Nuit de défaite à Hell’s Kitchen

Les deux candidats à la Maison Blanche ont passé la nuit électorale à New York. La dernière fois, c’était en 1944. Franklin Delano Roosevelt, président sortant de trois mandats et ancien gouverneur de l’Etat, l’avait emporté face à Thomas Dewey, alors gouverneur républicain. « Dewey » n’évoque pas précisément un visage à moustache, mais un titre de presse. Le Chicago Daily Tribune du 3 novembre 1948 que tient Harry Truman dans ses mains : « Dewey defeats Truman ». Le président sortant a le sourire triomphant : titre erroné, imprimé trop tôt, un upset  (bouleversement) comme on n’en fait plus.

18h. Les premiers bureaux de vote ferment dans la partie Est de l’Indiana. La Floride, ce sera dans une heure. Dans le Far West Side, d’ordinaire déserté, barricadé ce soir par la police, une file d’attente encercle le bloc entre la 40e et la 41e rue. Les électeurs et sympathisants d’Hillary Clinton se pressent devant le Jacob K. Javits Convention Center. La foule est majoritairement blanche, jeune, décontractée, joyeuse. Une femme en tunique longue bleue s’active pour se mettre en ligne. Un couple de Suédois de Stockholm se dandine pour contrer le froid. Une délégation d’employés des Nations Unies déploie toute sorte d’appareils électroniques de leurs sacs à dos, téléphones, perches, caméras, batteries. Un journaliste pour un hebdo allemand, habillé comme un avocat chauve et sympathique des pubs du métro, s’inquiète à haute voix pour savoir s’il va pouvoir accéder à la soirée sans avoir de ticket. Le Javits Center (capacité : 85 000 personnes) accueille toute l’année les grands événements de la ville, principalement le salon de l’auto et le Comic Con. L’équipe Clinton a vu grand. Les feux d’artifices au dessus de l’Hudson ont été annulés deux jours plus tôt. Les murs et le plafond de verre du centre fournissent une métaphore incarnée. Pas une mention du Javits Center dans les médias sans une référence au fameux plafond qui devrait être percé cette nuit. La première femme élue président des Etats-Unis.

dsc_0002
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le centre de conférence est aussi, dans les années 70, un haut lieu du début de la carrière immobilière de Donald Trump, fils du millionnaire Fred. Le développeur a déboulé à Manhattan grâce à deux projets : la transformation du West Side et l’hôtel Grand Hyatt. Au moment de l’annonce de sa candidature en juin 2015, Donald Trump a déclaré : « après quatre ou cinq ans à Brooklyn, je me suis lancé à Manhattan et j’ai fait des grandes affaires. J’étais responsable du centre des conventions dans le West Side. » Comme l’a montré l’enquête de Wayne Barrett publiée en 1978 dans le Village Voice, Donald Trump a profité de ses connections familiales et politiques pour s’imposer auprès de la municipalité de Beame. Loin de l’image de self-made man que l’héritier s’est construite depuis. Il pousse les autorités à transformer une ancienne section de chemins de fer au bout de Hell’s Kitchen appartenant à Penn Central Corporation Cie, sur laquelle il a acquis une option. Trump bénéficie d’incitations fiscales et de prêts municipaux garantis et n’investit pas son propre argent. Malgré ses efforts, son entreprise n’est pas mandatée pour la construction du centre de conférence. Pour empêcher la parution de l’enquête, Donald Trump offre, en vain, un appartement au journaliste. Puis viennent les menaces. L’enquête paraît sous le titre « Like Father, Like Son: Anatomy of a Young Power Broker ». Le centre est achevé en 1986, l’année de la mort du sénateur républicain libéral Jacob K. Javits. Ce soir, Donald Trump est 24 blocs plus loin, dans la salle de bal du Hilton Midtown, au milieu de ses casquettes rouges MAGA.

L’attente à l’extérieur est de courte durée. On pénètre dans un hangar nu, parqués devant des portiques de sécurité dignes d’un aéroport. Les policiers dirigent les masses vers les contrôles des sacs et les détecteurs de métaux. A droite, avec le billet correspondant, on accède sous la structure de verre, à l’intérieur du centre des conventions. Des bannières étoilées par milliers, des rosettes patriotiques. L’imposante scène centrale épouse la forme géographique des Etats-Unis, flanquée de gradins à l’arrière. L’ensemble baigne dans une lumière froide et bleue, la couleur des démocrates. En prenant à gauche, retour à l’extérieur, pour la block party : petite scène pour les discours de la soirée avant l’arrivée de la championne, camions-cuisines pour se restaurer, rien de fort à boire. Les différentes chaînes de télévision beuglent sur l’écran géant. Les coupures de publicité sont faites maison, assurées par les clips de campagnes de Clinton. La vidéo qui déclenche le plus de réactions enthousiastes est celle consacrée à Barack et Michelle Obama. Des images d’archives de la nuit victorieuse de 2008 font frissonner l’assistance.

Serment d’allégeance. « Merde, je ne le connais pas par cœur », s ‘exclame un « bad hombre ». Prière collective contre « tous les –ismes qui contraignent ». « One Nation under God », qu’Il « aide Hillary et Tim » à diriger le pays. L’ecclésiastique rappelle que « la diversité est une bénédiction plutôt qu’une malédiction » que les migrants doivent être accueillis dans la solidarité. Puis on entonne l’hymne national, chanté par une jeune femme noire.

dsc_0038
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le maire Bill De Blasio n’excite pas vraiment ses administrés. Il se dit fier de l’ancienne sénatrice, met en avant ses réformes locales sur le salaire minimum et sur l’égalité des rémunérations entre homme et femme et appelle la prochaine administration à faire de même au niveau fédéral. La présidente du conseil municipal, Melissa Mark-Viverito, lui succède et adresse quelques mots en espagnol à la foule. Elle présente douze femmes noires, mères de jeunes tués par la police ces dernières années.

dsc_0045
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Gwen Carr, la mère d’Eric Garner, parle d’abord, puis c’est Sybrina Fulton, la mère de Trayvon Martin. Hillary Clinton est la seule candidate à les avoir contactées, expliquent-elles. Le ton est apaisé, pas de discours sur les violences policières. Hillary Clinton est le seul sujet du soir.

dsc_0067
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Chuck Schumer, le sénateur de New York tout juste réélu, vient fêter sa victoire au micro. La foule agite les petits drapeaux qu’on vient de distribuer. Tout en gouaille et en confiance dans le triomphe de Clinton, Schumer se déclare prêt à prendre la tête de la majorité du Sénat, si les démocrates l’emportent ce soir. Il met en avant sa proximité avec son ancienne collègue sénatrice, l’inscrit dans la lignée historique des femmes pionnières en politique.

Entre 21h et 22h, le doute s’installe. Une femme en T-shirt « Nasty Woman » lance à sa sœur : « It’s rigged ! The Russian Wikileaks thing, they got into our ballots ». Le GOP garde le contrôle de la Chambre des représentants. Le dépouillement est en cours et Trump est devant en Floride, en Virginie et dans l’Ohio. La tension monte d’un cran. La nuit va être longue. On se rassure un peu. Les bureaux de votes des coins isolés et des campagnes, à dominante républicaine, ferment plus tôt et sont comptés plus rapidement. Si les agglomérations urbaines tiennent bons, ça devrait aller. A 21h45, Trump prend de l’avance dans le collège électoral. CNN et MSNBC se lancent dans toutes sortes de projections, en tapotant sur les comtés situés sur l’écran tactile, pof pof, ici, seulement 40% des bulletins ont été dépouillés, donc rien n’est fait, mais si cet Etat est rouge à la fin, alors Trump a plus d’options pour arriver à sécuriser les 270 grands électeurs nécessaires pour gagner. Silence de mort parmi les New-Yorkais.

dsc_0090
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

22h. Too close to call. Trump a 140 grands électeurs, Clinton 104. Quinze minutes plus tard, Trump gagne l’Ohio. C’était attendu ces derniers jours, il semblait difficile pour les démocrates de remporter cet Etat. Le dicton « as Ohio goes, so goes the Nation » est dans les têtes, mais certaines études sociologiques récentes montrent que l’Etat ressemble de moins en moins à la composition de l’Amérique entière. Un couple qui travaille aux Nations Unies s’inquiète de la tournure de la soirée. Ils ne prennent pas les drapeaux américains distribués et demandent plutôt un drapeau de l’ONU.

dsc_0094
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Il faut attendre la victoire de Clinton en Virginie pour que la foule respire. On parle de l’Etat comme d’un « nouvel Ohio ». La campagne Trump a fermé ses bureaux en Virginie il y a plusieurs semaines, considérant qu’elle n’avait aucune chance de repeindre le Commonwealth en rouge. La carte virginienne ressemble fortement à celle de 2008 et 2012. Obama a remporté deux fois ce swing state, grâce au Nord de l’Etat, les comtés puissants autour de Washington, et les îlots bleus de Richmond, Norfolk/Virginia Beach, Roanoke et Charlottesville.

dsc_0078
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

La sénatrice Kirsten Gillibrand vient rassurer la Nation d’Hillary. Elle présente l’intervenante suivante, Katy Perry. Elle aurait dû chanter l’hymne national, mais finalement non. Ses parents ont voté Trump, mais c’est pas grave, ils s’adresseront encore la parole à Thanksgiving. La victoire est proche, demain sera beau. Roar accompagne sa sortie de scène, pour la énième fois de la soirée.

dsc_0098
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

Le gouverneur Andrew Cuomo redonne de la chaleur à la foule dans un numéro de vibrations de fierté new-yorkaise, valeurs progressistes solides et ode à l’immigration. Il parle de son père, Mario, ancien gouverneur décédé l’année dernière. « Quelqu’un m’a dit, Andrew, lève ta main, tu verras, ton père est là, avec toi ». Puis le gouverneur demande à tous de faire de même, main vers le ciel pour sentir la présence de Mario. New York est le berceau des politiques progressistes rappelle le gouverneur, c’est la terre d’élection d’Hillary Clinton après ses années de First Lady. Il insiste sur le mouvement des droits des femmes que la ville a porté, et cite Susan B. Anthony (1820-1906). Depuis les petites heures du matin du scrutin, des milliers de personnes se sont rendues sur la tombe d’Anthony à Rochester (NY). La pierre tombale est recouverte de stickers « I voted ». Susan B. Anthony a été arrêtée pour avoir glisser un bulletin dans l’urne le 5 novembre 1872. L’ancienne militante de la ligue de tempérance et la fondatrice de l’American Equal Rights Association est morte 14 ans avant que le droit de vote ne soit accordé aux femmes. Khizr Khan, le père d’un soldat tombé en Afghanistan, une des cibles des insultes de Donald Trump, succède à Cuomo. Un silence respectueux s’installe.

A 23h, Clinton remporte la Californie, le Colorado, l’Oregon et Hawai. Trump gagne l’Idaho et la Caroline du Nord. Obama avait devancé McCain dans l’Etat Tar Heel en 2008, mais perdu face à Romney en 2012. 23h30. Donald Trump remporte la Floride. Il ne pouvait gagner sans cet Etat. Puis la Géorgie. Il reprend de l’avance en nombre de grands électeurs. « Les citoyens ont choisi le diable qu’ils ne connaissent pas, plutôt que celui qu’ils connaissent déjà », explique Ana Navarro — « Nicaraguayenne par naissance, Américaine par choix »— une stratégiste républicaine anti-Trump, sur le plateau d’ABC. Les électeurs latinos se sont mobilisés contre celui qui les a attaqués à répétition, mais ça n’a pas suffit. « Ils se sentent marginalisés. La colère a laissé place à la peur », lance un autre expert à la télé. Une jeune femme envoie le même messages à tous ses contacts : « no lo creo ».

« Holy fuck » s’exclament d’autres New-Yorkais. Les démocrates du West Side sont dans une panique immobile. Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin et Nevada restent alors en jeu. La favorite de la soirée ne l’est plus du tout. Trump la devance dans beaucoup de comtés. S’il reste encore des bulletins à dépouiller, les réserves de voix démocrates dans les villes s’épuisent. Les projections et les modèles électoraux des deux dernières années sont balayés, oubliés. L’oracle Nate Silver apparaît sur l’énorme écran, cheveux en bataille, plaques rouges sur le visage derrière ses célèbres lunettes rectangulaires. Le modèle de prédiction de FiveThirtyEight donne maintenant à Donald Trump 78% de chances de l’emporter. Clinton est en grande difficulté. Elle pourrait « renverser la table » si elle gagne…l’Arizona. Elle pourrait finir par gagner le vote populaire en nombre de voix mais perdre le collège électoral. Donald Trump n’a plus besoin de remporter la Pennsylvanie. George Stephanopoulos n’en revient pas. L’ancien directeur de la communication de Bill Clinton reconverti en talking head parle maintenant d’un bouleversement aux proportions historiques. « Donald Trump est à 26 grands électeurs d’écart de la présidence ». Les autres pundits sont figés, ils balbutient des tentatives d’explication. « Comment en est-on arrivé là ? Réfléchissez à ça : président Trump ! Pour la première fois de son histoire, l’Amérique pourrait choisir une personne sans aucune expérience politique ou militaire ».

dsc_0115
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

L’assemblée du Javits Center se vide au fur et à mesure. Les visages sont tendus, anxieux. Certains s’assoient par terre, le regard accroché aux écrans des portables et de télévision. Les policiers font preuve d’un détachement professionnel. Victor envisage déjà l’avenir à pleins poumons : « Il pourrait mettre le feu à la Maison. Les démocrates vont revenir dans quatre ans. » Les marchés financiers sont fortement à la baisse. Gérard Araud, ambassadeur de France aux Etats-Unis cause sur Twitter : « Après le Brexit et cette élection, tout est absolument possible. Le monde est en train de s’effondrer devant nos yeux ». Le message est rapidement supprimé.

Pour meubler, MSNBC se lance dans une comparaison hasardeuse sur Marine Le Pen. Est-elle la prochaine ? La journaliste Rachel Maddow explique qu’elle est aussi horrible que son père mais qu’elle prend mieux la lumière et qu’elle est plus polie. On connaît la vieille extrême droite européenne mais le trumpisme, c’est quoi ?

Le révérend Jesse Jackson fend silencieusement le groupe d’électeurs restés sur le pavé. Retour à Chicago le 4 novembre 2008. Après le discours du président-élu Barack Obama, les larmes de joie de Jesse Jackson. L’image la plus saisissante de cette nuit-là.

dsc_0117
©Vincent Dozol/BullyPulpit.fr

« Demain, on dort et on pleure. Le jour d’après, on se mobilise, comme le Tea Party, pour être certains que cela ne se reproduise jamais. » La musique de fête qui raisonne par intermittence a quelque chose d’obscène, à contretemps des mines déconfites et de l’ambiance générale de la ville. « Tout ça, c’est la conséquence du manque d’éducation dans ce pays », explique un homme blanc d’âge moyen, T-shirt vert et calvitie, petites lunettes rondes, nerveux. Il s’agite devant la caméra d’une chaîne locale. « Il faut être soit stupide soit malade mental pour voter pour Trump. Je conseille à tous ceux qui l’ont fait de chercher de l’aide. Il existe aujourd’hui de très bons programmes de prise en charge des maladies psychiatriques. » A 2h du matin, John Podesta, chairman de la campagne Clinton, est le premier à monter sur la grande scène du Javits Center : « Merci à tous […] C’est très serré […] Rentrez chez vous, il n’y aura pas de discours d’Hillary Clinton ce soir. »

Dans un taxi, les voix de fumeurs qui s’échappent de la radio gardent un ton grave et dépassionné. « Les électeurs de Donald Trump auraient-ils été sous-estimés ? Auraient-ils menti sur leurs intentions de votes ? ». Swarn, le chauffeur, coupe le son. Il se retourne et sourit  : « Who cares, right ? »

L’épistolier du FBI et les emails d’Hillary Clinton

C’était en juillet, une éternité en temps électoral. Le FBI a annoncé lors d’une conférence de presse la fin de son enquête sur l’utilisation d’une adresse email personnelle par la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Le bureau a souligné « l’extrême négligence » dont elle avait fait preuve dans son traitement d’informations classifiées mais la police fédérale n’a pas recommandé de poursuite judiciaire.

A la veille du scrutin présidentiel, James B. Comey, directeur du FBI, a envoyé le 28 octobre une lettre au Congrès signalant la découverte de centaines de milliers de nouveaux emails dans le cadre de l’enquête relative à Anthony Weiner, ancien Représentant déchu, aux scandales sexuels à répétition. Il est marié à Huma Abedin, proche conseillère de la candidate démocrate, sa « seconde fille ». James Comey précise alors qu’il ne connaît pas le contenu des emails et ne sait pas combien de temps cela prendra pour les analyser.

Pour les affaires politico-judiciaires, les fonctionnaires doivent être « particulièrement vigilants afin que le ministère conserve sa réputation de justice, de neutralité et d’impartialité », selon un mémo de l’ancien ministre de la Justice Eric Holder en 2012. James Comey, un républicain nommé par Barack Obama qui jouissait jusqu’alors d’une solide réputation de probité et de professionnalisme, s’est expliqué dans une lettre interne à ses employés, obtenue par le Washington Post : « Bien entendu, nous ne communiquons normalement pas au Congrès sur les évolutions des enquêtes en cours, mais dans ce cas je sens une obligation de le faire car j’ai témoigné sous serment plusieurs fois ces derniers mois que notre enquête était terminée. Je pense aussi que ce serait tromper le peuple américain si on ne complète pas le dossier. En même temps, d’un autre côté, étant donné que nous ne connaissons pas la valeur de cette collection d’emails qui vient d’être découverte, je ne veux pas donner une impression trompeuse. En cherchant cet équilibre, dans une courte lettre et au milieu d’une saison électorale, il y a un risque significatif d’être mal compris. »

Comme l’explique Ryan Lizza, journaliste du New Yorker spécialiste des questions juridiques :

la lettre—un cadeau pour la campagne Trump très apprécié— était scandaleuse pour plusieurs raisons, à commencer par le fait que Comey a violé une directive du département de la Justice en l’envoyant. En règle générale, les procureurs et enquêteurs sont supposés s’abstenir de donner des indications sur les enquêtes en cours. En pratique, c’est ‘put-up-or-shut-up’; c’est à dire inculper formellement ou se taire. Cet usage est particulièrement important dans les affaires politiques, et encore plus important en période électorale. Comey a publié sa lettre non pas parce qu’il avait une information véritable à transmettre, mais dans le but, semble-t-il, de calmer les républicains du Congrès qui sont déçus par sa décision de ne pas poursuivre la candidate démocrate investie (Comey aurait aussi pu tenter d’apaiser un groupe croupion d’agents de droite du FBI, qui sont aussi mécontents de l’exonération de Clinton. Les fuites ne sont pas claires sur ce point). Depuis des mois, les foules aux meetings de Trump ont accueilli la mention du nom de Clinton en criant « enfermez-la ». Le directeur du FBI leur a dit de garder espoir. »

Selon Paul Ryan, speaker de la Chambre des Représentants, Hillary Clinton « a mis en danger les secrets de notre nation ». Si elle est élue, d’autres responsables républicains, comme Michael McCaul, président de la commission de la Chambre sur la sécurité nationale, rêve déjà d’une destitution. Donald Trump, après avoir vertement critiqué le FBI depuis l’été, a applaudi la prolongation de l’enquête : « peut-être que, finalement, la justice sera rendue ». Il a tonné une nouvelle fois contre ce « scandale plus grand que Watergate » qui devrait disqualifier Hillary Clinton.

Les messages électroniques qui concernent Hillary Clinton et Huma Abedin lorsqu’elles travaillaient ensemble au Département d’Etat ont depuis été analysés par le FBI. Dimanche 6 novembre, à deux jours de l’élection, James Comey a repris la plume pour annoncer aux élus du Congrès que le FBI maintenait ses conclusions estivales : il n’y a toujours aucune raison de poursuivre en justice Hillary Clinton.

En prenant ses fonctions au département d’Etat en 2009, Hillary Clinton a conservé son adresse personnelle et l’usage d’un serveur privé. A cause d’une incompatibilité technique du système de messagerie interne de l’administration, la secrétaire d’Etat ne peut recevoir ses emails professionnels sur son smartphone. Elle devait toujours en conserver deux avec elle pendant ses déplacements, en conformité avec les règles internes au département d’Etat. Elle ne l’a pas fait, demandant à ses conseillers de faire suivre si besoin la correspondance sur son adresse personnelle. Comme Colin Powell avant elle. Quand Hillary Clinton quitte son poste, le département d’Etat lui a demandé l’ensemble des emails relatifs à ses fonctions, comme l’exige la loi. Une équipe de juristes est chargée de sélectionner et transmettre les emails en question. Et 30 000 autres sont supprimés de son serveur privé, fournissant ainsi un argument pour les opposants de Clinton : elle aurait forcément quelque chose à cacher.

Ces emails ne révèlent aucune action illégale ou criminelle. On découvre que les cadres du camp démocrate ne s’encombrent pas de politesse et d’effets de style, ils ont recours à un langage vulgaire en privé, comme dans toute organisation professionnelle. Ce qui est problématique, c’est le rapport entre la politique et l’argent chez les Clinton, tout comme les séparations poreuses entre la politique et le privé. Dans un email, il est notamment question d’une rencontre du Clinton Global Initiative au Maroc en 2015. Alors que le roi a promis 12 millions de dollars de dons, difficile pour Hillary Clinton de se porter pâle. La candidate ne s’y rend finalement pas, mais Bill et Chelsea honoreront la cour marocaine.

Le retour de « l’affaire des emails » se produit dans un contexte de resserrement des intentions de vote, phénomène traditionnel à l’approche du scrutin. Pour ajouter à la confusion, de nombreux emails internes à la campagne Clinton s’étalent dans la presse, après la publication par Wikileaks de leurs contenus. Le compte personnel de John Podesta, chairman de la campagne Clinton, a été piraté par une technique de phishing. Les agences fédérales de renseignement américaines ont déclaré voir Moscou derrière ces tentatives d’intrusion dans l’élection présidentielle.

Les médias ont consacré plus de temps à ce supposé « scandale » qu’à l’analyse des points des programmes des candidats. Les fausses équivalences entretenus par certains titres de presse et commentateurs entre les emails Clinton et les innombrables affaires de Donald Trump ont permis d’assurer une tension fiévreuse et une illusion d’objectivité tout au long du cycle électoral.

J. Edgar Hoover, Apr. 5, 1940, Washington, D.C. Courtesy of Library of Congress Prints & Photographs Division, photograph by Harris & Ewing, LC-DIG-hec-28438
J. Edgar Hoover, Apr. 5, 1940, Washington, D.C. Courtesy of Library of Congress Prints & Photographs Division, photograph by Harris & Ewing, LC-DIG-hec-28438

Le cliché de la « surprise d’octobre » — un événement inattendu qui est censé bouleverser la campagne et qui ne modifie en fait pas les tendances de fond des derniers mois — convoque cette année le fantôme de J. Edgar Hoover. « L’interférence du FBI dans les élections est presque aussi ancienne que le FBI lui-même », selon Beverly Gage, historienne à l’université de Yale. Hoover a dirigé le FBI de 1924 à 1972, accumulant des informations sensibles sur ceux qui comptent à Washington D.C., avec un pouvoir très étendu et un contrôle limité sur ses actions. En 1948, il aide officieusement la campagne de Thomas Dewey contre le président en exercice, Harry Truman, en fournissant conseils, agents et notes. Lyndon B. Johnson a fait de John Edgar Hoover un ami et un allié. « Je préfère qu’il soit à l’intérieur de la tente pour pisser à l’extérieur, plutôt qu’à l’extérieur de la tente en train de pisser dedans », a expliqué poétiquement le président texan au sujet de son directeur du FBI. En octobre 1964, le FBI a joué un rôle dans la campagne entre Johnson et Barry Goldwater. Hoover est intervenu prestement sur injonction présidentielle pour étouffer un scandale sexuel. Walter Jenkins, proche conseiller de Johnson, est arrêté avec un homme dans les toilettes d’un YMCA de Washington D.C. Pour l’opposition républicaine, la menace homosexuelle est aussi synonyme de menace sur la sécurité nationale : les communistes pourraient utiliser la vie sexuelle des hommes politiques pour les forcer à trahir la patrie.  Johnson parle d’un coup monté par les républicains. Jenkins démissionne immédiatement de ses fonctions et retourne au Texas. L’enquête du FBI assure rapidement que Walter Jenkins n’a jamais divulgué d’informations sensibles. La popularité dw J. Edgar Hoover l’a protégé contre des présidents comme Truman, JFK ou Nixon qui ont pensé à le renvoyer. Depuis son règne controversé et hautement politisé, les directeurs du FBI successifs se sont présentés comme l’anti Hoover. Sur son bureau, James Comey conserve des documents relatifs à la surveillance de Martin Luther King par J. Edgar Hoover : « la raison pour laquelle je fais ça, c’est pour être certain que nous nous souvenons de nos erreurs et que nous apprenons d’elles ».

Bernie Sanders, la gauche et les inégalités raciales

Après un vif succès dans l’Iowa et le New Hampshire, Etats quasi exclusivement composés d’électeurs blancs, le sénateur Bernie Sanders a essuyé une cuisante défaite en Caroline du Sud, ne rassemblant qu’un quart des électeurs sur son nom. Hillary Clinton a raflé la plupart des voix afro-américaines, majoritaires parmi les électeurs démocrates de cet Etat du Sud.

Capture d’écran 2016-03-01 à 00.32.13
Source : nytimes.com

Si nous constatons la popularité de Mme Clinton auprès des Afro-Américains, forte d’un name recognition conséquent, le propos de ce court article n’est pas d’en faire une championne de la cause afro-américaine pour autant. Dès la fin des années 1980 les « nouveaux démocrates » du New Leadership Council – dont Bill Clinton était une figure de proue – ont contribué à l’avènement de l’indifférence à la couleur dans la plateforme sociale du parti, et ils ont porté la réforme pénale de 1994 et inspiré la réforme du workfare de 1996.

M. Sanders n’a quant à lui pas voté en faveur de cette dernière lorsqu’il était Représentant du Vermont. Mais s’il a beau mettre en avant un remarquable programme en faveur de plus de justice raciale ou son activisme passé, sa campagne a connu un accueil pour le moins mitigé de la part des militants afro-américains. En plusieurs occasions non-coordonnées, des activistes de Black Lives Matter ont investi ses meetings pour demander la prise en compte des discriminations envers les Afro-Américains et ses difficultés à convaincre l’électorat noir est devenu un sujet récurrent pour la presse. Le propos sera de rendre compte de quelques débats qui traversent le camp progressiste en ce jour de Super Tuesday.

Classe contre race : le cas des réparations

Dernièrement, c’est en récusant l’idée de réparations officielles aux descendants d’esclaves lors d’un débat durant le Iowa Black and Brown Forum que le Sénateur du Vermont s’est attiré les foudres de plusieurs intellectuels afro-américains, à commencer par Ta-Nehisi Coates, journaliste à The Atlantic et auteur de l’essai remarqué Between the world and me (Une Colère Noire, ed. Autrement).

Bernie Sanders a avancé plusieurs arguments pour expliquer son opposition, à commencer par le fait que les chances qu’une loi introduisant des réparations passe au Congrès sont nulles. Deuxièmement, pour M. Sanders cette question serait source de divisions trop importantes au sein de la société américaine. Lors d’un débat à la Maison de la Poésie, le 4 février à Paris, M. Coates rappelait que toutes les étapes de la lente émancipation des Afro-Américains ont été profondément sources de divisions : la guerre civile, l’abolition de l’esclavage, la reconstruction, le mouvement des droits civiques… Tous ces chapitres de l’Histoire se font faits en dépit de l’opinion majoritaire et d’une opposition très forte des instances judiciaires, policières et politiques. M. Coates, longtemps opposé à l’idée de réparations, a publié dans The Atlantic il y a deux ans un puissant plaidoyer en leur faveur : The case for reparations.

« Il y a un contre-sens majeur à substituer amélioration des conditions des classes laborieuses à réparations des torts et méfaits du racisme »

Pour beaucoup d’activistes afro-américains voire des socialistes locaux, ce débat est celui d’intellectuels noirs déconnectés de la base. L’intervention de Adolph Reed, professeur de sciences politiques à UPenn, sur la radio KPFA résume bien la position de ce camp. On a pu aussi lire ça et là, notamment dans The Jacobin, que l’idée de réparations était l’oeuvre de gauchistes anti-racistes. Dont acte. C’est dans cette revue que Cedric Johnson mène la charge la plus violente contre M. Coates. M. Johnson reprend à son compte l’argument d’extrême-gauche classique selon laquelle le timing des critiques de M. Coates en ferait un allié objectif des néolibéraux et autres Clinton. Les revendications multiculturelles passent après les réformes économiques dont sont issues les inégalités raciales : d’abord le socialisme, l’égalité suivra nécessairement mécaniquement.

Pour M. Coates il y a là un contre-sens majeur à substituer « amélioration des conditions des classes laborieuses » à « réparations des torts et méfaits du racisme ». L’argument de fond de M. Johnson est de dire que la pauvreté noire n’est pas différente de la pauvreté blanche et qu’il s’agit là d’une impasse essentialiste que de vouloir les distinguer.

Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”
Patrick Sharkey “Neighborhoods And The Black White Mobility Gap”

En réponse, dans son essai, Ta-Nehisi Coates cite notamment les travaux du sociologue Patrick Sharkey. Indépendamment du niveau de vie de leur foyer, 66% des Afro-Américains ont grandi dans des quartiers très défavorisés (i.e où au moins 20% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté) contre 6% des enfants blancs, entravant grandement leur mobilité sociale. « Les familles pauvres blanches ont moins de chances de vivre dans des quartiers défavorisés que les familles noires », explique ainsi M. Coates. Blancs et Noirs ne sont pas égaux devant les effets cumulatifs de la pauvreté du milieu de vie, du taux d’incarcération, des discriminations indépendamment du taux d’éducation, de la trajectoire sociale, des revenus de leurs familles.

Dans Between the world and me, M. Coates explique le temps, inestimable, volé aux Afro-Américains. Temps passé à éviter les blocks les plus dangereux, temps à se préparer le matin pour avoir l’air « tough », temps passé à négocier avec le policier qui t’arrête sur le chemin de l’école…

C’est cet enchevêtrement de structures de discrimination hérité de l’esclavage qui appelle réparations, d’après l’auteur.

M. Coates précise toutefois dans The case for reparations que son argument n’est pas tant celui de réparations comme un chèque dans les mains de chaque descendant d’esclave. Mais au moins que l’idée de réparations en elle-même serve de cadre aux politiques publiques. M. Coates rejoint Lawrie Balfour, professeur à UVA, qui nous déclarait en 2013 que « l’expression de réparations [doit être utilisée] dans un sens très large de façon à saisir une série d’efforts tentant de réparer les dommages causés par le système politique. »

L’ambition est de proposer une série de politiques publiques audacieuses et non exclusives entre une approche race first et une approche class first

Quelle coalition progressiste pour M. Sanders après le Super Tuesday ?

La révolution politique promise par l’équipe Sanders est-elle néanmoins compromise à quelques heures du Super Tuesday où de nombreux Etats à majorité afro-américaine voteront ?

If you live in any of these states or territories, YOU VOTE TOMORROW. Share with your friends! #SuperMonday #FeelTheBern

Une photo publiée par Bernie Sanders (@berniesanders) le

Au delà du vote des minorités, M. Sanders n’a pour l’instant pas su mobiliser ce qui serait des nouvelles catégories d’électeurs par rapport aux primaires précédentes, à savoir les jeunes et les bas salaires, pourtant au coeur de son message politique. La participation aux primaires démocrates est clairement en berne par rapport à 2008 : elle souffre d’un déficit d’enthousiasme patent.

Même si lors de ce Super Tuesday Hillary Clinton ne remporte pas les autres Etats du Sud avec une marge comparable à celle de la Caroline du Sud, elle accumulerait une avance en terme de délégués difficile à rattraper pour M. Sanders. Sur les 4753 délégués élisant le candidat lors de la Convention d’investiture démocrate, 712 sont des « super délégués » i.e des cadres et élus du Parti Démocrate, pour la plupart acquis à la cause d’Hillary Clinton.

Bernie Sanders peut-il inverser la vapeur ? L’angle récent donné à campagne en faveur de la justice raciale, incarné notamment par le soutien de la fille d’Eric Garner dans un clip poignant  suffira-t-il à enrayer la popularité de Clinton ?

La machine Clinton peut se revendiquer du soutien du Congressional Black Caucus PAC, de John Lewis… M. Sanders peut quant à lui compter sur le rappeur d’Atlanta Killer Mike ou sur… Ta-Nehisi Coates qui, s’il ne lui accorde pas son soutien officiel, a indiquer voter pour lui à titre individuel. Un gap générationnel qui se traduira difficilement dans les urnes en faveur du sénateur Sanders…

Que la révolution politique de Sanders se termine ce soir ou pas, la gauche américaine, la social-démocratie de façon générale, aura encore beaucoup de travail sur elle-même pour inclure une prise en compte radicale des torts et méfaits du racisme dans son logiciel de pensée…

« Liberals have dared to believe in the seemingly impossible—a socialist presiding over the most capitalist nation to ever exist. If the liberal imagination is so grand as to assert this new American reality, why when confronting racism, presumably a mere adjunct of class, should it suddenly come up shaky? Is shy incrementalism really the lesson of this fortuitous outburst of Vermont radicalism? Or is it that constraining the political imagination, too, constrains the possible? If we can be inspired to directly address class in such radical ways, why should we allow our imaginative powers end there ? » Ta-Nehisi Coates

Donald Trump, produit de saison

Donald J. Trump n’est pas une énigme politique, un ovni divertissant. Des précédents historiques, comme la fascination médiatique dont il fait l’objet depuis des dizaines d’années, ont ouvert la voie à sa campagne actuelle. Donald Trump est l’incarnation spectaculaire de la rancoeur d’une partie de l’électorat conservateur. Trump est un entrepreneur assourdissant, mais surtout une figure familière depuis les triomphantes années 80-90, une star de la télé-réalité, le visage de l’émission The Apprentice pendant quatorze saisons. Sa dernière casquette, candidat à l’investiture républicaine, est siglée « Make America Great Again », le slogan de Ronald Reagan en 1980. 

« La Nation à Trump : nous avons besoin de vous », titre le magazine satirique Spy en janvier 1988. S’appuyant sur un sondage bidon qui crédite Donald Trump de 4 % de soutien pour qu’il se porte candidat, Spy assure que sa candidature est viable. « Une dernière chose : c’est un candidat qui ne vous laissera pas tomber. Après tout, nous avons déjà la garantie personnelle de Donald Trump : s’il se présentait à la présidence, il gagnerait assurément », conclut l’article. L’inexpérience politique de « the Donald » est, en 2015, perçue comme un atout parmi les révoltés, qui considèrent que le système démocratique américain ne fonctionne plus et que les élus se ressemblent tous. La carrière dans les affaires de Donald Trump et de Carly Fiorina (ancienne dirigeante de Hewlett-Packard au bilan déplorable), serait leur principale qualité pour devenir président.

Dans le passé, le parti républicain a déjà investi un chef d’entreprise novice en politique. Wendell Willkie (1892-1944), président de Commonwealth & Southern, une compagnie de matériel électrique de New York, a affronté en 1940 le président sortant Franklin Roosevelt. Jusqu’en 1939, Wendell Willkie était membre du parti démocrate. Au moment de changer de camp politique, il aurait déclaré : « Quand la pute du village rejoint l’église, tout va bien, mais ils ne la laissent pas diriger la chorale la première soirée. »

Wendell_Willkie_testifying_-_May_17_1939
Wendell Wilkie, président du Commonwealth & Southern Corporation, devant un sous-comité du Congrès, 17 mai 1939. © wikicommons

Willkie est devenu populaire en critiquant l’administration démocrate : les politiques du New Deal, en vigueur depuis 1933, auraient échoué, puisque le taux de chômage reste élevé. Au début de la Seconde guerre mondiale, Willkie ne suit pas la tendance dominante isolationniste chez les républicains. Il souhaite un renforcement de la défense américaine, qui pourrait être amenée à porter assistance au Royaume Uni, au moment où Roosevelt multiplie les contrats avec les industries de l’armement. A la convention républicaine de Philadelphie, il souligne qu’il ne sera « l’obligé de personne, sauf du peuple » : sa fortune le protègerait de toute influence extérieure. Il défait les éléphants Robert Taft, Thomas Dewey, et obtient l’investiture au sixième tour du scrutin.

Au grand dam de Willkie, la campagne électorale se focalise sur la guerre en Europe, pas sur les sujets économiques. Pour se relancer, il se déclare soudainement isolationniste et promet, une fois élu, de ne pas envoyer les troupes américaines en Europe. Son programme et son style ne convainquent pas. Roosevelt l’emporte avec 54.7 % des voix, contre 44.8 % pour Willkie. Le démocrate récolte 449 grands électeurs, contre 82 pour le candidat républicain.

Wendell Willkie se rapproche ensuite du président réélu et applaudit plusieurs de ses initiatives. En 1941, il demande une aide illimitée pour soutenir l’effort de guerre britannique contre le régime nazi. Il devient même le représentant personnel de Roosevelt lors d’un voyage en Angleterre et au Moyen Orient, en Union Soviétique et en Chine. L’establishment républicain s’étouffe. L’année suivante, Willkie publie un best-seller, One World, un essai dans lequel il appelle de ses voeux un système international de maintien de la paix, une fois la guerre finie. Il tente à nouveau sa chance pour la présidence en 1944, sans bénéficier de l’aide du parti républicain. Il refuse ensuite de soutenir Thomas Dewey, le candidat investi. Il meurt d’une thrombose pulmonaire ce même automne, à 52 ans.

Depuis les temps de Willkie, d’autres hommes d’affaires ont émis l’idée d’une candidature présidentielle. En février 1992, le milliardaire texan Ross Perot annonce au cours du talk-show de Larry King qu’il se présente aux élections comme indépendant. Pendant le premier débat avec George H. Bush et Bill Clinton, Perot défend fièrement son amateurisme : « je n’ai pas d’expérience dans le blocage du gouvernement, quand personne ne prend de responsabilité pour rien, et tout le monde se défausse sur l’autre. Je n’ai pas d’expérience dans la création du pire système scolaire public du monde industrialisé, de la société la plus violente, percluse de crimes, du monde industrialisé. Mais j’ai l’expérience du résultat… J’ai une longue expérience dans le fait de ne pas mettre dix ans à régler un problème de dix minutes. »

Dans la New York Review of Books, le journaliste Michael Tomasky inscrit le phénomène Trump dans un mouvement de fond :

« N’est-il pas l’aboutissement logique des politiques républicaines depuis de nombreuses années, en remontant aux présidences Clinton et Bush, et spécialement aux mandats de Barack Obama ? Deux qualités ont principalement servi de base au conservatisme moderne. La première, c’est le ressentiment culturel et racial d’une population âgée et très blanche représentée par le GOP – ressentiment contre une Amérique qui change rapidement et qui est plus ouverte sur la sexualité, mais aussi contre les immigrants à la peau foncée, et les occupants de la Maison Blanche, les gays, le politiquement correct et la ‘classe des parasites’ et tout le reste. La seconde qualité, c’est ce que l’on peut appeler le spectacle – la poussée continue vers un style rhétorique de plus en plus digne des gladiateurs, encore plus outré (et effarant), initialement guidé par les animateurs de talk shows comme Rush Limbaugh et maintenant reproduit sur des sites, dans des podcasts et sur des fils Twitter trop nombreux pour être cités. Il y a une forte tendance, perfectionnée pendant des années par Fox News, à couvrir et débattre des politiques publiques comme une combination à la fois de guerre, de sport et de spectacle. »

Donald Trump n’a pas de programme politique cohérent. Michael Tomasky rappelle que l’homme n’a pas vraiment fait allégeance au conservatisme par le passé. Il s’est identifié plus proche des démocrates que des républicains en 2004 pour des raisons économiques, il s’est aussi prononcé pour une assurance maladie financée par l’Etat. Bill Clinton reste son président préféré parmi les quatre derniers et il s’est opposé à  la guerre en Irak. Pire, il a récemment défendu le planning familial pour ses actions, en dehors de l’assistance à l’avortement. En 2011, l’homme d’affaire a fait savoir qu’il réfléchissait à une candidature présidentielle. Il s’est construit alors une base électorale en devenant le héros des birthers, ces partisans du complot convaincus que Barack Obama n’est pas citoyen américain, qui demandent sans relâche un certificat de naissance depuis longtemps rendu public.

La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat.

Selon les derniers sondages, la vaste majorité des ses supporters sont issus de deux groupes : les électeurs sans diplôme du supérieur et ceux qui sont convaincus que « l’immigration affaiblit l’Amérique ». En août, Donald Trump a détaillé pour la première fois ses propositions face à la « menace existentielle » de l’immigration. Selon ce document, le gouvernement doit déporter la majorité des sans-papiers et saisir l’argent qu’ils envoient à leur famille restée dans leur pays d’origine. Trump veut aussi revenir sur le 14e Amendement en supprimant le droit du sol. Il est ainsi devenu en quelques mois le porte-étendard de l’extrême droite américaine, particulièrement des milices patriotes, des vigiles de la frontière et des suprémacistes blancs, comme le montre l’enquête du New Yorker intitulée  « The Fearful and the Frustrated« .

L’establishment républicain souhaite aujourd’hui ouvertement son retrait de la course dans les plus brefs délais. La base du parti déteste ses dirigeants, particulièrement le leadership républicain au Congrès. L’attitude de Trump face aux cadres du GOP et envers la presse renforce sa popularité chez les plus radicaux. En se concentrant sur l’immigration, Trump est le nouveau champion de ceux qui s’identifient aux mouvements Tea Party, déçus par leurs égéries d’un temps, Marco Rubio ou Ted Cruz. La candidature de Trump fonctionne comme un révélateur de la nature d’une fraction du parti républicain et des composantes les plus extrêmes et haineuses de l’électorat. Les contradictions et les faiblesses des autres candidats républicains laissent pour le moment le champ et la lumière au magnat de l’immobilier.