National Security: mêmes joueurs, nouvelles stratégies

Le départ à la retraite de Robert Gates, actuel Secrétaire à la Défense, précipite une série de changements qui affecteront différentes institutions de Sécurité Nationale. Gates prendra sa retraite le 30 juin prochain, après avoir retardé à plusieurs reprises son départ, à la demande d’Obama en personne. Lorsqu’il a rejoint le Président W. Bush, Gates aurait installé dans sa mallette un compte à rebours fixé à la date de fin du mandat présidentiel. Cette anecdote est source de diverses allusions de la part d’Obama pendant son discours, le 28 avril dernier, annonçant ses choix de nomination du Secrétaire à la Défense, du Directeur de la CIA, du Commandant en chef de la coalition internationale et de l’Ambassadeur en Afghanistan.

Après accord du Sénat, l’actuel directeur de la CIA, Leon Panetta, sera le prochain Secrétaire à la Défense. Le Général David Petraeus, Commandant des Forces Internationales de Sécurité et d’Assistance (ISAF) en Afghanistan, remplacera Panetta à la tête de l’Agence de renseignement. Le Lieutenant Général John Allen succédera au Gen. Petraeus.  Il est actuellement Commandant adjoint du Commandement central et  « protégé » de Petraeus, selon TIME Magazine. Ryan Crocker sera le nouvel Ambassadeur en Afghanistan, choisi pour ses précédentes expériences au Pakistan et en Irak.

Comment analyser ces nominations ? Loin d’être une simple redistribution des postes entre mêmes dirigeants, elles sous-tendent des stratégies politiques et elles sont le résultat de rapports de forces.

Les hautes responsabilités semblent d’abord échapper au renouveau et à la vague de jeunesse attendue avec l’arrivée au pouvoir d’Obama. Tous les nommés possèdent une solide expérience dans le domaine public. La perméabilité entre les postes à la Défense et ceux des agences de renseignements fonctionne toujours.

Comme le rappelle Barack Obama,  Robert Gates quitte le gouvernement après de longues années de service. Il a prêté allégeance à huit Présidents différents au cours de sa carrière, a servi 26 ans à la CIA, avant d’en devenir le directeur en 1991. Il avait remplacé Donald Rumsfeld  en décembre 2006.

Democratic DoD

Les vœux de Tammy S. Schultz dans le Washington Post vont êtres exaucés : le prochain Secretary of Defense sera bien Démocrate. Panetta symbolise une nouvelle rupture par rapport aux années Bush. À la tête de la CIA, il a protégé les intérêts de l’Agence, en refusant par exemple la publication des mémos internes, tout en reconnaissant publiquement les excès passés et que la technique du waterboarding relève bien de la torture.

Leon Panetta n’est pas appelé à être uniquement un Ministre de la Guerre, mais aussi un Ministre de la Défense qui exécute un programme de réduction budgétaire.

Dans l’esprit du Parti Démocrate, le contrôle politique de la force militaire passe nécessairement par l’expertise budgétaire. Les démocrates ont toujours officiellement affirmé leur volonté de réduire les dépenses militaires, contrairement aux Républicains, plus enclins à les augmenter. On peut par exemple rappeler l’explosion des budgets militaires durant les mandats de Reagan, alors que le Président voulait réduire toutes dépenses publiques, même si le contexte fut tout autre.

Panetta était alors Représentant de la Californie à la Chambre, mandat qu’il a exercé 8 fois. Il se spécialise notamment dans les problèmes budgétaires, environnementaux et les droits civiques. Il se bâtit une réputation de  « faucon budgétaire » en votant systématiquement contre les politiques budgétaires de Reagan dans le domaine de la Défense. Par la suite, Panetta devient Directeur de l’Office of Management & Budget, puis Chief of Staff de la Maison-Blanche en 1994. Obama a d’abord choisi un gestionnaire efficace, expert en matière budgétaire, en plus de son habilité au dialogue bipartisan. Lors de l’annonce de ses nominations, Obama a esquissé le rôle du futur Secrétaire à la Défense :

En tant qu’ancien directeur de l’Office of Management & Budget, il s’assurera que même si nous prenons des décisions budgétaires fortes, nous maintiendrons notre supériorité militaire et garderons notre armée comme la meilleure du monde.

Obama a en effet proposé des coupes budgétaires pour la Défense équivalentes à un montant de 400 milliards de dollars sur 12 ans.

A four-star CIA

En septembre prochain, le Général Petraeus quittera l’Armée pour diriger la CIA. Consommateur insatiable de renseignements, il en sera dorénavant l’un des producteurs.

La presse en déduit que le programme des drones de la CIA en Afghanistan et au Pakistan n’est pas prêt de finir. Sa nomination semble plutôt une mauvaise nouvelle pour l’Inter-Service Intelligence (ISI), les troubles services secrets pakistanais. Leur relation, déjà difficile, risque de se dégrader un peu plus.

Cette nomination marque aussi le retour d’un militaire pour diriger la CIA. Ce choix peut être analysé comme un acte de stratégie politique. Les généraux trop populaires sont une menace pour le pouvoir démocrate. Il existe au moins deux précédents : le Général MacArthur, Commandant en chef de l’armée américaine en Corée fut jugé incontrôlable et limogé le 11 avril 1951 par le Président Truman, suite à des divergences stratégiques et à l’insistance du Général pour utiliser la bombe atomique contre la Corée du Nord, et, pourquoi pas, la Chine.  Un temps pressenti comme candidat républicain aux élections de 1952, il n’a pas réussi à capitaliser sur son immense popularité et ses succès militaires. Dwight D. Eisenhower, artisan de la victoire contre l’Allemagne nazie, a lui réussi sa conversion politique en se faisant élire Président Républicain.

A l’heure où le Parti Républicain se cherche un leader, un militaire, déjà héros national, peut être un recours possible. Les milieux conservateurs de Washington D.C. le voient bien candidat en 2016. D’autres encore plus tôt. Inconcevable, selon Slate, parce que nous sommes dans une ère post-MacArthur et que « le concept de contrôle civil sur le domaine militaire est sacro-saint ». Pour les démocrates, laisser le Général prendre simplement sa retraite, c’est lui accorder un poids politique potentiel bien trop conséquent.

Au-delà de la prédiction électorale, il serait facile d’enfermer Petraeus dans sa figure de soldat. Il est reconnu par ses pairs comme un véritable théoricien. Diplômé de l’Université de Princeton, il est docteur en relations internationales. Dans ces conditions, un ancien général quatre étoiles est-il capable d’évaluer objectivement son propre bilan militaire ? s’interroge le Los Angeles Times.Les officiels de la CIA sont beaucoup plus pessimistes sur l’évolution de la situation en Afghanistan que Petraeus. Sera-t-il amené demain à reconnaître que les opérations, dont il était en charge, n’ont pas été aussi efficaces qu’il voulait bien les présenter dans la presse ?

La doctrine de contre-insurrection, prônée par Petraeus, n’a par ailleurs jamais reçu un soutien franc de la part de l’Agence. Son futur directeur devra faire face à un certain nombre de contradictions de ce type.

Le nouveau poste de Petraeus peut être aussi bien un tremplin après 8 années sur les champs de batailles qu’un danger pour sa popularité. L’Administration Obama cherche à négocier la sortie de guerre pour se recentrer sur les enjeux intérieurs, décisifs pour 2012. Passé le choc de la mort de Ben Laden, les titres des journaux s’intéressent aujourd’hui bien plus à la situation économique qu’au théâtre afghan.

Publié par

Vincent Dozol

Vincent Dozol

Journaliste, ancien correspondant pour la presse française à New York (2012-2017). vincent.dozol@bullypulpit.fr

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