La semaine de la langue française s’est achevée cette année le 25 mars 2012. Cet évènement annuel est « une occasion », d’après le site du ministère de la culture, « de fêter la langue française en lui manifestant son attachement ». Un certain nombre de penseurs et acteurs de la vie politique française voient l’épanouissement de la langue anglaise comme une menace pour le français. Le linguiste Claude Hagège constate ainsi qu’ « aucune langue n’a été comparable en extension dans le monde à ce qu’est aujourd’hui l’anglais ». Sa crainte ? Que la « langue unique » débouche sur une « pensée unique » obsédée par l’argent et le consumérisme.

A travers le développement d’une langue, ce qui inquiète, c’est le développement d’une culture au détriment d’une autre. Claude Hagège explique qu’un parler se développe « parce que l’Etat qui l’utilise est puissant militairement (…) ou économiquement – c’est la ‘mondialisation’ ». Pour lutter contre la victoire de l’anglais, des quotas de musique française ont été imposés sur les radios et les télévisions, et des aides au cinéma français ont été mises en place.

Si la langue anglaise s’impose si facilement, c’est en partie parce qu’elle est soutenue par des industries de cinéma et de musique florissantes. Films, séries, musique, et, pour reprendre les exemples emblématiques, jeans et McDonald’s. Pourquoi la culture américaine connaît un tel succès en France et dans le monde ?

Un pays très peuplé

 Ce succès peut d’abord s’expliquer par la taille du marché américain. Les Etats-Unis sont le troisième pays le plus peuplé du monde. Les 313 millions d’Américains sont un public tout prêt pour l’industrie culturelle américaine. Dans l’hypothèse où les producteurs français et américains paieraient la même somme pour produire un film ou une chanson, le producteur américain bénéficierait d’un retour sur investissement bien supérieur grâce au seul marché intérieur.

Cette constatation permet d’expliquer le développement de l’industrie culturelle américaine, au moins sur son propre territoire. Cet épanouissement est le début d’un cercle vertueux : plus elle se développe, plus les conditions de production sont propices (multiplication des studios d’enregistrement, des studios de cinéma…). La concentration de l’industrie filmique à un seul endroit, Hollywood, permet aux producteurs de film de réaliser des économies d’échelle.

Cela explique que les Etats-Unis aient plus d’argent que les autres pays pour des superproductions comme Avatar et Titanic. Pour la même raison, ils ont davantage les moyens de faire la promotion de leurs films. Le cinéma américain est en outre avantagé par la proximité d’autres industries américaines dynamiques : les films Pixar, par exemple, bénéficient du fait que la Californie est le berceau de la technologie informatique.

Un pays puissant

Toutefois, la Chine et l’Inde sont plus peuplées que les États-Unis. Ce dernier pays a lui aussi développé une industrie du cinéma conséquente (dont l’incroyable Om Shanti Om, auquel la bande-annonce ne fait pas justice). Mais son succès international n’est en rien comparable à celui des films américains, et il est significatif que le nom même de cette industrie, Bollywood, soit une référence au cinéma des États-Unis. Le simple fait que ce dernier pays soit très peuplé ne suffit donc pas à expliquer l’hégémonie culturelle américaine.

On peut commencer par remarquer que c’est aux Etats-Unis que s’est d’abord développé le taylorisme, un système qui a permis aux entreprises américaines d’optimiser leurs moyens de production et donc de produire en masse. C’est ainsi qu’elles ont pu exporter le fruit de cette production à l’étranger. La Ford T est le premier modèle de voiture qui ait été assemblé en même temps dans plusieurs pays différents. Ce système de production en masse s’est étendu à l’armement, et aux usines d’articles plus grand public comme les machines à coudre, les vélos ou les voitures. Les premiers jalons d’une consommation mondiale de produits américains étaient déjà posés.

Après la Seconde guerre mondiale, qui vit s’établir un premier contact entre les soldats américains, GIs, et les Français, le plan Marshall fut un levier considérable du développement de la culture américaine. Il comportait en effet tout un volet pédagogique, qui devait permettre de le faire mieux accepter des populations européennes. C’est ainsi que des brochures furent éditées, des posters conçus, des programmes radios diffusés sur l’utilité du Plan Marshall. Entre 1949 et 1953, environ 250 films furent réalisés avec cet objectif. De la promotion de cette initiative à la promotion des États-Unis et du mode de vie américain, il n’y a qu’un pas. Le Plan Marshall offrait en effet une tribune idéale pour combattre l’idéologie communiste et ancrer le capitalisme en Europe.

De manière générale, le fait que les États-Unis soient une des deux superpuissances pendant très longtemps, pour rester la seule superpuissance une fois que le bloc soviétique s’est effondré, permet d’expliquer à la fois leurs efforts actifs d’exporter leur culture pour contrer le communisme pendant la guerre froide, et leur facilité à rester une influence culturelle dominante depuis. Le climat économique prospère a en outre permis d’encourager la production de biens non essentiels.

C’est ainsi qu’on parle beaucoup de l’impérialisme culturel des États-Unis. La culture américaine a réussi à se diffuser par des canaux multiples : le cinéma représente par exemple le poste d’exportation de plus important, avant les armes, l’aéronautique ou l’informatique. Rappelons en outre que les échanges Fulbright avaient pour objectif de diffuser la science américaine par un programme d’échanges universitaires.

Un pays multiculturel

Une autre raison qui peut permettre d’expliquer le succès de la culture américaine réside dans le multiculturalisme des États-Unis. Ce pays s’est construit grâce à une immigration majoritairement européenne dans ses débuts. On peut donc avancer l’hypothèse que la culture américaine est le dénominateur commun des cultures européennes. Cela expliquerait que l’Europe soit un public tout trouvé pour les productions en provenance des États-Unis.

En outre, un certain nombre d’artistes européens ont fui l’Europe peu avant ou pendant la Seconde guerre mondiale, comme Thomas Mann ou Hannah Arendt. La culture américaine a bénéficié de ces nouvelles arrivées. La loi sur l’immigration de 1965 établit d’ailleurs que les artistes auraient la préférence, au même titre que les scientifiques et que le regroupement familial.

De cette perspective, les États-Unis seraient les dépositaires d’une culture européenne dont ils feraient la synthèse avant de l’exporter. Ce ne serait dans ce cas pas le monde qui serait à l’image des États-Unis, mais les États-Unis qui seraient à l’image du monde. Les jeans, par exemple, ont été rendus populaires par un immigrant allemand, Levi Strauss, dans les années 1850 à San Francisco.

Notons enfin que les Etats-Unis bénéficient du fait que l’anglais soit devenu la langue de communication internationale, même s’il est difficile de dire si c’est grâce à l’anglais que leur culture s’exporte ou si, à l’inverse, c’est parce que leur culture s’exporte que l’anglais s’est autant répandu. On peut toutefois remarquer que l’anglais fonctionne efficacement comme langue internationale. La structure et la grammaire simples de l’anglais, la tendance à utiliser des mots courts, concrets et à construire des phrases concises, en font une langue privilégiée pour les slogans, titres de journaux, légendes de dessins. L’anglais facilite donc l’export de la culture américaine.

Enfin, les Etats-Unis, un pays jeune qui s’est fondé sur un idéal de liberté et d’indépendance, ont réussi à promouvoir une culture fondée sur des mythes identitaires populaires, tels que la conquête de l’Ouest ou l’image du self-made man, l’homme qui se fait tout seul. Les Etats-Unis figurent ainsi encore aujourd’hui comme une utopie pourtant ancrée dans la réalité, un pays d’opportunités pour tous. La richesse serait ainsi accessible dès lors qu’on se donne les moyens de l’atteindre. Notons aussi que la pursuit of happiness, la recherche du bonheur, est un droit inscrit dans la déclaration d’indépendance. L’idée est qu’il y a un exceptionnalisme américain, que les Etats-Unis se distinguent des autres pays par une attention à la liberté et à l’égalité des chances qui dépasserait les simples principes. Ce rêve américain dore le pays d’une certaine aura qui facilite l’acceptation de sa culture.

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Sources : Interview de Claude Hagège par Michel Feltin, « Claude Hagège : imposer sa langue, c’est imposer sa pensée », http://www.lexpress.fr/culture/livre/claude-hagege-imposer-sa-langue-c-est-imposer-sa-pensee_1098440.html. 28 mars 2012.

Richard Pells, Not Like Us: How Europeans Have Loved, Hated and Transformed American Culture Since World War II, Basic Books; Reprint edition, 1998.

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Posted by Hélène Faure

Agrégée d'anglais, Hélène est consultante en communication.

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