Dans les pays développés, le phénomène des banlieues a commencé à se développer au 19e et au 20e siècle, grâce à l’amélioration du transport routier et ferroviaire, qui a permis aux gens d’habiter plus loin de leur lieu de travail.

Toutefois, ce phénomène a pris une ampleur sans commune mesure aux États-Unis. Alors qu’en France, le terme de « banlieue » évoque dans le discours politique une image négative liée notamment à l’insécurité, aux États-Unis, on imagine tout de suite des pelouses vertes devant des maisons blanches, où les gens habitent par choix et non (seulement) parce que le coût du logement y est moins élevé qu’en centre ville.

Aujourd’hui, les Américains sont beaucoup plus nombreux à résider en banlieue qu’en ville, des Américains qu’on s’imagine blancs, classe moyenne et plutôt républicains. Les structures de ces banlieues sont telles que les zones résidentielles et commerciales sont souvent séparées : il faut généralement prendre la voiture pour faire ses courses. Des centres commerciaux, à l’intérieur (malls) ou en plein air (strip malls) mettent à l’honneur les chaînes de magasins et de restaurants. Au lieu du plan urbain en forme de grille typique des centres villes américains (rues perpendiculaires de même taille), les banlieues américaines sont souvent construites selon un système hiérarchisé de routes : des petites rues, parfois des culs de sac, donnent sur des rues plus larges, qui donnent à leur tour à des routes fédératrices de plusieurs banlieues (collector roads).

Ces banlieues ont suscité une certaine mythologie dans l’imaginaire américain, comme on le voit dans certains films de Tim Burton, comme Edward aux mains d’argent : des maisons aux couleurs pastel dont les habitants vivent une vie sans histoire (jusqu’à l’arrivée d’Edward). Ces banlieues sont associées à une image de conformisme : ces maisons identiques seraient habitées par des habitants très similaires. Le proverbe keeping up with the Joneses, faire aussi bien que les Martin, évoque cette idée : il est important d’avoir la même voiture, le même mode de vie que ses voisins.

On trouve également beaucoup l’idée que ces banlieues d’apparence si paisible cachent en fait des histoires sordides, qu’elles sont trop tranquilles pour que ça ne cache pas quelque chose. C’est l’idée bien sûr de Desperate Housewives. Comment expliquer que les banlieues américaines suscitent une telle mythologie, et, pour commencer par le commencement, que les Américains y vivent aussi nombreux ?

Une géographie favorable

Les banlieues se développent généralement autour des villes autour desquelles il y a de la place. C’est le cas aux Etats-Unis, un pays où l’espace ne manque pas. Pour ceux qui le veulent, il est donc facile de s’éloigner un peu de la ville pour bénéficier du calme, du bon air, de la verdure, où les chiens peuvent s’ébattre pendant que les enfants jouent dans la rue où aucune voiture ne passe. C’est un discours souvent tenu par les habitants de banlieues américaines : la vie y est plus tranquille et plus sûre, le cadre plus agréable.

Ajoutons que les maisons y sont moins chères et plus grandes, que l’on trouve en banlieue un esprit de communauté absent des grandes villes, et que le niveau des écoles est meilleur. Cela dit, on peut présumer que le niveau des écoles est lié à la population, généralement plutôt riche. Cela n’explique donc pas pourquoi cette population s’est installée en banlieue à l’origine.

Prospérité et tensions raciales

Le fait que la population blanche ait fui les centres villes (on parle de white flight) est lié à une convergence de facteurs au terme de la Seconde Guerre mondiale. La première raison souvent avancée est l’arrêt Brown v. Board of Education, rendu par la Cour suprême en 1954. Cet arrêt imposait la déségrégation des écoles publiques, ce qui amena un certain nombre de gens à retirer leurs enfants de ces écoles pour les inscrire dans des écoles privées. En outre, à cette époque, les Noirs-américains ont été nombreux à quitter le Sud des Etats-Unis pour trouver de meilleurs emplois dans le Nord industriel. Dans les années 1960, au moment du mouvement des droits civiques, les tensions raciales exacerbées furent à l’origine de plusieurs émeutes, à Newark (New-Jersey) mais aussi dans les centres urbains de Detroit ou de Cleveland.

L’arrivée de Noirs-américains dans le Nord coïncida avec une vague d’immigration due à la seconde Guerre Mondiale, ainsi qu’au retour des vétérans sur le sol américain. La pression démographique sur les centres urbains est un autre facteur qui explique que beaucoup d’Américains ont à ce moment-là fait le choix de la banlieue.

La période qui suivit la seconde Guerre Mondiale fut en outre une période de grande prospérité aux États-Unis, au cours de laquelle les consommateurs s’habituèrent à un pouvoir d’achat plus fort. Il permettait notamment aux familles américaines d’acquérir la voiture indispensable à la vie en banlieue. Le fordisme avait d’ailleurs permis de faire baisser le prix de l’automobile. Des centres commerciaux, accessibles en voiture, se développèrent autour des banlieues, pour satisfaire les besoins des consommateurs. La construction d’autoroutes à cette époque-là permit de réduire les temps de trajet, et contribua à son tour à accélérer l’exode urbain.

A l’invention du fordisme par Henry Ford (avant guerre) succéda l’invention de Levittown par Bill Levitt (après guerre). Celui-ci conçut un modèle de petite maison à un étage qui pouvait être construite en masse, et louée ou vendue aux GIs qui revenaient de guerre. C’est ainsi que la ville de Levittown, New York, sortit de terre : cette ville est généralement considérée comme l’archétype de l’urbanisme de banlieue post-Seconde Guerre mondiale. Plusieurs Levittown se développèrent partout dans les États-Unis. Elles furent longtemps interdites aux Noirs-américains, ce qui confirme l’idée selon laquelle les banlieues était synonymes de population blanche homogène.

Le rêve américain et la guerre froide

Le développement des banlieues et, en conséquence, de l’accession à la propriété, ne fut pas un hasard en temps de guerre froide. Pour éviter les tentations socialisantes ou communistes, la FHA (Federal Housing Administration, administration fédérale du logement) accordait en effet des prêts immobiliers à des taux très intéressants. Le développement des banlieues était ainsi en partie soutenu par l’Etat fédéral. A ces prêts s’ajoutaient les prêts aux vétérans qui revenaient de guerre, qui permettaient à ceux-ci d’emprunter de l’argent dans des conditions idéales.

Ces financements publics ont permis d’augmenter considérablement le nombre de propriétaires : ils étaient 40 % en 1940, 62 % en 1960. En parallèle, la proportion d’Américains qui vivaient en banlieue est passée de 7 % en 1910 à 32 % en 1960.

Ce coup de pouce des pouvoirs publics à l’accession à la propriété s’appuyait sur un trait existant de la culture américaine, qu’il a contribué à développer : l’idée qu’avoir sa maison fait partie du rêve américain, du mode de vie à l’américaine. Celui-ci est fondé entre autres choses sur l’encouragement à la consommation, sur l’idée qu’avoir acquis un terrain et une maison est un signe de succès.

Certains expliquent les disparités entre les très pauvres et les très riches aux États-Unis par ce phénomène de suburbanisation : les Américains, en se distanciant géographiquement des problèmes des centres-villes, auraient arrêté de s’en soucier. C’est ainsi qu’on peut expliquer  la révolte contre les impôts en Californie en 1970 : en un mot, les habitants de banlieue ne voulaient pas payer des impôts qui seraient redistribués aux centres villes, vus comme des parasites. Ce phénomène peut être résumé par l’acronyme NIMBY (Not In My BackYard, pas dans mon jardin) : tant qu’ils ne sont pas concernés, les habitants (en l’occurrence, les habitants de banlieue) ne sont pas intéressés.

On voit ainsi, dans le film Big Fish de Tim Burton, que la ville de Spectre, Alabama, est très heureuse au début (même si le cinéaste n’en offre pas une vision très positive) : tout le monde a une jolie maison, sourit, mange bien et danse ensemble sur la pelouse le soir. Mais ce bonheur cesse dès lors qu’une route les relie à la ville, amenant avec elle une série de faillites qui ruine la petite communauté.

Il faut toutefois noter que la population des banlieues américaines est en train de changer. Aujourd’hui, un tiers des habitants de banlieue sont issus de minorités ethniques, alors qu’ils n’étaient que 19 % en 1990. En parallèle, beaucoup d’Américains blancs sont retournés vers la ville. Les centres-villes de Miami, Detroit et Los Angeles se développent : leur population augmente, de nouveaux appartements sont construits, des investissements sociaux, culturels et infrastructuraux sont faits. La proximité au lieu de travail, aux transports et aux évènements culturels est un argument entendu par de plus en plus d’Américains. Certains démographes remarquent que la fuite des Blancs (white flight) est remplacée par la fuite des cerveaux (bright flight), qui quittent la banlieue pour revenir aux centres villes.

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Sources : Lisa McGirr, “The New Suburban Poverty”, The New York Times. 19 mars 2012.

William Upski Wimsatt, “Five Myths about the Suburbs”, The Washington Post. 5 février 2011.

Robert E. England and David R. Morgan, Managing Urban America. 1979.

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Posted by Hélène Faure

Agrégée d'anglais, Hélène est consultante en communication.

One Comment

  1. […] du niveau de vie, la création et la consolidation de la classe moyenne, ont aussi créé les banlieues dont la principale caractéristique est d’être presque exclusivement accessibles qu’en […]

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