Les homicides commis à l’aide d’une arme à feu sont vingt à trente-cinq fois plus élevés aux Etats-Unis que dans des pays au niveau de vie comparable. Un certain nombre de fusillades ont attiré l’attention sur ce phénomène, à commencer par les massacres de Columbine High School et de Virginia Tech. Plus récemment, en 2011, Gabrielle Giffords, membre de la Chambre des représentants, a été victime d’une tentative d’assassinat au cours de laquelle plusieurs personnes ont été tuées à Tucson, dans l’Arizona. La question de l’accès aux armes à feu se pose en conséquence avec acuité aux Etats-Unis. 47 % des Américains admettent ainsi qu’il y a une arme à feu dans leur propriété (Gallup), et l’esprit des lois sur les armes à feu semble être de protéger le droit d’accès aux armes à feu des utilisateurs légitimes, tout en limitant l’accès que les catégories à risque de la population peuvent y avoir. C’est ainsi qu’il est interdit à l’échelle fédérale de vendre des pistolets aux moins de 21 ans, par exemple.

Il semble y avoir un réel attachement aux armes à feu aux Etats-Unis, où elles sont considérées non seulement comme des armes mais comme des objets de collection et de loisir. Un sondage Gallup a révélé que 73 % des Américains se prononceraient contre une loi qui bannirait la possession d’armes à feu sauf pour la police et autres personnes autorisées.

La question se pose de savoir si c’est parce qu’il y a tant d’armes à feu qu’il y a tant de violence, ou si c’est parce qu’il y a un risque de violence que les Américains, pour se protéger, ont ce type d’armes chez eux. De la même manière, est-ce une facilité historique d’accès aux armes à feu qui a suscité l’attachement à ces armes, ou la causalité est-elle inversée ?

 

Les armes à feu en guerre contre la criminalité

Les personnes en faveur du droit de porter à tout moment une arme sur soi argumentent qu’une telle mesure aurait pour effet de réduire la criminalité aux Etats-Unis. En effet, la possession d’une arme de ce type permettrait aux Américains de se protéger en cas d’attaque, et aurait un effet dissuasif sur les criminels : les cambrioleurs, par exemple, réfléchiraient à deux fois avant de s’introduire dans une maison dont le propriétaire a potentiellement une arme à feu.

Un autre argument des personnes en faveur des armes à feu est le suivant : si une mesure venait restreindre l’accès à de telles armes, seules les honnêtes gens s’y soumettraient. Elles seraient donc particulièrement vulnérables aux attaques de criminels armés. Il n’y a pas de raison, toutefois, que ces arguments fassent plus école aux Etats-Unis qu’ailleurs.

Des arguments juridiques et politiques

L’insuccès des tentatives de restreindre l’accès aux armes à feu aux Etats-Unis s’explique en premier lieu par un appui légal solide, le 2nd amendement : « une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un Etat libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé ». Le droit de posséder une arme à feu est donc inscrit dans la Constitution, depuis la ratification de la déclaration des droits en 1791. C’est là un argument de poids pour les défenseurs du droit à un accès facile aux armes à feu, traditionnellement républicains. C’est ainsi que dans la série A la maison blanche, la républicaine Ainsley Hayes souligne ironiquement que ses collègues démocrates sont en faveur de tous les droits protégés par la déclaration des droits – sauf un, le droit de porter des armes.

Cette interprétation du 2nd amendement, qui protégerait le droit de chacun de porter une arme, a été validée par la Cour suprême en 2008, lors de l’affaire District of Columbia v. Heller. C’est la première fois que la première cour fédérale s’est prononcée sur la question. Le jugement rendu a établi que le 2nd amendement protégeait bien le droit individuel à la possession d’arme à feu, et pas seulement le droit des milices.

Avant cette affaire, de nombreuses lois facilitant ou restreignant l’accès aux armes à feu ont été votées aux Etats-Unis, trahissant le manque de consensus sur ce sujet. Dans les années 1960, une série d’assassinats (Robert Kennedy, Martin Luther King Jr.) et un climat de violence généralisé ont été à l’origine du Gun Control Act en 1968, un texte de loi qui venait réguler le commerce des armes à feu. Toutefois, en 1986, la loi McClure-Volkmer Act revint sur ces acquis, en limitant par exemple les inspections auxquelles les marchands d’armes à feu étaient soumis. Depuis, des lois ont été votées dans un sens comme dans l’autre, sans jamais toutefois vraiment remettre en cause le « droit de porter des armes ».

L’argument selon lequel le port d’arme, par son caractère dissuasif, permet de réduire la criminalité aux États-Unis a également joué un rôle dans certaines lois passées à l’échelle d’états. Ainsi, la loi permettant aux Texans qui en reçoivent l’autorisation de porter une arme sur eux en 1995 fut votée en conséquence directe du massacre à Luby’s Cafeteria au Texas en 1991. Une fille dont le père et la mère avaient été tués au cours du massacre fit en effet campagne pour cette mesure en soulignant que la loi l’obligeant à laisser son arme dans la voiture l’avait empêchée ce jour-là de se défendre et de défendre sa famille. Une étude publiée en 1996 par John Lott et David Mustard, spécialistes de droit à l’Université de Chicago, soutient ainsi que les lois votées dans certains états autorisant le port d’arme sur soi ont permis de réduire le taux de violence criminelle. Il s’appuie en particulier sur l’exemple de la Floride, dont le taux de criminalité aurait baissé de façon spectaculaire depuis le vote de ces lois en 1987.

Un autre argument explique qu’il soit difficile de restreindre l’accès aux armes à feu aux Etats-Unis : la puissance de la National Rifle Association (NRA, l’association nationale des amateurs d’armes à feu). Les projets de loi dont l’objectif est de réduire la violence criminelle aux Etats-Unis sont très rarement votés, en grande partie parce que des groupes de pression comme la NRA et l’association Gun Owners of America (GOA, association des possesseurs d’arme à feu aux Etats-Unis), aidés par d’autres groupes de taille plus modeste, dépensent des sommes considérables chaque année en actions de lobbying. Le budget annuel de la NRA dépasse les 300 millions de dollars. Comme tout groupe de pression, l’idée est à grands traits qu’ils financent les campagnes de certains candidats à la Chambre des représentants ou au Sénat, qui leur sont ensuite redevables. Les élus peuvent également courtiser leur soutien pour éviter qu’ils ne financent les campagnes de candidats adverses. C’est ainsi que la loi sur la sécurité sociale de 2010 inclut une disposition discrète spécifiant que les compagnies d’assurance n’ont pas le droit de faire payer leurs polices plus cher aux possesseurs d’armes à feu.

La Conquête de l’Ouest

Des groupes comme la NRA et la GOA axent leur argumentaire sur l’idée que la possession d’armes à feu est inscrite dans la culture américaine, pour plusieurs raisons : les Américains ont toujours dû se défendre contre des ennemis qui menacent leur avenir. Ils ne comptent que sur eux-mêmes et pas sur leur gouvernement. Ils n’autorisent personne à restreindre leurs libertés. L’idée centrale est qu’il faut se défendre à la fois contre l’ennemi extérieur et contre l’ennemi qui menace à l’intérieur même du pays.

Pour que les Etats-Unis deviennent les Etats-Unis, il a d’abord fallu conquérir le territoire en acquérant l’indépendance vis-à-vis des Anglais, puis en le protégeant de la tyrannie. Les pères fondateurs, en établissant un système de contre-pouvoirs dont l’objectif était d’empêcher l’émergence d’une des trois branches du pouvoir par rapport aux deux autres, avaient à l’esprit de protéger les libertés individuelles. Les Américains ont gardé une certaine méfiance à l’égard du gouvernement, dont les droits sur le peuple sont facilement remis en cause. Le 2nd amendement avait ainsi pour objectif de donner la possibilité aux citoyens de renverser, par les armes s’il le fallait, un gouvernement qui deviendrait trop tyrannique. Si aucun gouvernement n’a dans les faits été renversé, on peut remarque que pas moins de quatre présidents sont morts assassinés par une arme à feu, dont Abraham Lincoln et John F. Kennedy.

Les armes à feu sont donc liées à l’histoire politique américaine. Elles sont également liées à l’histoire de l’acquisition du territoire. Longtemps, il ne s’est en effet pas agi pour les Etats-Unis de défendre ses frontières, mais bien de les conquérir. Le mythe de la Conquête de l’Ouest,  mis au goût du jour par les westerns, popularisé par John Wayne et Gary Cooper, repose bien sur l’idée d’acquérir et de défendre ses terres en jouant de son arme à feu. Dans l’imaginaire américain, le Wild West, l’Ouest sauvage, était un endroit violent et dangereux dominé par les armes à feu ; l’attachement des Américains à ces armes serait l’héritage de cette frontière toujours repoussée. Alors qu’en Angleterre, par exemple, on se défend par coups de poing, aux Etats-Unis, on se défend avec une arme.

Enfin, les armes à feu sont liées à une histoire de défense du pays face aux attaques qu’il pourrait subir. Certains argumentent que les Etats-Unis se sont construits sur l’idée du « nous contre eux », « eux » représentant d’abord les Anglais, puis d’autres ennemis contre lesquels le pays a dû défendre son nouveau territoire, comme le Mexique suite à l’annexion du Texas en 1845. En suivant cette logique, l’attachement aux armes à feu serait né de la nécessité de pouvoir défendre le pays, au cas où celui-ci serait attaqué par une puissance étrangère.

D’une certaine manière, il est donc vrai que l’histoire des Etats-Unis, dans la mesure où c’est un pays jeune, est liée de près à celle des armes à feu. Celles-ci devaient aider à protéger une certaine idée de la liberté : liberté du peuple contre la tyrannie, liberté des Américains contre l’ennemi étranger. Une certaine idée de l’égalité également, comme le résume le dicton suivant : « Dieu a créé les hommes. Le Colonel Colt les a rendus égaux ».

Posted by Hélène Faure

Agrégée d'anglais, Hélène est consultante en communication.

4 Comments

  1. Jean-Charles 1 avril 2012 at 17:53

    Bonjour,
    je suis moi-même tireur sportif et membres d’associations françaises et américaines de défense des propriétaires d’armes …
    Je tiens à vous remercier pour cet article impartial et instructif.
    Cela change du politiquement correct anti-arme habituel !
    Merci !

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  2. Merci pour cet article loin des habituels clichés et mettant en lumière la complexité historique , juridique … et économique, de cette « tradition » américaine.

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  3. Des associations de défense des propriétaires d’armes..
    C’est assez cocasse, on aurait tendance à penser qu’ils ont les moyens de se défendre tout seuls..

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  4. Dans le contrat social de Hobbes, le citoyen troque sa liberté contre sa sécurité. Les États-Unis n’ont pas voulu de ce Léviathan. Il ont créé, difficilement, un État fédéral, avec l’idée que le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins. La sécurité n’a pas vraiment été complètement transférée à l’État. Le citoyen se garde quelques lambeaux des compétences régaliennes. Depuis le temps du far-west on se sent légitime à se faire justice soi-même. C’est une certaine idée du contrat social, un peu inaccomplie, à mon goût..

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