CINEMA

Mud, sur les rives des mythes

Mud est un très beau voyage initiatique, presque immobile, sur un fleuve. Jeff Nichols inscrit son film dans la tradition des « Southern movies », dont l’intrigue se déroule presque hors du temps, dans le sud des États-Unis (ici en Arkansas). Mud est passionnant par sa richesse, par sa manière de s’inscrire dans l’histoire du cinéma et par la façon dont il reprend les codes propres à ce territoire, avec le triptyque nature sauvage, religion et violence.

Le troisième film de Jeff Nichols s’inspire très largement de La Nuit du chasseur (The Night of The Hunter, 1955), unique réalisation de Charles Laughton. On pourrait égrener les références, comme cette maison au bord de l’eau,  l’Ohio chez Laughton, rivière qui se jette dans le Mississippi, véritable personnage chez Nichols. Un plan poétique, mortifère et sous marin, résume l’admiration que porte Jeff Nichols au film de Laughton.

Ces deux œuvres se placent sous le haut patronage de Mark Twain. « L’intégralité de la littérature américaine vient d’un livre de Mark Twain, Huckleberry Finn […] C’est le meilleur livre que nous avons. Toute l’écriture américaine vient de là. Il n’y avait rien avant. Il n’y a rien eu d’aussi bon depuis », selon Hemingway. Charles Laughton et James Agee ont adapté le roman de Davis Grubb, qui, pour l’écrire, s’était largement inspiré des tribulations d’Huckleberry Finn. Le roman de Twain est ici interprété comme un texte fondateur de la mythologie du sud américain.

Jeff Nichols ne propose pas seulement un hommage à un film culte, mais une relecture des mythes qui structurent La Nuit du chasseur. La figure du père d’abord, biologique et symbolique. Le père criminel du petit John de La Nuit aurait ici échappé à la police de l’Ohio pour venir se réfugier dans une île sur le Mississippi. La figure paternelle n’est pas sans rapport à la religion, qui inonde ces deux œuvres. Depuis son premier film, Shotgun Stories (2007), Nichols s’intéresse au père. Dans Mud, comme l’a montré le critique Jean-Baptiste Morain:

« il y a le vrai père, qui n’a pas réussi grand-chose dans sa vie, sinon faire fuir son épouse, la mère d’Ellis ; il y a le symbolique, le héros aventureux et fou d’amour (Mud, Mathew McConaughey), le père de substitution qu’Ellis se choisit parce qu’il le juge plus beau que le vrai ; il y a le dieu protecteur, Dieu le père (Sam Shepard), ange de vie et de mort qui veille sur Mud ; et il y a enfin le père indigne, le “parrain” mafieux qui poussera tous ses fils vers la mort (la bande de tueurs qui poursuit Mud) […] Les temps ont changé depuis La Nuit du chasseur : il n’y a pas que les enfants qui grandissent ; les pères aussi peuvent grandir, ou “se” grandir. » [[1. Mud, riche et maîtrisé, Les Inrocks.com]]

La crise n’est pas seulement économique (La Nuit du chasseur se déroule pendant la Grande Dépression, Mud de nos jours), le rôle du père, la place de Dieu, sont aussi ébranlés.

Nichols n’offre pas de discours grandiose sur la religion, il procède par petites touches. En filmant la majesté d’un bateau perché haut dans les arbres, il cite Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog (1973). Mud se dévoile du point de vue d’Ellis (Tye Sheridan) mais les pères sont omniscients. Impossible de les surprendre lorsque l’on s’approche d’eux, malgré tout les efforts de discrétion des ados. Tom (Sam Shepard) garde un œil braqué sur le foyer d’Ellis à l’aide d’une lunette d’observation ou de sniper. Nichols rompt son dispositif de mise en scène à hauteur d’enfant au moment où le père indigne, le parrain, envoie son deuxième fils à la mort. Les tueurs à gage sont les seuls à prier.

La thématique religieuse se retrouve aussi dans la symbolique du serpent. Il fait écho à l’image du fleuve sinueux. Mud, dont les bottes laissent une croix dans le sable, porte le serpent tatoué sur son dos. [[2. Ce qui revoit aux phalanges du fanatique joué par Robert Mitchum dans La Nuit du chasseur]] Présent dés la séquence d’ouverture, trônant dans la boue (« mud » en anglais), son royaume, il fait écho au bestiaire (hibou, tortue, crapaud) de La Nuit du chasseur. Contrairement à la Bible, il n’est pas ici le symbole du mal. Neckbone (Jacob Lofland) lui jette une pierre, il n’est pas pour autant vaincu. On apprend qu’il est à l’origine de l’amour aveugle de Mud pour Juniper (Reese Witherspoon). Le nom de la belle signifie « genévrier » en français, à la fois poison et remède. Les Romains et les Grecs se servaient des baies de genévrier pour traiter les morsures de serpent. La particule Jun- vient de Junon, épouse de Jupiter, qui, par jalousie, envoya des serpents dans la chambre de l’enfant Hercule. Comme Mud, le demi-dieu fit preuve de courage exceptionnel et survécu. En écho au mythe biblique de la Chute, le serpent est l’élément à l’origine de l’apprentissage du père. Ce que Mud perd en bonheur (son île, son amour), il le gagne en dignité et en sagesse, auprès de son propre père. A l’image d’Ellis, d’enfant irresponsable, il devient homme.

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Prolonger

Pour une analyse de La nuit du chasseur, voir Christian Delage, « Cinéma, enfance de l’histoire » in A. de Baecque et C. Delage (dir.), De l’histoire au cinéma, Bruxelles, Complexe, 1998, p. 61-98.

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