Nuit de défaite à Hell’s Kitchen

Les deux candidats à la Maison Blanche ont passé la nuit électorale à New York. La dernière fois, c’était en 1944. Franklin Delano Roosevelt, président sortant de trois mandats et ancien gouverneur de l’Etat, l’avait emporté face à Thomas Dewey, alors gouverneur républicain. « Dewey » n’évoque pas précisément un visage à moustache, mais un titre de presse. Le Chicago Daily Tribune du 3 novembre 1948 que tient Harry Truman dans ses mains : « Dewey defeats Truman ». Le président sortant a le sourire triomphant : titre erroné, imprimé trop tôt, un upset  (bouleversement) comme on n’en fait plus.

18h. Les premiers bureaux de vote ferment dans la partie Est de l’Indiana. La Floride, ce sera dans une heure. Dans le Far West Side, d’ordinaire déserté, barricadé ce soir par la police, une file d’attente encercle le bloc entre la 40e et la 41e rue. Les électeurs et sympathisants d’Hillary Clinton se pressent devant le Jacob K. Javits Convention Center. La foule est majoritairement blanche, jeune, décontractée, joyeuse. Une femme en tunique longue bleue s’active pour se mettre en ligne. Un couple de Suédois de Stockholm se dandine pour contrer le froid. Une délégation d’employés des Nations Unies déploie toute sorte d’appareils électroniques de leurs sacs à dos, téléphones, perches, caméras, batteries. Un journaliste pour un hebdo allemand, habillé comme un avocat chauve et sympathique des pubs du métro, s’inquiète à haute voix pour savoir s’il va pouvoir accéder à la soirée sans avoir de ticket. Le Javits Center (capacité : 85 000 personnes) accueille toute l’année les grands événements de la ville, principalement le salon de l’auto et le Comic Con. L’équipe Clinton a vu grand. Les feux d’artifices au dessus de l’Hudson ont été annulés deux jours plus tôt. Les murs et le plafond de verre du centre fournissent une métaphore incarnée. Pas une mention du Javits Center dans les médias sans une référence au fameux plafond qui devrait être percé cette nuit. La première femme élue président des Etats-Unis.

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©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le centre de conférence est aussi, dans les années 70, un haut lieu du début de la carrière immobilière de Donald Trump, fils du millionnaire Fred. Le développeur a déboulé à Manhattan grâce à deux projets : la transformation du West Side et l’hôtel Grand Hyatt. Au moment de l’annonce de sa candidature en juin 2015, Donald Trump a déclaré : « après quatre ou cinq ans à Brooklyn, je me suis lancé à Manhattan et j’ai fait des grandes affaires. J’étais responsable du centre des conventions dans le West Side. » Comme l’a montré l’enquête de Wayne Barrett publiée en 1978 dans le Village Voice, Donald Trump a profité de ses connections familiales et politiques pour s’imposer auprès de la municipalité de Beame. Loin de l’image de self-made man que l’héritier s’est construite depuis. Il pousse les autorités à transformer une ancienne section de chemins de fer au bout de Hell’s Kitchen appartenant à Penn Central Corporation Cie, sur laquelle il a acquis une option. Trump bénéficie d’incitations fiscales et de prêts municipaux garantis et n’investit pas son propre argent. Malgré ses efforts, son entreprise n’est pas mandatée pour la construction du centre de conférence. Pour empêcher la parution de l’enquête, Donald Trump offre, en vain, un appartement au journaliste. Puis viennent les menaces. L’enquête paraît sous le titre « Like Father, Like Son: Anatomy of a Young Power Broker ». Le centre est achevé en 1986, l’année de la mort du sénateur républicain libéral Jacob K. Javits. Ce soir, Donald Trump est 24 blocs plus loin, dans la salle de bal du Hilton Midtown, au milieu de ses casquettes rouges MAGA.

L’attente à l’extérieur est de courte durée. On pénètre dans un hangar nu, parqués devant des portiques de sécurité dignes d’un aéroport. Les policiers dirigent les masses vers les contrôles des sacs et les détecteurs de métaux. A droite, avec le billet correspondant, on accède sous la structure de verre, à l’intérieur du centre des conventions. Des bannières étoilées par milliers, des rosettes patriotiques. L’imposante scène centrale épouse la forme géographique des Etats-Unis, flanquée de gradins à l’arrière. L’ensemble baigne dans une lumière froide et bleue, la couleur des démocrates. En prenant à gauche, retour à l’extérieur, pour la block party : petite scène pour les discours de la soirée avant l’arrivée de la championne, camions-cuisines pour se restaurer, rien de fort à boire. Les différentes chaînes de télévision beuglent sur l’écran géant. Les coupures de publicité sont faites maison, assurées par les clips de campagnes de Clinton. La vidéo qui déclenche le plus de réactions enthousiastes est celle consacrée à Barack et Michelle Obama. Des images d’archives de la nuit victorieuse de 2008 font frissonner l’assistance.

Serment d’allégeance. « Merde, je ne le connais pas par cœur », s ‘exclame un « bad hombre ». Prière collective contre « tous les –ismes qui contraignent ». « One Nation under God », qu’Il « aide Hillary et Tim » à diriger le pays. L’ecclésiastique rappelle que « la diversité est une bénédiction plutôt qu’une malédiction » que les migrants doivent être accueillis dans la solidarité. Puis on entonne l’hymne national, chanté par une jeune femme noire.

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Le maire Bill De Blasio n’excite pas vraiment ses administrés. Il se dit fier de l’ancienne sénatrice, met en avant ses réformes locales sur le salaire minimum et sur l’égalité des rémunérations entre homme et femme et appelle la prochaine administration à faire de même au niveau fédéral. La présidente du conseil municipal, Melissa Mark-Viverito, lui succède et adresse quelques mots en espagnol à la foule. Elle présente douze femmes noires, mères de jeunes tués par la police ces dernières années.

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Gwen Carr, la mère d’Eric Garner, parle d’abord, puis c’est Sybrina Fulton, la mère de Trayvon Martin. Hillary Clinton est la seule candidate à les avoir contactées, expliquent-elles. Le ton est apaisé, pas de discours sur les violences policières. Hillary Clinton est le seul sujet du soir.

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Chuck Schumer, le sénateur de New York tout juste réélu, vient fêter sa victoire au micro. La foule agite les petits drapeaux qu’on vient de distribuer. Tout en gouaille et en confiance dans le triomphe de Clinton, Schumer se déclare prêt à prendre la tête de la majorité du Sénat, si les démocrates l’emportent ce soir. Il met en avant sa proximité avec son ancienne collègue sénatrice, l’inscrit dans la lignée historique des femmes pionnières en politique.

Entre 21h et 22h, le doute s’installe. Une femme en T-shirt « Nasty Woman » lance à sa sœur : « It’s rigged ! The Russian Wikileaks thing, they got into our ballots ». Le GOP garde le contrôle de la Chambre des représentants. Le dépouillement est en cours et Trump est devant en Floride, en Virginie et dans l’Ohio. La tension monte d’un cran. La nuit va être longue. On se rassure un peu. Les bureaux de votes des coins isolés et des campagnes, à dominante républicaine, ferment plus tôt et sont comptés plus rapidement. Si les agglomérations urbaines tiennent bons, ça devrait aller. A 21h45, Trump prend de l’avance dans le collège électoral. CNN et MSNBC se lancent dans toutes sortes de projections, en tapotant sur les comtés situés sur l’écran tactile, pof pof, ici, seulement 40% des bulletins ont été dépouillés, donc rien n’est fait, mais si cet Etat est rouge à la fin, alors Trump a plus d’options pour arriver à sécuriser les 270 grands électeurs nécessaires pour gagner. Silence de mort parmi les New-Yorkais.

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22h. Too close to call. Trump a 140 grands électeurs, Clinton 104. Quinze minutes plus tard, Trump gagne l’Ohio. C’était attendu ces derniers jours, il semblait difficile pour les démocrates de remporter cet Etat. Le dicton « as Ohio goes, so goes the Nation » est dans les têtes, mais certaines études sociologiques récentes montrent que l’Etat ressemble de moins en moins à la composition de l’Amérique entière. Un couple qui travaille aux Nations Unies s’inquiète de la tournure de la soirée. Ils ne prennent pas les drapeaux américains distribués et demandent plutôt un drapeau de l’ONU.

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Il faut attendre la victoire de Clinton en Virginie pour que la foule respire. On parle de l’Etat comme d’un « nouvel Ohio ». La campagne Trump a fermé ses bureaux en Virginie il y a plusieurs semaines, considérant qu’elle n’avait aucune chance de repeindre le Commonwealth en rouge. La carte virginienne ressemble fortement à celle de 2008 et 2012. Obama a remporté deux fois ce swing state, grâce au Nord de l’Etat, les comtés puissants autour de Washington, et les îlots bleus de Richmond, Norfolk/Virginia Beach, Roanoke et Charlottesville.

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La sénatrice Kirsten Gillibrand vient rassurer la Nation d’Hillary. Elle présente l’intervenante suivante, Katy Perry. Elle aurait dû chanter l’hymne national, mais finalement non. Ses parents ont voté Trump, mais c’est pas grave, ils s’adresseront encore la parole à Thanksgiving. La victoire est proche, demain sera beau. Roar accompagne sa sortie de scène, pour la énième fois de la soirée.

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Le gouverneur Andrew Cuomo redonne de la chaleur à la foule dans un numéro de vibrations de fierté new-yorkaise, valeurs progressistes solides et ode à l’immigration. Il parle de son père, Mario, ancien gouverneur décédé l’année dernière. « Quelqu’un m’a dit, Andrew, lève ta main, tu verras, ton père est là, avec toi ». Puis le gouverneur demande à tous de faire de même, main vers le ciel pour sentir la présence de Mario. New York est le berceau des politiques progressistes rappelle le gouverneur, c’est la terre d’élection d’Hillary Clinton après ses années de First Lady. Il insiste sur le mouvement des droits des femmes que la ville a porté, et cite Susan B. Anthony (1820-1906). Depuis les petites heures du matin du scrutin, des milliers de personnes se sont rendues sur la tombe d’Anthony à Rochester (NY). La pierre tombale est recouverte de stickers « I voted ». Susan B. Anthony a été arrêtée pour avoir glisser un bulletin dans l’urne le 5 novembre 1872. L’ancienne militante de la ligue de tempérance et la fondatrice de l’American Equal Rights Association est morte 14 ans avant que le droit de vote ne soit accordé aux femmes. Khizr Khan, le père d’un soldat tombé en Afghanistan, une des cibles des insultes de Donald Trump, succède à Cuomo. Un silence respectueux s’installe.

A 23h, Clinton remporte la Californie, le Colorado, l’Oregon et Hawai. Trump gagne l’Idaho et la Caroline du Nord. Obama avait devancé McCain dans l’Etat Tar Heel en 2008, mais perdu face à Romney en 2012. 23h30. Donald Trump remporte la Floride. Il ne pouvait gagner sans cet Etat. Puis la Géorgie. Il reprend de l’avance en nombre de grands électeurs. « Les citoyens ont choisi le diable qu’ils ne connaissent pas, plutôt que celui qu’ils connaissent déjà », explique Ana Navarro — « Nicaraguayenne par naissance, Américaine par choix »— une stratégiste républicaine anti-Trump, sur le plateau d’ABC. Les électeurs latinos se sont mobilisés contre celui qui les a attaqués à répétition, mais ça n’a pas suffit. « Ils se sentent marginalisés. La colère a laissé place à la peur », lance un autre expert à la télé. Une jeune femme envoie le même messages à tous ses contacts : « no lo creo ».

« Holy fuck » s’exclament d’autres New-Yorkais. Les démocrates du West Side sont dans une panique immobile. Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin et Nevada restent alors en jeu. La favorite de la soirée ne l’est plus du tout. Trump la devance dans beaucoup de comtés. S’il reste encore des bulletins à dépouiller, les réserves de voix démocrates dans les villes s’épuisent. Les projections et les modèles électoraux des deux dernières années sont balayés, oubliés. L’oracle Nate Silver apparaît sur l’énorme écran, cheveux en bataille, plaques rouges sur le visage derrière ses célèbres lunettes rectangulaires. Le modèle de prédiction de FiveThirtyEight donne maintenant à Donald Trump 78% de chances de l’emporter. Clinton est en grande difficulté. Elle pourrait « renverser la table » si elle gagne…l’Arizona. Elle pourrait finir par gagner le vote populaire en nombre de voix mais perdre le collège électoral. Donald Trump n’a plus besoin de remporter la Pennsylvanie. George Stephanopoulos n’en revient pas. L’ancien directeur de la communication de Bill Clinton reconverti en talking head parle maintenant d’un bouleversement aux proportions historiques. « Donald Trump est à 26 grands électeurs d’écart de la présidence ». Les autres pundits sont figés, ils balbutient des tentatives d’explication. « Comment en est-on arrivé là ? Réfléchissez à ça : président Trump ! Pour la première fois de son histoire, l’Amérique pourrait choisir une personne sans aucune expérience politique ou militaire ».

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L’assemblée du Javits Center se vide au fur et à mesure. Les visages sont tendus, anxieux. Certains s’assoient par terre, le regard accroché aux écrans des portables et de télévision. Les policiers font preuve d’un détachement professionnel. Victor envisage déjà l’avenir à pleins poumons : « Il pourrait mettre le feu à la Maison. Les démocrates vont revenir dans quatre ans. » Les marchés financiers sont fortement à la baisse. Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis cause sur Twitter : « Après le Brexit et cette élection, tout est absolument possible. Le monde est en train de s’effondrer devant nos yeux ». Le message est rapidement supprimé.

Pour meubler, MSNBC se lance dans une comparaison hasardeuse sur Marine Le Pen. Est-elle la prochaine ? La journaliste Rachel Maddow explique qu’elle est aussi horrible que son père mais qu’elle prend mieux la lumière et qu’elle est plus polie. On connaît la vieille extrême droite européenne mais le trumpisme, c’est quoi ?

Le révérend Jesse Jackson fend silencieusement le groupe d’électeurs restés sur le pavé. Retour à Chicago le 4 novembre 2008. Après le discours du président-élu Barack Obama, les larmes de joie de Jesse Jackson. L’image la plus saisissante de cette nuit-là.

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« Demain, on dort et on pleure. Le jour d’après, on se mobilise, comme le Tea Party, pour être certains que cela ne se reproduise jamais. » La musique de fête qui raisonne par intermittence a quelque chose d’obscène, à contretemps des mines déconfites et de l’ambiance générale de la ville. « Tout ça, c’est la conséquence du manque d’éducation dans ce pays », explique un homme blanc d’âge moyen, T-shirt vert et calvitie, petites lunettes rondes, nerveux. Il s’agite devant la caméra d’une chaîne locale. « Il faut être soit stupide soit malade mental pour voter pour Trump. Je conseille à tous ceux qui l’ont fait de chercher de l’aide. Il existe aujourd’hui de très bons programmes de prise en charge des maladies psychiatriques. » A 2h du matin, John Podesta, chairman de la campagne Clinton, est le premier à monter sur la grande scène du Javits Center : « Merci à tous […] C’est très serré […] Rentrez chez vous, il n’y aura pas de discours d’Hillary Clinton ce soir. »

Dans un taxi, les voix de fumeurs qui s’échappent de la radio gardent un ton grave et dépassionné. « Les électeurs de Donald Trump auraient-ils été sous-estimés ? Auraient-ils menti sur leurs intentions de votes ? ». Swarn, le chauffeur, coupe le son. Il se retourne et sourit  : « Who cares, right ? »

Des primaires sur les rails ?

Après l’Etat de New York la semaine dernière et la « primaire Acela » le 26 avril, du nom du train express qui relie Boston à Washington D.C., Hillary Clinton et Donald Trump renforcent leur avance.

Donald Trump remporte les cinq Etats de la journée : Rhode Island, Connecticut, Pennsylvania, Delaware et Maryland. Le mouvement #NeverTrump, lancé sans force et trop tard, n’a pas d’effet sur les électeurs républicains. La primaire de l’Indiana le 3 mai sera une séquence « make-or-break » (ça passe ou ça casse) pour #NeverTrump, selon les commentateurs américains. Les marges du candidat milliardaire hier sont assez conséquentes pour lui permettre de remporter l’ensemble des délégués dans chaque Etat, à l’exception de Rhode Island qui dispose d’une répartition proportionnelle.

Ted Cruz, le sénateur du Texas, est mathématiquement exclu de la course, il ne pourra prétendre réunir les 1237 délégués avant la convention républicaine cet été à Cleveland (Ohio). Comme John Kasich, avec qui il a passé une alliance informelle, il vise une « convention contestée » en empêchant Trump de remporter le nombre magique de délégués. Kasich devrait laisser Cruz faire campagne seul dans l’Indiana. Cruz devrait céder sa place dans l’Oregon (17 mai) et au Nouveau Mexique (7 juin).

Les délégués républicains sont sélectionnés au niveau local et étatique. Trump n’est pas soutenu par tous les délégués qu’il a pourtant remportés dans chaque Etat. Le candidat a dénoncé des « agents doubles » parmi ses propres délégués, qui supportent en réalité Ted Cruz. Ces délégués sont obligés de voter pour Trump lors du premier tour de vote à la convention du parti. Mais dans le cas où la majorité de 1237 votes n’est pas atteinte par le candidat, un second tour est alors organisé et les délégués peuvent changer d’allégeance. Un candidat au teint moins orange peut donc théoriquement être investi par le parti républicain lors de la convention.

S’éclipsant du gala Time 100 à New York, Donald Trump s’est à nouveau présenté contre le « système ». « Je me considère le nominé présumé. C’est fini », a-t-il déclaré. Il a aussi lancé une remarque misogyne contre Hillary Clinton : « si elle était un homme, elle n’aurait même pas 5% des votes. » Le magnat de l’immobilier marque surtout des points dans sa campagne marketing face à l’establishment républicain. Il sera extrêmement délicat pour la direction du parti de l’écarter à la dernière minute de l’investiture, humiliant les millions d’électeurs qui l’ont supporté ces derniers mois,surtout s’il bénéficie d’un nombre de délégués très proche de 1237.

Hillary Clinton remporte quatre Etats sur cinq. Elle est arrivée sur scène à Philadelphie sur la musique de Eye of the Tiger de Survivor, le tube des films Rocky, boxeur, emblème de la ville et porte-drapeau du cinéma reaganien. Dans son discours, elle a salué la campagne de Sanders, son attachement aux réformes du financement électorale et à la réduction des inégalités de revenus. Elle a préféré attaquer les républicains et imaginer une Amérique où « love trumps hate ». En nombre de délégués, Clinton a une avance plus conséquente qu’Obama sur elle à la même période en 2008. En ce qui concerne les super-délégués, l’avance de Hillary Clinton est encore plus conséquente : 519 contre 39 pour Sanders.

Bernie Sanders remporte un seul Etat, le Rhode Island. A l’exception de ce dernier, tous les Etats qui ont voté hier soir ont un système fermé, où seuls les électeurs inscrits comme démocrates peuvent voter, système au détriment de Bernie Sanders. Le sénateur du Vermont critique cette règle car il réalise de meilleurs résultats dans les primaires ouvertes, quand les sympathisants du parti démocrate peuvent aussi participer au vote. Le sénateur socialiste ne se considère démocrate que depuis le début de sa campagne et dispose de plus de soutiens auprès des électeurs plus à gauche, les jeunes, les blancs et les hommes. Pour remporter l’investiture (2383 délégués), Sanders doit gagner l’ensemble des Etats restants avec une marge de 30 points. Il n’a obtenu qu’une seule fois une telle avance, lors de la primaire de son Etat, le Vermont.

Sanders a répété qu’il irait jusqu’au bout du processus des primaires, afin de faire avancer ses idées et d’orienter le programme du parti démocrate dans sa direction : salaire minimum à $15 dollars de l’heure (proposition reprise par Hillary Clinton), réforme drastique des banques de Wall street, couverture santé plus performante et étendue, fin des accords commerciaux « désastreux » et de l’exploitation par fracking du gaz de schiste. Le camp Clinton ne le pousse pas officiellement à abandonner la course. En 2008, Hillary Clinton est restée candidate jusqu’au mois de juin face à Barack Obama, malgré son retard impossible à rattraper.

Entretien avec Robert Paxton, historien du régime de Vichy

La publication de son ouvrage La France de Vichy en 1973 a profondément marqué le débat public, à tel point que l’on parle d’une « révolution paxtonienne«  dans l’historiographie française. Pour Henry Rousso, chercheur à l’Institut d’Histoire du Temps Présent (IHTP) et auteur du Syndrome de Vichy (1987), l’universitaire américain est devenu un « personnage de notre roman national ». Dans son interprétation générale et critique du régime de Vichy, Robert Paxton s’appuie sur les archives allemandes pour montrer que la collaboration d’État et les politiques antisémites n’ont pas été imposées par l’occupant, mais étaient plutôt des conditions nécessaires à la mise en place de la « Révolution Nationale« .

Robert Paxton n’hésite pas à défendre ses analyses quand il est pris à partie. Dans son dernier livre Le Suicide français, l’essayiste Eric Zemmour attaque l’historien américain, qui lui a répondu le 18 octobre 2014 dans une tribune du Monde intitulée « Vichy, une collaboration active et lamentable » : « Il est difficile de croire qu’il a véritablement lu les statuts de Vichy concernant les juifs. Aucune ‘préférence nationale’ n’y apparaît. Toutes les mesures de Vichy concernant les juifs visaient autant les citoyens français que les immigrés, mise à part celle du 4 octobre 1940 ordonnant l’internement des ‘ressortissants étrangers de race juive’ […] Le régime de Vichy appliqua ses mesures de restriction aux juifs avec zèle […] Les juifs français, davantage intégrés que les immigrés, ont particulièrement souffert de ces mesures. Lorsque les déportations débutèrent, ils étaient déjà extrêmement fragilisés par la perte de leurs professions et de leurs biens. » Robert Paxton conclue sa réponse par un parallèle avec les Etats-Unis : « Vues de l’étranger, les idées noires exploitées par Zemmour ne semblent pas si exceptionnelles. Jadis puissance militaire et culturelle, la France en est venue à occuper une position certes honorable mais moyenne. Aucun Etat n’échappe au relâchement des liens nationaux et sociaux, au commerce mondialisé et à l’individualisme débridé. Aux Etats-Unis aussi, on redoute la déchéance. Le Tea Party est parvenu à bloquer le gouvernement fédéral. Le système électoral américain est archaïque. Le président n’est pas apprécié par la population. Un mouvement ‘néoconfédéré’ vigoureux s’enorgueillit de la cause sudiste telle qu’elle fut défendue au cours de la guerre civile des années 1861-1865. Ce mouvement accuse les historiens qui critiquent la société esclavagiste d’être quelque peu antiaméricains. Eric Zemmour se sentirait chez lui en leur compagnie. »

Né à Lexington en Virginie en 1932, Robert Paxton a étudié à Washington & Lee University, Oxford et Harvard. En parallèle de son activité d’écriture, il a enseigné l’histoire européenne du XXe siècle à l’Université de Columbia (New York). Rencontre en octobre 2014 dans son appartement à quelques blocs du campus.

Quelle idée vous faisiez-vous de la France avant de vous y rendre pour la première fois ?

Robert Paxton : La professeur de piano de mon enfance connaissait bien la France et mes parents avaient des amis français. J’ai appris que la culture est très importante dans ce pays et la vie agréable. L’intelligence a le pouvoir. J’ai ensuite pris des cours de français au lycée Exeter dans le New Hampshire, avec des professeurs qui n’étaient cependant pas français.

Originaire de Virginie, vous dites avoir grandi dans un « trop plein » historique. Qu’entendez-vous par cette formule ?

J’ai grandi dans le souvenir de la guerre civile (1860-1865). Mon arrière grand-père est mort pendant le conflit. Mes parents gardaient un peu la foi du Sud. Un cousin germain de mon père est allé en France pour se battre pendant la Grande guerre. C’était un moment dont il était très fier. Mon père se préparait à y aller lors de la Deuxième Guerre mondiale, mais la paix est revenue avant. À l’internat dans le New Hampshire, j’ai pris des cours sur l’histoire de l’Europe. Ce fut une façon d’échapper à cette atmosphère étouffante, à ce souvenir. Le Sud était un pays très fermé. L’Europe me semblait être le grand large.

André Siegfried décrivait en 1927 le regard des États-Unis sur la France : « Nul pays n’y est plus passionnément aimé; nul n’y est par ailleurs si déprécié, plus sévèrement jugé. Il semble qu’il y ait toujours un excès, dans un sens comme dans l’autre, et qu’alternativement domine soit une illusion, soit une déception. » Les relations entre ces deux pays se sont-elles depuis normalisées ?

Cette citation est très juste. Les premiers jeunes Américains qui ont découvert la France ont été fascinés par sa culture. Certains ont été un peu choqués par les mœurs, la présence de maisons closes. Depuis le début et jusqu’à aujourd’hui, il y a ces deux images ambivalentes dans l’esprit des Américains.

Quel fut l’impact de la défaite militaire de 1940 dans l’esprit des Français ?

La défaite de 1940 fut une cassure profonde dans l’histoire de France et dans l’image que les Français ont d’eux-mêmes. Il est impossible d’imaginer le prestige de l’armée française en 1939. L’armée américaine s’est modelée sur la référence française. Personne en Amérique n’avait lu les écrits du général de Gaulle en faveur des réformes militaires, sauf le général George Patton qui lisait tout. Beaucoup de généraux allemands craignaient aussi la guerre contre la France en 1939. La France a été battue d’une façon humiliante. Je crois qu’elle ne s’est jamais remise de cet événement. La chute de la France d’une grande puissance à un pays moyen, c’est une descente difficile à naviguer émotionnellement. Deux générations plus tard, cette cassure reste primordiale.

Lors de votre premier voyage familial en France en 1950, vous découvrez Paris « épargné mais miteux. »

J’avais 18 ans. Nous sommes d’abord allés en Angleterre, mes origines familiales sont britanniques. On a été frappés par les destructions, des espaces immenses avaient été rasés. On était au courant des dégâts pendant la guerre, car nous avions reçu en Virginie des enfants britanniques réfugiés. Mais on était quand même choqués en arrivant sur place. En France, on avait l’impression que Paris était épargné, par rapport à Londres. On était quand même très conscients des effets de la guerre. En 1950, la France était en voie de reconstruction, au tout début du renouveau. Il n’y avait pas assez de viande, toujours des privations, mais moins qu’en Angleterre. Paris avait visiblement souffert économiquement et moralement de l’Occupation. Nous avons visité les monuments touristiques, ce qui m’a évité de devoir refaire le même chemin plus tard.

Vous avez ensuite passé l’examen du Foreign Service du département d’État. Souhaitiez-vous devenir diplomate ?

J’ai toujours été attiré par les voyages, surtout par l’Europe, je voulais avoir cette possibilité d’y vivre un certain temps. C’était un rêve, finalement abandonné pour le doctorat. Je n’étais pas prêt à renoncer à l’étude du passé.

En 1960, vous êtes de retour à Paris dans le cadre de vos études.

La France est alors déchirée par la guerre d’Algérie. J’étais fasciné par le rôle de l’armée et je voulais étudier la culture des officiers militaires français. Je suis venu pour faire une thèse sur Saint-Cyr pendant la IIIe République. Au service de recherche historique de l’armée, les archivistes m’ont expliqué que l’aviation américaine avait bombardé le bâtiment et que tout était parti en fumée. J’ai demandé à Raoul Girardet, professeur à Sciences Po, de me conseiller. Pour lui, le moment le plus intéressant, c’est l’Occupation. Les officiers ne savaient pas qui était leur chef légitime : Pétain, de Gaulle à Londres ou Giraud à Alger. Raoul Girardet me propose aussi de rencontrer le général Weygand, ce que j’ai accepté. Mon directeur de thèse à Harvard a donné son accord et je me suis lancé dans cette étude. Je me suis entretenu avec une trentaine d’officiers pétainistes de 1960 à 1961. Les recherches étaient délicates. Les gens étaient réticents à parler de cette période. La guerre d’Algérie a provoqué des tensions entre la France et l’Amérique. Des sénateurs américains ont apporté leur soutien à l’indépendance de l’Algérie. Les États-Unis ont fourni de l’armement léger à Habib Bourguiba. Il y a eu des retombées sur mes contacts avec les officiers français. Quand ils ont accepté de me parler, ils voulaient me convaincre que pendant l’Occupation, ils rêvaient de la libération, qu’ils étaient en fait anti-Allemands et favorables aux Alliés. C’était vrai pour certains, pas pour tous. J’ai écouté leurs versions de l’histoire, que j’ai ensuite vérifiées dans les archives américaines et allemandes.

Quelles archives avez-vous principalement consultées ?

Les archives des services d’inspection allemands qui ont visité la zone non occupée, récupérées par les Alliés à la fin de la guerre. Elles étaient accessibles sur microfilms à Washington D.C. Des universitaires germanistes les étudiaient. J’étais un des premiers à utiliser les archives allemandes de cette façon, pour étudier le régime de Vichy. Ce n’était d’ailleurs pas toujours très bien accepté en France. On a critiqué l’utilisation des archives « ennemies ». Il faut bien sûr les lire avec un esprit critique, comprendre les circonstances. Les archives allemandes sont aussi valables que celles de n’importe quel pays.

En France, les archives sont fermées au public pendant soixante ans.

On m’a dissuadé de demander l’accès. Le système des dérogations ne commence qu’avec la loi de 1979. Le gouvernement français a simplement publié cinq volumes des archives de la commission d’Armistice, une source très intéressante. J’ai aussi étudié les procès de collaborateurs et des militaires, dont le ministre des armées de Vichy. J’ai eu la bonne fortune de pouvoir consulter les notes sténographiques des dernières séances publiques de ces procès. Les instructions ont été conclues trop rapidement, elles sont un peu schématiques.

Comment avez vous évolué vers une étude générale du régime de Vichy ?

J’ai très tôt compris que ce que je découvrais dans les archives allemandes ne correspondait pas à ce que je lisais dans le livre de Robert Aron, Histoire de Vichy (1956), écrit à partir des comptes-rendus des procès à la fin de la guerre. Tout était attribué aux Allemands. J’étais en train de dépister quelque chose de différent. Dès la publication de ma thèse en 1966, j’ai profité d’un semestre de congé pour passer six mois en France et commencer un livre général sur le régime.

Quel a été le rôle de l’historien Stanley Hoffman [décédé le 23 septembre 2015, ndlr] dans la publication de votre livre ?

Son assistance a été essentielle. Mon premier livre (Le corps des officiers français 1940-1944) publié en 1966, n’a pas eu le moindre écho en France, aucune critique. La revue du comité d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale l’avait simplement signalé. J’avais l’impression que le deuxième livre ne serait pas traduit en français. Stanley Hoffman m’a persuadé qu’une édition française était possible. Il a convaincu les éditions du Seuil et signé la préface. Gallimard a refusé le livre. Selon l’éditeur Pierre Nora, la lecture était d’abord destinée aux lecteurs américains. J’avais cette impression moi-même, je n’étais pas surpris. La publication était courageuse, le sujet était toujours brûlant. Le Seuil a demandé à deux jeunes historiens, qui sont par la suite devenus des amis, Michel Winock et Jean-Pierre Azéma, de relire l’ouvrage. Nous avons échangé des lettres pendant des mois. Ils posaient des questions sur le texte, je leur fournissais mes réponses et mes sources. Cela a permis de trouver des coquilles, que j’ai ensuite modifiées. L’édition française est donc un peu plus correcte que la version américaine.

Comment le livre a-t-il été reçu aux États-Unis ?

Très bien. La critique était très favorable. Le livre était dans les finalistes du National Book Awards. Les ventes ont été bonnes sans être astronomiques. Republié en poche, le livre est toujours disponible aujourd’hui.

Et en France ?

Il fit scandale. La force du débat m’a surpris, je ne m’y attendais pas. La Revue française de sciences politiques a attaqué le livre. Sciences Po forme les futurs fonctionnaires et le livre était un peu dur pour eux. Parmi les spécialistes, les critiques étaient mitigées. Le livre a été accueilli très positivement par la presse, sauf dans L’Aurore. Je m’attendais au contraire.

Votre livre a-t-il bénéficié d’un contexte particulier ?

J’ai eu des prédécesseurs : Eberhard Jäckel a écrit un livre en 1966 (La France dans l’Europe de Hitler) qui ressemble au mien, mais qui se limite au rapport entre les deux gouvernements. Mon ouvrage est sorti en 1972, après Mai 68. Beaucoup de jeunes ne croyaient plus à l’histoire telle qu’enseignée par les parents. Le film Le Chagrin et la Pitié (1971) de Marcel Ophüls a certainement relancé le débat sur Vichy et préparé le terrain. C’était personnellement frustrant. Au moment où le film sort, mon livre est fini mais pas encore publié, il patiente dans le tiroir d’un éditeur américain qui préfère la pêche au saumon à ses responsabilités professionnelles. J’ai cette idée un peu égoïste que le film aurait profité de la lecture de mon livre.

Certains vous ont reproché d’être un « historien étranger », pire encore, « américain ». Cette notion a-t-elle un sens ?

A cette époque, il n’y a pas de communauté internationale d’historiens. Aujourd’hui, les historiens français sont très ouverts à leurs collègues du monde. En 1960, cette communauté était plutôt fermée sur elle-même. Cette question d’ « historien étranger » est importante car elle revenait sans cesse dans les lettres que j’ai reçues : « Vous avez fait cette étude dans le calme de votre bureau, tandis que nous avons vécu cette période dans la douleur, dans la détresse, dont vous n’avez aucune idée ». Les réactions sont allées dans deux sens contraires. Des historiens ont cru que j’avais eu un accès privilégié aux archives. D’autres ont pensé que c’était un avantage de n’appartenir à aucun clan, d’être libre de suivre les archives selon sa logique propre. C’était peut-être un avantage intellectuel. Je me souviens d’un débat en 1974 à la télévision dans Les Dossiers de l’écran. Le contre-amiral Auphan, secrétaire d’État à la marine à Vichy, m’a dit : « Vous n’aviez que dix ans à l’époque ! ». Comme si un historien ne pouvait pas étudier la Grèce antique sans l’avoir vécue. Ce reproche est absurde.

Etes-vous devenu un intellectuel public, cette figure bien française ?

Il y a des intellectuels publics en Amérique mais on les considère moins sérieusement, ils sont limités aux grandes villes. Leur rôle est moins développé. Je n’ai jamais été intellectuel public aux États-Unis, on ne vient pas me consulter sur les questions du jour. J’étais étonné et parfois agacé par la presse française. La plupart du temps à New York, je n’avais aucune idée du sujet sur lequel on me demandait une opinion. C’est comme ça que j’ai appris l’existence du Pacte civil de solidarité (Pacs), quand on m’a demandé au téléphone ce que j’en pensais.

Pourquoi avoir décidé de vous installer en France ?

Je me suis marié avec l’artiste Sarah Plimpton, qui refusait absolument de passer toute l’année à New York. Nous passions l’été dans un petit appartement modeste du Marais. Elle peignait et moi j’écrivais. On a pu ensuite s’échapper un peu à la campagne, autour de Cluny. Nous passons trois mois en France et neuf à New York.

Vous dites vivre dans un « entre-Atlantique »

C’est un continent imaginaire. Je ne crois pas être devenu un intellectuel français. Je ne suis jamais complètement à l’aise d’un côté ou de l’autre. Beaucoup de choses fonctionnent mieux en France. Je suis plus critique des États-Unis que la plupart de mes compatriotes. J’aime les deux pays, sans être complètement subjugué par l’un ou l’autre. J’occupe donc ce terrain un peu particulier.

Comment votre témoignage au procès de Paul Touvier (chef de la Milice à Lyon pendant l’Occupation) en 1994 et de Maurice Papon (secrétaire général de la préfecture de la Gironde de 1942 à 1944) en 1997 a-t-il été organisé ?

Pour le procès Touvier, ce sont les avocats des parties civiles qui m’ont demandé de témoigner. J’ai accepté sans trop d’hésitation, cela me semblait très intéressant. Pour le procès Papon, c’est le procureur de la République, via le département d’État américain, qui m’a invité à intervenir devant la Cour. Les enjeux des deux procès étaient différents. Touvier, c’était un voyou. Papon, un homme distingué, haut fonctionnaire et ancien ministre. C’était un exécutant, pas quelqu’un qui avait pris des décisions. Beaucoup de temps avait passé depuis l’Occupation. Louis Henkin, un voisin professeur de droit à Columbia, et des avocats m’ont conseillé d’y participer. Vue l’importance du procès, j’étais tenté.

Quelles questions éthiques et scientifiques la présence d’un historien à la barre soulève-t-elle ?

Je n’ai pas beaucoup pensé au conflit entre ce que fait un historien et la place d’un témoin avant d’avoir participé au procès. L’historien Henry Rousso a soulevé ces questions après le procès Touvier. Aujourd’hui, j’ai tendance à croire qu’il n’y a pas un conflit fondamental entre ce que fait un historien et ce que fait une cour de justice. La cour et l’historien essaient d’établir une narration, chronologiquement, en expliquant les motivations des gens et en utilisant les sources écrites et orales. Il y a par contre des distorsions entre les deux activités. L’historien a les sources devant lui. À la barre, il faut parler sans note. C’est relativement trivial. L’historien se pose seul des questions. Dans un procès, c’est la cour qui pose les questions, ce n’est pas confortable, on est dominé. L’historien juge, mais pas selon une loi particulière. Il y a le problème de la définition du « témoin ». La cour nous déclare témoin car il n’y a pas d’autre catégorie disponible. Je n’étais pas présent pendant les événements, je n’ai pas travaillé sur ces deux accusés directement. J’avais montré que Bordeaux était le dernier endroit où la police française a arrêté des Juifs en juin 1944. Le magistrat général a constaté que seulement un membre du jury était en vie au moment des faits. Il a décidé qu’il fallait expliquer le contexte historique. Dans une cour de droit anglais, ce serait strictement interdit, perçu comme une forme d’influence. Il a donc demandé le témoignage de quatre historiens. Je n’ai rien dit de nouveau par rapport à ce que j’avais écrit dans mes livres.

Quelle expérience en avez-vous tirée ?

Je crois que le résultat a été décevant pour tout le monde. Il n’y avait pas le moindre doute de sa culpabilité de complicité de crime contre l’humanité. Pour tous, la sentence était soit trop sévère, soit pas assez. Mais il n’agissait pas de manière indépendante. Au lieu de donner une leçon d’histoire aux jeunes, les deux points de vue contradictoires ont été exposés à la cour. Le procès n’a pas vraiment validé une seule version des faits. La défense était très astucieuse. Ce fut aussi la fin d’une époque. Le débat sur cette période continue mais pas sous cette forme.

Dans Le fascisme en action (2004), vous consacrez une partie à l’échec du fascisme en France. Comment analysez-vous le processus de « normalisation » du Front national ?

Le Front national ne descend pas directement de Vichy, même si des anciens du régime sont présents dans le parti. Le FN est sorti de la guerre d’Algérie. La filiation n’est pas aussi directe qu’avec d’autres mouvements héritiers du fascisme. Le parti n’a pas eu de projet de remplacer la constitution, il s’agit plutôt de rendre le régime plus fort, pas de remplacer complètement la démocratie. Certains traits font penser au fascisme, notamment la glorification de la violence. Le processus de normalisation a été poursuivi efficacement et astucieusement par Marine Le Pen, qui a succédé à son père à la tête du parti. Le FN accepte plus aujourd’hui l’État providence, contrairement au Parti Républicain américain. Si Marine Le Pen partage un jour le pouvoir, ce qui semble inimaginable, elle va probablement renforcer le pouvoir de la police, expulser plus d’immigrés qu’aujourd’hui, mais je n’imagine pas un changement de régime.

 Entretien précédemment publié dans le numéro de novembre 2014 du magazine France-Amérique.

 

Les liens du lundi #5

Dans cette sélection de Columbus Day, on s’intéresse à la fracture républicaine au Congrès suite au départ prochain du président de la chambre, John Boehner. Il est aussi question du profil type des soutiens financiers des candidats aux primaires, du double discours de Richard Nixon et de la Million Man March à Washington D.C. le weekend dernier.

Crise à la Chambre des représentants

Suite à l’annonce surprise de la démission du speaker (président de la Chambre des représentants) John Boehner, le parti républicain continue de se déchirer. Le dauphin désigné, Kevin McCarthy, actuel chef de la majorité républicaine, devait être élu président de la Chambre. Il a jeté l’éponge jeudi dernier, appelant de ses voeux des « visages nouveaux ». L’annonce de McCarthy a choqué tous les cercles de Washington D.C. Tous les regards se tournent maintenant vers Paul Ryan, ancien candidat à la vice-présidence sur le ticket de Mitt Romney. Il a de nouveau déclaré ne pas être intéressé par ce qui considéré comme « le pire job de Washington ».  Dans la New York Review of Books, Elizabeth Drew revient sur les facteurs qui ont pu pousser McCarthy à ne pas se présenter et sur l’influence grandissante du Freedom Caucus, qui a supplanté le Tea Party, apparemment capable de mettre son veto sur les candidats au leadership républicain. « Congress : Reign of the Implacables » : http://www.nybooks.com/blogs/nyrblog/2015/oct/09/congress-reign-implacables/?utm_medium=email&utm_campaign=NYR+Humboldt+Verdi+House+Republicans+Russia+and+Syria&utm_content=NYR+Humboldt+Verdi+House+Republicans+Russia+and+Syria+CID_f7b3331c238840318a1320be42f28e85&utm_source=Newsletter&utm_term=Congress%20Reign%20of%20the%20Implacables

Les 158 familles primo-donatrices

Le premier cycle de dons pour les primaires présidentielles a mobilisé majoritairement 158 familles américaines. Elles ont financé à elles-seules la moitié des 176 millions de dollars levés par les différents candidats, comme le montre une enquête du New York Times publiée ce week-end. Les donateurs sont principalement des hommes riches, de droite, blancs, et âgés : http://www.nytimes.com/interactive/2015/10/11/us/politics/2016-presidential-election-super-pac-donors.html?ref=politics&_r=0

Tricky Dick

A l’occasion de la sortie du nouveau livre de Bob Woodward, le célèbre journaliste à l’origine, avec son collègue Carl Bernstein, des révélations du Watergate, le Washington Post publie un article à partir d’archives de l’administration Nixon. Le président était tout à fait conscient de inefficacité de la campagne de bombardements de l’Asie du Sud-Est pendant la guerre du Vietnam, qui a engendré « zéro » résultat, selon une note confidentielle envoyée à Henry Kissinger. Pendant la campagne de 1972, il affirmait pourtant publiquement le contraire, se montrant très satisfait de ces bombardements. Le dernier livre de Woodward, The Last President’s Men, a été écrit à partir des archives conservées personnellement par Alexander P. Butterfield, ancien directeur de cabinet adjoint pendant l’administration Nixon. Le livre offre un portrait complexe de l’ancien président : une énigme pour ses proches collaborateurs, un grand paranoïaque qui conservait une liste de ses ennemis, une liste de ses opposants et une « freeze list », les personnes « à geler » car non dignes de confiance : https://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2015/10/11/secret-archive-offers-fresh-insight-into-nixon-presidency/

Washington D.C. marche à nouveau

Pour le vingtième anniversaire de la Million Man March, des centaines de milliers de personnes ont défilé sur le National Mall de Washington le 10 octobre. La première marche avait réuni 800 000  personnes, celle de samedi a mobilisé un peu moins de monde. Les marcheurs ont demandé une justice impartiale après la mort de plusieurs personnes noires tuées par la police ces derniers mois : https://www.washingtonpost.com/politics/20-years-after-the-million-man-march-a-fresh-call-for-justice-on-the-mall/2015/10/10/b3d8ffca-6f66-11e5-b31c-d80d62b53e28_story.html (via The Washington Post)

Vidéo de la semaine

Les troubles psychiatriques reviennent comme une rengaine après chaque fusillade de masse en Amérique, un moyen pratique pour les politiciens et les médias de ne pas aborder la question du contrôle des armes. Dans son programme satyrique Last Week Tonight, John Oliver explique l’absence de prise en charge des maladies mentales aux Etats-Unis et, au-delà des caricatures, regrette l’impossibilité d’un débat sur cet enjeu de santé publique.

Les lignes de mire de Sicario

Le cadre poussiéreux de la frontière du Sud américain s’est installé depuis longtemps dans la fiction américaine. A la télévision, on se souvient récemment des environs d’Albuquerque de Breaking Bad (2008-2013), de la ligne trouble de The Bridge (2013-2014). Le cinéma s’est déjà intéressé avec brio à la « guerre contre la drogue » dans cette région, avec le polyphonique Traffic (2000) de Steven Soderbergh (avec Benicio del Toro), et No Country for Old Men (2007) des frères Coen, avec Josh Brolin. La photographie de ce film était signée Roger Deakins, à nouveau à l’oeuvre dans Sicario (sorti en France le 7 octobre).

Dans The Guardian, le chef opérateur anglais se montre diplomate : « Je trouve la plupart des films d’aujourd’hui décevants. Peut-être parce que les gens n’arrivent pas à se concentrer. Tout doit être plus rapide : les coupes plus rapides, on ne peut plus prolonger un plan. Il y a plusieurs plans de Sicario qui sont prolongés. Les gens disent : ‘c’est vraiment intense!’ C’est parce que les plans durent longtemps. L’audience doit réfléchir : ‘que va-t-il se passer ? » Roger Deakins est l’un des plus grands directeurs de la photographie en activité. Il pourrait remporter cette année son premier oscar pour cette oeuvre mineur dans sa filmographie (la plupart des films des frères Coen, SkyfallJarhead, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford). La photographie de Deakins est la principale qualité de Sicario. Il parvient à filmer une beauté du vide et du désespoir, en multipliant les objectifs, les formats et en apportant un soin particulier au cadre. Il s’est inspiré de l’atmosphère des films de Jean-Pierre Melville et de la série « Crossings«  du photojournaliste Alex Webb, qui a passé vingt-cinq ans à couvrir la frontière. Webb s’intéresse principalement aux histoires des migrants, aperçus rapidement dans Sicario, interchangeables et anonymes.

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 Kate Macer (Emily Blunt) dirige une unité du FBI de recherche de victimes d’enlèvement en Arizona. Elle passe son temps à constater l’horreur du règne des cartels des deux côtés de la frontière. Elle est recrutée par Matt (Josh Brolin), charismatique agent de la DEA, plein d’humour mais pas loquace sur ses intentions, et flanquée d’Alejandro (Benicio del Toro), un consultant muet et énigmatique, bien impliqué dans les stratégies de contrôle de la frontière.

Le personnage de Kate assume le rôle d’audience surrogate (intermédiaire du public pour entrer dans l’histoire). Elle est embarquée dans des enjeux qui la dépassent, comme nous, elle ne comprend pas les rôles et les intérêts des différents protagonistes. Alice va descendre dans le tunnel vers l’enfer du pays des cartels. Le scénario révèle les limites de la femme d’action badass vue par Hollywood : du côté de la force et de la morale, il suffit de lui coller une arme automatique entre les mains et de montrer qu’elle est une professionnelle dans l’art de mettre à mort (pour un exemple encore plus cliché, voir Rachel McAdams dans la deuxième saison de True Detective). Elle est réservée mais déterminée dans sa mission, elle parle à voix basse, n’a aucune vie sociale, seule dans un appartement vide et sinistre, elle est punie dès qu’elle tente de se faire plaisir. Emily Blunt mérite un personnage complexe, son talent est plus grand que ce que l’histoire lui demande.

Le scénario, écrit par l’acteur Taylor Sheridan, fait une constatation politique : la guerre contre la drogue est un échec complet, une catastrophe de violence qui génère ses monstres. L’Autre, le latino, reste hors-champs : migrant, victime de violence absurde, tueur ou membre barbare d’un cartel. On suit de temps en temps le rituel matinal du policier Silvio et de son fils, fatalement destinés à se heurter à l’intrigue principale. Cette histoire parallèle est si peu développée qu’elle en devient superflue, ridicule dans son effort tragique.

Sicario
© StudioCanal

La frontière, grand thème du cinéma américain depuis ses origines, est ici saisie physiquement (la séparation Mexique/Etats-Unis, cette zone qui n’est plus un Etat mais un entre-deux de non-droit) et métaphoriquement (une autre ligne imaginaire, morale, à franchir). La frontière est représentée comme une limite absurde dans cette situation de guerre, avec ses logiques d’interventions en territoire ennemi (Ciudad Juarez), par des agences civiles (FBI, DEA) qui se sont fortement militarisées, assistées des forces spéciales (Delta Force de l’US Army) dans les opérations secrètes. Une séquence est construite comme une montée d’adrénaline, la course-poursuite semble inévitable, mais c’est l’immobilité qui déclenche la fusillade. Le marketing du film est trompeur : Sicario est vendu comme un film d’action nerveux et fiévreux, alors que son tempo est lent, angoissant, comme une complainte qui ne parvient pas véritablement à sortir, qui s’étouffe.

Le réalisateur canadien Denis Villeneuve est spécialiste du film de genre (Prisoners et Enemy, 2013), dénué de point de vue politique (Incendies, 2010). Sicario reprend certains codes du film de guerre contemporain, sans atteindre l’obsession maladive de la traque et la fluidité de Zero Dark Thirty (Kathryn Bigelow, 2012). Le film est aussi un commentaire sur la société de surveillance. Il multiplie les plans sur les caméra de sécurité, les images aériennes de satellites ou de drones, et les filtres de vision nocturne. La frontière est observée sous tous les angles, mais à quelle fin ? Ce drame désertique cherche à nous dire quelque chose du cinéma, de sa capacité à représenter le mal. Sicario sent qu’il tient un sujet, mais ne sait pas trop quoi en penser. « C’est un fantasme. Le film parle de la manière dont les Américains imaginent qu’ils peuvent régler tous les problèmes par la violence, en passant au dessus de la loi des autres pays », explique Denis Villeneuve au New York Times. Le dernier segment du film cède pourtant à la facilité, en abandonnant son principe de mise en scène à travers les yeux de Kate pour soudainement suivre un autre personnage. Comment résister à l’opportunité d’une séquence de vengeance ? Sicario arrête de s’interroger sur la représentation de la violence (les scènes de torture ne sont pas frontales mais suggérées) pour finalement satisfaire gratuitement l’audience. Comme l’explique le personnage de Josh Brolin dans le film, « the objective is to dramatically overreact ».

George, le magazine de Kennedy Jr.

Son slogan ? « Not Just Politics as Usual » (pas de politique à l’ancienne). George, magazine mensuel publié de septembre 1995 à janvier 2001, tire son nom du père spirituel de la nation, George Washington. Il est intimement lié à la personnalité de son fondateur et directeur de la rédaction : JFK Jr., le fils de John Kennedy. Surnommé John-John, celui-ci disparut à bord de son avion le 16 juillet 1999 au large de Martha’s Vineyard. Voici l’histoire de ce journal américain, qui a inspiré en partie la revue française Charles.

JFK Jr. est entré dans l’imaginaire américain avec une photo de 1963 : l’enfant lève la main droite pour un dernier salut militaire au cercueil présidentiel, au cercueil paternel. Plus tard, il s’orientera vers le droit à la New York University, une voie plutôt originale pour un Kennedy. Les tabloïds s’interrogent sur ses aptitudes à faire autre chose que fréquenter des actrices et des top-modèles, d’autant qu’il échoue deux fois au barreau de New York avant de réussir le concours. Il quittera son poste d’assistant du procureur général de la ville en 1993. Jackie O. décède l’année suivante, et son fils devient le centre de l’attention médiatique du clan Kennedy. Avec son associé Michael Berman, dirigeant d’une firme de relations publiques, il décide alors de capitaliser sur son indécision et fonde la société Random Ventures (« investissements aléatoires »)…

Introduction de l’article « George, le papa de Charles », publié dans Charles n°13, Justice & Politique, avril 2015.

Lire la suite sur le site de la revue Charles