Pourquoi les Etats-Unis votent-ils un mardi ?

Aux Etats-Unis, le jour des élections est le mardi qui suit le premier lundi de novembre, c’est-à-dire le mardi compris entre le 2 et le 8 novembre. C’est toujours à cette date que les Américains votent pour les élus fédéraux : le président, tous les quatre ans, et les membres du Congrès, tous les deux ans. Les prochaines élections présidentielles et législatives auront lieu le 6 novembre 2012.

L’article 2, section 1 de la Constitution précise que le Congrès déterminera la date à laquelle les grands électeurs seront choisis : « Le Congrès pourra fixer l’époque où les électeurs seront choisis et le jour où ils devront voter, ce jour étant le même sur toute l’étendue des États-Unis ». Une loi fédérale votée par le Congrès en 1792 établit donc que les états pourront les choisir dans une période de 34 jours avant le premier mercredi de décembre, date à laquelle les grands électeurs se réunissent état par état pour élire le Président et le Vice-Président. A l’époque, cela ne posait pas de problème que les états choisissent leurs grands électeurs à des dates différentes, dans la mesure où les moyens de communication restreints limitaient l’influence que les résultats d’un suffrage ailleurs aux Etats-Unis pourraient avoir.

Ce n’est qu’en 1845 que le Congrès vota une loi établissant que les Présidents seraient élus le mardi suivant le premier lundi de novembre. Cette loi fut étendue à l’élection des représentants en 1875, puis à celle des sénateurs en 1914, un an après l’amendement qui les amena à être élus au suffrage direct.

Pourquoi donc ce choix du mardi, et pourquoi ce choix du mardi qui suit le premier lundi de novembre ?

Pourquoi un mardi ?

Le choix du mardi s’explique assez facilement. Au moment où le Congrès inscrit cette date dans la loi, en 1845, les Etats-Unis était encore une société agraire, et les moyens de transports étaient peu développés. Cela pouvait prendre une journée entière de se rendre au bureau de vote. Le dimanche était exclu car l’élection pouvait interférer avec des pratiques religieuses. Le lundi était à éviter – voter le lundi pouvait impliquer de se déplacer dès le dimanche. En outre, beaucoup d’activités étaient particulièrement intenses le lundi, comme il s’agissait du premier jour de la semaine. C’est donc le mardi qui devint jour des élections.

Pourquoi le mardi qui suit le premier lundi de novembre ?

Un certain nombre de théories reviennent pour expliquer pourquoi le Congrès a choisi le mardi qui suit le premier lundi de novembre – et pas, par exemple, le premier mardi, ou le deuxième mardi de novembre. Une explication populaire est que ses membres ne voulaient pas que le jour des élections tombe le premier novembre, qui était à la fois une fête religieuse (la Toussaint) et un premier de mois, c’est-à-dire le jour où les marchands faisaient traditionnellement leurs comptes.

Les minutes du débat des membres du Congrès en amont du vote de la loi de 1845 attestent qu’ils avaient une autre raison de souhaiter que l’élection se tienne entre le 2 et le 8 novembre. Le premier projet de loi prévoyait que le vote ait lieu le premier mercredi de novembre ; mais on a vu que la loi de 1792 imposait que les états choisissent leurs grands électeurs dans une période de 34 jours avant que ceux-ci n’élisent le président, le premier mercredi de décembre. Or, lorsque le premier mardi de novembre tombe le premier novembre, il se passe plus de 34 jours entre cette date et le premier mercredi de décembre.

Pourquoi 34 jours, peut-on d’ailleurs légitimement se demander en passant ? Le projet de loi ne prévoyait que 30 jours à l’origine, mais un membre du Congrès a souligné qu’il serait préférable de prévoir une plus longue période de temps, pour s’assurer que les grands électeurs pourraient bien voter à la date prévue.

A l’inverse, le deuxième mardi de novembre était trop tard ; l’élection aurait pu avoir lieu jusqu’au 14 novembre, ce qui ne laissait pas assez de temps pour organiser l’élection par les grands électeurs le premier mercredi de décembre.

Pourquoi les grands électeurs votent-ils maintenant le premier lundi après le deuxième mercredi de décembre ?

Autre phénomène intrigant, la date du vote des électeurs a elle-même beaucoup changé. Ils ont d’abord voté le premier mercredi de décembre, de la loi de 1792 jusqu’à 1884. Puis le code change : ils éliraient désormais le président le deuxième lundi de janvier. Enfin, depuis 1936, cette élection a lieu le premier lundi après le deuxième mercredi de décembre.

Pourquoi ce dernier changement ? Franklin D. Roosevelt fut élu pour la première fois le 8 novembre 1932, mais il ne prit ses fonctions que le 4 mars 1933. En effet, il y a toujours une période de transition aux Etats-Unis entre le moment où les citoyens votent pour un président et le moment où celui-ci entre dans ses fonctions, période instable politiquement puisque le président sortant ne peut plus prendre de décision sans que cela ne pose un problème de légitimité et de démocratie, et le président désigné (president elect) ne peut encore rien faire. Ce problème se posa avec une acuité particulière au moment de l’élection de Roosevelt, puisque cette période de transition de 4 mois avait lieu au beau milieu de la crise économique la plus grave du siècle. En 1933, Roosevelt fit donc passer le XXème amendement à la Constitution, qui avançait la date de prise de fonctions du Président au 20 janvier, date à laquelle tous les Présidents ont été élus depuis. La date à laquelle les grands électeurs se réunissaient fut donc elle aussi avancée.

Le principal problème posé par la date du mardi aujourd’hui est qu’elle n’encourage pas la participation électorale : en plein milieu de la semaine, certains ne votent pas simplement parce que leur emploi du temps ne leur permet pas. Un mouvement se dessine donc pour changer la date de l’élection, ce qui serait d’autant plus facile qu’elle n’est pas dans la Constitution. Il s’agirait donc soit de déplacer la date à un dimanche, soit de faire du jour d’élection un jour férié à l’échelle fédérale. En attendant, ce jour est déjà férié dans plusieurs états, comme New York, le New Jersey ou le Montana.

Pourquoi il y a-t-il des primaires aux Etats-Unis ?

L’enjeu des primaires est d’élire (de janvier à juin) les délégués  qui représenteront les citoyens d’un état à la convention nationale de leur parti (fin août/début septembre). Ces délégués éliront le candidat qui représentera son parti à l’élection présidentielle (en novembre). Il s’agit donc d’une élection indirecte qui permet à chaque état de se prononcer pour le candidat qu’il préfère.

Le système des primaires est assez compliqué, pour une raison simple : les règles des primaires varient en fonction des états et en fonction des partis. Revenons sur les principales différences :

  • Certains états organisent leurs élections sous forme de primaires, d’autres sous forme de caucus. Les élections primaires ont lieu à l’échelle de l’état, et il s’agit simplement de  choisir un candidat par un vote à bulletin secret. D’autres états, comme l’Iowa notamment, choisissent le caucus, réunion partisane conçue comme un véritable débat sur la place publique : les soutiens des différents candidats se rassemblent dans différents coins de la pièce, et présentent leurs arguments en essayant de convaincre les indécis. Ils ont donc lieu à une échelle plus fine, ce qui explique que plusieurs réunions intermédiaires aient lieu avant que le caucus étatique ne choisisse les délégués à la convention. La majorité des états privilégie aujourd’hui le système des primaires.
  • Les primaires peuvent être ouvertes, fermées ou semi-ouvertes. Dans le premier cas, un citoyen peut voter à la primaire républicaine ou à la primaire démocrate, quel que soit le parti auquel il est affilié, et indépendamment du fait qu’il soit affilié ou non à un parti. Personne ne peut toutefois voter à la fois à la primaire républicaine et à la primaire démocrate. Dans le système des primaires fermées, seuls les membres du parti peuvent participer à l’élection. Les primaires semi-ouvertes sont quant à elle ouvertes aux sympathisants du parti, en plus des membres. Cette année, la majorité des primaires républicaines seront fermées.
  • Dans certains états, les délégués peuvent être choisis à la proportionnelle, en fonction du pourcentage des voix obtenu par le candidat. C’est le cas de tous les délégués démocrates depuis une règle adoptée par le parti en 2006, et de certains délégués républicains. Les délégués républicains restants sont choisis d’après le système du winner takes all : le candidat qui obtient la majorité des voix remporte l’ensemble des délégués étatiques de son parti.
  • Enfin, pour une grande majorité des états, les primaires sont binding (contraignantes), ce qui signifie que les délégués sont tenus de voter en fonction du résultat du suffrage. Seuls quelques états organisent encore des primaires non-contraignantes : les délégués choisis par les états élisent qui ils veulent à la convention nationale. On surnomme ces primaires « concours de beauté », car elles servent surtout à montrer qui est le candidat le plus populaire.

Notons en outre que ce sont parfois les états et parfois les partis qui organisent les primaires, qu’elles ont lieu à des dates différentes en fonction des états et des années, et que certains délégués, nommés superdelegates (super délégués), ne représentent qu’eux-mêmes, et peuvent donc voter pour le candidat qu’ils choisissent à la convention, indépendamment des états et des voix remportés par ceux-ci. Il s’agit généralement de membres hauts-placés de l’appareil du parti et d’élus ou anciens élus. Enfin, le nombre de délégués est décidé par les partis en fonction d’un grand nombre de critères ; les républicains donnent par exemple plus de délégués aux états qui ont le plus d’élus républicains.

Le système des primaires n’est pas inscrit dans la Constitution américaine, il s’est établi dans la pratique au fur et à mesure de la vie politique américaine. Nous allons voir que malgré la complexité et l’hétérogénéité du système des primaires, une logique sous-tend son développement : celle d’une évolution entre le pouvoir au parti et le pouvoir au peuple dans le domaine du choix d’un candidat à l’élection présidentielle.

1910 : Les premières primaires

Les premiers candidats aux élections présidentielles étaient choisis par les membres du Congrès, avant que la première convention nationale démocrate n’ait lieu en 1832. Dès lors, des délégués de chaque état choisirent les candidats, mais la manière dont ces délégués étaient eux-mêmes sélectionnés était très opaque et dominée par des appareils de partis puissants. Les réformateurs de l’ère progressiste virent dans les primaires une manière d’assainir le système de sélection des candidats en donnant la parole aux électeurs, plus qu’aux chefs de partis. En 1910, l’Oregon fut le premier état à organiser des primaires dont l’issue était contraignante pour les délégués. Avant la campagne présidentielle de 1916, 25 des 48 états américains avaient organisé des primaires sous différentes formes.

Cependant, l’enthousiasme pour les primaires se ternit très vite, notamment parce qu’elles coûtaient cher et parce qu’elles ne semblaient pas être une étape cruciale des campagnes présidentielles. Ainsi, Warren Harding est devenu le candidat républicain en 1920, avant d’être élu président, alors que c’était lui qui comptait le moins de délégués à l’orée de la convention nationale républicaine. Même dans ce cas, il était possible de gagner grâce aux délégués non affiliés à un candidat (unpledged) et aux délégués qui changeaient d’avis pendant l’évènement. C’est donc à la convention, organisée par le parti, que les choses se jouaient, et les élections primaires en amont n’étaient pas décisives de l’issue du scrutin.

Jusqu’en 1968, les principaux acteurs des primaires restaient donc les cadres du parti. Il était ainsi possible de faire cette partie de la campagne depuis l’étranger, comme l’a montré Eisenhower, qui était commandant en chef de l’OTAN à Paris en 1952.

1968 : Les primaires se généralisent

En 1968, les primaires démocratiques furent chaotiques. Le président sortant, Lyndon B. Johnson, décida de ne pas se représenter à cause de résultats peu probants à la primaire du New Hampshire, qui marque le début de la campagne. Bobby Kennedy, qui se présenta ensuite, fut assassiné le 5 juin, dans la nuit d’une victoire cruciale aux primaires californiennes. C’est donc Hubert Humphrey, le vice président de Johnson, qui fut choisi à la convention nationale républicaine. Ce choix d’un candidat qui soutenait l’intervention au Vietnam, à laquelle une majorité d’électeurs était hostile, mit en évidence l’absence de légitimité du processus de désignation des candidats.

A la suite de cette campagne, le parti démocrate réforma le système des primaires, en imposant aux appareils étatiques une plus grande transparence dans la manière dont ils choisissaient leurs délégués. Suite à cette réforme, bientôt suivie par les républicains, les primaires se généralisèrent, alors qu’elles n’étaient organisées jusqu’à cette date que dans une petite quinzaine d’états en moyenne. Les primaires organisées étaient de plus en plus des élections contraignantes – le vote des délégués était conditionné par le vote populaire.

Les primaires devinrent une étape incontournable de l’élection présidentielle : elles permirent notamment à Jimmy Carter d’obtenir la nomination démocrate en 1976. Ce candidat, relativement inconnu à l’échelle nationale, profita de cette opportunité de faire campagne localement pour se faire connaître comme le candidat qui apporterait un regard neuf à Washington,  une position qui lui servit dans le contexte post-Watergate.

Et aujourd’hui ?

Beaucoup d’Américains sont très attachés au système des primaires, qui est vu comme une étape à part entière du processus démocratique de l’élection présidentielle : il est donné au citoyen la possibilité de s’exprimer non seulement sur le parti qu’il préfère, mais également sur le candidat qu’il préfère pour représenter son parti. Les primaires donnent leur chance aux candidats peu connus de faire connaître leur position, et aux partis de réajuster leur ligne politique en fonction de l’écho rencontré par les prises de position des candidats au cours des primaires. Ce débat d’idées au sein d’un parti est couronné par la convention nationale, qui permet à tous de se réconcilier au sein d’une grande fête partisane.

Si le principe des primaires n’est donc pas remis en cause, le calendrier des primaires est aujourd’hui contesté. Traditionnellement, c’est le caucus de l’Iowa, puis la primaire du New Hampshire, qui ouvrent le bal. Ce sont les états eux-mêmes qui se sont arrogé ce rôle : la loi du New Hampshire précise que la primaire doit avoir lieu au moins sept jours avant une « élection similaire » dans un autre état, et celle de l’Iowa précise que le caucus doit être organisé huit jours avant tout autre caucus ou primaire. Cette prérogative donne à ces deux états une attention médiatique inégalée pendant le reste de la campagne des primaires, alors que leur population est loin d’être représentative de celle du reste des Etats-Unis. La deuxième étape importante est Super Tuesday, le jour où le plus grand nombre d’Etats votent simultanément. Le poids de tous les états qui votent après cette date est moindre, puisque l’issue de la campagne se dessine déjà fortement à ce moment là.

On assiste donc aujourd’hui à un phénomène de front-loading (bourrage de calendrier) : de nombreux états avancent la date de leurs élections afin de faire entendre leur voix. Cela restreint la période des primaires, ce qui laisse moins de chance aux candidats peu connus de se faire connaître, et donne l’avantage aux candidats qui ont déjà levé beaucoup de fonds, puisqu’ils sont en mesure d’acheter des publicités dans les états où ils n’ont pas le temps de se rendre eux-mêmes pour faire campagne. Les deux partis réfléchissent à des solutions, même si celles mises en place à ce jour, qui ont consisté à pénaliser les états qui avançaient la date de leur primaire en leur allouant moins de délégués, n’ont pas suffi à endiguer le phénomène.

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Pour en savoir plus :

Vincent Michelot – L’Empereur de la Maison Blanche

David Greenberg, My Vote Means Nothing, Slate.com

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 Crédit photo : TalkMediaNews

Pourquoi les Présidents américains sont-ils élus par les grands électeurs ?

Lorsque les Américains vont voter aux élections présidentielles, il s’agit d’une forme de suffrage indirect. Ils sélectionnent le nom du candidat de leur choix sur leur bulletin, mais ce scrutin ne leur permet pas d’élire directement le président ; il leur permet d’élire les grands électeurs d’un candidat. Cela veut dire que le citoyen ne vote pas pour le candidat, mais pour une liste de grands électeurs qui s’engagent à élire le candidat choisi.

L’élection américaine se déroule donc en trois étapes :

  • Les citoyens se déplacent pour voter le mardi qui suit le premier lundi de novembre.
  • Le lundi qui suit le deuxième mercredi de décembre, les grands électeurs élisent un président, en fonction du candidat qui a obtenu la majorité des voix dans leur état.
  • Le 6 janvier, la Chambre des représentants compte les voix exprimées par le Collège électoral.

Notons que l’issue de l’élection est connue dès la première étape, puisque le vote des grands électeurs est conditionné par les résultats obtenus par un candidat dans leur état, d’après le principe du winner take all (sauf dans le Maine et le Nebraska). Ce principe signifie que l’ensemble des grands électeurs d’un état votent pour le candidat qui a obtenu la majorité des voix dans cet état – leur vote n’est pas proportionnel au nombre de voix exprimées. Ainsi, il suffit qu’un candidat emporte 51 % des voix en Pennsylvanie pour obtenir l’ensemble de ses 21 grands électeurs.

Qui sont ces grands électeurs ? Le nombre de grands électeurs d’un état est égal au nombre de membres du Congrès de cet état. Mais ce ne sont jamais eux-mêmes des membres du Congrès. La manière dont ils sont choisis est déterminée par la loi de l’état, ainsi que par les règles des partis politiques. Il s’agit généralement de démocrates et de républicains bien implantés dans l’appareil étatique de leur parti. En fonction des résultats d’un candidat dans un état, c’est la liste de grands électeurs démocrates ou la liste de grands électeurs républicains qui sera mobilisée en décembre. Ils voteront donc pour le candidat de leur parti.

Ce système a été beaucoup critiqué, pour plusieurs raisons. Ce principe électoral a pour conséquence le fait que les candidats ne font campagne que dans quelques états, appelés les swing states (état pivot), comme l’Ohio ou la Pennsylvanie. En effet, un grand nombre d’états sont déjà acquis à la cause démocrate (comme la Californie, par exemple) ou républicaine (comme le Texas). Le système du winner take all implique qu’il revient au même candidat d’obtenir 51 ou 80 % des voix, puisqu’il suffit de 51 % des voix pour remporter tous les grands électeurs. Par conséquent, les partis ne font campagne ni dans les états qui leur sont acquis, puisqu’il leur suffit d’y obtenir la majorité, ni dans les états qu’ils sont sûrs de ne pas remporter. Cela veut dire que dans beaucoup d’états, la campagne électorale passe pour ainsi dire inaperçue : les candidats n’y viennent jamais et n’y font pas de publicité électorale. Dans ces mêmes états, le taux de participation est généralement faible, puisque la victoire est déjà assurée à l’un des deux partis. La campagne se concentre de fait dans les états pivots où les deux partis sont proches de 50 %, et où chacun peut raisonnablement espérer de gagner.

Ce système pose également un problème démocratique : si le vote des grands électeurs est corrélé au vote populaire, il peut arriver qu’un candidat remporte le vote populaire sans remporter la majorité des grands électeurs. C’est ce qui est arrivé à Al Gore en 2000.

De nombreuses propositions d’amendement à la Constitution ont été introduites dans la Chambre des représentants pour réformer le système électoral américain. Pourquoi ces démarches n’ont-elles pas abouti ? Pourquoi les élections sont-elles, encore aujourd’hui, décidées par les grands électeurs ?

Un système fédéral

Le collège électoral permet de protéger les petits états, et de protéger l’impact qu’ils ont dans les élections. En effet, il y a autant de grands électeurs qu’il y a de membres du Congrès (sénateurs + représentants). Il y a deux sénateurs par état, quelle que soit la taille de l’état, alors que le nombre de représentants est proportionnel à la population de l’état. Cela implique que même l’état le moins peuplé a au moins deux sénateurs et un représentant, soit trois membres du Congrès, soit trois grands électeurs. Le vote d’un citoyen a donc proportionnellement plus de poids dans un petit état que dans un grand état. Le système des grands électeurs permet donc d’assurer aux états peu peuplés leur voix au chapitre, en évitant que les candidats ne se concentrent sur les grands états et centres urbains.

Le système des grands électeurs doit donc protéger la voix des petits états contre le poids des états plus peuplés. Mais il doit surtout protéger les états, pris dans leur ensemble, contre le gouvernement central. Il permet ainsi à chaque état de choisir les grands électeurs de la manière dont il l’entend, et d’organiser ses propres élections (notamment en déterminant le mode d’enregistrement des voix). L’élection du Président doit donc être décidée à l’échelle de l’état, pour éviter que la nature fédérale des États-Unis ne soit menacée par un gouvernement trop centralisé.

La théorie constitutionnelle qui sous-tend le suffrage indirect est la suivante : le Congrès serait composé de deux chambres, le Sénat, qui tirerait son pouvoir des états (c’est ainsi que le nombre de sénateurs est le même pour chaque état), et la Chambre des représentants, qui tirerait son pouvoir du peuple (le nombre de représentants est proportionnel à la population d’un état). Le Président serait quant à lui élu par un système qui prendrait en compte les états dans leur individualité au même titre que le peuple.

Le coût des campagnes

Il y a en outre une difficulté pratique au changement de système : d’après la commission électorale fédérale américaine, Barack Obama aurait dépensé plus de 760 millions de dollars pour la campagne de 2008. Si le coût des campagnes électorales est aussi élevé, cela est dû en partie au fait qu’il faille payer très cher les vidéos diffusées à la télévision américaine : il n’y a pas de temps d’antenne gratuit pour les clips de campagne comme en France, par exemple.

Les trois marchés les plus chers en termes de temps d’antenne sont en Californie, au Texas et dans l’état de New York. Or, ces états ne sont pas des swing states : la Californie et New York votent traditionnellement pour les démocrates aux élections présidentielles, et le Texas pour les républicains. Ce sont également, au demeurant, les états qui comptent le plus de grands électeurs : 55 pour la Californie, 34 pour le Texas, 31 pour New York.

Si les États-Unis passaient au suffrage direct, tous les états seraient de nouveau en jeu – et notamment ces trois états, qui sont les trois états les plus peuplés. En effet, il ne s’agirait plus simplement d’obtenir la majorité dans un état, mais bien d’obtenir la plus grande majorité possible. Cela engendrerait des coûts de campagne bien supérieurs à ce qu’ils sont aujourd’hui…

Un amendement à la Constitution

A cette difficulté pratique s’ajoute une difficulté légale. Même si une majorité d’Américains est en faveur d’un passage au suffrage direct d’après les sondages Gallup, un tel changement impliquerait d’amender la Constitution. En effet, c’est bien dans l’article 2, section 1 de ce texte qu’est décrit le système électoral :

Le pouvoir exécutif sera conféré à un président des États-Unis d’Amérique. Il restera en fonction pendant une période de quatre ans et sera, ainsi que le vice-président choisi pour la même durée, élu comme suit :

Chaque État nommera, de la manière prescrite par sa législature, un nombre d’électeurs égal au nombre total de sénateurs et de représentants auquel il a droit au Congrès, mais aucun sénateur ou représentant, ni aucune personne tenant des États-Unis une charge de confiance ou de profit, ne pourra être nommé électeur.

Or, tout amendement à la Constitution doit être ratifié par deux tiers des représentants et deux tiers des sénateurs, puis par trois quarts des législatures des états. Cela implique un quasi-consensus que le changement du système électoral est loin de susciter. Cela est d’autant plus vrai que les petits états perdraient en conséquence une partie de leur poids électoral : d’un point de vue politique, il est peu probable qu’ils fassent ce choix. Le système électoral américain, ancré dans la tradition constitutionnelle, a déjà survécu à la crise engendrée par l’élection de Bush en 2000 ; selon toute vraisemblance, il survivra encore à un grand nombre d’élections.


Pour en savoir plus :

James Madison, Federalist paper  n˚39 http://www.gutenberg.org/files/1404/1404-h/1404-h.htm#2H_4_0039
Alexander Hamilton, Federalist paper n˚68 http://www.gutenberg.org/files/1404/1404-h/1404-h.htm#2H_4_0068

Crédit photo : Portrait officiel du Vice-Président Al Gore, Maison Blanche

Pourquoi George Bush s’est fait réélire en 2004 alors qu’il paraissait si impopulaire ?

Moins d’un an avant Election Day 2012, alors que seuls 43 % des citoyens américains pensent qu’Obama fait un bon travail (Gallup), alors que les campagnes électorales républicaines frémissent et prennent leur envol, on peut se demander comment George Bush a fait. Il semblait déjà très impopulaire avant d’être élu en 2000, puisqu’il a été élu sans obtenir la majorité des voix à l’élection ; lors de son premier mandat, il a engagé les Etats-Unis dans la guerre en Irak pour lutter contre les armes de destruction massive ; quelques mois avant l’élection, les Nations Unies ont affirmé qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. Comme Obama, il était président en période de crise, dans son cas une crise sécuritaire. Malgré cela, ou grâce à cela, il a emporté l’élection de 2004 avec plus de voix en valeur absolue qu’aucun autre président jusqu’alors. Quel était son secret ?

« Les victimes étaient dans des avions ou dans leur bureau. Des secrétaires, des hommes et femmes d’affaire, des militaires et des fonctionnaires. Des mamans et des papas. Des amis et des voisins. » (George Bush, 2001)

George W. Bush est très vite devenu le président du 11 septembre. S’il est devenu de plus en plus impopulaire à mesure que la guerre en Irak se prolongeait, il faut garder à l’esprit que la cote de popularité du président républicain a atteint 90 % après les attentats du World Trade Center (Gallup). Bush s’est donc présenté comme l’homme de la crise, qui seul pouvait la mener à son terme. Il a su capitaliser sur sa popularité de temps de guerre, et construire l’idée qu’il était le seul à avoir l’expérience suffisante en la matière, le seul à avoir une vision globale du problème. Pour cela, il s’agissait d’insister non sur la seule guerre en Irak, mais sur le terrorisme en général, sur une vision idéologique du rôle presque messianique des Etats-Unis dans le monde. L’élection présidentielle était présentée comme l’alternative : moi ou le chaos.

Kerry, malgré son expérience militaire, n’a pas réussi à se présenter comme un candidat crédible dans le domaine. Sa campagne a été détruite par le groupe des Swiftboat Veterans for Truth, des vétérans conservateurs qui l’ont attaqué sur son passé militaire. Ils ont affirmé que Kerry exagérait l’importance de son rôle dans les forces armées pendant la guerre du Vietnam, et ont remis en question la légitimité des médailles que l’US Navy avait données à Kerry. C’est une véritable smear campaign : on n’hésite pas à émettre des attaques personnelles pour salir la réputation du candidat adverse.

« Les enfants pauvres ne savent pas lire ; il est temps de leur apprendre » (George Bush, 2000)

Kerry est en outre décrit par l’équipe du président républicain comme quelqu’un de très à gauche qui augmenterait inévitablement les impôts. Notons qu’en 2004 les thématiques économiques, et notamment le déficit budgétaire, n’étaient pas considérés comme des priorités. Le bilan économique du premier mandat de Bush n’était pas très bon, mais il n’était pas catastrophique. Cela a permis à Bush de jouer à la fois sur le fait que les impôts n’augmenteraient pas, et sur l’augmentation des dépenses sociales. L’élection se présentait donc comme un choix entre quelqu’un qui augmenterait les impôts et quelqu’un qui ne les augmenterait pas, mais investissait quand même dans les dépenses sociales.

Les deux grandes réformes de Bush ont ainsi été la réforme du Medicare en 2003, qui a permis de moderniser le système d’assurance santé dont bénéficient les personnes âgées, et le No Child Left Behind Act de 2003, dans le domaine de l’éducation. Soutenue par certains démocrates, dont le sénateur Ted Kennedy, cette loi devait permettre d’abord de mesurer le niveau des écoles par des tests dont les résultats seraient rendus publics, ensuite de diriger les fonds fédéraux en priorité aux écoles qui obtenaient de mauvais résultats.

Sa politique intérieure a donc été guidée par le principe du compassionate conservatism, une droite sociale à l’Américaine qui lui a permis de mordre sur le vote démocrate.

« La citoyenneté est aussi importante que le gouvernement » (George Bush, 2001)

Enfin, Bush a mis en place une campagne de mobilisation locale efficace, qui a porté ses fruits, puisqu’un grand nombre de républicains se sont déplacés pour voter, alors que les démocrates bénéficient traditionnellement d’un plus fort taux de participation.

Cet intérêt porté à la mobilisation des électeurs n’est pas sans rappeler Obama, qui a su susciter un mouvement grassroots phénoménal en 2008, notamment grâce à son utilisation active des réseaux sociaux. Le grand nombre de donations faites à sa campagne sur Internet est témoin du succès de cette démarche. Obama peut-il, alors, tirer des leçons de la réélection de Bush en 2004 ? En ce qui concerne l’augmentation des dépenses sociales, elle est rendue très polémique par le contexte de crise. On en arrive donc à une constataton paradoxale – il a été plus facile à un président républicain de faire adopter des mesures sociales en 2004 qu’à un président démocrate en 2012, en raison de la crise de la dette. Le point commun entre les deux présidents réside justement en cette situation de crise : il revient désormais à Obama de faire de la crise un argument de campagne, de se présenter comme le seul homme à même de maîtriser la situation et non comme l’homme qui jusqu’ici n’a pas su trouver de solution à la crise.

[box]Pour en savoir plus sur les élections de 2004, voir :

Vincent Michelot, « Elections 2004 : un plébiscite en trompe l’œil ? », Le Débat, no 133, janvier-février 2005, p. 53-64.

Vincent Michelot, « 2004 : une élection sans électeurs ? », Le Débat, no 127, 2004, p. 80-92.[/box]