Pourquoi le droit à l’avortement est-il encore si polémique aux Etats-Unis ?

Le 15 février 2012, la Chambre des Députés de l’état de Virginie a voté un projet de loi selon lequel les droits individuels s’appliquent dès le moment où l’enfant est conçu, rendant de facto l’avortement illégal. Le projet de loi a été rejeté par le Sénat de Virginie. Toutefois, le fait qu’il ait vu le jour et qu’il ait été voté par la Chambre des Députés d’un état montre que le droit à l’avortement est loin d’être acquis aux Etats-Unis.

L’avortement est pourtant légal aux Etats-Unis depuis 1973, lorsque la Cour suprême a rendu l’arrêt Roe v. Wade. Avant cet arrêt, la procédure n’était légale que dans 20 états, sous certaines conditions. Roe v. Wade a invalidé, à l’échelle fédérale, toute loi interdisant l’avortement pendant les trois premiers mois de grossesse. Chaque état restait libre de décider s’il limitait ou interdisait l’avortement au-delà de ce premier trimestre.

Si la procédure est donc légale depuis plus de quarante ans aux Etats-Unis, le droit à l’avortement est aujourd’hui restreint à la fois par des arrêts postérieurs de la Cour suprême et par un accès matériel à l’avortement qui n’est pas toujours évident. En 1992,  l’arrêt de la Cour suprême Planned Parenthood v. Casey maintint le principe du droit à l’avortement tout en faisant fi du système trimestriel de Roe v. Wade. Désormais, les états étaient libres de restreindre ou d’interdire l’avortement une fois atteint le stade de « viabilité du fœtus » ; les juges de la Cour suprême ne précisaient pas à quel moment de la grossesse ce stade était atteint.

La Cour suprême a continué à se débattre avec le sujet. En avril 2007, l’arrêt Gonzales v. Carhart établit qu’une loi, votée sous l’administration Bush en 2003, était constitutionnelle. Cette loi interdit une méthode dite avortement par naissance partielle, une technique médicale à laquelle les médecins peuvent avoir recours à un stade avancé de la grossesse. Cet arrêt a été interprété comme un durcissement de la Cour suprême sur la question du droit à l’avortement.

Aujourd’hui, ce droit reste très polémique aux Etats-Unis. Une étude Gallup de 2011 montre que les Américains sont partagés sur la question : 47 % se définissent comme pro-life (pour la vie, contre le droit à l’avortement), et 47 % comme pro-choice (pour le choix, en faveur du droit à l’avortement).

En outre, même si l’avortement est légal aux Etats-Unis, l’accès à cette procédure médicale reste limité, et varie d’un état à l’autre. En 2008, 35 % des femmes vivaient dans un comté dans lequel aucun médecin ne pratiquait l’avortement. 58 % des patientes qui se font avorter disent qu’elles auraient aimé se faire avorter plus tôt ; et parmi les femmes qui ont dû attendre avant de subir la procédure, 60 % donnent comme raison le temps que cela leur a pris de l’organiser et de lever les fonds nécessaires. En effet, le Congrès américains a interdit le remboursement des frais d’avortement par l’assurance fédérale Medicaid, en dehors des cas où la santé de la mère est compromise par sa grossesse, et en dehors des cas de viol ou d’inceste.

Comment expliquer que l’accès à l’avortement soit aussi restreint aujourd’hui, alors que ce droit a été établi en 1973 ?

Un enjeu politique

Traditionnellement, les démocrates tendent à être en faveur de l’avortement, alors que les républicains sont majoritairement contre. Cependant, l’opinion des républicains est beaucoup plus homogène que celle des démocrates sur la question. En effet, deux tiers des Républicains se définissent comme pro-life, quel que soit leur sexe, leur âge, ou leur niveau d’éducation. Chez les démocrates, on assiste à une plus grande disparité. S’ils sont 62 % à se dire pro-choice, ce chiffre évolue en fonction de critères socio-économiques. Ceux dont les revenus sont les plus bas sont seulement 43 % à être pro-choice, contre 79 % parmi les plus hauts revenus.

Cette disparité indique un certain malaise dans le positionnement des démocrates par rapport à l’avortement, et pas seulement chez ceux dont les revenus sont les plus bas. 63 Représentants membres de ce parti ont en effet voté en faveur de la loi interdisant l’avortement dit par naissance partielle en 2003, alors que 137 ont voté contre. Les républicains, par contraste, ont présenté un front uni : 218 ont voté en faveur de la loi, 4 ont voté contre.

En outre, il se pourrait que les opposants à l’avortement soient de mieux en mieux représentés parmi les élus démocrates. En 2008, Bobby Bright fut élu comme Représentant dans l’Alabama après avoir fait campagne sur le « droit à la vie » ; or, il était démocrate. Lors de ces élections législatives, les démocrates ont en effet recruté une dizaine de candidats contre l’avortement dans des états traditionnellement conservateurs. C’est le plus haut taux de candidats anti-avortement que le parti ait jamais vu se présenter. Ils permettaient en effet d’empêcher les républicains de se démarquer sur la question des valeurs.

La question de l’avortement est donc à situer dans le contexte plus large de l’attention accordée aux valeurs dans la sphère politique. L’arrêt Roe v. Wade a permis aux républicains de se positionner comme le parti attentif à la préservation du « droit à la vie » ; c’est vraiment cet arrêt qui a fait naître un débat de si grande ampleur sur l’avortement. Il est ainsi intéressant de noter que Reagan, lorsqu’il était gouverneur de Californie dans les années 1960, a signé certaines des lois les plus permissives du pays en termes de droit à l’avortement. Ce n’est qu’après Roe v. Wade, une fois qu’il fut candidat à la présidentielle puis président, qu’il se prononça très clairement contre l’avortement : « aujourd’hui, notre conscience nationale porte une blessure. L’Amérique ne sera plus jamais entière tant que le droit à la vie accordé par notre Créateur sera refusé à ceux qui ne sont pas encore nés », s’est-il ainsi exclamé lors de son discours sur l’état de l’union en 1986.

C’est donc l’arrêt qui décida de la constitutionnalité de l’avortement qui permit aux opposants à cette procédure de se mobiliser, et aux républicains de se poser en défenseur de valeurs. Si les démocrates sont aussi peu à l’aise sur le sujet, c’est que leur position pro-avortement implique pour eux de renoncer à une grande partie de l’électorat de certaines zones géographiques, notamment dans le sud des Etats-Unis. Cela étant dit, à l’échelle nationale, le programme démocrate prend toujours position en faveur du droit à l’avortement.

Ethique et religion

Une autre raison pour laquelle les démocrates ne sont pas unanimes sur la question de l’avortement est que celle-ci pose des questions éthiques, dans un pays où la religion joue un rôle important dans la vie d’une majorité de gens. Dans la série Californication, Karen explique ainsi à Hank Moody, lorsqu’elle découvre qu’elle est enceinte de Becca, qu’elle a toujours été anti-avortement.

La question centrale de l’arrêt Roe v. Wade, et plus généralement du débat sur l’avortement, est de savoir si la vie humaine commence au moment de la conception de l’enfant, au moment de sa naissance, ou à un autre moment pendant la grossesse. Pour l’Eglise catholique ainsi que pour un certain nombre de groupes chrétiens, l’avortement est un meurtre dans la mesure où un terme est mis à une vie humaine. Même s’ils ne sont pas représentatifs de l’ensemble des pratiquants contre l’avortement, on peut rappeler que les personnes condamnées pour le bombardement de trois cliniques où cette procédure était pratiquée, le jour de Noël 1984, ont parlé de « cadeau d’anniversaire pour Jésus ». La rhétorique anti-avortement était donc très clairement rattachée à une question religieuse.

Un sondage Gallup a ainsi révélé que l’opinion publique américaine sur la question de l’avortement était liée de près à la religion des sondés. Les Chrétiens sont ainsi généralement moins favorables au droit à l’avortement que les non-Chrétiens. Cela est vrai même au sein des partis politiques : un Américain qui va à l’église se positionne généralement contre l’avortement, indépendamment de son affiliation partisane. Si la question de l’avortement est encore si polémique, c’est donc que de nombreux Américains ont du mal à concilier foi religieuse et dispositif légal favorable à l’avortement. Si la question est devenue politique, c’est donc bien de la culture religieuse des Etats-Unis qu’elle est issue.

[box]

Source : Alan Guttmacher Institute, “Facts on Induced Abortion in the United States”, August 2011

Raymond Hernandez, “Democrats Carrying Anti-Abortion Banner Put More Congressional Races in Play”, The New York Times. 25 octobre 2008.

[/box]

Mais pourquoi les Etats-Unis sont-ils si religieux ?

Plus de 90 % des Américains croient en Dieu, d’après un sondage Gallup qui date de mai 2011. Ce chiffre n’a pas beaucoup évolué depuis les années 1940 : la première fois que Gallup a posé cette question aux Américains en 1944, 96 % des sondés ont répondu qu’ils croyaient en Dieu. La foi religieuse est donc très répandue parmi les habitants du pays, dont le discours et les actions reflètent ces croyances. On pense bien sûr au « God bless America » qui conclut de nombreux discours politiques, au serment que les nouveaux élus doivent prêter sur la Bible pour prendre leurs fonctions, à l’expression « In God we trust » que l’on voit écrite sur les billets de un dollar.
Pourtant, le 1er amendement de la Constitution américaine précise que « le Congrès ne fera aucune loi qui établisse une religion officielle, ou qui interdise le libre exercice d’une religion ». C’est bien là une forme de séparation de l’Eglise et de l’Etat à l’Américaine, et ce document fondateur de l’histoire du pays ne fait d’ailleurs aucune référence à Dieu. Si l’on s’en fie à la Constitution, les Etats-Unis sont donc bien un pays laïc. Qu’est-ce qui justifie alors le rôle important que la religion joue, de fait, dans la vie américaine ?

Un enjeu politique : les Etats du Sud

On peut évoquer d’abord une explication politique. On se souvient que dans les années 1960, en 1964 exactement, le Président Lyndon B. Johnson signe le Civil Rights Act, un ensemble de lois qui avait pour premier objectif de protéger les droits des Noirs-américains, en déclarant illégale toute discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale d’un citoyen. La légende veut que Johnson ait dit, juste après avoir signé cette loi : « nous avons perdu le Sud ». En effet, les habitants des Etats du Sud étaient en grande majorité opposés à cette législation ; s’ils avaient jusqu’ici voté en majorité pour les Démocrates, ceux-ci perdaient leur soutien en devenant les défenseurs des droits civiques. Or, par leur poids électoral, les Etats du Sud sont un enjeu politique majeur : dès 1964, les Républicains ont tenté de s’y implanter (avec succès), alors que les Démocrates s’efforçaient de les reconquérir.
Simultanément, dans les années 1960, les Evangélistes sont arrivés sur le devant de la scène politique. L’Evangélisme est une forme de protestantisme particulièrement développé dans le Sud des Etats-Unis, généralement assez conservateur, qui accorde beaucoup d’importance à l’expression explicite et active de la foi religieuse. Les Evangélistes ont été amenés à s’impliquer dans la vie politique en conséquence notamment d’une série de décisions de la Cour suprême, présidée à ce moment là par le très progressiste Earl Warren, qui allaient à l’encontre de la pratique religieuse. Ainsi, par exemple, en 1962, la Cour suprême interdit la prière dans les écoles publiques (Engel v. Vitale) et en 1963, elle déclare anticonstitutionnelle la lecture de la Bible dans une école publique (Abington School District v. Schempp). Par conséquent, les Evangélistes du Sud commencent à s’impliquer dans la vie politique pour rétablir la place de la religion dans la sphère publique américaine, et ce pendant la période au cours de laquelle les Démocrates perdent le soutien des Etats du Sud.
Pour reconquérir le Sud, il y avait une stratégie très simple : il s’agissait de séduire les Evangélistes par un discours religieux. Cette stratégie a été, et est toujours, celle des Républicains, mais pas seulement : les deux seuls présidents Démocrates qui ont été élus entre 1964 et 2008 (de fait, il a été plus difficiles aux candidats démocrates de se faire élire après 1964) ont été très explicites quant à leur pratique de la religion. Carter, un Born Again Christian, disait prier jusqu’à 25 fois par jour – le choix d’un tel candidat par le parti Démocrate relevait d’une stratégie pour reconquérir le Sud. Clinton, après l’affaire Lewinsky, a tenté de reconquérir l’électorat par une rhétorique très religieuse. Il a ainsi organisé un petit déjeuner de prière, auquel étaient invité des centaines de membres du clergé, au cours duquel il a reconnu avoir « péché ».

Crédit photo : Pierre-Louis Rolle

Un enjeu identitaire

Le phénomène religieux aux Etats-Unis a donc une explication politique. Toutefois, il ne date pas de 1964 ; ce discours et ces croyances existaient déjà avant le Civil Rights Act. Il nous faut donc remonter plus loin pour expliquer pourquoi les habitants de ce pays sont, encore aujourd’hui, si religieux. On peut avancer une autre explication : celle du rôle identitaire qu’a joué la religion aux Etats-Unis. Rappelons que ce pays est relativement jeune, qu’il a dû se construire en établissant des références communes qui permettent à tous les habitants de se sentir américains. Le protestantisme a pu jouer ce rôle de référence commune, d’autant plus que beaucoup des premiers arrivants étaient pour beaucoup des Protestants qui avaient été persécutés dans leur propre pays.
Au XIXe siècle, l’expansion de l’économie américaine, qui est passée par de grands travaux de construction de routes, de chemins de fer, d’infrastructures, a coïncidé avec une série de crises agricoles en Irlande, dont la plus connue est la famine des pommes de terre : entre 1846 et 1851, plus d’un million d’Irlandais ont immigré aux Etats-Unis. Cette arrivée massive a été source d’inquiétude pour les habitants du pays, en partie parce que l’allégeance première des Catholiques est au pape.
Des journaux anti-catholiques se sont développés : Priestcraft Unmasked, the Protestant, the Reformation Advocate, the American Protestant Vindicator. Une forme de littérature particulière s’est également développée, la « pornographie puritaine » : des livres ont été publiés qui révélaient les secrets et perversités présumés de la vie catholique. Ainsi, le livre Awful Disclosures, publié en 1836, a été vendu, à titre de comparaison, presqu’autant que la Cabine de l’Oncle Tom : il raconte l’histoire d’enfants illégitimes nés de l’union de bonnes sœurs et de prêtres, qui étaient tués et jetés dans des puits – non sans être baptisés au préalable.
Ce mouvement a abouti à la création en 1854 d’un mouvement politique : l’Ordre de la Bannière étoilée. Ce parti, également appelé le Know Nothing Party, était réservé aux Américains protestants nés de parents protestants et recommandés par des protestants. Ils se servaient de leur influence pour amener des Protestants à des postes politiques clés. Ce mouvement a eu un succès considérable : une centaines de membres du Congrès, huit gouverneurs, les maires de villes comme Boston, Chicago ou Philadelphie revendiquaient leur appartenance à ce parti.
Il s’agissait donc bien de protéger la prédominance de la religion protestante ; celle-ci a acquis l’importance qu’elle a aujourd’hui en devenant l’un des piliers de l’identité américaine. L’influence du protestantisme s’est renforcée en réaction à l’arrivée de Catholiques en masse au XIXe siècle, et elle s’est prolongée bien au-delà.

Une autre définition de la laïcité

Mais les Etats-Unis sont peut-être si religieux plus simplement parce que leur vision de la laïcité est différente de celle que l’on a en France. Alors qu’en France, la laïcité s’est érigée comme principe contre la religion sous toutes ses formes, la priorité aux Etats-Unis n’était pas de ne pas avoir de religion, mais d’assurer le maintien d’un environnement dans lequel toutes les religions pourraient coexister en paix. Cette vision de la laïcité n’était donc pas exclusive de références religieuses, tant que celles-ci n’affirmaient pas la prééminence d’une religion sur une autre. Cela explique que la prière à l’école ait été possible jusqu’en 1962, et encore aujourd’hui de nombreux conservateurs se battent pour qu’elle redevienne un droit.
Les Etats-Unis sont donc un pays religieux, mais pas le pays d’une religion, même si les Protestants sont une majorité. C’est ainsi qu’en 2006, Keith Ellison, le premier Musulman élu à la Chambre des Représentants, a pu prêter serment sur le Coran là où les autres Représentants prêtent serment sur la Bible. Plus que de séparation entre l’Eglise et l’Etat, on peut parler d’un principe de neutralité : il doit être possible pour toutes les religions de cohabiter, sans que l’Etat ne prenne parti.

Pour plus d’informations, voir : Denis Lacorne, De la religion en Amérique. Paris, Gallimard, 2007.