« Of Men and War », filmer l’après-combat

De 2008 à 2013, le réalisateur français Laurent Bécue-Renard a suivi la thérapie de douze jeunes soldats américains de retour de guerre et souffrants de PTSD (Post Traumatic Stress Disorder). Les statistiques officielles du Département américain des vétérans estiment qu’environ 1 000 vétérans d’Irak et d’Afghanistan sont diagnostiqués comme souffrant de « syndrome de stress post-traumatique » chaque semaine. Le Pentagone a reconnu que 155 000 soldats souffrent de PTSD, dont les trois-quarts sont des vétérans ayant connu des situations de combat.

A Pathway Home à Yountville en Californie, un centre spécialisé dans l’accueil de soldats traumatisés par leur expérience de la guerre, le réalisateur a suivi sans restriction les thérapies de groupe comme les conversations à l’extérieur de l’institution, dans l’intimité familiale ou dans l’espace public. Sur une masse de 450 heures de rushes, Laurent Bécue-Renard a réalisé un passionnant documentaire sur l’après-guerre et ses conséquences sur les esprits des combattants, sur leurs maux invisibles qui se propagent dans leur environnement et d’une génération à l’autre. Of Men and War (Des hommes et de la guerre) sort le 21 octobre sur les écrans français. Le film constitue le deuxième volet d’une généalogie de la colère, après De guerre lasses (2003), qui se déroulait en Bosnie-Herzégovine. Des discussions sont en cours avec des distributeurs américains pour une sortie prochaine en Amérique.

Après les Balkans,  pourquoi avoir situé ce film aux États-Unis ?

Laurent Bécue-Renard : L’idée du film est venue à la lecture d’un article du International Herald Tribune sur une famille dont la vie avait été complétement bouleversée par le retour d’un soldat blessé physiquement. L’article détaillait très bien l’onde de choc du conflit sur la famille. C’est de cette manière là que je voulais aborder l’étape suivante de mon travail de recherche sur les traces psychiques de la guerre, en faisant le portrait du guerrier blessé dans son âme. En 2004, un an après le début de la guerre en Irak, le choix des Etats-Unis était assez logique. Je suis aussi convaincu  qu’étant un Français en Amérique, le travail par transposition est plus facile à faire. Cela laisse beaucoup plus de liberté par rapport à votre propre contexte culturel. Vous êtes débarrassé d’un certain nombre de préjugés liés au langage, aux références socio-culturelles des personnes que vous suivez. De même, les personnes a qui vous vous intéressez ne peuvent pas vous mettre dans des catégories, vous apparaissez un peu comme un martien et leur montrez à  quel point leurs problèmes vous importe. C’est donc une double libération. Par ailleurs, j’ai été étudiant en première année de doctorat en sciences politiques à l’Université de Columbia il y a une vingtaine d’années, j’avais déjà beaucoup de liens avec l’Amérique.

Ce film est-il aussi le moyen de palier une carence dans votre histoire familiale ?

Le thème de la guerre m’a toujours préoccupé. L’histoire de ma famille est totalement banale. Mes deux grand-pères ont fait la Grande guerre [le film leur est dédié, ndlr]. Ils sont rentrés chez eux à 25 ans et 26 ans, le premier après quatre années de captivité, le second après deux ans au front. Tout ce qui s’est passé ensuite dans ma famille est lié à cette expérience de guerre. Comme ils sont tous deux décédés avant ma naissance, je n’ai pas eu de transmission de leur expérience par la parole directe et il semblerait que mes parents non plus. La transmission familiale s’est faite par pure imprégnation, de manière comportementale, dans les non-dits. J’ai toujours été obsédé par ça. Je suis aujourd’hui très content que le film soit à Cannes en 2014, année du centenaire de la Grande guerre.

Comment avez-vous choisi le centre du Pathway Home pour y poser votre caméra ?

Durant le premier voyage de repérage, j’ai rencontré Fred Gusman, le thérapeute qui allait fonder quatre ans plus tard, en 2008, ce centre associatif. Il travaillait à l’époque pour le Département des anciens combattants, où il avait été un pionnier du traitement du PTSD dans les années 80 pour les jeunes qui rentraient du Vietnam, comme lui.  J’avais été très impressionné par son charisme et sa détermination. A l’époque, il regrettait  que l’administration n’ait pas encore prévue que cette nouvelle vague de vétérans allait aussi porter leur lot de traumatismes. Il a ensuite créé le centre, qui ne dépend d’aucune administration locale ou fédérale. Il est dédié uniquement à ces jeunes vétérans de la guerre d’Irak ou d’Afghanistan. Je cherchais un tel endroit pour le film. Ce centre n’existait pas et cet homme l’a créé.

Le film est cependant volontairement décontextualisé. Il ne s’agit pas de faire la leçon sur l’Irak ou l’Afghanistan, si sur la manière dont sont pris en charge les traumatisés. Je me suis volontairement concentré sur la figure mythique du guerrier blessé dans son âme. Ce sont en quelque sorte des portraits d’Ulysse. Un film sur l’impossible retour à la maison.

Comment avez-vous gagné la confiance de ces vétérans pour ensuite pouvoir les filmer ?

J’ai d’abord passé cinq mois dans le centre, sans filmer. C’est une période très longue de préparation. Je voulais faire partie des murs, aussi bien pour le personnel soignant que pour les patients, que la question de ma légitimité ne soit jamais remise en cause. J’avais plusieurs règles. Je n’ai fais aucune interview. Il doit être clair pour ceux que je filme que je n’attends pas des réponses à mes questions. Ce qui m’intéresse, ce sont les tentatives de réponse des vétérans aux propres questions qu’ils se posent. Le thérapeute les aide à les formuler. Ma demande était très claire depuis le départ, je souhaitais pouvoir les accompagner, leur faire sentir que je ne les jugeais pas et qu’ils allaient m’aider à entendre la parole de mes grands-pères. Ils y ont été très sensibles. Ils avaient pour la plupart des enfants, ils voyaient que leur comportement pouvait les affecter. Cette question de la transmission psychique des traumatismes de guerre leur parlait déjà.

Infographie du PCH Treatment Center sur le PTSD

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La défense française à l’école américaine

Les échanges universitaires ne sont pas le seul cadre de formation de Français aux Etats-Unis. Grâce à un partenariat datant du début des années 70, environ cinquante-cinq militaires par an de la plus ancienne alliée des Etats-Unis sont accueillis dans les bases de l’armée américaine pour suivre des formations académiques ou opérationnelles de durées variables.

A l’heure du déjeuner, les cadets de la prestigieuse académie de l’Army (armée de terre) située à West Point (New York) se regroupent par section devant les différentes entrées de l’immense salle à manger. L’alignement est parfait. Les élèves, encadrés par les statues d’Eisenhower et de MacArthur, patientent dans un silence immobile. Au milieu de cet océan d’uniformes gris et de casquettes identiques surgissent parfois des tenues qui dénotent. Un jeune homme, tête nue, porte un treillis. C’est un étudiant de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, en formation à West Point pour un peu plus de deux mois.

La France continue d’investir dans la formation de son personnel militaire et envoie une petite partie des meilleurs d’entre eux se former aux Etats-Unis, pays incontournable dans le domaine de la défense. La crise économique a certes marqué l’armée française. Suite aux réductions budgétaires, certains observateurs se demandent si la décennie 2009-2019 ne sera pas celle du « déclassement militaire français ». La défense reste pourtant le troisième budget de l’Etat (31,4 milliards d’euros) et les partenariats de formation sont maintenus.

Rassemblement devant The Plain, le champ de parade de West Point © Vincent Dozol

Une coopération continue et méconnue

Même en période de tension politique entre les deux pays, la coopération militaire s’est poursuivie et développée. L’intégration de militaires français dans des bases américaines relève de trois types de coopération : la formation académique et d’opération, la liaison ou l’échange. Les officiers de liaison sont en résidence sur de longues périodes, ils captent les dernières évolutions de doctrine et les font remonter au ministère de la Défense à Paris. Dans le cadre de l’échange, qui concerne un nombre très réduit de personnes, le soldat est complètement intégré dans une unité opérationnelle américaine, en général pendant trois ans. Il suit le même programme d’entraînement que son unité et, avec l’accord de la France, peut être envoyé en opération avec l’armée américaine.

La formation de militaires français aux Etats-Unis remonte au début des années 70. Huit cadets, alors en deuxième année à l’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence, sont les premiers à intégrer l’US Air Force Academy à Colorado Springs. Pour les forces armées transatlantiques, il s’agit de « forger des capacités opérationnelles entre la France et les Etats-Unis le plus en amont possible », alors que la France a quitté le commandement intégré de l’OTAN en 1966. Cette formation bénéficie plus tard à l’unité entière et permet une approche différente.

Le général Bruno Caïtucoli, chef de la mission de Défense à l’ambassade de France à Washington D.C., souligne l’importance de cette période d’exposition à la culture militaire américaine : « On a tendance à réduire ce type de coopération dite d’intéropérabilité à la simple dimension technique, comme la possibilité pour nos deux armées de communiquer par radio et d’éviter les surprises au moment des opérations communes. Mais c’est aussi un enjeu culturel, une façon différente d’aborder un problème qui enrichit en fin de compte les processus de décision. » Cette proximité s’est révélée déterminante lors des opérations conjointes récentes en Libye, au Mali et maintenant en Centrafrique. S’ils ne sont pas directement intervenus dans l’opération Serval, les Etats-Unis ont renforcé les échanges de renseignements et ont déployé des moyens de transports aériens au service des troupes françaises. La France s’est aussi retrouvée récemment seule aux côtés des Etats-Unis sur le point de déclencher des frappes aériennes en Syrie.

L’aéronavale en première position

En octobre 2013, une cinquantaine d’officiers français étaient en formation académique et opérationnelle dans des centres éducatifs ou des écoles techniques. La durée de leur séjour est très variable (de deux mois à un semestre, voire deux ans). Certaines formations sont liées à un point technique particulier. En octobre dernier, trois équipages ont ainsi passé cinq semaines à la base d’Holloman au Nouveau-Mexique pour apprendre le pilotage des drones Reaper. La France vient d’acheter ses deux premiers modèles aux Etats-Unis.

La majeure partie des officiers français détachés aux États-Unis sont dans l’aéronavale pour des formations non disponibles en France. Les Etats-Unis sont en effet d’abord considérés comme une puissance aérienne, c’est pourquoi le chef de mission de défense de l’ambassade de France est souvent pilote de formation. Les pilotes français et américains de l’aéronavale font des exercices ensemble presque sans discontinuité depuis 1947. Une douzaine d’officiers français s’entraîne par exemple à Lauderdale, près de Meridian, dans le Mississippi, la base aéronavale de l’US Navy. Ils apprennent à maîtriser des appontages sur le porte-avions USS Carl Vinson ou se familiarisent avec les avions AWACS (Airborne Warning and Control System, avions de surveillance munis d’un système de stations radar), la France ne disposant que de quatre appareils. Au bout de deux ans, lors de la cérémonie du « macaronage », les Français reçoivent des mains de leurs collègues américains leurs insignes de pilote. Deux paires d’ailes, françaises et américaines, sont fièrement accrochées sur leurs uniformes.

Les dirigeants militaires d’hier et de demain formés aux Etats-Unis

Certains parcours sont emblématiques. En 1974, l’élève officier Stéphane Abrial intègre l’US Air Force Academy. Il participe aux fréquents exercices franco-américains et noue en permanence des contacts afin de suivre l’évolution des esprits et des tactiques outre-Atlantique. Son expérience américaine est mise à profit lorsqu’il prend la tête de la cinquième escadre de chasse pendant la première guerre du Golfe (1990-1991). L’année suivante, il fait un passage à l’Air War College, sur la base américaine de Maxwell, à Montgomery (Alabama). Ce séjour lui procure une « ouverture internationale incomparable » puisque sa promotion compte des stagiaires de trente-deux pays. Il participe à des groupes de travail destinés à tirer les leçons de l’engagement en Irak, qui ont aussi nourri la réflexion stratégique française. Une vingtaine d’années plus tard, il devient le premier commandant français du Supreme Allied Command Transformation (SACT) de l’OTAN à Norfolk, en Virginie, poste qu’il a occupé jusqu’en octobre 2012. Aujourd’hui conseiller du PDG de Safran, il déclare toujours mettre à profit son expertise américaine, « de la même manière que sous l’uniforme ».

Stagiaire au National War College de Washington D.C., la plus prestigieuse école de formation des dirigeants militaires et civils, le colonel Géraud Laborie a effectué son troisième passage aux Etats-Unis. Son cas est évidemment exceptionnel, puisqu’il vient de prendre ses fonctions d’attaché de défense adjoint à l’ambassade de France aux Etats-Unis. Il pourra ainsi s’appuyer sur sa bonne connaissance du milieu militaire américain et sur son réseau de collègues et d’anciens camarades de classe, qui, s’il n’ouvre pas toutes les portes, facilitera grandement les contacts.

Lorsqu’il n’était que cadet aspirant, M. Laborie a passé six mois à l’Ecole de l’Air de Colorado Springs. Il s’est ensuite spécialisé pendant deux ans à Maxwell, la première année au Air Command and Staff College, puis à la School of Advanced Air and Space Studies (SAASS). Cette formation, axée sur l’ « air power strategy » (la destruction, en ciblant des secteurs clés au-delà du champ de bataille, des capacités militaires de l’ennemi), n’a pas vraiment d’équivalent en France.

Statue du général Patton à West Point
© Vincent Dozol

West Point, centre de recherche pour Saint-Cyriens

L’ouverture à l’international fait partie de l’histoire de West Point. Au moment de la construction du fort, George Washington a fait appel à un jeune ingénieur militaire polonais, Thaddeus Kosciuszko, formé en France, pour bloquer les bâtiments anglais sur l’Hudson River. Sa statue contemple encore aujourd’hui le fleuve. Un peu plus loin, accolé au plus ancien bâtiment du campus, un monument porte des inscriptions en français : « Pour la Patrie, la Science et la Gloire ». Il célèbre l’amitié nouée avec l’École polytechnique. Le tropisme français de West Point est ancien. La langue de Lafayette est enseignée aux cadets depuis les débuts du campus. En 1819, l’académie se consacre à la formation des ingénieurs en prenant Polytechnique comme modèle. Le colonel Jérôme Napoléon Bonaparte-Patterson, petit-fils de Jérôme Bonaparte, américain par sa mère, est passé par West Point. En 1884, le Secrétaire de la guerre Robert Todd Lincoln invite officiellement les étudiants étrangers à venir étudier sur le campus militaire.

Statue offerte par l’Ecole polytechnique © Vincent Dozol

Le partenariat avec Saint-Cyr date du milieu des années 90. Deux Français et deux Américains partaient pour un semestre, dans le cadre d’un programme d’échange. Pendant dix ans, les Français étaient les seuls étrangers à bénéficier de cet accord. Un semestre international est désormais prévu en troisième année à Saint-Cyr pour toute la promotion. Si la maîtrise d’un anglais de base est un prérequis avant de partir pour les bases américaines, les lieutenants français souhaitent avant tout améliorer leur pratique de cette langue. Les Etats-Unis ne sont pas la destination la plus demandée. Cette année, il y avait plus de places disponibles que de candidatures. D’autres destinations plus ensoleillées et exotiques attirent la jeunesse qui souhaite voir du pays.

Vingt-deux Saint-Cyriens sont en ce moment aux Etats-Unis, huit à West Point dans le cadre du programme Semester Abroad, d’autres à Annapolis (Maryland), au Virginia Military Institute à Lexington ou à Norwich University à Northfield, dans le Vermont. Les étudiants internationaux restent généralement deux semestres à West Point et sont intégrés avec les autres cadets dans les différents enseignements. Les élèves français sont sous régime spécial par rapport aux autres nationalités. Pas de cours obligatoires, pas de notes, ils organisent leur travail comme ils le souhaitent. Tous sont là pour écrire un mémoire. Les thèmes sont variés : la théorie de la guerre juste chez les Évangélistes, les murs frontaliers ou encore les forces japonaises d’autodéfense. Un des Français travaille sur l’intégration des minorités dans les forces armées. L’US Army est un bel objet d’études.

L’étudiant travaille d’abord dans les bibliothèques qui regorgent de publications sur le sujet. Il conduit aussi des entretiens avec des officiers supérieurs de l’académie. L’écriture du mémoire doit être terminée en décembre, une soutenance orale est prévue en janvier. Ce fonctionnement particulier permet à Saint-Cyr, qui accueille aussi des Américains en échange, de garder une certaine autonomie dans la formation de ses officiers. « West Point souhaite encore approfondir son ouverture aux étudiants internationaux », explique Brent Matthews, directeur des affaires internationales. « Après le 11-Septembre et les deux guerres récentes, il y a eu une prise de conscience du fait qu’il fallait sortir de la vision uniquement américaine, qu’il y avait plusieurs façons de voir un sujet. Il ne s’agit pas d’imposer notre façon de faire, mais de comprendre d’autres cultures militaires et d’autres approches. Beaucoup de financements ont depuis été consacrés aux programmes d’échange. »

Les Français sont logés avec les autres cadets dans les chambres communes des différentes résidences du campus. Ils reconnaissent que ce système facilite les échanges mais que le manque d’intimité est parfois pesant. Disposant de plus d’autonomie que leurs homologues, leur intégration dans la communauté dépend surtout de leur implication personnelle.

Des formations peu comparables au système français

Si l’histoire complète des relations militaires entre la France et les États-Unis reste à écrire, l’alliance est scellée sur les champs de bataille lors de la guerre d’Indépendance. L’Amérique prend la France napoléonienne pour modèle au moment de constituer une armée de métier et applique les théories d’Antoine Henri Jomini. L’armée de l’Union est ainsi baptisée « La Grande Armée », les États fédérés mettent en place leur « garde nationale ». Les forces armées américaines se sont ensuite développées de manière autonome à tel point que les cultures militaires des deux pays diffèrent grandement aujourd’hui. L’expérience américaine est d’autant plus enrichissante pour les militaires français.

À l’arrivée dans une base américaine, le changement d’échelle est l’élément le plus frappant. Quand l’Ecole de l’Air française compte une centaine d’élèves, l’académie de Colorado Springs accueille 4 000 cadets. Les moyens financiers et humains de l’institution américaine ont aussi frappés les esprits des Saint-Cyriens. Les ressources bibliographiques du Jefferson Hall sont incomparables par rapport aux rayons des bibliothèques militaires françaises. West Point veut soigner son image d’académie militaire prestigieuse et de grande université, qui accueille des professeurs renommés et des conférences d’hommes politiques éminents. Les lieutenants français regrettent que beaucoup d’Américains intègrent les lieux sans avoir l’intention de rester dans l’armée à long terme. Au quotidien, les cadets sont plus concentrés sur leurs études, de haut niveau et gratuites, que sur leur entraînement purement militaire. D’où une cohésion moins importante que dans les centres de formation français.

S’ils le souhaitent, les lieutenants français en stage à West Point peuvent suivre certains cours. Leur format diffère du modèle français. Plutôt que des longs cours magistraux, les classes regroupent une vingtaine de personnes maximum par tranches de cinquante minutes. Les enseignements sont plus dynamiques et interactifs, même s’ils ne permettent pas toujours de développer longuement une notion. En formation initiale, la France se concentre plus sur la maîtrise des sciences. Tous les pilotes de l’Ecole de l’Air française sont avant tout des ingénieurs. L’armée américaine possède un recrutement plus ouvert, d’où une plus grande diversité des profils parmi les cadets, ce qui pourrait inspirer la France.

Soldats américains lors de l’accueil du président de la République française pour la visite d’État, Andrews Air Force Base, Maryland, 11 février 2014. © Vincent Dozol

L’autonomie et l’autocritique encouragées

Les Français portent un regard nuancé sur leur établissement d’accueil. Ils soulignent avant tout l’autonomie beaucoup plus poussée dans le système américain. La hiérarchie officielle est moins présente, l’autodiscipline est encouragée, les supérieurs délèguent plus facilement qu’en France, où les rapports humains sont plus figés et autoritaires. Ils notent aussi des différences de discipline. L’entretien des chambres à West Point fonctionne par exemple sur un système « à la carotte ». En fonction de ses succès sportifs, on peut laisser sa porte fermée au moment de l’inspection. Les visites des surveillants sont annoncées à l’avance, le ménage est donc fait à fond la veille, la chambre peut être négligée le reste du temps. Impensable à Saint-Cyr, où les visites peuvent avoir lieu à tout moment, la chambre doit toujours être impeccable.

Les officiers français notent aussi une culture générale différente chez certains de leurs homologues américains. Âgés d’une vingtaine d’années, il n’est pas rare que les cadets n’aient jamais quitté leur État natal avant d’intégrer l’armée. D’où une certaine méconnaissance du monde extérieur et une ouverture d’esprit moyenne. Le colonel Laborie a retrouvé ce type de faiblesse chez quelques commandants, qui conservent une vision du monde très américaine. La proportion des soldats américains qui ont servi dans l’OTAN est très faible, ce qui explique la méconnaissance des structures du traité atlantique.

L’histoire militaire occupe aussi une place beaucoup plus importante aux Etats-Unis. De leur courte histoire, les Américains dégagent des théories et des concepts à appliquer dans un cadre toujours très actuel. L’expérience irakienne, analysée comme une défaite, a par exemple permis de réétudier les théoriciens de la contre-insurrection. En France, cette approche est encore trop controversée suite au traumatisme algérien. La liberté de ton en interne et l’effort d’autocritique tranchent avec le cadre français. Les écoles de guerre américaines n’hésitent pas à se remettre en question et les frustrations des commandants stagiaires, des professeurs comme des grands chefs y sont ventilées. Cette aisance critique est contrebalancée par une forte rivalité interarmées et une bureaucratie bien plus lourde qu’en France.

Les deux États tirent chacun des bénéfices de ce type de coopération. M. Caïtucoli, chef de mission, souligne l’importance du réseau d’anciens formés aux Etats-Unis. Certaines carrières sont façonnées par cette expérience initiale. Les avancées technologiques tendent aussi à renforcer l’interdépendance des armées, d’où l’intérêt de bien se connaître. « Cette proximité n’est possible que par l’installation d’une confiance durable. L’autonomie est aussi respectée. Elle permet d’expliquer nos positions réciproques, de ne pas être simplement des pourvoyeurs d’hommes mais aussi d’entretenir une relation enrichissante et de tenir parfois une voix discordante », conclut le colonel Laborie.

Article précédemment publié par le magazine France-Amérique (janvier 2014).