Dans le troisième épisode des Men in Black (Barry Sonnenfeld, 2012), Will Smith, au cours de son voyage dans le temps, croise un groupe de Panthères Noires en 1969. Ces militants lèvent le poing en signe de reconnaissance face à l’Agent J, en costume cravate impeccable. Will Smith les salue sans dire un mot, en imitant leur geste, puis s’éloigne. La grimace sur son visage trahit son incompréhension et sa méconnaissance de ce mouvement.  Le geste n’a aucun sens pour lui.

Le livre de Tom Van Eersel, Panthères Noires, Histoire du Black Panther Party, publié en 2006, propose justement une présentation globale de ce mouvement qui se construit à la fin des années 1960. Journaliste (Il travaille comme chef d’édition de la Matinale de Canal +) et organisateur du festival « Courts dans l’herbe » (Sainte Maure des Fossés), van Eersel a consacré deux années à une étude sur ce parti d’émancipation américain. Le livre est publié par l’Echappée, maison d’édition parisienne spécialisée dans les écrits anarchistes. La collection « Dans le feu de l’action » s’intéresse aux mouvements révolutionnaires qui restent méconnus faute de livres disponibles en langue française. Elle propose des rééditions d’ouvrages épuisés, des traductions ou, c’est le cas de ce livre, des inédits.

 Panthères Noires se compose de cinq parties chronologiques qui retracent l’histoire et l’influence du Black Panther Party (BPP) de sa fondation en 1966 à nos jours. Il a l’ambition d’aller au-delà de la réputation d’un parti révolutionnaire violent et raciste et de montrer la complexité du mouvement. L’auteur insiste sur le caractère novateur de cette organisation noire, la seule à avoir présenté un programme précis et une discipline militaire pour le mettre en place.

La proximité avec le peuple est ainsi soulignée. Pour démontrer que le parti ne se résumait pas à une milice d’autodéfense, Eersel propose une analyse détaillée du programme du BPP et insiste sur l’engagement social en multipliant les exemples des réalisations économiques. Les programmes sociaux sont ainsi mis en avant : petits déjeuners gratuits pour les enfants, ouverture d’écoles (l’Intercommunal Youth Institute d’Oakland par exemple), de cliniques gratuites (la première ouvre en 1969 à Kansas City).

Eersel présente d’abord le contexte historique des années 1945-1960 aux Etats-Unis, marqué par un anticommunisme profond et par l’émergence du mouvement des droits civiques. Il évoque rapidement les pionniers et la matrice intellectuelle qui ont permis le développement d’un militantisme noir. Les idées de Marcus Garvey, de W.E.B. Dubois, les écrits révolutionnaires de Frantz Fanon et les discours de Malcom X sont ainsi présentés comme les sources idéologiques du BPP, dans des versions non-complètes et réductrices des différentes pensées.

La première partie s’attache au temps de la déségrégation légale à partir de Brown versus Board of Education (17 mai 1954) puis du vote des lois sur les droits civiques (1964), aux actions concrètes de contestation de la ségrégation, toujours présente dans de nombreux états. Dans un court chapitre, la pratique des sit-in pacifiques, l’organisation des freedom rides à partir de 1961, la marche à Washington D.C. pour le travail et la liberté en 1963, la multiplication des attentats, des émeutes (dans le quartier de Watts à Los Angeles à l’été 1965) et des assassinats des avocats de l’émancipation des noirs (Martin Luther King, Malcom X, John et Robert Kennedy) posent la question du rôle de la violence dans le combat politique. L’attitude des mouvements noirs vis à vis de l’Amérique blanche se modifie.

Le Black Panther Party se veut la synthèse de l’héritage du Black Power, de l’opposition massive à la guerre du Vietnam et de la contre-culture qui émergent à la fin des années 1960.

Le BPP est fondé en 1966 à Oakland par Huey P. Newton et Bobby Seale. Le mouvement souhaite incarner les idées de Malcom X après la mort de ce dernier et la disparition de l’OAAU (Organization of Afro-American Unity). Le BPP fait sien le message de ralliement « Freedom, by any means necessary », en replaçant la violence au cœur de la rhétorique émancipatrice. D’abord militants de la Soul Student Advisory Council (SSAC) au Merritt College d’Oakland, Newton et Seale rejettent rapidement la philosophie de la non violence.  Les autres organisations existantes sont considérées comme trop théoriques pour les deux fondateurs, ils souhaitent créer une force qui soit plus tournée vers l’action concrète.  Le mouvement est d’abord baptisé « Black Panther Party for Self-Defense », avant d’abandonner la deuxième partie du nom. Newton souhaitait que le parti soit reconnu comme une organisation politique et non comme une milice noire paramilitaire.

Le mouvement entend mettre en application un programme en dix points rédigé en octobre 1966, qui dévoile les priorités : le liberté, l’emploi, le logement, l’éducation, l’exemption du service militaire, le combat contre les agressions policières et la violence raciste, le droit à une justice impartiale (et noire). Le troisième point du programme exige des réparations pour le crime d’esclavage (quarante acres et deux mules) et fait aussi un parallèle entre la condition de la population africaine-américaine et la communauté juive pendant la Seconde Guerre mondiale et la création de l’Etat d’Israël. Le programme pose le principe d’un droit à l’armement et à l’autodéfense. Les premières actions du Parti consistent à contrôler l’action de la police, à établir une rhétorique violente qui assimile par exemple les policiers à des porcs qu’il faut abattre, et à commencer la publication du journal du parti en 1967, The Black Panther, Black Community News Service, organe central de la propagande à l’origine du rayonnement nationale de l’organisation. Le parti se déclare communiste, ordonne à ses membres de lire le petit livre rouge de Mao, favorise l’autodétermination des Noirs et prône le renversement du gouvernement américain dans le cadre d’une révolution internationaliste anticapitaliste.

 Les deux parties suivantes se concentrent sur la réaction des autorités gouvernementales face à l’influence grandissante du BPP. Le propos est centré sur les politiques du FBI face à ce qu’il considère comme de dangereux extrémistes. Selon l’auteur, c’est la possibilité d’une union avec d’autres forces contestataires, comme le Peace and Freedom Party, qui inquiète le plus.

La répression démesurée exercée par le FBI pourrait laisser croire que le BPP fut l’unique menace majeure que le Bureau traitait à l’époque et que ce dernier était une police politique hors de tout contrôle, argument qui demanderait plus de nuances. Les différentes logiques et actions de la police fédérale sont bien détaillées et l’auteur multiplie les exemples d’actions qui visent à perturber par tous les moyens possibles le parti.

La fin du livre donne l’impression que le FBI a triomphé de son affrontement avec le BPP et qu’il est pratiquement l’unique responsable au moment où l’organisation périclite. En effet, les tensions internes au BPP ne sont pas très claires, et la scission survient sans que l’on en comprenne totalement les raisons.

Le parti se scinde en deux à partir de 1971. La branche clandestine se regroupe au sein de la Black Liberation Army, (BLA) qui mène une action armée décentralisée et extrémiste, multipliant les attaques contre les institutions américaines et mettant en place une campagne d’assassinats. La BLA se dissout en 1981, après avoir participé à une attaque d’un fourgon avec des membres du groupe clandestin Weather Underground.

Après la scission des « 21 de New York » qui accusent les fondateurs de ne plus représenter l’avant-garde révolutionnaire, le BPP cesse de fonctionner à l’échelle nationale. Excepté au siège californien, le comité central du parti dissout l’ensemble des branches du BPP en 1973, à l’occasion de la candidature de Bobby Seale au poste de maire d’Oakland. A la suite de l’exclusion de Bobby Seale, le mouvement s’essouffle totalement. Elaine Brown est la dernière dirigeante du BPP, après le départ de Huey P. Newton pour Cuba en 1974. Elle s’efforce d’enraciner le parti dans la vie politique locale. La fermeture en 1982 de l’Oakland Community School met un terme aux activités du BPP.

Le dernier chapitre s’intéresse à la mémoire du mouvement et résume sommairement l’héritage du parti. L’auteur perçoit le BPP comme une tentative de faire de la politique différemment, « une alternative socialiste et participative ». Eersel pense que la désinformation du FBI a parfaitement opéré puisque la plupart des citoyens se souviennent du mouvement comme violent et raciste. Il fait un parallèle entre la rupture philosophique sur la question de la violence des Panthères aux Etats-Unis et l’évolution du combat de l’African National Congress en Afrique du Sud.

L’auteur conclut que le véritable succès du mouvement se trouve dans le travail social, qui fait du BPP une organisation réformiste sociale plutôt qu’un parti révolutionnaire violent.

L’ouvrage est destiné au grand public. Il est construit comme une brève histoire des Panthères Noires. Clair, organisé simplement, il propose une bonne introduction à ce mouvement d’émancipation particulier. L’organigramme de la direction du Parti est par exemple intéressant et la présence d’une filmographie est bienvenue. Au niveau de l’historiographie, Eersel fait appel à Howard Zinn et son Histoire Populaire des Etats-Unis [1], ainsi qu’au sociologue de l’université de Californie, Berkeley, Robert L. Allen. [2]

D’un point de vue universitaire, l’ouvrage montre rapidement ses limites.

Même si Tom Van Eersel est présenté comme un historien dans la biographie, son étude n’est pas scientifique. Beaucoup de références sont manquantes, des informations ne sont pas sourcées. La recherche ne s’est pas faite à partir d’archives du BPP. L’auteur ne dispose pas de sources primaires et il propose plutôt une bibliographie majoritairement francophone, ainsi qu’un travail sur quelques titres de presses, notamment sur l’hebdomadaire du parti pour les années 1969 et 1970.

L’auteur a réalisé des entretiens avec d’anciens membres du Black Panther Party en septembre 2003, apprend-t-on en début d’ouvrage, acteurs rarement de premiers plans (parmi lesquels Bullwhip, Yazmeen Sutton, Nzinga Conway et Marshall Eddie Conway). Si des extraits de ces entretiens se retrouvent dans le livre, ils ne sont pas identifiés en notes ni présentés précisément après la bibliographie (pas de date, de lieu, de précisions des conditions de l’entretien).

Le découpage uniquement chronologique n’est pas très pertinent et ne permet pas vraiment une approche critique du Black Panther Party. La réflexion n’est jamais problématisée. L’ouvrage est plus descriptif qu’analytique. Les tentatives d’approfondissement sont en général des reprises de l’ouvrage de Daniel Guérin, De l’oncle Tom aux Panthères noires. [3]

Le graphisme de la couverture et les illustrations stylisées (à partir de photographies de presse) en début de parties renforcent l’effet d’un livre-manuel dont le projet est plus proche d’une meilleure connaissance de cette organisation en France que de la science. Il est d’ailleurs regrettable que les illustrations ne soient pas légendées afin d’identifier les personnes présentes ou le contexte de la photographie.

Certaines formulations laissent poindre des allusions aux théories du complot. Le questionnement sur les véritables responsables de l’assassinat de Malcom X peut suggérer une conspiration d’Etat. De même, l’auteur prend peu de précautions dans ses allégations, désignant presque le FBI comme un repère de tueurs et la CIA comme organisatrice de l’incident du Tonkin, donc responsable de la guerre du Vietnam.

Eersel se concentre sur les figures majeures et propose une histoire des grandes figures (Newton, Seale, Elaine Brown…) plutôt qu’une analyse globale du BPP. La sociologie de l’organisation n’est pas abordée, son fonctionnement quotidien et son financement simplement mentionnés. Peu de zones d’ombres sont détaillées. Les controverses avec d’autres mouvements ou les dissensions au sein du parti sont rapidement évoquées au moment de la disparition du BPP. Par exemple, la question des alliances avec d’autres mouvements d’émancipations et des organisations de la gauche radicale n’est pas assez développée. Si Newton et Seale sont d’accord avec le principe d’une alliance avec des révolutionnaires blancs si l’objectif est le renversement du système oppresseur, les tentatives, les rapprochements et les ruptures idéologiques ne sont pas abordés en profondeur. Panthères Noires relève plutôt d’une introduction journalistique à un parti d’émancipation important, qui reste opaque et peu connu en France.


Van EERSEL Tom, Panthères noires, Histoire du Black Panther Party, l’Échappée, 2006, 160 p.
12,20 euros
[1] ZINN Howard, Une Histoire populaire des Etats-Unis, de 1492 à nos jours, Agone, 2002, 810 p.

[2] ALLEN Robert L., Histoire du movement noir aux États-Unis (2 tomes), Petite collection Maspero, 1971.

[3] GUERIN Daniel, De l’Oncle Tom aux Panthères Noires, Les bons caractères, 2010, 288 p.

Pour aller plus loin:

Concert de Beyonce reprenant l’esthétique des Panthères Noires, Super Bowl 50, 7 février 2016 : https://www.youtube.com/watch?v=L_Hgh7sPDLM

« Hors Jeux : les poings gantés de Tommie Smith et John Carlos en 1968« , Le Monde.fr, 2 aout 2012.

Vincent Dozol

Posted by Vincent Dozol

Journaliste, correspondant pour la presse française à New York. vincent.dozol@bullypulpit.fr

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