Pourquoi les Présidents américains sont-ils élus par les grands électeurs ?

Lorsque les Américains vont voter aux élections présidentielles, il s’agit d’une forme de suffrage indirect. Ils sélectionnent le nom du candidat de leur choix sur leur bulletin, mais ce scrutin ne leur permet pas d’élire directement le président ; il leur permet d’élire les grands électeurs d’un candidat. Cela veut dire que le citoyen ne vote pas pour le candidat, mais pour une liste de grands électeurs qui s’engagent à élire le candidat choisi.

L’élection américaine se déroule donc en trois étapes :

  • Les citoyens se déplacent pour voter le mardi qui suit le premier lundi de novembre.
  • Le lundi qui suit le deuxième mercredi de décembre, les grands électeurs élisent un président, en fonction du candidat qui a obtenu la majorité des voix dans leur état.
  • Le 6 janvier, la Chambre des représentants compte les voix exprimées par le Collège électoral.

Notons que l’issue de l’élection est connue dès la première étape, puisque le vote des grands électeurs est conditionné par les résultats obtenus par un candidat dans leur état, d’après le principe du winner take all (sauf dans le Maine et le Nebraska). Ce principe signifie que l’ensemble des grands électeurs d’un état votent pour le candidat qui a obtenu la majorité des voix dans cet état – leur vote n’est pas proportionnel au nombre de voix exprimées. Ainsi, il suffit qu’un candidat emporte 51 % des voix en Pennsylvanie pour obtenir l’ensemble de ses 21 grands électeurs.

Qui sont ces grands électeurs ? Le nombre de grands électeurs d’un état est égal au nombre de membres du Congrès de cet état. Mais ce ne sont jamais eux-mêmes des membres du Congrès. La manière dont ils sont choisis est déterminée par la loi de l’état, ainsi que par les règles des partis politiques. Il s’agit généralement de démocrates et de républicains bien implantés dans l’appareil étatique de leur parti. En fonction des résultats d’un candidat dans un état, c’est la liste de grands électeurs démocrates ou la liste de grands électeurs républicains qui sera mobilisée en décembre. Ils voteront donc pour le candidat de leur parti.

Ce système a été beaucoup critiqué, pour plusieurs raisons. Ce principe électoral a pour conséquence le fait que les candidats ne font campagne que dans quelques états, appelés les swing states (état pivot), comme l’Ohio ou la Pennsylvanie. En effet, un grand nombre d’états sont déjà acquis à la cause démocrate (comme la Californie, par exemple) ou républicaine (comme le Texas). Le système du winner take all implique qu’il revient au même candidat d’obtenir 51 ou 80 % des voix, puisqu’il suffit de 51 % des voix pour remporter tous les grands électeurs. Par conséquent, les partis ne font campagne ni dans les états qui leur sont acquis, puisqu’il leur suffit d’y obtenir la majorité, ni dans les états qu’ils sont sûrs de ne pas remporter. Cela veut dire que dans beaucoup d’états, la campagne électorale passe pour ainsi dire inaperçue : les candidats n’y viennent jamais et n’y font pas de publicité électorale. Dans ces mêmes états, le taux de participation est généralement faible, puisque la victoire est déjà assurée à l’un des deux partis. La campagne se concentre de fait dans les états pivots où les deux partis sont proches de 50 %, et où chacun peut raisonnablement espérer de gagner.

Ce système pose également un problème démocratique : si le vote des grands électeurs est corrélé au vote populaire, il peut arriver qu’un candidat remporte le vote populaire sans remporter la majorité des grands électeurs. C’est ce qui est arrivé à Al Gore en 2000.

De nombreuses propositions d’amendement à la Constitution ont été introduites dans la Chambre des représentants pour réformer le système électoral américain. Pourquoi ces démarches n’ont-elles pas abouti ? Pourquoi les élections sont-elles, encore aujourd’hui, décidées par les grands électeurs ?

Un système fédéral

Le collège électoral permet de protéger les petits états, et de protéger l’impact qu’ils ont dans les élections. En effet, il y a autant de grands électeurs qu’il y a de membres du Congrès (sénateurs + représentants). Il y a deux sénateurs par état, quelle que soit la taille de l’état, alors que le nombre de représentants est proportionnel à la population de l’état. Cela implique que même l’état le moins peuplé a au moins deux sénateurs et un représentant, soit trois membres du Congrès, soit trois grands électeurs. Le vote d’un citoyen a donc proportionnellement plus de poids dans un petit état que dans un grand état. Le système des grands électeurs permet donc d’assurer aux états peu peuplés leur voix au chapitre, en évitant que les candidats ne se concentrent sur les grands états et centres urbains.

Le système des grands électeurs doit donc protéger la voix des petits états contre le poids des états plus peuplés. Mais il doit surtout protéger les états, pris dans leur ensemble, contre le gouvernement central. Il permet ainsi à chaque état de choisir les grands électeurs de la manière dont il l’entend, et d’organiser ses propres élections (notamment en déterminant le mode d’enregistrement des voix). L’élection du Président doit donc être décidée à l’échelle de l’état, pour éviter que la nature fédérale des États-Unis ne soit menacée par un gouvernement trop centralisé.

La théorie constitutionnelle qui sous-tend le suffrage indirect est la suivante : le Congrès serait composé de deux chambres, le Sénat, qui tirerait son pouvoir des états (c’est ainsi que le nombre de sénateurs est le même pour chaque état), et la Chambre des représentants, qui tirerait son pouvoir du peuple (le nombre de représentants est proportionnel à la population d’un état). Le Président serait quant à lui élu par un système qui prendrait en compte les états dans leur individualité au même titre que le peuple.

Le coût des campagnes

Il y a en outre une difficulté pratique au changement de système : d’après la commission électorale fédérale américaine, Barack Obama aurait dépensé plus de 760 millions de dollars pour la campagne de 2008. Si le coût des campagnes électorales est aussi élevé, cela est dû en partie au fait qu’il faille payer très cher les vidéos diffusées à la télévision américaine : il n’y a pas de temps d’antenne gratuit pour les clips de campagne comme en France, par exemple.

Les trois marchés les plus chers en termes de temps d’antenne sont en Californie, au Texas et dans l’état de New York. Or, ces états ne sont pas des swing states : la Californie et New York votent traditionnellement pour les démocrates aux élections présidentielles, et le Texas pour les républicains. Ce sont également, au demeurant, les états qui comptent le plus de grands électeurs : 55 pour la Californie, 34 pour le Texas, 31 pour New York.

Si les États-Unis passaient au suffrage direct, tous les états seraient de nouveau en jeu – et notamment ces trois états, qui sont les trois états les plus peuplés. En effet, il ne s’agirait plus simplement d’obtenir la majorité dans un état, mais bien d’obtenir la plus grande majorité possible. Cela engendrerait des coûts de campagne bien supérieurs à ce qu’ils sont aujourd’hui…

Un amendement à la Constitution

A cette difficulté pratique s’ajoute une difficulté légale. Même si une majorité d’Américains est en faveur d’un passage au suffrage direct d’après les sondages Gallup, un tel changement impliquerait d’amender la Constitution. En effet, c’est bien dans l’article 2, section 1 de ce texte qu’est décrit le système électoral :

Le pouvoir exécutif sera conféré à un président des États-Unis d’Amérique. Il restera en fonction pendant une période de quatre ans et sera, ainsi que le vice-président choisi pour la même durée, élu comme suit :

Chaque État nommera, de la manière prescrite par sa législature, un nombre d’électeurs égal au nombre total de sénateurs et de représentants auquel il a droit au Congrès, mais aucun sénateur ou représentant, ni aucune personne tenant des États-Unis une charge de confiance ou de profit, ne pourra être nommé électeur.

Or, tout amendement à la Constitution doit être ratifié par deux tiers des représentants et deux tiers des sénateurs, puis par trois quarts des législatures des états. Cela implique un quasi-consensus que le changement du système électoral est loin de susciter. Cela est d’autant plus vrai que les petits états perdraient en conséquence une partie de leur poids électoral : d’un point de vue politique, il est peu probable qu’ils fassent ce choix. Le système électoral américain, ancré dans la tradition constitutionnelle, a déjà survécu à la crise engendrée par l’élection de Bush en 2000 ; selon toute vraisemblance, il survivra encore à un grand nombre d’élections.


Pour en savoir plus :

James Madison, Federalist paper  n˚39 http://www.gutenberg.org/files/1404/1404-h/1404-h.htm#2H_4_0039
Alexander Hamilton, Federalist paper n˚68 http://www.gutenberg.org/files/1404/1404-h/1404-h.htm#2H_4_0068

Crédit photo : Portrait officiel du Vice-Président Al Gore, Maison Blanche

Pourquoi la peine de mort existe-t-elle encore aux Etats-Unis ?

 Le 7 décembre 2011, l’annonce a été faite que le procureur de Philadelphie renonçait à requérir la peine capitale contre Mumia Abu-Jamal ; la condamnation à mort de celui-ci a été commuée en peine de prison à vie, pour le meurtre du policier Daniel Faulkner le 9 décembre 1981. Cette décision fait suite au fait qu’en 2008, une cour d’appel fédérale avait annulé la condamnation à mort de Mumia Abu-Jamal en raison d’un vice de procédure, tout en confirmant sa culpabilité dans le meurtre du policier.

Au cours de ces trente dernières années, ce condamné est devenu une figure emblématique de l’opposition à la peine de mort aux États-Unis, où 34 états et le gouvernement fédéral peuvent encore requérir cette peine aujourd’hui.

Il est intéressant de noter que la peine capitale a, de fait, été abolie en 1972.  L’affaire judiciaire Furman v. Georgia, qui portait sur le meurtre commis par William Henry Furman lors d’un cambriolage, fut décidée en dernier recours par la Cour suprême, cour fédérale qui juge de la constitutionnalité des lois. Elle parvint à la conclusion que la peine de mort était une violation du 8e amendement de la constitution américaine : « Il ne pourra être … infligé de peine cruelle ou inhabituelle ». La peine de mort, jugea la Cour suprême, entrait dans cette catégorie de peine, en grande partie parce qu’elle était imposée de manière arbitraire et non harmonisée. Cette décision portait donc plus sur la façon dont la peine capitale était appliquée que sur la peine elle-même. Dans les quatre années qui suivirent, de nombreux états américains établirent de nouvelles lois sur la peine de mort, qui encadraient cette peine plus strictement pour entrer en conformité avec la décision de la Cour suprême. Celle-ci a estimé que ces nouvelles lois étaient constitutionnelles en 1976 dans l’affaire Gregg v. Georgia, qui réaffirma donc la constitutionnalité de la peine de mort aux Etats-Unis.

L’opinion publique a elle aussi beaucoup évolué sur le sujet. Pour mesurer cette évolution, Gallup lance régulièrement un sondage dont la question est toujours la même : êtes vous pour la peine de mort pour une personne condamnée de meurtre ? Le taux le plus bas de réponses positives a été atteint en 1966 : seuls 42 % des Américains étaient en faveur de la peine capitale. En 1994, ce taux atteint le maximum jamais atteint : 80 % des sondés se déclarent en faveur de la peine de mort. En octobre 2011, 61 % des Américains sont en faveur de la peine de mort. Il faut toutefois noter que cette proportion baisse lorsqu’on propose aux sondés une alternative entre la peine de mort et la prison à vie sans possibilité de réduction de peine. Le dernier sondage sur la question en 2010 a révélé que 49 % des Américains pensaient que la peine de mort était la meilleure manière de punir le meurtre, alors que 46 % optaient pour la prison à vie.

Qu’est ce qui justifie de telles fluctuations, et un tel soutien à la peine de mort aujourd’hui encore ?

« Lorsqu’il vient à l’idée de quelqu’un de faire quelque chose de grave et d’illégal, je suggère qu’il aille dans un endroit tranquille et y pense sérieusement avant de la mettre en application » – William George Bonin, exécuté en Californie le 23 février 1996

Quelques arguments reviennent souvent dans le discours des partisans de la peine de mort. Selon eux, cette peine a un effet dissuasif. Les criminels réfléchiraient à deux fois avant de commettre un acte qui pourrait leur coûter la vie ; la peine de mort serait donc un bon moyen de lutter en amont contre la criminalité. De la même manière, pour des raisons évidentes, la peine de mort est un moyen efficace de lutter contre la récidive. Elle encouragerait également la coopération avec les forces de l’autorité : un criminel préfèrera dénoncer ses complices plutôt qu’encourir la peine de mort. Pour la même raison, il préfèrera plaider coupable d’emblée contre la promesse de ne pas être condamné à mort. Pour les partisans de la peine de mort, le coût réduit des affaires dans lesquelles l’accusé plaide coupable compense le coût élevé des affaires dans lesquelles il y a une condamnation à mort – ces affaires suscitant généralement un recours extensif aux procédures d’appel.

Toutefois, aucune de ces justifications de la peine de mort n’est spécifiquement américaine ; la raison du maintien de la peine capitale aux Etats-Unis est donc à chercher ailleurs.

« Nous allons continuer à manifester. Continuez à manifester, peuple noir » – Gary Graham, exécuté au Texas le 22 juin 2000

De nombreux observateurs font un parallèle entre les droits des Noirs-Américains aux Etats-Unis et la peine de mort. Ainsi, en 1972, lorsque la Cour suprême a jugé que la peine de mort telle qu’elle était appliquée était inconstitutionnelle, deux de ses juges, Byron White et Potter Stewart, ont noté explicitement leur inquiétude concernant la discrimination raciale dans l’application de la peine capitale.

Dans la même perspective, il est intéressant de noter que la défense de beaucoup de condamnés noirs-américains est assurée par la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, association nationale pour l’avancement des gens de couleur), une association américaine de défense des droits des Noirs-Américains qui s’est notamment illustrée dans sa lutte contre la ségrégation et pour les droits civiques dans les années 1950 et 1960. Lors du procès d’Abu-Jamal, c’est ainsi la NAACP qui avait dénoncé le manque d’équité des audiences : la condamnation à mort de l’accusé avait été prononcée par un jury exclusivement blanc.

Aujourd’hui, 42 % des condamnés à mort sont noir-américains, alors que ceux-ci ne forment que 12 % de la population  totale.  La condamnation à la peine capitale est concentrée dans le Sud des Etats-Unis, où elle est prononcée, dans certains états, par des juges élus : ce mode de sélection des juges implique qu’ils sont sensibles à l’opinion publique locale, et que leurs actions peuvent refléter les préjugés raciaux locaux.

Le fait que certains juges soient élus peut expliquer pourquoi ils auraient recours à la peine de mort, dans des circonscriptions où l’opinion publique y est favorable. Mais ce n’est pas eux qui jugent de la constitutionnalité de la peine de mort dans son ensemble ; seuls les juges de la Cour suprême sont à même d’en décider, et ceux-ci sont nommés par le pouvoir exécutif avec l’assentiment du Sénat, et non élus. Dans la mesure où cela devrait les rendre moins sensibles aux évolutions de l’opinion publique, et dans la mesure où deux juges de la Cour suprême ont dénoncé la discrimination raciale dans l’application de la peine capitale,  le seul prisme des droits noirs-américains est insuffisant pour expliquer que la peine de mort n’ait pas été abolie aux Etats-Unis.

« C’est là-haut que l’on fait face à la véritable Cour suprême, pas ici bas » – Jaime Elizalde Jr., exécuté au Texas le 31 janvier 2006

Maureen Faulkner, la femme du policier pour le meurtre duquel Mumia Abu-Jamal a été condamné, a affirmé qu’ « il ne restait plus beaucoup de temps avant qu’Abu-Jamal soit confronté au juge suprême ».  Le discours sur la peine de mort aux Etats-Unis est émaillé de références à Dieu et à la morale.

Antonin Scalia, juge à la Cour suprême, a ainsi écrit un article de 2002 au nom révélateur : « La justice de Dieu et la notre ». Il note : « mon vote, associé au vote d’au moins quatre autres juges, est, dans la plupart des cas, la dernière étape avant qu’une exécution  n’ait lieu. Je ne pourrais pas participer à ce processus si je pensais que ce qui était fait était immoral… » On entend de la même manière souvent les partisans de la peine de mort parler d’une peine juste, à la mesure du crime qu’elle punit.

Ce discours sur la morale est fortement inspiré par le discours religieux. Il est ainsi intéressant de noter que les états qui ont vu le plus grand nombre d’exécutions depuis le rétablissement de la peine de mort en 1976 sont des états du sud : dans l’ordre, le Texas, la Virginie et l’Oklahoma. C’est également dans ces états que l’influence religieuse se fait le plus sentir.

Si plusieurs confessions protestantes se sont prononcées contre la peine de mort, la Southern Baptist Convention  (convention baptiste du sud), la plus grande congrégation protestante aux Etats-Unis, s’est déclarée en faveur de la peine capitale pour les gens coupables de meurtres ou d’actes de trahisons ayant causé la mort. Elle précise également que la peine de mort doit être appliquée sans référence à la couleur de peau, à la classe sociale ou au statut du condamné. L’influence religieuse aux Etats-Unis se fait donc sentir paradoxalement à la fois dans la lutte contre le droit à l’avortement (les opposants à l’avortement se qualifient de l’adjectif pro-life, pour la vie) et dans la lutte pour le maintien de la peine de mort ; de la même manière, ceux qui défendent le droit à l’avortement se prononcent également souvent contre la peine de mort.

Notons enfin que si la peine de mort existe encore aux Etats-Unis, il semblerait qu’elle soit en recul. En 2011, le nombre de condamnations à mort a été inférieur à 100 pour la première fois depuis 1976. Le nombre d’exécutions est lui aussi en déclin, et l’Illinois a aboli la peine de mort : cela fait de lui le quatrième état à abolir la peine de mort en quatre ans. Si l’abolition de la peine de mort n’a pas été décidée à l’échelle fédérale, l’évolution des mentalités est peut-être déjà visible à l’échelle des états et de l’opinion publique.

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Pour en savoir plus : http://www.deathpenaltyinfo.org[/box]

Pourquoi les Etats-Unis fêtent-ils Thanksgiving ? Shopping, famille, patriotisme

Thanksgiving est un jour férié aux États-Unis, qui tombe chaque année le 4ème jeudi du mois de novembre, soit, cette année, le 24 novembre. Traditionnellement, on y mange bien et abondamment : une dinde farcie, de la purée, des patates douces, du pain de maïs, de la sauce aux airelles (on en voit dans l’épisode de Friends où Chandler est si fier de sa cranberry sauce), des tartes de toutes sortes. Le repas commence en début d’après-midi et se poursuit toute la journée, en famille. Mais que fête-t-on, au juste, à Thanksgiving ?

Cette fête, contrairement à la plupart des jours fériés en Europe, n’est pas une fête religieuse ; alors que les traditions de Thanksgiving sont si proches des traditions de Noël, la date n’est pas issue du calendrier chrétien, même si « Thanksgiving » signifie « action de grâces ».

Cette célébration est issue des fêtes de moissons européennes, qui avaient lieu tous les ans à l’automne. L’histoire veut que le premier Thanksgiving du Nouveau Monde ait permis de fêter l’arrivée des colons au début du XVIIe siècle, et le premier repas partagé avec les Indiens d’Amérique, qui leur avaient fait découvrir le maïs et la dinde. Cette fête est petit à petit devenue rituelle.

Paul Krugman – avec ironie – rappelle tout ce que Thanksgiving a d’anti-américain. Partage de nourriture entre tous : communisme ! Premiers européens à arriver en Amérique : immigrants clandestins ! Mais quoi qu’il en dise, au XIXe siècle, cette fête devient un symbole de l’unité américaine : ce n’est qu’en 1863 qu’une date officielle a été établie pour Thanksgiving à l’échelle du pays, alors qu’Abraham Lincoln tentait d’établir un sentiment américain d’appartenance pour rapprocher les États du Nord et les États du Sud (ça n’a pas suffi. La Guerre de Sécession a duré jusqu’en 1865.)

Une tradition plus récente de Thanksgiving est le Black Friday. Thanksgiving tombe toujours un jeudi, et le lendemain, tout le monde fait le pont. Si tous les magasins sont fermés le jour de Thanksgiving, ils ouvrent tous le vendredi qui suit : c’est donc ce jour-là que tous les Américains font leurs courses de Noël. Beaucoup de magasins ouvrent leur porte à des heures très matinales (4 ou 5h du matin, voire de plus en plus à minuit, ou la veille au soir), ferment très tard, et proposent des soldes pour lancer la saison. Il s’agit généralement du jour dans l’année au cours desquels les magasins enregistrent leur plus gros chiffre d’affaires.

[box]Pour en savoir plus : Paul Krugman, « Thanksgiving is Un-American », krugman.blogs.nytimes.com. 22 novembre 2011.[/box]

Pourquoi George Bush s’est fait réélire en 2004 alors qu’il paraissait si impopulaire ?

Moins d’un an avant Election Day 2012, alors que seuls 43 % des citoyens américains pensent qu’Obama fait un bon travail (Gallup), alors que les campagnes électorales républicaines frémissent et prennent leur envol, on peut se demander comment George Bush a fait. Il semblait déjà très impopulaire avant d’être élu en 2000, puisqu’il a été élu sans obtenir la majorité des voix à l’élection ; lors de son premier mandat, il a engagé les Etats-Unis dans la guerre en Irak pour lutter contre les armes de destruction massive ; quelques mois avant l’élection, les Nations Unies ont affirmé qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. Comme Obama, il était président en période de crise, dans son cas une crise sécuritaire. Malgré cela, ou grâce à cela, il a emporté l’élection de 2004 avec plus de voix en valeur absolue qu’aucun autre président jusqu’alors. Quel était son secret ?

« Les victimes étaient dans des avions ou dans leur bureau. Des secrétaires, des hommes et femmes d’affaire, des militaires et des fonctionnaires. Des mamans et des papas. Des amis et des voisins. » (George Bush, 2001)

George W. Bush est très vite devenu le président du 11 septembre. S’il est devenu de plus en plus impopulaire à mesure que la guerre en Irak se prolongeait, il faut garder à l’esprit que la cote de popularité du président républicain a atteint 90 % après les attentats du World Trade Center (Gallup). Bush s’est donc présenté comme l’homme de la crise, qui seul pouvait la mener à son terme. Il a su capitaliser sur sa popularité de temps de guerre, et construire l’idée qu’il était le seul à avoir l’expérience suffisante en la matière, le seul à avoir une vision globale du problème. Pour cela, il s’agissait d’insister non sur la seule guerre en Irak, mais sur le terrorisme en général, sur une vision idéologique du rôle presque messianique des Etats-Unis dans le monde. L’élection présidentielle était présentée comme l’alternative : moi ou le chaos.

Kerry, malgré son expérience militaire, n’a pas réussi à se présenter comme un candidat crédible dans le domaine. Sa campagne a été détruite par le groupe des Swiftboat Veterans for Truth, des vétérans conservateurs qui l’ont attaqué sur son passé militaire. Ils ont affirmé que Kerry exagérait l’importance de son rôle dans les forces armées pendant la guerre du Vietnam, et ont remis en question la légitimité des médailles que l’US Navy avait données à Kerry. C’est une véritable smear campaign : on n’hésite pas à émettre des attaques personnelles pour salir la réputation du candidat adverse.

« Les enfants pauvres ne savent pas lire ; il est temps de leur apprendre » (George Bush, 2000)

Kerry est en outre décrit par l’équipe du président républicain comme quelqu’un de très à gauche qui augmenterait inévitablement les impôts. Notons qu’en 2004 les thématiques économiques, et notamment le déficit budgétaire, n’étaient pas considérés comme des priorités. Le bilan économique du premier mandat de Bush n’était pas très bon, mais il n’était pas catastrophique. Cela a permis à Bush de jouer à la fois sur le fait que les impôts n’augmenteraient pas, et sur l’augmentation des dépenses sociales. L’élection se présentait donc comme un choix entre quelqu’un qui augmenterait les impôts et quelqu’un qui ne les augmenterait pas, mais investissait quand même dans les dépenses sociales.

Les deux grandes réformes de Bush ont ainsi été la réforme du Medicare en 2003, qui a permis de moderniser le système d’assurance santé dont bénéficient les personnes âgées, et le No Child Left Behind Act de 2003, dans le domaine de l’éducation. Soutenue par certains démocrates, dont le sénateur Ted Kennedy, cette loi devait permettre d’abord de mesurer le niveau des écoles par des tests dont les résultats seraient rendus publics, ensuite de diriger les fonds fédéraux en priorité aux écoles qui obtenaient de mauvais résultats.

Sa politique intérieure a donc été guidée par le principe du compassionate conservatism, une droite sociale à l’Américaine qui lui a permis de mordre sur le vote démocrate.

« La citoyenneté est aussi importante que le gouvernement » (George Bush, 2001)

Enfin, Bush a mis en place une campagne de mobilisation locale efficace, qui a porté ses fruits, puisqu’un grand nombre de républicains se sont déplacés pour voter, alors que les démocrates bénéficient traditionnellement d’un plus fort taux de participation.

Cet intérêt porté à la mobilisation des électeurs n’est pas sans rappeler Obama, qui a su susciter un mouvement grassroots phénoménal en 2008, notamment grâce à son utilisation active des réseaux sociaux. Le grand nombre de donations faites à sa campagne sur Internet est témoin du succès de cette démarche. Obama peut-il, alors, tirer des leçons de la réélection de Bush en 2004 ? En ce qui concerne l’augmentation des dépenses sociales, elle est rendue très polémique par le contexte de crise. On en arrive donc à une constataton paradoxale – il a été plus facile à un président républicain de faire adopter des mesures sociales en 2004 qu’à un président démocrate en 2012, en raison de la crise de la dette. Le point commun entre les deux présidents réside justement en cette situation de crise : il revient désormais à Obama de faire de la crise un argument de campagne, de se présenter comme le seul homme à même de maîtriser la situation et non comme l’homme qui jusqu’ici n’a pas su trouver de solution à la crise.

[box]Pour en savoir plus sur les élections de 2004, voir :

Vincent Michelot, « Elections 2004 : un plébiscite en trompe l’œil ? », Le Débat, no 133, janvier-février 2005, p. 53-64.

Vincent Michelot, « 2004 : une élection sans électeurs ? », Le Débat, no 127, 2004, p. 80-92.[/box]

Mais pourquoi les Etats-Unis sont-ils si religieux ?

Plus de 90 % des Américains croient en Dieu, d’après un sondage Gallup qui date de mai 2011. Ce chiffre n’a pas beaucoup évolué depuis les années 1940 : la première fois que Gallup a posé cette question aux Américains en 1944, 96 % des sondés ont répondu qu’ils croyaient en Dieu. La foi religieuse est donc très répandue parmi les habitants du pays, dont le discours et les actions reflètent ces croyances. On pense bien sûr au « God bless America » qui conclut de nombreux discours politiques, au serment que les nouveaux élus doivent prêter sur la Bible pour prendre leurs fonctions, à l’expression « In God we trust » que l’on voit écrite sur les billets de un dollar.
Pourtant, le 1er amendement de la Constitution américaine précise que « le Congrès ne fera aucune loi qui établisse une religion officielle, ou qui interdise le libre exercice d’une religion ». C’est bien là une forme de séparation de l’Eglise et de l’Etat à l’Américaine, et ce document fondateur de l’histoire du pays ne fait d’ailleurs aucune référence à Dieu. Si l’on s’en fie à la Constitution, les Etats-Unis sont donc bien un pays laïc. Qu’est-ce qui justifie alors le rôle important que la religion joue, de fait, dans la vie américaine ?

Un enjeu politique : les Etats du Sud

On peut évoquer d’abord une explication politique. On se souvient que dans les années 1960, en 1964 exactement, le Président Lyndon B. Johnson signe le Civil Rights Act, un ensemble de lois qui avait pour premier objectif de protéger les droits des Noirs-américains, en déclarant illégale toute discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale d’un citoyen. La légende veut que Johnson ait dit, juste après avoir signé cette loi : « nous avons perdu le Sud ». En effet, les habitants des Etats du Sud étaient en grande majorité opposés à cette législation ; s’ils avaient jusqu’ici voté en majorité pour les Démocrates, ceux-ci perdaient leur soutien en devenant les défenseurs des droits civiques. Or, par leur poids électoral, les Etats du Sud sont un enjeu politique majeur : dès 1964, les Républicains ont tenté de s’y implanter (avec succès), alors que les Démocrates s’efforçaient de les reconquérir.
Simultanément, dans les années 1960, les Evangélistes sont arrivés sur le devant de la scène politique. L’Evangélisme est une forme de protestantisme particulièrement développé dans le Sud des Etats-Unis, généralement assez conservateur, qui accorde beaucoup d’importance à l’expression explicite et active de la foi religieuse. Les Evangélistes ont été amenés à s’impliquer dans la vie politique en conséquence notamment d’une série de décisions de la Cour suprême, présidée à ce moment là par le très progressiste Earl Warren, qui allaient à l’encontre de la pratique religieuse. Ainsi, par exemple, en 1962, la Cour suprême interdit la prière dans les écoles publiques (Engel v. Vitale) et en 1963, elle déclare anticonstitutionnelle la lecture de la Bible dans une école publique (Abington School District v. Schempp). Par conséquent, les Evangélistes du Sud commencent à s’impliquer dans la vie politique pour rétablir la place de la religion dans la sphère publique américaine, et ce pendant la période au cours de laquelle les Démocrates perdent le soutien des Etats du Sud.
Pour reconquérir le Sud, il y avait une stratégie très simple : il s’agissait de séduire les Evangélistes par un discours religieux. Cette stratégie a été, et est toujours, celle des Républicains, mais pas seulement : les deux seuls présidents Démocrates qui ont été élus entre 1964 et 2008 (de fait, il a été plus difficiles aux candidats démocrates de se faire élire après 1964) ont été très explicites quant à leur pratique de la religion. Carter, un Born Again Christian, disait prier jusqu’à 25 fois par jour – le choix d’un tel candidat par le parti Démocrate relevait d’une stratégie pour reconquérir le Sud. Clinton, après l’affaire Lewinsky, a tenté de reconquérir l’électorat par une rhétorique très religieuse. Il a ainsi organisé un petit déjeuner de prière, auquel étaient invité des centaines de membres du clergé, au cours duquel il a reconnu avoir « péché ».

Crédit photo : Pierre-Louis Rolle

Un enjeu identitaire

Le phénomène religieux aux Etats-Unis a donc une explication politique. Toutefois, il ne date pas de 1964 ; ce discours et ces croyances existaient déjà avant le Civil Rights Act. Il nous faut donc remonter plus loin pour expliquer pourquoi les habitants de ce pays sont, encore aujourd’hui, si religieux. On peut avancer une autre explication : celle du rôle identitaire qu’a joué la religion aux Etats-Unis. Rappelons que ce pays est relativement jeune, qu’il a dû se construire en établissant des références communes qui permettent à tous les habitants de se sentir américains. Le protestantisme a pu jouer ce rôle de référence commune, d’autant plus que beaucoup des premiers arrivants étaient pour beaucoup des Protestants qui avaient été persécutés dans leur propre pays.
Au XIXe siècle, l’expansion de l’économie américaine, qui est passée par de grands travaux de construction de routes, de chemins de fer, d’infrastructures, a coïncidé avec une série de crises agricoles en Irlande, dont la plus connue est la famine des pommes de terre : entre 1846 et 1851, plus d’un million d’Irlandais ont immigré aux Etats-Unis. Cette arrivée massive a été source d’inquiétude pour les habitants du pays, en partie parce que l’allégeance première des Catholiques est au pape.
Des journaux anti-catholiques se sont développés : Priestcraft Unmasked, the Protestant, the Reformation Advocate, the American Protestant Vindicator. Une forme de littérature particulière s’est également développée, la « pornographie puritaine » : des livres ont été publiés qui révélaient les secrets et perversités présumés de la vie catholique. Ainsi, le livre Awful Disclosures, publié en 1836, a été vendu, à titre de comparaison, presqu’autant que la Cabine de l’Oncle Tom : il raconte l’histoire d’enfants illégitimes nés de l’union de bonnes sœurs et de prêtres, qui étaient tués et jetés dans des puits – non sans être baptisés au préalable.
Ce mouvement a abouti à la création en 1854 d’un mouvement politique : l’Ordre de la Bannière étoilée. Ce parti, également appelé le Know Nothing Party, était réservé aux Américains protestants nés de parents protestants et recommandés par des protestants. Ils se servaient de leur influence pour amener des Protestants à des postes politiques clés. Ce mouvement a eu un succès considérable : une centaines de membres du Congrès, huit gouverneurs, les maires de villes comme Boston, Chicago ou Philadelphie revendiquaient leur appartenance à ce parti.
Il s’agissait donc bien de protéger la prédominance de la religion protestante ; celle-ci a acquis l’importance qu’elle a aujourd’hui en devenant l’un des piliers de l’identité américaine. L’influence du protestantisme s’est renforcée en réaction à l’arrivée de Catholiques en masse au XIXe siècle, et elle s’est prolongée bien au-delà.

Une autre définition de la laïcité

Mais les Etats-Unis sont peut-être si religieux plus simplement parce que leur vision de la laïcité est différente de celle que l’on a en France. Alors qu’en France, la laïcité s’est érigée comme principe contre la religion sous toutes ses formes, la priorité aux Etats-Unis n’était pas de ne pas avoir de religion, mais d’assurer le maintien d’un environnement dans lequel toutes les religions pourraient coexister en paix. Cette vision de la laïcité n’était donc pas exclusive de références religieuses, tant que celles-ci n’affirmaient pas la prééminence d’une religion sur une autre. Cela explique que la prière à l’école ait été possible jusqu’en 1962, et encore aujourd’hui de nombreux conservateurs se battent pour qu’elle redevienne un droit.
Les Etats-Unis sont donc un pays religieux, mais pas le pays d’une religion, même si les Protestants sont une majorité. C’est ainsi qu’en 2006, Keith Ellison, le premier Musulman élu à la Chambre des Représentants, a pu prêter serment sur le Coran là où les autres Représentants prêtent serment sur la Bible. Plus que de séparation entre l’Eglise et l’Etat, on peut parler d’un principe de neutralité : il doit être possible pour toutes les religions de cohabiter, sans que l’Etat ne prenne parti.

Pour plus d’informations, voir : Denis Lacorne, De la religion en Amérique. Paris, Gallimard, 2007.