MAIS POURQUOI ?

Pourquoi le socialisme est-il mal vu aux Etats-Unis ?

Le système de sécurité sociale voté en 2010 aux Etats-Unis a donné lieu à des réactions très vives aux Etats-Unis : Barack Obama serait un socialiste qui imposerait un programme Un-american, contraire aux valeurs du pays. Le terme de socialiste est en effet considéré par beaucoup comme une accusation, voire comme une insulte.

 On peut commencer par remarquer que les termes de socialisme et de communisme sont souvent considérés comme équivalents aux Etats-Unis. Si certains trouvent cela aberrant qu’il  y ait encore des partis socialistes en Europe, c’est parce que le terme est associé au régime politique de l’ex-Union soviétique, dont on se souvient autant pour son contenu idéologique que pour la mise en application dictatoriale de ces principes.

Le socialisme est donc mal vu parce qu’il est considéré comme équivalent ou proche du communisme soviétique. Mais pourquoi une telle aversion au régime soviétique ? Pourquoi le communisme n’a-t-il jamais pris aux Etats-Unis, même à l’âge d’or de cette idéologie ? Il semblerait que les classes sociales ne se soient jamais vraiment vécues comme telles dans ce pays, pour des raisons tant géopolitiques que culturelles.

« Un rideau de fer est descendu sur l’Europe » (Winston Churchill)

La première raison qui vient à l’esprit pour expliquer cette aversion américaine au communisme est bien sûr la guerre froide, qui vit s’affronter deux super pouvoirs – l’URSS et les Etats-Unis. A l’issue de la seconde guerre mondiale, ces derniers ont pris conscience de leur puissance. Leur territoire n’avait été le théâtre d’aucun combat, la reconversion en économie de guerre et la vente d’armes à l’international leur avait permis de tourner pour de bon la page de la crise de 1929. Les accords de Bretton Woods de 1944 ont fait du dollar le pivot du système monétaire international. C’était désormais la seule monnaie convertible en or au monde, et l’unité de mesure de toutes les autres. Les Américains ont pris conscience de leur position stratégique, et ont voulu l’utiliser pour promouvoir un monde pacifié à leur image.

L’Union soviétique et le bloc communiste étaient vus alors comme les principaux adversaires des Etats-Unis. Depuis 1938, le HUAC (House Un-American Committee, une commission d’investigation formée au sein de la Chambre des représentants) enquêtait sur le lien que des particuliers, des fonctionnaires ou des institutions américaines pouvaient entretenir avec des organisations fascistes ou communistes. La menace soviétique paraissait d’autant plus redoutable qu’elle était peut-être aidée par des Américains. Le HUAC mena notamment son investigation à Hollywood : en 1947, un grand nombre d’artistes, accusés de propager l’idéologie communiste dans leurs films, furent boycottés par les studios. Certains, comme Charlie Chaplin, durent partir travailler à l’étranger. En parallèle, le Congrès, sous l’impulsion du sénateur William Fulbright, se mit à promouvoir la diffusion de la science américaine par un programme d’échanges universitaires.

La CIA fut un deuxième pilier de la lutte anti-communiste : créée en 1947 par la loi de la sécurité nationale, sa fonction initiale était bien de dévoiler les intentions de l’ennemi communiste. En parallèle, certains démocrates furent suspectés de trahison. Les époux Rosenberg furent arrêtés pour avoir fourni des renseignements sur la bombe A à l’URSS, condamnés à mort, et exécutés en 1953.

A partir de 1950, le sénateur républicain Joseph McCarthy se mit à dénoncer avec violence l’infiltration de communistes au sein du State Department (équivalent du Ministère des Affaires étrangères). Ses accusations véhémentes et sans preuve contre les plus hauts responsables démocrates attirèrent l’attention du public. Le livre de Philip Roth I Married a Communist raconte ainsi l’histoire (fictive) d’Iron Rinn, vedette de la radio communiste dont la vie est détruite par le McCarthysme.

Plusieurs mesures anti-communistes furent prises : les sympathisants furent exclus des syndicats, et à la suite de la loi McCarran de 1952, les étrangers communistes se virent refuser leur visa pour les Etats-Unis. La même année, le général Eisenhower fut élu président, et Richard Nixon, connu pour sa ferveur anti-communiste, fut élu vice-président.

L’anticommunisme a servi à consolider le consensus américain contre un ennemi commun. Les républicains n’étaient d’ailleurs pas seuls à dénoncer la menace communiste : en 1960, Kennedy dénonçait l’inertie d’Eisenhower et s’inquiétait du retard pris par les fusées américaines par rapport à la technologie russe. Son discours inaugural était empreint de la volonté de mener partout l’endiguement, et la guerre du Vietnam commença peu après.

La guerre froide, qui a duré plus de 40 ans, et à laquelle seule la chute du mur de Berlin en 1989 a mis un vrai terme, a donc eu un impact réel sur la vie des Américains, dont la conséquence est qu’encore aujourd’hui, le communisme est vu comme un ennemi. Toutefois, la lutte contre cette idéologie a commencé dès la Révolution russe de 1917, alors que l’enjeu géopolitique était moins évident qu’après la Seconde guerre mondiale. Qu’est-ce qui peu dès lors expliquer que les Etats-Unis aient été un terreau si peu fertile pour le communisme ?

« Le communisme ne marche pas parce que les gens aiment bien avoir des choses » (Frank Zappa)

Plusieurs raisons culturelles peuvent expliquer que le communisme ne se soit pas développé aux Etats-Unis. Le communisme était par exemple vu comme une atteinte aux libertés individuelles, qui sont un pilier essentiel de la culture américaine. L’économiste Friedrich von Hayek émet ainsi l’idée que l’économie planifiée et le contrôle par l’Etat central des moyens de production économiques résultent inévitablement en tyrannie.

 L’idéologie communiste était en effet liée à une pratique de contrôle des moyens de production et de régulation du marché. Or, les Etats-Unis se sont construits avec l’idée que le gouvernement aurait un pouvoir limité. Chacune des trois branches (exécutive, législative, judiciaire) devait exercer un contrôle sur les deux autres pour éviter qu’elle ne prenne trop d’ascendant. Ce système, mis en place par les pères fondateurs, devait à la fois empêcher l’émergence d’un pouvoir central tyrannique comme on pouvait en voir en Europe et protéger les droits des états, qui pouvaient ainsi garder une certaine autonomie par rapport au gouvernement fédéral.

Cet attachement aux libertés individuelles et aversion au big government (gouvernement fédéral fort) héritée des pères fondateurs sont confortés par des valeurs capitalistes qui se sont épanouies aux Etats-Unis. Le rêve américain, American Dream, est en effet lié à la prospérité et au succès qui découlent d’un travail acharné. En parallèle de la guerre froide s’est ainsi développée une société de consommation soutenue par un plein emploi relatif et une aisance largement répandue. Les Américains de classe moyenne commencèrent à s’installer dans des zones suburbaines. Le mode de vie des banlieues repose sur la voiture, le confort ménager et la proximité relative de tous les services. Les appareils ménagers se répandent dans les maisons, devenant aussi indispensables que les voitures, qui sont souvent au nombre de deux par famille.

 Notons que si cette société de consommation s’est ainsi épanouie aux Etats-Unis, ce n’est pas seulement pour des raisons culturelles : le gouvernement favorisait en effet l’accession à la propriété pour écarter les tentations socialisantes ou communistes. La FHA (Federal Housing Administration, administration fédérale du logement) accordait ainsi des garanties de prêts immobiliers pour les maisons individuelles.

 Une autre raison qui peut expliquer le succès du capitalisme aux Etats-Unis (et donc l’insuccès du communisme) est l’influence de la religion protestante dans ce pays – c’est la théorie avancée par Max Weber. Le salut des Catholiques est indépendant de la réussite matérielle, puisque l’idéal catholique est lié au refus de la recherche des biens de ce monde ; pour les Protestants au contraire, la réussite matérielle est un signe d’élection divine.

L’attachement des Etats-Unis aux valeurs religieuses a d’ailleurs été utilisé consciemment comme élément définitoire de l’identité américaine, contre le communisme athée. Ainsi, le serment d’allégeance au drapeau des Etats-Unis, récité à l’ouverture des sessions du Congrès ainsi qu’au début de la journée dans beaucoup d’écoles, ne faisait aucune référence à Dieu jusqu’à 1954, date à laquelle la mention Under God est ajoutée : « je prête allégeance au drapeau des Etats-Unis, et à la République qu’il représente, une nation, sous l’œil de Dieu, indivisible, où liberté et justice sont données à chacun ». De la même manière, la mention In God We Trust (nous croyons en Dieu) ne fut ajoutée aux billets de banque américains qu’en 1956, toujours dans le contexte de la guerre froide.

 Plusieurs éléments, à la fois culturels et géopolitiques, permettent donc d’expliquer que le socialisme est encore aujourd’hui mal vu aux Etats-Unis. Il est toutefois intéressant de noter que certains traits culturels, comme l’attachement à la propriété ou l’ancrage du pays dans les valeurs religieuses, ont été volontairement exacerbés pendant la guerre froide afin d’opposer un front uni au bloc communiste.

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Sources :

Jaques Portes – Les Etats-Unis de 1900 à nos jours

Friedrich von Hayek – The Road to Serfdom

Max Weber – L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme

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3 comments on “Pourquoi le socialisme est-il mal vu aux Etats-Unis ?

  1. Lafcadio

    J’adore cette rubrique!

    Un paradoxe intéressant aux Etats-Unis : si la plupart des gens, les syndicats et une très grande partie de la classe politique, y compris ceux a priori « de gauche » se méfient du socialisme et partant, du marxisme (avec lequel ils le confondent), le marxisme est quand même très présent dans les milieux intellectuels et universitaires, notamment en sciences humaines, et ils ont contribué à le redéfinir, après foucault, althusser and co.
    D’où une cocasserie, en un sens, le marxisme aux Etats-Unis c’est un peu un truc d’élites.
    Tout de même aussi, concernant la méfiance vis à vis du communisme et l’attachement à la propriété individuelle, il y a toujours eu aux Etats-Unis, et encore aujourd’hui, de manière plus prononcée qu’en Europe me semble-t-il, un intérêt pour les modes de vie alternatifs, notamment les expériences/projets de vie en communauté, à commencer par l’expérience ratée de Brook Farm au 19e, dont Hawthorne a tiré The Blithedale Romance, jusqu’aux dérives communautaires sectaires contemporaines qu’on aperçoit dans Martha Macy May Marlene.
    Tout ça pour une question : Who exactly se méfie du socialisme aux Etats-Unis?
    Mais je suis peut-être un peu hors-sujet.

    (pas simple la question de sécurité, ça m’a fait ressortir mes tables de multiplication)

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