républicain sont bien plus radicaux  que le reste de la population.

Il est vrai que reconnaître l’existence du réchauffement climatique et appréhender sa mitigation sont loin d’être évidents et nécessitent de repenser notre rapport à la consommation, la production voire à notre mode de vie.

Bien plus que les discours politiques, ce retour à la réalité s’opère par nombre d’épreuves sensibles qu’ont connu les Américains ces dernières années : sécheresses dans les Grandes Plaines et le mid-ouest cet été, ouragans, feux de forêt dans le Colorado…

Autant d’événements qui, selon une enquête de l’Université de Yale[5], ont contribué à matérialiser la réalité du changement climatique auprès du grand public.

Ce groupe de chercheurs note[6] qu’une écrasante majorité des électeurs, représentant une coalition de démocrates et de centristes, « croit » au réchauffement climatique et accorde de l’importance à la position des candidats sur la question. Les électeurs proches de Mitt Romney quant à eux, sont partagés et n’en font pas une priorité.

Barack Obama, qui n’a pas hésité à prendre le contre-pied de l’opinion conservatrice sur la question des droits homosexuels ou sur la question de la santé, aurait donc eu tout à gagner de se saisir des questions écologiques, alors que l’actualité les rappelle durement au bon souvenir du corps électoral.

Son silence est d’autant plus étonnant que son bilan environnemental demeure toutefois honorable : plan de relance dans l’économie verte et dans les énergies renouvelables à hauteur de 90 milliards de dollars, soutien à la recherche scientifique, nouvelles régulations imposées à l’industrie automobile en matière de production de véhicules moins polluants…

Il est vrai qu’en matière de réduction des gaz à effet de serre, sa réussite est plus que mitigée, faute d’avoir pu ou voulu faire adopter des mesures contraignantes tant au niveau fédéral qu’international.

En juin 2008, lorsque le sénateur Obama remportait les longues primaires démocrates, il déclarait, grandiloquent, que grâce à sa victoire était enfin venu le moment où « la montée des océans commencerait à ralentir et [où] notre planète commencerait à guérir »[7]. Quatre ans plus tard, les eaux continuent de monter et les candidats regardent ailleurs.



[1] « The Top American Science Questions: 2012 »  Science Debate, 4 septembre 2012 http://www.sciencedebate.org/debate12/

[2]« Get the anti-science bent out of politics », The Washington Post, 8 octobre 2010 http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/10/07/AR2010100705484.html,

[3] « Interdira-t-on les prévisions climatiques ? » LeMonde.fr, 31 mai 2012 http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/05/31/interdira-t-on-les-previsions-climatiques/,

[4] McCright, Dunlap « Anti-reflexivity The American Conservative Movement’s Success in Undermining Climate Science and Policy »Theory, Culture & Society 2010 Vol. 27(2–3): 100–133

[5] Leiserowitz, A., Maibach, E., Roser-Renouf, C., Feinberg, G., & Howe, P. Extreme Weather and Climate Change in the American Mind. Yale University and George Mason University. New Haven, CT: Yale Project on Climate Change Communication, 2012

[6] The Potential Impact of Global Warming on the 2012 Presidential Election. Yale University and George Mason University. New Haven, CT: Yale Project on Climate Change Communication, septembre 2012

[7] « Obama’s Nomination Victory Speech In St. Paul », The Huffington Post, 03 juin 2008 http://www.huffingtonpost.com/2008/06/03/obamas-nomination-victory_n_105028.html,

It’s (still) the economy, stupid !

Le troisième volet des Men in Black propose un jeu visuel sur la notion de « saut » dans le temps. Pour revenir en 1969, l’agent J. (Will Smith) doit sauter du haut du Chrysler Building à New York, et activer un portail temporel au cours de la chute. Alors qu’il remonte le temps, l’environnement de J. se modifie, nous donnant un aperçu de quelques scènes iconiques de l’histoire des Etats-Unis. On revoit le Chrysler Building se construire en accéléré. Inauguré le 27 mai 1930, l’édifice dessiné par William Van Alen est un symbole d’un autre temps, d’une autre crise financière dévastatrice. Le personnage se prend un journal dans la figure, qui titre « Wall Street Crash! » Il tourne la tête et aperçoit des hommes en complet-veston et chapeaux qui viennent de sauter du gratte-ciel, probablement ruinés.
Le parallèle entre la crise actuelle et la Grande Dépression apparaît même dans les blockbusters. S’il est constant et critiquable dans le discours politico-économique,  il est ici traité sous un angle optimiste. Un nouveau saut temporel transporte l’agent J. au défilé de la victoire en 1945, puis le scénario insiste sur la période de grandeur des Etats-Unis au cours des années 1960. Au cinéma, la crise semble loin derrière nous.

Le 11 juin dernier, la Federal Reserve a publié un rapport qui évalue les effets dévastateurs de la récession consécutive à la crise financière. La richesse médiane des familles américaines (soit la valeur des actifs moins les dettes) a chuté d’environ 40 % en trois ans (2007-2010), retrouvant un niveau comparable à 1992. Le revenu moyen a chuté de 8 % entre ces deux dates.
La classe moyenne décline, alors que les dépenses des consommateurs américains représentent 70 % de l’activité économique nationale. Si un quart des familles américaines n’a dorénavant plus de dette, certaines catégories de la population restent très endettées. Les impayés des prêts étudiants s’élèvent par exemple à 1000 milliards de dollars, alors que les frais de scolarité continuent d’augmenter, ce qui suggère peut être une nouvelle bulle. ( Voir cette saisissante infographie  du New York Times).
20,5 millions de personnes (6,7 % de la population) sont en situation de grande pauvreté. Leur revenu représente moins de la moitié du seuil de pauvreté, soit un budget en dessous de 9 000 $ pour une famille de trois personnes. Six millions de personnes n’ont pas d’autre revenu que les food stamps.

Sans surprise, le principal sujet de la campagne présidentielle aux États-Unis reste l’économie.
La reprise se faisant désirer, les deux candidats seront jugés sur leur capacité à convaincre qu’ils seront les meilleurs placés pour sortir pour de bon le pays de la crise et rétablir la bonne santé économique. Deux conceptions opposées s’affrontent concernant les réponses politiques à la crise. En simplifiant, Barack Obama entend plutôt réfléchir à un nouveau stimulus, en continuant d’investir dans l’éducation, les infrastructures et la recherche. La méthode Obama chercherait à atténuer le creusement des inégalités et l’augmentation des souffrances sociales pour construire des ressources sur le long terme.

Mitt Romney propose une politique volontariste d’urgence, en insistant sur l’austérité, avec un ensemble de déductions et réductions fiscales, tout en faisant des coupes larges dans les dépenses publiques. Cette approche s’inspire des allègements fiscaux votés en 2001 et 2003 pendant les administrations Bush, qui ont surtout favorisé les classes moyennes et supérieures. Selon l’économiste Joseph Stiglitz, ils ont été une solution particulièrement inefficace:

Les allégements fiscaux ont déplacé vers la Réserve Fédérale le fardeau pour atteindre le plein emploi. La Fed a comblé l’écart en créant une bulle, par une réglementation trop lâche et une politique monétaire desserrée. Et la bulle a incité 80 % d’Américains à consommer au-delà de leurs moyens. Cette politique a fonctionné, mais c’était un palliatif provisoire et intenable.

L’équipe de campagne de Mitt Romney cherche à le présenter comme le CEO de l’Amérique qui, grâce à son expérience dans le privé, connait les recettes pour ramener le pays sur le droit chemin de la réussite économique. Ce profil se veut en opposition totale avec celui d’Obama, qui a fait l’essentiel de sa carrière à l’université et dans le secteur public. Il s’agit donc de faire du candidat républicain le Manager en Chef de ce pays d’entrepreneurs. Romney veut renouer avec une tradition historique de l’Amérique, qui a, dans un premier temps, accordé une confiance aveugle aux créateurs d’entreprises. Les grands capitaines d’industrie étaient, à la fin du XIXe siècle, très puissants et pouvaient envisager une carrière politique ou de peser sur les politiques publiques.
L’atout majeur de Romney ne serait pas son bilan en tant que gouverneur du Massachusetts, mais son expérience professionnelle dans la finance. Il en aurait tiré plein d’idées pour rendre l’environnement économique plus facile et plus attractif. En juin 2011, il annonçait sa candidature en se présentant comme un esprit libre fort de son passé dans le secteur privé. Il déclara avoir abandonné un emploi confortable 27 ans auparavant pour repartir de zéro et fonder une affaire avec des amis, s’inscrivant d’entrée dans le rêve entrepreneurial et célébrant la prise de risque.
Romney adopte une attitude plutôt « flexible » par rapport à son passé. Certains le qualifient même d' »auto-révisioniste », en s’appuyant sur la première biographie du candidat, The Real Romney, écrite par deux journalistes du Boston Globe, Michael Kranish et Scott Helman.

Diplômé des écoles de commerce et de droit d’Harvard, Romney est entré à Bain & Company, une entreprise de conseil en investissement. Bill Bain, président de la firme, lui propose quelques années plus tard de participer à la création de Bain Capital, un fonds de capital investissement (private equity). Ces entreprises prennent des parts au capital des entreprises, souvent en situation difficile, en espérant les revendre quelques années plus tard avec une plus-value correspondante à deux ou trois fois la mise. Romney n’a donc pas exactement tout quitté pour monter sa petite entreprise avec quelques amis. Ce portrait de « manager performant » est difficilement tenable.

L’équipe de campagne d’Obama attaque directement ce « mythe ». Le directeur de campagne David Axelrod qualifie Romney de prétendant au poste d' »Outsourcer-in-Chief » (« Délocaliseur en Chef »). Les stratèges démocrates cherchent à retourner le principal argument électoral du candidat républicain. Cette tactique est comparable à la manière dont l’équipe de campagne de George W. Bush avait attaqué John Kerry en 2004 sur son passé glorieux pendant la guerre du Vietnam.
S’appuyant sur une enquête du Washington Post, le camp démocrate dénonce le bilan de Romney dans la finance. En tant qu’ancien dirigeant de Bain Capital, Romney aurait favorisé les profits plutôt que les travailleurs américains. Comme le montre l’enquête, Bain Capital a été pionnière en investissant massivement et en conseillant des entreprises pour qu’elles délocalisent leurs productions en Chine et en Inde.

Mitt Romney entouré de collègues chez Bain Capital, tous témoignant d'une certaine confiance en l'avenir.

La campagne Obama multiplie les attaques publicitaires à la télévision et fait témoigner des anciens employés licenciés à la suite des bons soins de Bain Capital. Cette thématique raisonne fortement avec les projets législatifs du président sortant, qui souhaite stopper les exemptions fiscales pour les entreprises qui délocalisent, tout en incitant fiscalement les entreprises qui créent des emplois aux États-Unis. Le taux de chômage stagne à 8,1 % pour le mois de mai. Mitt Romney a promis que ce taux sera de 6 % à la fin de son mandat présidentiel.
Selon la formulation optimiste d’Orson Scott Card, « Unemployment is capitalism’s way of getting you to plant a garden ».
Il n’empêche que Barack Obama doit éviter que la situation de l’emploi recommence à se dégrader. Aucun président n’a (encore) été réélu avec un taux de chômage supérieur à 7 %, hormis Ronald Reagan.

Le bilan d’Obama : entretien avec Vincent Michelot

Vincent Michelot est professeur des universités et directeur des relations internationales à Sciences Po Lyon. Il vient de diriger l’ouvrage Le bilan d’Obama, publié aux Presses de SciencesPo.

Pourquoi dresser le bilan de Barack Obama ?

Un Président Obama qui aurait un Congrès démocrate pourrait mettre un programme qui ne serait plus législatif mais réglementaire. Les deux mamelles d’un deuxième mandat Obama c’est l’application de la réforme de la santé et de Wall Street. Ce sont déjà deux objectifs très ambitieux. Selon la composition du Congrès, on parlera soit d’application, soit d’abrogation.

Quel est son bilan diplomatique ?

La politique étrangère des États-Unis, c’est comme un supertanker, pour tourner sur son aire et entrer dans le port, c’est très long.

Le discours sur l’état de l’Union, un programme économique en demi-teinte

            En cette période de difficultés, il fallait s’attendre à ce que l’économie occupe une place centrale dans le discours sur l’état de l’Union du Président Obama, le 24 Janvier dernier. Et de fait, que ce soit en ce qui concerne le soutien à l’investissement, l’innovation, la réglementation ou les taux d’imposition, l’économie a clairement occupé le devant de la scène. En cette année d’élection présidentielle, le candidat en a profité pour tracer les grandes lignes de son programme. Celui-ci est construit sur l’équilibre entre une volonté de renforcer le rôle de l’Etat dans l’économie, tout en évitant qu’il ne pèse trop lourd sur le secteur privé. Il s’agit, après des décennies de condamnation presque unanime de l’action publique comme néfaste au bon fonctionnement des marchés, d’une prise de position courageuse et intelligente. Cependant, par bien des aspects, le changement proposé est équivoque, et il importe de se demander dans quelle mesure les orientations exprimées dans ce discours peuvent permettre d’élaborer un programme véritablement cohérent. C’est particulièrement important car, comme le disait le prix Nobel d’économie Douglass North, le choix le plus important en termes de politique économique est finalement celui entre la cohérence et l’incohérence, car cette dernière ne permet pas aux acteurs de réaliser des prévisions satisfaisantes[1]. Cette cohérence sera particulièrement nécessaire dans trois domaines : la question fiscale, le soutien aux investissements, et le cadre réglementaire.

Quelle Justice fiscale ?

 

            Le mouvement Occupy Wall Street traduit en partie un sentiment de ras-le-bol d’une part non négligeable de la population américaine vis-à-vis des inégalités sociales et économiques, ainsi que de l’injustice des mesures menées contre les effets de la crise. Les Démocrates, en réponse à ce sentiment, ont déjà lancé en 2011 la « Buffet Rule », un plan visant à augmenter le taux d’imposition  aux 2% les plus riches des contribuables américains. Cette règle porte le nom du milliardaire Warren Buffet, qui est favorable à une augmentation de ses impôts. Dans le discours sur l’Etat de l’Union de 2012, Obama fait ainsi remarquer que ce même Warren Buffet est imposé à un taux moindre que sa secrétaire, alors qu’il gagne infiniment plus d’argent. Constatant que d’autres milliardaires sont dans le même cas, et doivent verser au fisc une part moins importante de leur revenu que la majorité des américains, il appelle à plus de justice dans la répartition du poids de taxes. Il estime ainsi que toute personne gagnant plus de un million de dollars par an ne devrait avoir droit à aucune baisse d’impôt ni à aucune déduction.

            Cette règle est un immense pas en avant, tout au moins d’un point de vue symbolique, puisqu’on sort enfin du discours stupide selon lequel baisser les taux d’imposition des ultra-riches leur permettrait de plus investir et donc de soutenir l’économie. Toutefois, la limite inférieure est trop haute. Obama dit dans son discours que « si vous gagnez moins de 250 000 dollars par an, comme 98% des familles américaines, vos impôts ne devraient pas augmenter »[2]. Estimer que les personnes qui gagnent 249 999 dollars par an ne doivent pas voir leur taux d’imposition augmenter représente une définition très large de la classe moyenne, ou très restrictive de la classe supérieure. Sans même en arriver à réfléchir en termes de classes, fixer un seuil en dessous duquel les impôts ne doivent pas augmenter, seuil qui est par ailleurs très élevé, s’oppose à l’idée même d’impôt progressif. La logique voudrait que le taux d’imposition progresse avec la capacité des contribuables à payer. Sans aller jusqu’à taxer Obama d’opportunisme politique, le fait qu’il se refuse à taxer une classe moyenne largement fantasmée et définie trop largement est symptomatique d’une manière de penser sans fondement économique ou même social. La fameuse « classe moyenne », victime innocente d’une crise causée par seulement 2% de la population, ne devrait en aucun cas voir ses taux d’imposition progresser. Le fait que personne ne puisse définir avec précision cette classe majoritaire et martyre ne gène pas les politiques, et permet même d’en fixer des limites très larges. Au risque de limiter largement l’impact de la réforme fiscale en cours, qui se veut juste sans être progressive.

Du soutien aux investissement au libre-échange à sens unique

            Dès la neuvième minute de son discours, Obama parle de la reprise extraordinaire de l’industrie automobile aux Etats-Unis, avec l’aide de l’Etat. Cet exemple lui permet d’illustrer la compétitivité des travailleurs américains, et d’estimer qu’il y est possible de ramener au pays les emplois industriels. Il donne même l’exemple du PDG de Master Lock, une entreprise de fabrication d’équipements de sécurité (cadenas, serrure à combinaison, etc), qui lui aurait dit quelques semaines plus tôt, car le hasard fait bien les choses, qu’il était désormais cohérent pour lui de relocaliser des emplois industriels aux Etats-Unis, le Président ajoutant que les investissements en Chine coutaient de plus en plus cher. C’est probablement vrai, mais le coût du travail n’en reste pas moins largement moins élevé dans l’Empire du Milieu, et il faut donc ajouter d’autres incitations pour que les entreprises reviennent au pays de l’Oncle Sam. Obama s’engage ainsi à soutenir les investissements réalisés sur le sol national par des mesures de soutien fiscal.

            Le Président estime ainsi que les entreprises qui délocalisent ne devraient pas recevoir de baisses d’impôts, au contraire des entreprises qui choisissent de créer des emplois aux Etats-Unis. Il ajoute qu’ « à partir de maintenant, chaque multinationale devrait payer un impôt de base minimum. Et chaque penny devrait servir à diminuer les impôts des entreprises qui décident de rester et d’employer ici en Amérique »[3]. Cela implique, de fait, une remise en cause des baisses d’impôts pour les entreprise qui avaient caractérisé l’ère Bush. Cette proposition de mesure pose toutefois deux problèmes majeurs. Le premier est celui du financement : pour compenser les baisses réalisées au profit des entreprises qui créent des emplois, il faut que les hausses pesant sur les multinationales soient lourdes. Si les entreprises de taille internationale peuvent pour la plupart supporter une augmentation de leur taux d’imposition, la très forte pression venue du secteur financier pour des profits plus élevés, peut entraîner de leur part une volonté de réduire les coûts. Il est donc possible que, en pesant sur les multinationales, dont celles du secteur automobile tant vantées par le Président, cette réforme de la fiscalité des entreprises ne coûte de nouveaux emplois.

            Le second problème est celui de l’adéquation de cette mesure par rapport aux règles du commerce international. Ainsi, elle ne fait ni plus ni moins que sanctionner les entreprises qui investissent à l’étranger, si cet investissement correspond à une destruction d’activité sur le sol américain. Une telle politique ne pourrait que renforcer l’injustice dénoncée depuis des années par les pays en développement. En effet, selon ces derniers, les subventions accordées aux entreprises des pays développés par les Etats de ces pays constituent un moyen de fausser la concurrence au détriment des entreprises des pays pauvres qui ne bénéficient pas de tels financements, ou en tout cas pas de cette ampleur[4]. Or, Obama, dans son discours, met en avant son engagement pour le libre-échange, en particulier par la signature prochaine d’accords de libre échange entre les Etats-Unis et le Panama, la Corée du Sud et la Colombie. Il ajoute d’ailleurs que l’objectif qu’il avait fixé il y a deux ans de doubler les exportations en cinq ans va probablement être réalisé plus tôt que prévu.

            Clairement, le libre-échange est ici un instrument d’une politique économique basée en grande partie sur le développement des exportations et sur la concurrence internationale, plus que sur une relance de la consommation intérieure. L’Etat fédéral soutient les entreprises dans ce sens, et le Président rappelle que son administration a porté plainte contre la Chine à un rythme deux fois plus élevé que la précédente, ce qui a, selon lui, « fait une différence ». Toutefois, l’augmentation des exportations américaines s’explique en partie par la demande intérieure de plus en plus forte des pays émergents. Or, ces derniers sont très dépendants des marchés des pays développés, qui sont aujourd’hui très fragiles. Un effondrement de l’économie européenne pourrait détruire toute cette belle dynamique, en plongeant les pays émergents dans la crise, et en diminuant donc leur demande de produits américains. Enfin, il est important de remarquer que, si cette politique a aussi pour but de résorber le déficit extérieur du pays, elle s’inscrit dans une logique de jeu à somme nulle, où ce que l’un gagne, l’autre le perd. Il faut donc bien que les Etats-Unis prennent garde à ne pas créer de nouveaux déséquilibres, par exemple en prenant de trop importantes parts de marché à des économies européennes déjà au bord du gouffre.

Un renforcement de la régulation ?

            La crise de 2007-2008 a montré avec éclat l’absolue nécessité de renforcer la régulation, et en particulier celle encadrant le secteur financier. Ce dernier, dont les excès étaient autrefois encensés et avaient tant participé à la croissance élevée des années 90 et 2000, a été brocardé comme le coupable de tous les maux affligeant l’économie mondiale. Plusieurs lois visant à réguler ce secteur ont été votées, la plus célèbre restant le Dodd Franck Act[5]. Obama y fait allusion dans le discours sur l’état de l’Union, expliquant qu’à présent les grandes institutions financières doivent fournir un plan de démantèlement, en vertu de la section 165 du Dodd Franck Act. Ce plan doit expliquer comment ces institutions comptent rembourser leurs créanciers en cas de faillite car, selon le Président Obama, il n’est plus question de renflouer les banques qui faillissent[6]. Cette mesure, utilisée dans ce discours comme l’exemple de la nouvelle régulation du secteur financier, est toutefois largement contestable. Il est certes très positif d’avoir un plan de démantèlement pour chaque grande institution financière, mais cette mesure ne permet que de diminuer le danger que représente la faillite d’une seule d’entre elle. Si, comme en 2007-2008, il y a un risque d’effondrement systémique dû à une trop grande dispersion d’actifs toxiques, cette mesure ne servira pas à grand chose. Or, la régulation des actifs toxiques, comme celle des marchés de gré à gré, reste largement insuffisante.

            Le Président Obama réaffirme également sa volonté de renforcer la régulation sur la sécurité alimentaire, sur la sécurité des installations pétrolières, etc. Il ajoute qu’il compte créer un service fédéral d’enquêteurs de haut niveau chargés de trouver les grandes entreprises fraudeuses ou hors la loi, ainsi qu’une autre pour lutter contre les prêts immobiliers abusifs, et il appelle au vote d’une loi pour « faire compter les amendes pour fraude ». Enfin, par rapport aux victimes de ces prêts immobiliers, il souhaite mettre en place un ambitieux programme d’aide pour permettre aux plus démunis de rembourser leurs prêts hypothécaires. Toutes ces mesures sont parfaitement justifiées, et constituent des pas en avant très positifs. Pour autant, il faut remarquer que leur coût peut en entraver l’efficacité, et en retarder grandement la mise en œuvre, surtout au vu du drame national qu’à constitué le dernier vote visant à monter le plafond de l’endettement public. De plus, et comme c’est le cas pour l’ensemble du discours, la question de la régulation est traitée de manière trop timide. En l’absence d’un objectif autre que la pure et simple efficacité, autrement dit en l’absence d’une vision et d’un objectif d’ensemble plus ambitieux que celui de juguler les effets de la crise, la réforme de la régulation reste trop modeste.

Un retour de l’Etat sans vision

            Plusieurs fois dans le discours, Obama utilise l’expression « une Amérique faite pour durer », « an America built to last », qui semble être un slogan de campagne particulièrement efficace. Toutefois, ce slogan correspond imparfaitement au programme économique dont les contours sont tracés dans le discours sur l’état de l’Union de 2012. En effet, si la plupart des idées exprimées sont bonnes, et vont dans le bon sens, si un retour relatif a l’intervention publique et à la régulation est en cours, ce retour se fait d’abord dans une logique d’urgence. Il s’agit de pallier aux effets négatifs de la crise, de prendre des mesures permettant de limiter les risques pesant sur l’économie. Mais ces mesures ne doivent pas s’opposer à la compétitivité des entreprises, car c’est sur elle que se base l’ambitieuse stratégie de promotion des exportations. De manière plus générale, et plus fondamentale, la logique de ce programme apparaît comme trop floue et trop incohérente. La volonté d’un renforcement de l’Etat, bien que réelle, reste entravée par trente ans de domination de théories économiques dans lesquelles toute intervention publique ne pouvait qu’avoir des conséquences néfastes pour le bon fonctionnement des marchés. Sortir de cette logique est évidemment un risque politique trop grand, mais il serait sans aucun doute souhaitable de s’en détacher plus que ne le fait Barack Obama dans ce discours.

            Ce même problème se retrouve dans la plupart des considérations économiques développées ce jour-là. Qu’il s’agisse du soutien à l’innovation, du développement du système éducatif ou de l’économie verte, qu’il s’agisse même du soutien à la construction d’infrastructures, le retour de la personne publique est réel, et c’est un pas important, tant d’un point de vue pratique que symbolique, mais ce retour est trop limité, et ne s’appuie pas sur une justification théorique cohérente. Il n’est pas possible de traiter tous ces points dans cet article, mais il faut noter qu’ils ont le mérite d’exister, et d’illustrer une évolution positive et nécessaire du discours politique américain. A noter également, une phrase sur l’égalité salariale homme-femme, qui elle aussi a le mérite d’exister, tant cet enjeu est trop souvent occulté en période de crise, alors qu’il est tout aussi aigu que d’habitude.

            Obama dit, de manière très forte, que l’intervention de l’Etat ne dérange pas le marché libre, mais lui permet de mieux fonctionner. Cette idée est extrêmement intéressante, en cela qu’elle renouvelle un débat qu’on aurait pu croire éteint aux Etats-Unis si la crise de 2007 ne l’avait ravivé. Toutefois, selon l’auteur de cet article, cette prise de position ne va pas assez loin. S’il ne s’agit pas de dire que l’intervention publique est la solution miracle à tous les problèmes de l’économie américaine, son retour ciblé ne peut qu’améliorer la stabilité et la justice sociale. Mais ce qui manque à ce discours sur l’état de l’Union, c’est une vision, une volonté plus ambitieuse de changer de logique et de changer réellement le fonctionnement de l’économie. C’est d’autant plus dommage que le début du discours est très prometteur. Dès la troisième minute, le Président rappelle en effet que ses grands parents ont participé à la construction des Etats-Unis de l’après-guerre, et il explique que le succès du pays durant cette période venait d’un élément particulièrement subjectif. Il estime ainsi que ses grands parents « comprenaient qu’ils faisaient partie de quelque chose de plus grand, et qu’ils contribuaient à l’histoire d’un succès que chaque américain avait une chance de partager »[7]. C’est cet idéal de justice sociale que l’on retrouve dans le discours, mais malheureusement pas suffisamment dans le programme qui s’y dessine, du fait du manque de cohérence et d’ambition des mesures proposées. Reste à espérer qu’il ne faudra pas une nouvelle crise pour qu’un changement fondamental de la logique économique se réalise.


[1]   L’idée est que, si l’Etat ne parvient pas à mettre en place une politique cohérente, et donc relativement prévisible, les acteurs économiques ne seront pas en mesure de former des prévisions satisfaisantes sur les évolutions potentielles de l’économie, ce qui peut entraver gravement leur capacité d’action.

[2]   « if you make under $250,000 a year, like 98 percent of American families, your taxes shouldn’t go up. »

[3]   « From now on, every multinational company should have to pay a basic minimum tax. And every penny should go towards lowering taxes for companies that choose to stay here and hire here in America. »

[4]   Les grands émergents, et en particulier la Chine, soutiennent toutefois eux mêmes largement leurs économies. Les nouveaux émergents et les autres pays en développement, eux, ne peuvent pas suivre.

[5]   Un article au sujet du Dodd-Franck Act est en cours d’écriture pour Bully Pulpit.

[6]   « because the rest of us are not bailing you out ever again »

[7]   « They understood they were part of something larger; that they were contributing to a story of success that every American had a chance to share »

Washington tourne son regard vers le Pacifique

            Le récent sommet de l’Asia-Pacific Economic Cooperation (APEC), qui s’est terminé le 14 novembre à Honolulu, cadre enchanteur s’il en est, n’a été que peu commenté par une presse française obnubilée par les crises qui secouent l’Europe en ce moment. S’ il est difficile de leur reprocher leur intérêt pour ces dernières, il est regrettable que ce sommet soit passé à ce point inaperçu, parce que cette organisation, chargée de faciliter les échanges économiques entre les principaux pays de la zone Asie-Pacifique, regroupe les trois premières puissances économiques mondiales (États-Unis, Chine et Japon). De plus, il regroupe un certain nombre de pays extrêmement dynamiques, en particulier en Asie orientale et en Amérique Latine, à tel point que cette région du globe a été ces dernières années la principale source de croissance économique au niveau mondial. Les réunions de l’APEC ont donc un impact potentiel très fort sur l’économie mondiale, et un impact encore plus fort sur les États-Unis, qui constituent encore la première puissance de la zone.

            Et à ce titre, le sommet de novembre 2011 a été particulièrement intéressant. Il a été l’occasion de communiqués communs assez instructifs, bien que probablement trop vagues pour être appliqués à court terme. Mais l’élément le plus important fut sans aucun doute l’approfondissement des négociations portant sur le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP), un projet particulièrement ambitieux de zone de libre-échange entre dix pays membres de l’APEC, qui représentent à eux tous 40% du PIB mondial. S’il suscite des difficultés nombreuses, ce projet serait d’un très grand intérêt économique pour la plupart des pays membres, et en particulier pour les États-Unis. Mais cet intérêt économique n’est pas le seul enjeu du TPP : des considérations stratégiques et géopolitiques sont clairement à l’œuvre. Le récent sommet apporte ainsi des informations précieuses sur la redéfinition de la stratégie américaine au niveau mondial, dans laquelle la zone Asie-Pacifique est appelée à jouer un rôle central.

L’économie au centre des déclarations d’intention

            La principale mission de l’APEC est de favoriser les échanges économiques entre ses membres, et il n’est donc pas étonnant que l’économie reste son principal sujet de préoccupation. Le sommet d’Honolulu a ainsi été l’occasion de mener divers débats sur des sujets très importants, tels que les questions relatives à la fixation des taux de change, sujet sensible s’il en est, en particulier entre les deux principales puissances économiques de la zone, les Etats-Unis et la Chine. A ce propos les avancées sont toutefois timides, Pékin freinant des quatre fers pour maintenir son contrôle sur le taux de change du yuan. Néanmoins, l’un des éléments les plus significatifs d’un point de vue symbolique, et économique d’ailleurs, reste l’affirmation vigoureuse de l’importance des enjeux écologiques.

            Ainsi, la « Déclaration d’Honolulu »[1], qui résume les décisions prises suite au sommet, insiste largement sur les diverses mesures à prendre pour « promouvoir une croissance verte ». Les dirigeants des pays membres de l’APEC aspirent à une réduction de 45% de l’impact énergétique cumulé de leurs économies, ce qui est un objectif particulièrement ambitieux, surtout si on pense que l’APEC compte parmi ses membres les deux plus gros pollueurs de la planète, à savoir les États-Unis et la Chine. Bien entendu, des efforts importants ont été réalisés par ces deux États, mais ceux-ci sont encore trop modestes. De plus, cette déclaration reste vague. Pour autant, le simple fait d’affirmer ainsi leur détermination a une importance considérable. Reste à savoir dans quelle mesure cette détermination sera suivie d’effets. Deux mesures, néanmoins, paraissent suffisamment claires pour être appliquées dans une avenir proche.

            Les dirigeants s’engagent, dans cette déclaration, à abolir les barrières non-tarifaires pesant sur le commerce des biens environnementaux, et à diminuer jusqu’à 5% les droits de douane sur ces biens. Ces deux mesures ont elles-aussi une importance symbolique considérable, puisqu’elles montrent bien la foi considérable que l’APEC montre vis-à-vis de la résolution des problèmes par les mécanismes des marchés, puisqu’elles visent à accroitre la production de biens respectant l’environnement en en facilitant les échanges. C’est donc la rationalité des consommateurs et celle des entreprises qui est censée assurer la défense de la nature, la même rationalité qui pousse des citadins occidentaux à acheter des 4X4 polluants. Bien entendu, il est possible que cette logique permette d’obtenir de bons résultats, comme l’explique Jared Diamond dans son essai « Effondrement », dans lequel il explique que les entreprises ont intérêt à respecter l’environnement pour éviter les amendes et les réparations consécutives à une catastrophe écologique. Seul l’avenir permettra donc de juger de l’efficacité de ces choix, même si, dès aujourd’hui, leur réalité a une signification importante.

            En effet, cette manière d’envisager la défense de l’environnement, tout comme la majorité des mesures proposées dans la déclaration d’Honolulu, permettent aux membres de l’APEC de se réclamer à nouveau du libre-échange et de ses principes. Les mesures économiques sont à ce titre encore plus parlantes : il s’agit par exemple de réduire à nouveau les droits de douane et de faciliter le développement international des PME, mesures qui sont par ailleurs tout à fait acceptables et qui peuvent, à certaines conditions, avoir des effets positifs pour tous les acteurs concernés. Il est également question de faciliter la circulation des informations tout en favorisant le respect de la vie privée. Si ces deux idées peuvent paraître contradictoires, elles s’inscrivent surtout dans une logique de marché, la fixation des prix ne pouvant se faire de manière optimale que si les informations sont suffisamment pertinentes et bien distribuées parmi les acteurs économiques. Enfin, des mesures doivent être engagées pour que l’innovation soit dirigée par le marché (market driven). Toutes ces mesures peuvent être reliées, de près ou de loin, à celles préconisées par le Consensus de Washington, le fameux ensemble de dix types de politiques élaboré par John Williamson en 1989, et qui en est venu au fil des ans à incarner la doctrine monétariste et néolibérale en termes de politiques économiques[2]. Cela pourrait presque paraître cocasse, tant les deux plus grandes économies de la zone Asie-Pacifique, c’est-à-dire la Chine et les États-Unis, ont mis en place des protections tarifaires, non tarifaires et des subventions directes ou indirectes pour fausser la concurrence internationale. De manière générale, l’histoire économique enseigne assez clairement que le libre-échange est principalement à l’avantage des économies les plus puissantes, qui ont entre autres choses la possibilité d’influencer fortement les prix et de profiter de leur compétitivité supérieure. Cependant, la Chine n’a pas encore intérêt à réaliser une ouverture économique complète, en particulier en ce qui concerne les implantations d’entreprises et les mouvements de capitaux. Tout comme pour la réévaluation du yuan, l’empire du milieu a tout intérêt à n’évoluer que lentement sur ces questions. Les États-Unis, en revanche, ne cessent de pousser à une plus grande libéralisation des échanges, et à ce titre le sommet d’Honolulu a été l’occasion de grandes avancées.

L’évolution du Partenariat Trans-Pacifique

            Le Partenariat Trans-Pacifique (Trans-Pacific Partnership, TPP) est, à l’heure actuelle, une zone de libre-échange[3] réunissant Brunei, le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour. Chacun de ces pays a une spécialisation économique différente, et ils se complètent donc. Le plus puissant des quatre, Singapour, est une plate forme commerciale et financière de premier ordre au niveau mondial, et profite depuis des décennies du libre-échange. La Nouvelle-Zélande, elle, est spécialisée dans les industries extractives, et en particulier l’agriculture, et ainsi de suite. De plus, le poids économique de ces quatre pays est relativement équilibré, à l’exception de Brunei, dont le PIB est de 12 milliards de dollars en 2009[4], le Chili, la Nouvelle-Zélande et Singapour ayant respectivement en 2011 (selon les prévisions faites en début d’année par « The Economist ») 207 milliards, 148 milliards et 237 milliards de dollar de PIB. Cette zone de libre-échange doit toutefois connaître un changement de nature extraordinaire dans les années qui viennent, puisque six pays membres de l’APEC ont annoncé leur intention d’intégrer la zone. Ces six pays sont les États-Unis, l’Australie, la Malaisie, le Pérou, le Vietnam et le Japon. Le TPP change totalement de visage et d’ampleur, puisque cette zone regrouperait dix pays dont les PIB cumulés représentent près de 40% du PIB mondial. Toutefois, les déséquilibres internes y seraient très forts, à tel point qu’il convient de s’interroger sur la pertinence de cet élargissement.

            Le TPP a souvent été comparé à l’Union Européenne, certains commentateurs jugeant bon de rappeler que le PIB total de cette zone de libre échange serait supérieur à celui de l’Union Européenne. Cette comparaison est particulièrement absurde, puisque, d’une part, l’UE constitue une institution unique en son genre qui va bien au-delà de la simple zone de libre-échange, et d’autre part parce que l’Union possède une cohérence économique interne supérieure à celle du TPP, même s’il faut bien dire que cette cohérence est mise à mal en ce moment. Certes, les États membres du TPP représentent 40% du PIB mondial à eux tous, c’est un fait. Mais, sur cette somme colossale, qui avoisine les 23 000 milliards de dollars, 15 000 milliards proviennent du PIB des États-Unis, et 5600 de celui du Japon. Autrement dit, les deux pays les plus puissants, respectivement première et troisième puissances économiques mondiales, représentent à eux seuls 89,57% du PIB de la zone. Si l’on ajoute la troisième économie de la zone, l’Australie, et ses 1 190 milliards, on obtient 94,74%. Les revenus nationaux cumulés des sept pays les plus modestes ne suffisent pas à égaler le seul revenu de l’Australie, et les États-Unis représentent à eux seuls près des deux tiers du PIB de la zone. A ces disparités absolues répondent les inégalités en termes de revenu par tête, exprimées en Parité des pouvoirs d’achat. Aux 48 010 dollars de PIB/habitant aux Etats-Unis répondent les 3380 dollars du Vietnam et les 9490 du Pérou. Cette très grande diversité n’est pas nécessairement un facteur d’inefficacité cependant. Les pays les moins puissants économiquement, si certains de leurs secteurs sujets à la concurrence des pays membres plus puissants risquent de s’effondrer, pourront compter sur leur secteur de spécialisation (par exemple le pétrole pour Brunei ou l’agriculture pour la Nouvelle-Zélande). Toutefois, certains pays peuvent craindre des difficultés très importantes, comme le montre l’exemple du Japon.

            Le Japon, qui a annoncé son intention d’intégrer le TPP pendant le sommet d’Honolulu, dispose en effet d’une agriculture relativement peu compétitive, laquelle risque d’être laminée par la concurrence des agricultures américaines et australiennes. Par ailleurs, le pays du Soleil Levant est spécialisé dans l’exportation de produits manufacturés à haut contenu technologique, des produits pour lesquels les barrières au commerce sont déjà très faibles. Le pays n’a donc que peu de gains économiques à attendre a priori de cette intégration, et risquerait même plutôt d’y perdre. D’ailleurs, ce projet suscite de la part des citoyens japonais une résistance importante, puisque selon un sondage, un tiers de la population seulement y est favorable[5]. Le premier ministre, Yoshihiko Noda, court un grand risque de perdre son capital politique acquis lors des élections de 2009, qui ont vu l’arrivée au pouvoir de son parti, le Parti Démocrate Japonais, sur un programme de relance qui n’a toujours pas été appliqué. Mais, si le TPP, en tant que zone de libre-échange, doit être évidemment jugé sur sa pertinence économique, il ne faut pas sous-estimer l’importance de variables et d’enjeux géopolitiques, qui participent sans aucun doute largement à son succès.

L’Asie-Pacifique, nouvelle base de la superpuissance américaine

            En effet, le Japon est pris, depuis septembre 2010 et l’arraisonnement d’un chalutier chinois entré en collision avec deux patrouilleurs nippons près des îles Senkaku, dans un véritable bras de fer diplomatique avec la Chine sur le contrôle de ces petites îles inhabitées. Ces tensions considérables avec son très puissant voisin, dont le budget militaire augmente d’année en année, ont sans aucun doute compté pour beaucoup dans la décision de Tokyo de demander son intégration dans le TPP. Il est probable que des considérations similaires ont poussé l’Australie à agir de la même manière, et que les quatre pays fondateurs du Partenariat y ont aussi un intérêt stratégique important. Bien entendu, les intérêts économiques sont très importants pour tous les pays, mais la montée en puissance progressive mais rapide de la Chine a sans aucun doute joué un rôle.

            A ce titre, un parallèle avec la Communauté Ergonomique Européenne fait ressortir des éléments notables. La CEE, née dans les années 50, était un moyen important pour les pays d’Europe de signifier leur rattachement au bloc occidental, par opposition au bloc soviétique. Là aussi, les considérations économiques ont permis de renforcer et d’encourager l’intégration des pays membres, en leur assurant l’entrée dans les Trente Glorieuses, mais l’arrière-plan géopolitique a sans aucun doute participé largement à la volonté d’élargissement et de renforcement de la CEE, puis de l’UE. S’il n’est pas certain que le TPP permettra à l’ensemble de ses membres de rentrer dans une longue période de croissance soutenue, comme ce fut le cas pour la Communauté Européenne, son importance en termes géopolitiques est absolument centrale, et montre la volonté des États-Unis de tourner de plus en plus leur regard vers la zone Asie-Pacifique.

            Ainsi, alors que l’Europe semble au bord de l’effondrement économique, l’Asie orientale est depuis plusieurs années la région la plus dynamique du monde, et l’élévation du niveau de vie d’une bonne part de ses habitants entraîne une explosion de la demande qui n’en est encore qu’à ses débuts. Si cette région reste fragile, en particulier du fait de la très grande dépendance de la Chine et des pays exportateurs envers les conjonctures européennes et américaines, elle n’en représente pas moins le nouveau centre de l’économie mondiale, et il est donc logique que les États-Unis cherchent à y renforcer leur influence. Certains, comme le GEAB leap, estiment que nous assistons en ce moment à un changement de centre de la diplomatie américaine. Alors que celle-ci s’est longtemps appuyée sur le soutien plus ou moins assuré des pays d’Europe, et avait fait de la relation transatlantique l’un des fondements de sa puissance, l’intérêt géopolitique se trouve désormais dans la relation trans-pacifique. Un désengagement est donc à craindre pour l’Europe, qui voit les troupes de l’US Army qui y sont stationnées se retirer petit à petit. Cependant, ce désengagement ne peut être que progressif, tant les interdépendances sont fortes entre le Vieux Continent et le pays de l’Oncle Sam.

            Les États-Unis tournent donc, de manière logique, leur regard vers le Pacifique, et le TPP est un outil central de cette stratégie. L’entrée du Japon dans les négociations pour intégrer le Partenariat, lors du dernier sommet de l’APEC, constitue un événement central, en cela qu’il légitime cette zone de libre-échange. Le Canada et le Mexique envisagent de le suivre, et l’intégration de la Corée du Sud apparaît comme probable à terme. Washington prend acte du basculement du centre de gravité de l’économie mondiale, et cherche à protéger son statut d’hyperpuissance en se posant comme leader d’une zone de libre-échange qu’il domine, dans l’intérêt de la plupart des pays membres. Cependant, le dynamisme de cette zone dépend en grande partie de celui des autres pays membres de l’APEC, et c’est pourquoi cette organisation va sans aucun doute être un élément de plus en plus important de la stratégie internationale de Washington, d’autant qu’ils y disposent d’un leadership économique et symbolique encore peu contesté. Finalement, c’est la Chine qui, en décidant si elle doit continuer à « cacher sa lumière », comme le disait Deng Xiaoping, ou si elle souhaite exploiter sa puissance retrouvée sur la scène diplomatique, décidera du visage de la zone Asie-Pacifique. L’interdépendance de l’Empire du Milieu et des États-Unis représentera alors un élément important dans le choix de la stratégie de ces derniers, qui devront accepter, au moins partiellement, la naissance du « Post-American World » dont parle Fareed Zakaria.



[1]   Cette déclaration, sous-titrée « Toward a Seamless Regional Economy », est disponible sur le site de l’APEC à l’adresse suivante : http://www.apec.org/Press/News-Releases/2011/~/link.aspx?_id=F5D8AB2B402A41019C8CDAF6090B6D01&_z=z

[2]   Le texte dans lequel ce « consensus » est formalisé est disponible à l’adresse suivante : http://www.iie.com/publications/papers/print.cfm?doc=pub&ResearchID=486 . Il est réellement possible de parler de doctrine car ces mesures ont été appliquées souvent en dépit du bon sens, comme le montre l’exemple éloquent de l’Argentine des années 1990, largement félicitée comme bon élève du FMI jusqu’à l’effondrement de son économie en 2001.

[3]   C’est-à-dire, pour schématiser, une zone dans laquelle les barrières tarifaires au commerce international doivent disparaître.

[4]   Selon le site du Département d’État : http://www.state.gov/r/pa/ei/bgn/2700.htm Tous les autres chiffres de cet article proviennent des prévisions contenues dans le hors-série « The world in 2011 », édité par le magazine « The Economist ». Ces prévisions, ayant été faites en début d’année, sont probablement optimistes, mais elles permettent de saisir les ordres de grandeur, ce qui est leur objet dans cet article.

Le Marcheur d’Independance Avenue – Ouverture du Mémorial Martin Luther King

Le Mémorial Martin Luther King a ouvert au public le 22 aout 2011, à Washington DC. L’inauguration aurait du avoir lieu le jour du 48ème anniversaire du discours le plus connu du Dr. King, sur les marches du Mémorial Lincoln. La tempête Irene en ayant décidé autrement, Barack Obama a inauguré le mémorial le 16 octobre dernier.

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