POLITIQUE

Sciences cognitives et élections

Empathie. Il aura suffit d’un mot pour susciter une levée de boucliers Républicains et un véritable emballement médiatique. La cause ? Le départ de la Cour Suprême du Juge David Souter, prenant sa retraite. En effet, le 1er mai, dans une conférence de presse impromptue concernant son futur remplaçant, Barack Obama a déclaré qu’il considérait “l’empathie, et la capacité à comprendre et identifier l’espoir et les difficultés des citoyens comme ingrédients essentiels pour aboutir à des résultats et des décisions justes”.Le site internet d’analyse critique des médias Media Matters a publié un excellent dossier démontrant comment la presse avait omis la dernière partie de la déclaration : “Je nommerai quelqu’un qui sera dévoué à l’État de droit, qui honorera notre tradition constitutionnelle, qui respectera l’intégrité des procédures judiciaires et les limites appropriées du pouvoir judiciaire”. On peut légitimement et objectivement accorder le bénéfice du doute à Barack Obama sur ce point, lui qui non content d’être avocat, docteur en droit de Harvard, ancien directeur de saHarvard Law Review, fut aussi professeur de droit constitutionnel.

Le Parti Républicain ne l’a pas entendu de cette oreille et la frénésie a été préférée à l’empathie. Pour le Sénateur Jeff Sessions (R-AL), si un juge rend justice avec empathie, cela voudrait dire que “le mec (sic) rendrait un verdict en votre défaveur s’il n’aime pas votre coupe de cheveux”. La réaction la plus outrancière revient à Thomas Sowell, chercheur au Hoover Institute, think tank républicain basé à l’Université de Stanford. Dans un article publié dans la National Review, il assimile l’empathie version Obama à la loi ayant donné les pleins pouvoirs à Adolf Hitler et disposant notamment de “soulager la détresse de la Nation et du peuple Allemand”.

Au delà du ridicule de ces déclarations, on ne saurait passer outre l’importance de la notion d’empathie dans la phraséologie de Barack Obama. Si l’on se plonge dans ses discours depuis 2004, année de son accession au Sénat, on se rendra compte de sa récurrence et à quel point elle fait partie intégrante de son argumentaire politique.

Dans un colloque organisé en juillet 2007 par le PSE à Vienne, Elisabeth Wehling, linguiste à UC Berkeley présentait les travaux qu’elle a réalisés avec le professeurGeorge Lakoff pour la campagne de Barack Obama. G. Lakoff est une figure de la linguistique cognitive et considère que le règne du Parti Républicain est en parti dû à sa capacité à modéliser un discours aisément intégrable dans l’inconscient collectif.

E. Wehling arguait ainsi que les électeurs ne votent pas en fonction de leurs intérêts, mais de valeurs, modélisées en cadres cognitifs (frames) à partir de valeurs communes et intelligibles par tout un chacun (core values). Aux hommes politique de savoir les façonner et les activer.
Barack Obama a gagné grâce au triptyque contenu dans le slogan Yes we canHope(espoir), Change (changement), et celui qui a eu le moins d’écho en France, mais tout aussi important : Empathy. (empathie).


L’empathie au coeur de la communication de… par 1600PennsylvaniaAvenue

Pour remporter une élection, il faut définir les termes du débat (framing). Pendant des années, les conservateurs ont assené l’idée de “tax burden” (fardeau fiscal) sous-entendant que l’impôt était forcément une mauvaise chose. Les thèmes de campagne étaient ainsi le “tax relief” (soulagement fiscal) à connotation péjorative et la pression de l’État sur les classes moyennes. Il est devenu moins évident pour la gauche d’avancer leurs idées sur la fiscalité progressive par le simple fait que les termes mêmes du débat étaient inconsciemment biaisés. De ces cadres, on connecte les problèmes de la vie de tous les jours des électeurs afin de bâtir son discours.

L’actualité française des dernières années en est aussi un exemple. Face à un Parti Socialiste inaudible, les termes qui ont fait triompher Nicolas Sarkozy furent des cadres cognitifs tels que “travailler plus pour gagner plus” ou le thème des “fraudeurs”.

En insistant aujourd’hui sur l’empathie, Barack Obama façonne à sa manière les règles du débat par la linguistique. Pour la fiscalité ? Empathie peut être une substitution à solidarité ou redistribution, mots tabous aux États-Unis et tordre définitivement le cou au “tax burden” républicain. C’est cette solidarité qu’il a exprimée par l’empathie dans son discours de campagne lors du Martin Luther King Day de 2008. La vidéo ci-desssus offre d’autres illustrations encore.

Quant à la Cour Suprême, les spin doctors de la Maison Blanche rappellent qu’interpréter la Constitution, c’est aussi interpréter son esprit, et qu’il est des cas que les Juges Suprêmes ne peuvent trancher ad litteram. Il y a-t-il une mention de l’allemand ou du chinois dans la Constitution américaine ? Dans le verdict Meyer v. Nebraska, la Cour Suprême a pourtant estimé en 1923 qu’il était inconstitutionnel d’interdire l’enseignement de langues étrangères.

Ainsi, d’un mot prononcé au détour d’un point presse de 4 minutes, mais d’un mot étudié et scandé depuis cinq ans, Barack Obama a charpenté le débat politique et juridique qui prendra fin en octobre avec la confirmation par le Sénat du prochainAssociate Justice of the Supreme Court.

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