Barack Obama réélu : la nuit électorale de la rédaction

Bully Pulpit était invité à la résidence de l’Ambassadeur des États-Unis lors de la nuit électorale du 6 novembre 2012. Expatriés, ministres, journalistes, chercheurs et bagels au fromage avaient répondu à l’appel dès 6h du matin.Nous en avons profité pour poser quelques questions à trois spécialistes des États-Unis présents :
  • Denis Lacorne, directeur de recherche au CERI-Sciences Po
  • Frédérick Douzet, maître de conférence à l’Institut Français de Géopolitique de l’Université Paris 8
  • Jacques Portes, professeur en Histoire nord-américaine à l’Université Paris 8 et chercheur au CENA, EHESS

Quelles leçons tirez-vous des résultats de ce soir ?

Pour la première fois, il n’y a aucun protestant sur le ticket républicain, Joe Biden est catholique, quelle fut la place de la religion dans cette campagne ?

Cela témoigne-t-il d’une transformation du Parti Républicain ?

Qu’est-ce qui va changer en terme de politique étrangère ?

La coalition électorale de 2012 est-elle différente de celle de 2008 ?

Quels sont les contours de la nouvelle coalition qui se profile au Congrès ?

Et retrouvez nos commentaires depuis l’Ambassade ainsi que ceux de Charlotte Persant depuis Princeton sur le live de Mediapart  : http://www.mediapart.fr/journal/international/061112/les-elections-americaines-avec-vous

L’opportunité écologique manquée de Barack Obama

Au cours des trois débats qui ont opposé Barack Obama et Mitt Romney, aucune question n’a été posée sur le réchauffement climatique, pas plus que celui-ci ne fut évoqué par l’un des candidats.

Pourtant, alors que l’ouragan Sandy vient de frapper les côtes américaines, l’élection américaine était pour le président sortant un moment de choix pour évoquer les questions environnementales.

Curieux moment, pourraient objecter certains, pour un président qui tente de stopper l’hémorragie de sa côte de popularité. L’opposition a remporté une victoire historique lors des élections de mi-mandat de 2010 et se voyait déjà à la Maison Blanche en 2012.  Six des huit candidats aux primaires républicaines affirmaient ne pas « croire » en la réalité du réchauffement climatique pas plus qu’à la responsabilité de l’homme dans celui-ci, flattant la fibre anti-État du Tea Party. Mitt Romney, le nominé, n’était pas de ceux-ci, mais il ne dénonce pas moins un surréaliste «  manque de consensus scientifique »[1] en la matière et demeure un grand pourfendeur des normes environnementales.

Si celui-ci était élu le 6 novembre prochain, il serait le représentant d’un parti coupable d’avoir organisé un déni et une politisation du réchauffement climatique dans le but d’éviter toute remise en cause du système capitaliste en place. Un camp qui a harcelé judiciairement des scientifiques pour avoir fait leur travail comme le climatologue Michael Mann en Virginie[2], tenté d’interdire la modélisation de la montée des eaux comme en Caroline du Nord[3] ou financé pléthore de contre-études farfelues auprès de think-tanks écrans comme le Hearthland Institute.

L’obscurantisme de ce Parti victorieux dans les urnes est-il pour autant représentatif de la société américaine ?

Cette posture de déni, qualifiée « d’anti-réflexivité »[4] par les sociologues de l’environnement Aaron M. McCright et Riley E. Dunlap, est loin de concerner l’ensemble de l’électorat. La polarisation croissante de la vie politique américaine a mené à une stricte division partisane entre élus démocrates et élus républicains autour de cette question. Si les élites politiques sont le reflet de leurs militants, les militants du Parti Républicain sont bien plus radicaux  que le reste de la population.

Il est vrai que reconnaître l’existence du réchauffement climatique et appréhender sa mitigation sont loin d’être évidents et nécessitent de repenser notre rapport à la consommation, la production voire à notre mode de vie.

Bien plus que les discours politiques, ce retour à la réalité s’opère par nombre d’épreuves sensibles qu’ont connu les Américains ces dernières années : sécheresses dans les Grandes Plaines et le mid-ouest cet été, ouragans, feux de forêt dans le Colorado…

Autant d’événements qui, selon une enquête de l’Université de Yale[5], ont contribué à matérialiser la réalité du changement climatique auprès du grand public.

Ce groupe de chercheurs note[6] qu’une écrasante majorité des électeurs, représentant une coalition de démocrates et de centristes, « croit » au réchauffement climatique et accorde de l’importance à la position des candidats sur la question. Les électeurs proches de Mitt Romney quant à eux, sont partagés et n’en font pas une priorité.

Barack Obama, qui n’a pas hésité à prendre le contre-pied de l’opinion conservatrice sur la question des droits homosexuels ou sur la question de la santé, aurait donc eu tout à gagner de se saisir des questions écologiques, alors que l’actualité les rappelle durement au bon souvenir du corps électoral.

Son silence est d’autant plus étonnant que son bilan environnemental demeure toutefois honorable : plan de relance dans l’économie verte et dans les énergies renouvelables à hauteur de 90 milliards de dollars, soutien à la recherche scientifique, nouvelles régulations imposées à l’industrie automobile en matière de production de véhicules moins polluants…

Il est vrai qu’en matière de réduction des gaz à effet de serre, sa réussite est plus que mitigée, faute d’avoir pu ou voulu faire adopter des mesures contraignantes tant au niveau fédéral qu’international.

En juin 2008, lorsque le sénateur Obama remportait les longues primaires démocrates, il déclarait, grandiloquent, que grâce à sa victoire était enfin venu le moment où « la montée des océans commencerait à ralentir et [où] notre planète commencerait à guérir »[7]. Quatre ans plus tard, les eaux continuent de monter et les candidats regardent ailleurs.



[1] « The Top American Science Questions: 2012 »  Science Debate, 4 septembre 2012 http://www.sciencedebate.org/debate12/

[2]« Get the anti-science bent out of politics », The Washington Post, 8 octobre 2010 http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2010/10/07/AR2010100705484.html,

[3] « Interdira-t-on les prévisions climatiques ? » LeMonde.fr, 31 mai 2012 http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/05/31/interdira-t-on-les-previsions-climatiques/,

[4] McCright, Dunlap « Anti-reflexivity The American Conservative Movement’s Success in Undermining Climate Science and Policy »Theory, Culture & Society 2010 Vol. 27(2–3): 100–133

[5] Leiserowitz, A., Maibach, E., Roser-Renouf, C., Feinberg, G., & Howe, P. Extreme Weather and Climate Change in the American Mind. Yale University and George Mason University. New Haven, CT: Yale Project on Climate Change Communication, 2012

[6] The Potential Impact of Global Warming on the 2012 Presidential Election. Yale University and George Mason University. New Haven, CT: Yale Project on Climate Change Communication, septembre 2012

[7] « Obama’s Nomination Victory Speech In St. Paul », The Huffington Post, 03 juin 2008 http://www.huffingtonpost.com/2008/06/03/obamas-nomination-victory_n_105028.html,

VP Debate : quelques remarques sur les sondages et la politique étrangère.

Autour de la journaliste Martha Raddatz, le vice-président Joe Biden et le représentant du Wisconsin Paul Ryan ont débattu hier soir pendant 90 minutes à Danville, dans le Kentucky.

Les sondages instantanés post-débat sont contradictoires et les comparer n’a aucun sens. CBS News-Knowledge Network donne l’avantage à Joe Biden (50 %) devant Paul Ryan (31%). L’étude de CNN donne M. Ryan vainqueur (48%) par rapport à M. Biden (44%), avec une marge d’erreur de 5 %… Le sondage de CBS News a été réalisé sur des électeurs se déclarant indécis, alors que celui de CNN s’est fait sans distinction partisane, à partir de ceux qui ont assisté au débat.

Nate Siver, rédacteur du blog FiveFirtyEight du New York Times, préfère emprunter aux statistiques du Baseball la notion de « hold », ou « victoire protégée ». La performance du joueur Biden sécurise un avantage léger, sur lequel Barack Obama peut capitaliser, notamment lors du prochain débat avec Mitt Romney, le 16 octobre à Hempstead, dans l’état de New York.

Beaucoup de journaux et commentateurs politiques déplorent aujourd’hui l’ambiance conflictuelle et la concurrence agressive qui a opposé les deux débateurs. Cette tension ferait fuir les téléspectateurs, donnerait une image négative et démotivante du débat politique, et pourrait faire reculer la participation électorale. Une étude menée par deux chercheurs en sciences politiques, Kevin Arceneaux et Martin Johnson, s’est intéressée au public de ce type de débat. Les personnes qui choisissent d’assister à un débat entre deux candidats à la vice-présidence plutôt que de regarder une autre émission de télévision attendent justement ce type d’échanges et ne sont pas affectés par la violence des propos. Ceux qui seraient susceptibles d’être influencés par un comportement politique agressif ou qui n’y trouveraient aucun intérêt particulier, ne regardent tout simplement pas ce type de programme télévisé.

Les questions de Martha Raddatz ont abordé à la fois la politique domestique et les affaires étrangères.

 En septembre dernier, seulement 6% des électeurs sondés considéraient la politique étrangère et le Moyen Orient comme le thème de campagne le plus important. Biden et Ryan ont chacun présenté leur point de vue sur l’Afghanistan, l’Iran, la Libye et la Syrie. Avec un ton professoral, Joe Biden a insisté sur le bilan de l’administration Obama et sur la complexité de la situation. En rappelant un ensemble de faits et de chiffres, il s’est fait l’avocat du multilatéralisme. Les réponses de Paul Ryan, bien à la peine, n’ont pas permis d’éclaircir les positions de la campagne républicaine. Ryan joue avec les peurs en proposant de voir le monde à travers les yeux des ayatollahs. Mitt Romney et lui acceptent le plan de retrait des troupes américaines d’Afghanistan en 2014  mais ils considèrent toujours que c’est une mauvaise idée. Ryan n’a pas su expliquer en quoi il agirait différemment de l’Administration Obama en Syrie. Le représentant du Wisconsin a plaidé pour une approche unilatérale des enjeux internationaux, souhaitant une intervention, par la force s’il le faut,  à chaque fois que les intérêts américains sont menacés.

Plus tôt dans la journée, le secrétaire à la Défense Leon Panetta mettait en garde contre un autre type de menace à la sécurité nationale. Rappelant une série récente d’attaques électroniques,  il a évoqué la possibilité d’un « cyber-Pearl Harbor » et a reconnu la vulnérabilité des réseaux électroniques gouvernementaux des réseaux électriques, de production d’énergie, de transport, financiers face aux attaques informatiques. L’ Administration Obama souhaite faire passer une nouvelle législation au Congrès pour renforcer la sécurité face à ce type de menace, en définissant par exemple de nouvelles normes de sécurité auxquelles les entreprises privées devront se conformer.

Le système de Santé en débat

Le système de Santé américain est, après l’économie, un des sujets les plus débattus dans le cadre de la campagne présidentielle. Un long passage du premier débat télévisé du 3 octobre dernier lui était consacré. En 1936 déjà, le républicain Alf M. Landon s’était présenté contre le président Franklin Delano Roosevelt en se faisant le porte parole de l’opposition au programme du New Deal, le qualifiant de  » plus grande facture d’impôt de l’Histoire ».

Nous avons choisi de nous intéresser à la position des deux candidats sur les grands dossiers du système de santé. Les points de discordances se retrouvent surtout au niveau du rôle de l’État dans l’assurance santé et sur la question de l’avortement.

Affordable Health Care Act:

Mitt Romney, alors gouverneur du Massachussets, a fait entrer en vigueur un système de couverture santé qui a ensuite servi d’inspiration pour l' »Affordable Care Act » d’Obama en 2010. Cette législation fédérale est la cible privilégiée des conservateurs, qui la perçoivent comme trop couteuse et comme une intrusion de l’État dans la vie du citoyen. Ils l’ont baptisé « Obamacare », loi à la fois la plus honnie et la plus symbolique du président. Le terme a ensuite été repris par l’Administration, dans le but de lui donner une connotation historique positive et en faire un des points majeurs du bilan présidentiel.

La législation mise en place au cours du mandat d’Obama commence seulement à recevoir un soutien populaire. Au cours du mois de Juillet, 45 % des citoyens se disaient favorable à la réforme, contre 40 % non favorable. La décision du 28 juin 2012 de la Cour suprême NFIB v. Sebeliusa a très certainement entrainé un regain de perception positive de la réforme [[1. Campbell, Persily, The Health Care Case in the Public Mind: How the Supreme Court Shapes Opinion About Itself and the Laws It Considers. (pdf)]] Le Président s’est déclaré prêt à échanger pour apporter des modifications mineures au corpus législatif.
Il cherche aussi un soutien plus massif de la part des états pour qu’ils élargissent les programmes Medicaid. La Cour Suprême a déclaré que l’Etat fédéral ne pouvait pas pénaliser les états fédérés si ces derniers refusaient d’agir.

Mitt Romney est opposé à la réforme de la santé, il a déclaré vouloir l’abroger. Pour y parvenir, il aura besoin d’une majorité républicaine au Sénat, ce qui n’est pas le cas pour l’instant. Selon lui, les états sont responsables de leurs propres politiques publiques concernant la santé. C’est en ce sens qu’il défend sa propre réforme au Massachusetts. Il veut favoriser la prise en charge des patients ayant des conditions préexistantes, sans préciser la méthode qu’il emploiera.
Des allégements d’impôt sont aussi prévus pour ceux qui choisiront de passer par une assurance privée. Ils pourront dorénavant passer outre les frontières entre chaque état.

Medicare:
Système d’assurance santé pour les personnes de plus de 65 ans et pour les plus jeunes ayant des handicaps.

La loi sur le système de couverture santé prévoit de réduire de 716 milliards sur 10 ans les dépenses liées au Medicare.

Mitt Romney souhaite aussi ralentir la hausse des coûts, en transformant Medicare en un programme « premium-support », système de paiements fixes aux seniors afin qu’ils souscrivent à une couverture privée ou à un système public comparable à celui existant.  Obama y est fortement opposé, arguant que cette idée revient à transférer les dépenses sur les plus âgés.

Medicaid:
Financé à la fois par le gouvernement fédéral et les états, toute personne pauvre qui répond aux critères définis par le niveau fédéral peut y prétendre.

Romney promet de mettre en place un nouveau programme qui donnera aux états une dotation forfaitaire qu’ils pourront répartir comme ils l’entendent. Cela réduirait la part des contributions fiscales de l’ensemble des citoyens et les états seraient poussés à l’innovation et à l’élaboration de programme spécifique à leur population.
Obama est contre cette création, qui réduirait probablement l’enveloppe fédérale et le nombre de personnes éligibles et empêcherait les contrôles sur la façon dont les états dépensent la dotation.

Avortement:

Le président défend le droit à l’avortement et le financement public du planning familial (Planned Parenthood) et des organisations internationales qui éduquent et proposent des interventions pour avorter. Un de ses premiers actes une fois en exercice a été de mettre fin à l’interdiction du financement fédéral de tels groupes, interdiction connue sous le nom de « Mexico City Policy ».

Mitt Romney s’est longtemps déclaré en faveur du droit à l’avortement, avant de devenir le candidat à la Maison Blanche. Gouverneur du Massachusetts, il a mis son véto contre l’extension de l’accès à la pilule du lendemain. Pro-life, il pense maintenant que l’avortement devrait être illégal. Selon lui, l’arrêt Roe v. Wade est « un exemple flagrant d’activisme judiciaire qui a pris une décision qui aurait du être laissée au peuple et qui la placée entre les mains de juges non-élus. »

Il veut mettre fin au financement public du planning familiale, qu’il qualifie de « plus gros prestataire d’avortement aux Etats-Unis ». Il supporte enfin la réinstallation de la Mexico City Policy. Mardi 9 octobre, il a pourtant déclaré ne pas prévoir de législation anti-avortement s’il est élu président.

[alert type= »blue »]Retrouvez nos autres articles concernant l’Affordable Health Care Act:

  • Les Républicains à l’assaut de la réforme du système de santé, 29 janvier 2011 :

http://bullypulpit.fr/2011/01/les-republicains-a-lassaut-de-la-reforme-du-systeme-de-sante/

  • Obamacare: quoi de neuf, docteur ?, 22 mars 2010 :

http://bullypulpit.fr/2010/03/obamacare-quoi-de-neuf-docteur/

[/alert]

Sources:

The Washington Post, 10 octobre 2012
« This Election, a stark Choice in Health Care », The New York Times, 11 octobre 2012.

Les Républicains, les pauvres et l’État fédéral

Les enjeux économiques dominent la campagne électorale américaine. Les controverses sont d’autant plus fortes que les programmes s’opposent radicalement. Alors que Barack Obama défend un renforcement mesuré de l’intervention de l’Etat fédéral, son adversaire prend position pour son affaiblissement. Il est toutefois difficile de discerner les promesses électorales des mesures qui seront potentiellement appliquées en cas de victoire par l’un ou l’autre des deux candidats. A ce titre, le choix de Paul Ryan comme colistier pour Mitt Romney apporte une information importante. En effet, Ryan est l’un des architectes du budget Républicain pour 2013, en tant que président de la commission du budget de la Chambre des Représentants depuis Janvier 2011. Ce document, intitulé « The Path to Prosperity »[1], est un brillant résumé des thèses néoconservatrices et néolibérales si chères au Grand Old Party. Il oppose sur certains points un contraste saisissant avec la modération de la campagne de Romney, et offre probablement une vision plus pertinente de ce que pourrait faire le Parti Républicain s’il contrôlait les pouvoirs législatif et exécutif. C’est à ce titre que nous allons en étudier certains chapitres, les problèmes soulevés et les solutions proposées dans ce document étant révélateurs de la façon dont les Républicains perçoivent et comprennent l’économie.

            Cette analyse commence par un article sur la protection sociale. Ce sujet est particulièrement important en période de crise, puisque le nombre de personnes qui ont besoin d’un soutien de la puissance publique est plus fort qu’en période de prospérité. Or, le positionnement sur l’aide social est lourd de sens. Les hommes politiques qui disent qu’il n’en faut aucune sont pour le moins rares. En revanche, la façon de l’envisager dit beaucoup sur les représentations des hommes et des partis. Le budget républicain pour 2013 ne fait pas exception. Il permet de voir comment le Parti de Mitt Romney et de Paul Ryan considère les bénéficiaires de l’aide sociale. Par ailleurs, ce budget plaide pour un affaiblissement du poids de l’Etat fédéral dans l’aide sociale, et son transfert vers d’autres institutions. Le choix de ces institutions est très significatif, car il montre une certaine vision de la société du Grand Old Party.

Les pauvres, profiteurs ou victimes ?

             Les pauvres sont présentés, depuis des décennies, comme des profiteurs par les néoconservateurs du monde entier. Ces derniers ne cessent de parler des passagers clandestins qui profitent des dispositifs d’aide sociale pour gagner des sommes indécentes sans travailler. Ce discours, largement fantasmagorique et qui se concentre sur des exemples isolés, permet de disqualifier et de remettre en cause à peu de frais les systèmes d’aide sociale généreux instaurés dans les années 50 et 60. Toutefois, la crise économique et les changements sociaux qu’elle a déclenché ont forcé les Républicains à nuancer leur analyse[2].

            Ainsi, dans leur budget 2013, le chapitre sur l’aide sociale (intitulé « Repairing the Social Safety Net ») commence par le rappel des ravages de la crise sur le niveau de vie de millions d’américains méritants. Il s’agit d’un élément important, puisque les Républicains reconnaissent ainsi que la misère peut être le résultat d’un système économique qui dysfonctionne. La conséquence en est simple : si les pauvres sont plus nombreux à être victimes que profiteurs, alors l’aide sociale est justifiée, et la disqualification habituelle n’a plus de raison d’être. Pour autant, le système d’aide mérite d’être réformé pour répondre aux nombreux abus dont il est l’objet. Et, pour les auteurs de ce budget, ces abus ne peuvent venir que de deux sources : les mauvais pauvres (car ils sont toujours là) et, bien entendu, l’État fédéral.

            L’idée du mauvais pauvre, qui profite du système social pour vivre aux frais de la société reste présente en creux dans le budget Républicain. Ainsi, à la page 41 du document « Path to Prosperity », les auteurs affirment que « le meilleur programme de protection sociale est temporaire et se conclut par un travail et une vie stable et indépendante pour le bénéficiaire ». Cela peut paraître incontestable, mais mettre en avant le côté temporaire de la protection sociale permet en réalité d’exiger des bénéficiaires de sortir, plus ou moins rapidement, de la pauvreté. Cela tend à occulter le fait que la pauvreté ou le chômage de longue durée ne résultent pas nécessairement de la paresse du bénéficiaire, mais sont plus souvent subis, et très durs à vivre pour ceux et celles qui en souffrent. Des exemples d’abus individuels sont donnés, par exemple avec le cas d’employés de la Ville de New York qui avaient créé de faux noms pour profiter du Supplemental Nutrition Assistance Program (SNAP), un programme fédéral permettant aux plus défavorisés de se nourrir. Cet exemple, incontestablement regrettable, permet d’ailleurs d’accuser des fonctionnaires responsables de fraude. Or les fonctionnaires restent, avec l’État fédéral, l’un des boucs émissaires favoris des néoconservateurs.

            Le basculement dans la pauvreté et la précarité de très nombreux citoyens américains empêche les Républicains de s’attaquer de manière trop agressive aux bénéficiaires de l’aide sociale. Cela les pousse à blâmer le gouvernement fédéral. Selon eux, les abus vis-à-vis du système d’aide sociale proviennent avant tout d’une mauvaise régulation. Ainsi, le fait que les programmes Medicaid et SNAP soient financés par le gouvernement fédéral et les Etats fédérés de manière proportionnelle au nombre de bénéficiaires est dénoncé. En effet, selon les Républicains, ce système incite les Etats fédérés à augmenter le nombre de bénéficiaires de ces programmes pour toucher plus d’argent du gouvernement fédéral. Ils justifient cette idée en disant que le SNAP a concerné 17,3 millions de personnes en 2001, à 28,2 millions en 2008, alors que le taux de chômage diminuait de 1,4 points entre 2003 et 2007. Ce raisonnement est toutefois biaisé, puisque avoir un travail ne protège plus contre la pauvreté, comme le montre l’explosion du nombre de travailleurs pauvres aux États-Unis. Les Républicains remarquent également, à raison, que les programmes d’aide aux étudiants pour payer leurs études participent à expliquer la hausse des coûts d’inscription à l’Université. Quoi qu’il en soit, la très forte augmentation des coûts de l’aide sociale de ces dernières années justifie pleinement des réformes d’ampleur. Toutefois, selon nous, celles proposées par le budget Républicain pour 2013 ne sont pas pertinentes et, en s’attaquant à l’Etat fédéral en priorité, elles risquent d’être contre-productives.

Affaiblir l’Etat fédéral : qui prend le relai ?

            Tout au long de ce texte, les Républicains dénoncent « les technocrates » qui gèrent les programmes fédéraux. Cette gestion, selon eux, ne peut être que fautive, car elle est éloignée des bénéficiaires. Ils s’opposent ainsi à ce qu’ils appellent « l’approche top-down du Président » (p.41), ce qui leur permet au passage de critiquer Obama. Ils plaident donc pour la gestion des programmes d’aide sociale par des administrations plus « proches » des citoyens, c’est-à-dire plus petites que l’Etat fédéral. L’idée est que ces administrations de taille plus modeste seraient mieux à même de comprendre les besoins de leurs citoyens, et donc d’agir de manière plus pertinente. Ce point de vue mérite toutefois d’être discuté, tant il apparaît ici comme une volonté à peine déguisée de démanteler l’aide sociale.

            Concernant cette aide, les principales préconisations des Républicains sont simples : renforcer le rôle des 50 Etats fédérés dans la gestion des programmes (Medicaid et Food Stamps notamment), et plafonner le financement de ces derniers par Washington. A l’heure actuelle, comme nous l’avons dit, l’Etat central finance les programmes d’aide sociale en proportion du nombre de bénéficiaire dans chaque Etat. Les Républicains estiment que cela incite ces derniers à étendre la couverture sociale, puisqu’ils n’en paient qu’une minorité. Instituer un maximum aux financements fédéraux permettrait donc d’éviter cette incitation perverse, et de pousser les Etats à être plus efficaces dans l’allocation des aides.

            Toutefois, ce système ne ferait probablement que créer des incitations perverses agissant en sens inverse. En effet, si chaque Etat reçoit une subvention fixe, proportionnelle au nombre de bénéficiaires potentiels qu’il compte sur son territoire, il est incité à réduire la couverture sociale. Si les Etats ne commencent à payer la protection sociale qu’à partir d’un certain seuil, alors ils ont intérêt à ce que les dépenses totales pour cette protection soient proches de ce seuil. Par exemple, si un Etat est certain de recevoir un milliard de dollars pour financer le programme SNAP sur son territoire, il a intérêt à distribuer les Food Stamps de façon à ce que le coût total du programme soit d’un peu plus d’un milliards. Ainsi il peut tirer les bénéfices politiques d’un programme qu’il gère mais pour lequel il paie très peu. De plus, il ne faut pas oublier que les Etats fédérés sont de plus en plus endettés[3], et connaissent des difficultés budgétaires considérables. Ces dernières les poussent déjà à réduire leurs dépenses, notamment vis-à-vis de leurs fonctionnaires. L’application du programme Républicain aurait donc comme effet probable une réduction drastique du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale.

            Or, les conservateurs américains sont opposés à cette aide sociale provenant de la personne publique. Pour autant, ils défendent d’autres formes de solidarité, plus conformes à leurs croyances. Cela se retrouve dans le budget 2013. Ainsi est-il écrit que le Président Obama renforce le gouvernement « à la place des familles, des communautés locales, et des groupes basés sur la foi » (p.41). Dans le même paragraphe, il est dit que « une bureaucratie centralisée ne peut se substituer à une société civile dynamique, dans laquelle les citoyens s’aident les uns les autres sur une base personnelle. »[4] La volonté politique est claire. Il s’agit d’affaiblir l’intervention de l’Etat fédéral et de laisser l’aide sociale à des collectivités publiques qui n’ont pas les moyens de l’assurer.

            L’idéal correspondant est celui d’une protection assurée non par l’Etat ou la personne publique, mais par les communautés. La charité est privilégiée sur la solidarité nationale obligatoire. Or, ce système ne fonctionne pas. Il favorise les communautés et les groupes qui ont le plus tendance à la solidarité interne d’une part, et les communautés et les groupes les plus riches d’autre part. Enfin, il dépend intégralement de la bonne volonté des personnes qui sont en capacité d’aider, et de la façon dont elles perçoivent les personnes qui ont besoin d’être aidées. C’est tout cela que le projet républicain défend, en définitive. C’est vers cela que tend leur représentation de la pauvreté comme une faute personnelle, vers cela que tend l’affaiblissement à tout prix de l’Etat fédéral. Les dispositifs d’aide sociale doivent être réformés aux Etats-Unis, c’est incontestable. Mais cela doit permettre de rendre le système plus efficace, et pas d’accentuer l’exclusion et la misère des individus et des groupes qui en souffrent déjà. C’est vers cela que tend le budget 2013 des Républicains.



[1]   Disponible en intégralité à l’adresse suivante : http://budget.house.gov/uploadedfiles/pathtoprosperity2013.pdf

[2]   Du moins dans les discours officiels, comme le montre la dernière gaffe de Mr Romney. A ce sujet, lire sur Bully Pulpit : http://bullypulpit.fr/2012/09/47-vraiment-gouverneur-romney/

[4]   Respectivement « in place of families, local communities, and faith‐based groups » et « Centralized bureaucracy is no substitute for a vibrant civil society in which citizens help each other on a personal basis »