Pourquoi les armes à feu sont-elles si répandues aux Etats-Unis ?

Les homicides commis à l’aide d’une arme à feu sont vingt à trente-cinq fois plus élevés aux Etats-Unis que dans des pays au niveau de vie comparable. Un certain nombre de fusillades ont attiré l’attention sur ce phénomène, à commencer par les massacres de Columbine High School et de Virginia Tech. Plus récemment, en 2011, Gabrielle Giffords, membre de la Chambre des représentants, a été victime d’une tentative d’assassinat au cours de laquelle plusieurs personnes ont été tuées à Tucson, dans l’Arizona. La question de l’accès aux armes à feu se pose en conséquence avec acuité aux Etats-Unis. 47 % des Américains admettent ainsi qu’il y a une arme à feu dans leur propriété (Gallup), et l’esprit des lois sur les armes à feu semble être de protéger le droit d’accès aux armes à feu des utilisateurs légitimes, tout en limitant l’accès que les catégories à risque de la population peuvent y avoir. C’est ainsi qu’il est interdit à l’échelle fédérale de vendre des pistolets aux moins de 21 ans, par exemple.

Il semble y avoir un réel attachement aux armes à feu aux Etats-Unis, où elles sont considérées non seulement comme des armes mais comme des objets de collection et de loisir. Un sondage Gallup a révélé que 73 % des Américains se prononceraient contre une loi qui bannirait la possession d’armes à feu sauf pour la police et autres personnes autorisées.

La question se pose de savoir si c’est parce qu’il y a tant d’armes à feu qu’il y a tant de violence, ou si c’est parce qu’il y a un risque de violence que les Américains, pour se protéger, ont ce type d’armes chez eux. De la même manière, est-ce une facilité historique d’accès aux armes à feu qui a suscité l’attachement à ces armes, ou la causalité est-elle inversée ?

 

Les armes à feu en guerre contre la criminalité

Les personnes en faveur du droit de porter à tout moment une arme sur soi argumentent qu’une telle mesure aurait pour effet de réduire la criminalité aux Etats-Unis. En effet, la possession d’une arme de ce type permettrait aux Américains de se protéger en cas d’attaque, et aurait un effet dissuasif sur les criminels : les cambrioleurs, par exemple, réfléchiraient à deux fois avant de s’introduire dans une maison dont le propriétaire a potentiellement une arme à feu.

Un autre argument des personnes en faveur des armes à feu est le suivant : si une mesure venait restreindre l’accès à de telles armes, seules les honnêtes gens s’y soumettraient. Elles seraient donc particulièrement vulnérables aux attaques de criminels armés. Il n’y a pas de raison, toutefois, que ces arguments fassent plus école aux Etats-Unis qu’ailleurs.

Des arguments juridiques et politiques

L’insuccès des tentatives de restreindre l’accès aux armes à feu aux Etats-Unis s’explique en premier lieu par un appui légal solide, le 2nd amendement : « une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un Etat libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé ». Le droit de posséder une arme à feu est donc inscrit dans la Constitution, depuis la ratification de la déclaration des droits en 1791. C’est là un argument de poids pour les défenseurs du droit à un accès facile aux armes à feu, traditionnellement républicains. C’est ainsi que dans la série A la maison blanche, la républicaine Ainsley Hayes souligne ironiquement que ses collègues démocrates sont en faveur de tous les droits protégés par la déclaration des droits – sauf un, le droit de porter des armes.

Cette interprétation du 2nd amendement, qui protégerait le droit de chacun de porter une arme, a été validée par la Cour suprême en 2008, lors de l’affaire District of Columbia v. Heller. C’est la première fois que la première cour fédérale s’est prononcée sur la question. Le jugement rendu a établi que le 2nd amendement protégeait bien le droit individuel à la possession d’arme à feu, et pas seulement le droit des milices.

Avant cette affaire, de nombreuses lois facilitant ou restreignant l’accès aux armes à feu ont été votées aux Etats-Unis, trahissant le manque de consensus sur ce sujet. Dans les années 1960, une série d’assassinats (Robert Kennedy, Martin Luther King Jr.) et un climat de violence généralisé ont été à l’origine du Gun Control Act en 1968, un texte de loi qui venait réguler le commerce des armes à feu. Toutefois, en 1986, la loi McClure-Volkmer Act revint sur ces acquis, en limitant par exemple les inspections auxquelles les marchands d’armes à feu étaient soumis. Depuis, des lois ont été votées dans un sens comme dans l’autre, sans jamais toutefois vraiment remettre en cause le « droit de porter des armes ».

L’argument selon lequel le port d’arme, par son caractère dissuasif, permet de réduire la criminalité aux États-Unis a également joué un rôle dans certaines lois passées à l’échelle d’états. Ainsi, la loi permettant aux Texans qui en reçoivent l’autorisation de porter une arme sur eux en 1995 fut votée en conséquence directe du massacre à Luby’s Cafeteria au Texas en 1991. Une fille dont le père et la mère avaient été tués au cours du massacre fit en effet campagne pour cette mesure en soulignant que la loi l’obligeant à laisser son arme dans la voiture l’avait empêchée ce jour-là de se défendre et de défendre sa famille. Une étude publiée en 1996 par John Lott et David Mustard, spécialistes de droit à l’Université de Chicago, soutient ainsi que les lois votées dans certains états autorisant le port d’arme sur soi ont permis de réduire le taux de violence criminelle. Il s’appuie en particulier sur l’exemple de la Floride, dont le taux de criminalité aurait baissé de façon spectaculaire depuis le vote de ces lois en 1987.

Un autre argument explique qu’il soit difficile de restreindre l’accès aux armes à feu aux Etats-Unis : la puissance de la National Rifle Association (NRA, l’association nationale des amateurs d’armes à feu). Les projets de loi dont l’objectif est de réduire la violence criminelle aux Etats-Unis sont très rarement votés, en grande partie parce que des groupes de pression comme la NRA et l’association Gun Owners of America (GOA, association des possesseurs d’arme à feu aux Etats-Unis), aidés par d’autres groupes de taille plus modeste, dépensent des sommes considérables chaque année en actions de lobbying. Le budget annuel de la NRA dépasse les 300 millions de dollars. Comme tout groupe de pression, l’idée est à grands traits qu’ils financent les campagnes de certains candidats à la Chambre des représentants ou au Sénat, qui leur sont ensuite redevables. Les élus peuvent également courtiser leur soutien pour éviter qu’ils ne financent les campagnes de candidats adverses. C’est ainsi que la loi sur la sécurité sociale de 2010 inclut une disposition discrète spécifiant que les compagnies d’assurance n’ont pas le droit de faire payer leurs polices plus cher aux possesseurs d’armes à feu.

La Conquête de l’Ouest

Des groupes comme la NRA et la GOA axent leur argumentaire sur l’idée que la possession d’armes à feu est inscrite dans la culture américaine, pour plusieurs raisons : les Américains ont toujours dû se défendre contre des ennemis qui menacent leur avenir. Ils ne comptent que sur eux-mêmes et pas sur leur gouvernement. Ils n’autorisent personne à restreindre leurs libertés. L’idée centrale est qu’il faut se défendre à la fois contre l’ennemi extérieur et contre l’ennemi qui menace à l’intérieur même du pays.

Pour que les Etats-Unis deviennent les Etats-Unis, il a d’abord fallu conquérir le territoire en acquérant l’indépendance vis-à-vis des Anglais, puis en le protégeant de la tyrannie. Les pères fondateurs, en établissant un système de contre-pouvoirs dont l’objectif était d’empêcher l’émergence d’une des trois branches du pouvoir par rapport aux deux autres, avaient à l’esprit de protéger les libertés individuelles. Les Américains ont gardé une certaine méfiance à l’égard du gouvernement, dont les droits sur le peuple sont facilement remis en cause. Le 2nd amendement avait ainsi pour objectif de donner la possibilité aux citoyens de renverser, par les armes s’il le fallait, un gouvernement qui deviendrait trop tyrannique. Si aucun gouvernement n’a dans les faits été renversé, on peut remarque que pas moins de quatre présidents sont morts assassinés par une arme à feu, dont Abraham Lincoln et John F. Kennedy.

Les armes à feu sont donc liées à l’histoire politique américaine. Elles sont également liées à l’histoire de l’acquisition du territoire. Longtemps, il ne s’est en effet pas agi pour les Etats-Unis de défendre ses frontières, mais bien de les conquérir. Le mythe de la Conquête de l’Ouest,  mis au goût du jour par les westerns, popularisé par John Wayne et Gary Cooper, repose bien sur l’idée d’acquérir et de défendre ses terres en jouant de son arme à feu. Dans l’imaginaire américain, le Wild West, l’Ouest sauvage, était un endroit violent et dangereux dominé par les armes à feu ; l’attachement des Américains à ces armes serait l’héritage de cette frontière toujours repoussée. Alors qu’en Angleterre, par exemple, on se défend par coups de poing, aux Etats-Unis, on se défend avec une arme.

Enfin, les armes à feu sont liées à une histoire de défense du pays face aux attaques qu’il pourrait subir. Certains argumentent que les Etats-Unis se sont construits sur l’idée du « nous contre eux », « eux » représentant d’abord les Anglais, puis d’autres ennemis contre lesquels le pays a dû défendre son nouveau territoire, comme le Mexique suite à l’annexion du Texas en 1845. En suivant cette logique, l’attachement aux armes à feu serait né de la nécessité de pouvoir défendre le pays, au cas où celui-ci serait attaqué par une puissance étrangère.

D’une certaine manière, il est donc vrai que l’histoire des Etats-Unis, dans la mesure où c’est un pays jeune, est liée de près à celle des armes à feu. Celles-ci devaient aider à protéger une certaine idée de la liberté : liberté du peuple contre la tyrannie, liberté des Américains contre l’ennemi étranger. Une certaine idée de l’égalité également, comme le résume le dicton suivant : « Dieu a créé les hommes. Le Colonel Colt les a rendus égaux ».

Pourquoi les Etats-Unis sont-ils le pays le plus riche du monde ?

En 2010, le PIB des Etats-Unis représente plus de 23 % du PIB mondial. Certes, ils ne se situent qu’en 9e position du PIB par habitant ; il est vrai aussi que le produit intérieur brut de l’Union européenne prise dans son ensemble dépasse celui des Etats-Unis. Mais l’Union européenne n’est pas un pays, les Etats-Unis ont donc le PIB les plus élevé du monde. En dépit de plusieurs crises économiques, le XXe siècle aura été le siècle des Etats-Unis. La Seconde Guerre mondiale a joué un rôle décisif : aucun combat n’a eu lieu sur le sol américain, et les Etats-Unis ont investi dans la reconstruction européenne, assurant la moitié de la production mondiale dans la période de l’après-guerre. Mais cela suffit-il à expliquer le rôle des Etats-Unis dans l’économie mondiale aujourd’hui ? Comment expliquer une telle richesse ?

Démocratie et droit à la propriété

La majorité des économistes s’accordent aujourd’hui pour dire que la qualité des institutions politiques est un des facteurs majeurs de la croissance. De ce point de vue, les Etats-Unis, ancienne colonie anglaise, ont hérité des institutions britanniques dont Douglas North a montré qu’elles étaient un des facteurs clés de l’avance prise par la Grande-Bretagne lors de la première révolution industrielle. Ces institutions (démocratie parlementaire, équilibre des pouvoirs, common law) créent, entre autres choses, un environnement favorable aux entrepreneurs, en garantissant leurs droits de propriété et en limitant les risques d’expropriation.

 

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Toutefois, la démocratie et le droit à la propriété sont désormais assez répandus parmi les pays occidentaux ; si c’est un facteur qui semble nécessaire pour devenir le plus riche du monde, ce n’est pas pour autant un critère suffisant.

On peut donc expliquer la richesse des Etats-Unis par la superficie de son territoire. Les Etats-Unis sont le quatrième plus grand pays au monde, et le troisième pays le plus peuplé du monde. Ces chiffres impliquent que les richesses produites sont plus abondantes, qu’il y a un plus grand marché intérieur sur lequel distribuer les produits, et que la main d’œuvre est plus nombreuse.

L’agriculture américaine est ainsi la plus grande agriculture au monde : les exportations des Etats-Unis dominent le marché mondial des produits alimentaires. La superficie du territoire donne à ce pays l’avantage de pouvoir produire en grande quantité, avantage doublé d’un atout qualitatif : les différents climats et reliefs du territoire permettent une grande diversité dans la production. Ainsi, les grandes plaines, irriguées par de grands fleuves, sont productrices de blé et d’orge, et se spécialisent également dans l’élevage. L’influence tropicale dans le sud du pays permet de faire pousser des plantes et des fruits réclamant une culture humide : coton, oranges.

De la même manière, les Etats Unis sont encore les premiers producteurs et consommateurs dans la plupart des secteurs industriels. Les secteurs aéronautiques et militaires sont particulièrement prospères, et les Etats-Unis sont un des plus gros producteurs de pétrole du monde. Là encore, les Etats-Unis bénéficient de la taille de leur marché intérieur, mais c’est également l’un des pays les plus exportateurs du monde.

Enfin, plus de 75 % de la richesse créée provient du secteur tertiaire. Les Etats-Unis sont la troisième destination mondiale pour le tourisme international. En outre, en partant du principe que les frais d’investissement dans la recherche restent fixes une fois qu’ils ont atteint un certain seuil, quelle que soit la place du pays, on peut estimer que la taille des Etats-Unis permet de fournir un marché conséquent aux innovations technologiques, sans que cela implique des dépenses proportionnelles en R&D.

Enfin, les Etats-Unis se caractérisent par des investissements massifs dans la recherche et l’innovation. Le système universitaire draine les esprits brillants dans le monde entier, ce qui place le pays à la pointe des progrès technologiques. C’est ainsi que dans presque tous les secteurs, une entreprise américaine domine le marché international : les boissons (Coca-Cola) ou les logiciels (Microsoft), par exemple. Ces entreprises sont devenus le modèle de la réussite économique américaine, aussi bien que de l’hégémonie culturelle des Etats-Unis.

Capitalisme et liberté d’entreprendre

Les Etats-Unis sont surtout le pays dans lequel le capitalisme trouve sa version la plus aboutie. D’après Max Weber, cela est dû à l’éthique protestante. Le salut des Catholiques est indépendant de la réussite matérielle, puisque l’idéal catholique est lié au retrait et au refus de la recherche des biens de ce monde ; pour les Protestants au contraire, la réussite matérielle est un signe d’élection divine. Cela expliquerait pourquoi les pays dans lesquels le protestantisme s’est développé soient parmi les plus riches du monde : Angleterre, Allemagne, Etats-Unis sont parmi les six pays dont le PIB total est le plus haut.

Que ce soit lié ou non à la religion dominante, les Etats-Unis se distinguent par la promotion de l’esprit d’entreprise : d’après le dictionnaire Larousse, le capitalisme se caractérise par « la recherche du profit, l’initiative individuelle, la concurrence entre les entreprises ». Significativement, la loi américaine tend à protéger les entrepreneurs au détriment des employés ; le droit du travail est extrêmement flexible, et laisse aux entreprises une grande liberté pour recruter comme pour renvoyer. Si cela rend la vie des salariés plus précaire aux Etats-Unis, s’il s’agit d’un des pays développés où la plus grande proportion de gens vit en dessous du seuil de pauvreté, il faut remarquer que le taux de chômage est généralement très bas aux Etats-Unis (même si cela est moins vrai depuis la crise de 2008). La grande flexibilité du droit du travail permet également aux entreprises d’être parmi les plus compétitives, et de créer davantage de richesse.

Ces entreprises sont nourries par la légendaire société de consommation américaine, elle-même encouragée par une grande facilité pour contracter des crédits. Ainsi, à titre d’exemple, le système de cartes de crédit aux Etats-Unis est très différent du système français. L’achat n’est pas immédiatement débité du compte, comme en France ; le consommateur contracte un crédit, et il ne recevra la facture qu’à la fin du mois, qu’il peut rembourser en plusieurs mensualités. C’est ainsi que Lily, dans How I Met Your Mother, culpabilise parce qu’elle achète de nombreuses paires de chaussure au moyen de plusieurs cartes de crédit, dont les factures la suivent bien plus tard. Cette frénésie du crédit est à double tranchant : si elle entretient la consommation et donc, dans une certaine mesure, la santé économique du pays, elle n’en génère pas moins une situation d’instabilité, comme l’a montré la crise du mortgage (prêt immobilier) en 2008.

[box]Pour en savoir plus : voir Max Weber, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme [/box]

Pourquoi l’expression Bully Pulpit pour désigner la présidence américaine ?

Theodore Roosevelt est l’auteur de l’expression a bully pulpit pour caractériser la présidence américaine. On pourrait traduire cette expression par « une tribune formidable », de pulpit qui signifie la chaire, la tribune, et bully qui signifiait alors génial, formidable (aucun lien avec le nom a bully, une brute).

Ce qu’il voulait dire par là, c’est que la voix d’un président est entendue de tous, que l’occupant de la maison blanche peut faire connaître son opinion sur tous les sujets. L’attention qui est inévitablement accordée à ses propos lui donne un pouvoir incomparable. Si l’expression bully pulpit signifie par extension toute position qui garantit à celui qui l’occupe d’être écouté, elle s’applique donc bien avant tout à la présidence américaine.

Il est intéressant de noter que les Pères Fondateurs n’avaient pas du tout prévu que le président soit plus écouté que les autres pouvoirs. Certains étaient en faveur d’un exécutif collégial, d’un groupe de personnes qui prendrait les décisions, afin d’éviter les dérives tyranniques qui peuvent résulter de la concentration des pouvoirs entre les mains d’une seule personne. Cette idée fut abandonnée en raison du manque d’efficacité d’une prise de décision ainsi répartie, surtout dans l’éventualité d’une guerre ou d’une crise ; mais les Pères fondateurs établirent dans la Constitution tout un système de pouvoirs et contre-pouvoirs qui devait empêcher l’émergence d’un des trois pouvoirs au détriment des deux autres. A ce titre, il est intéressant de noter que les trois premiers articles de la Constitution traitent respectivement du législatif, de l’exécutif et du judiciaire ; ce n’est pas un hasard si le pouvoir exécutif n’arrive qu’en deuxième position.

Mais finalement, la décision des Pères Fondateurs d’établir un exécutif unitaire (par opposition à l’idée d’un conseil exécutif collégial) fut ce qui permit au président de bénéficier de cette formidable tribune : c’est bien parce qu’il parle d’une seule voix, par contraste avec le Congrès, qu’il est entendu. Cette tendance s’est accentuée au moment de l’arrivée de la radio, dans les années 1930, qui a permis à Franklin D. Roosevelt de créer un contact privilégié avec les Américains par le biais de ses « causeries au coin du feu ». L’arrivée de la télévision dans les années 1950 ne fit qu’accélérer ce phénomène : il était plus facile pour les médias de se concentrer sur une personne que de couvrir un groupe de gens. C’est l’un des nombreux facteurs qui expliquent le développement du pouvoir exécutif au XXe siècle, parfois au détriment des contre-pouvoirs.

Pourquoi la peine de mort existe-t-elle encore aux Etats-Unis ?

 Le 7 décembre 2011, l’annonce a été faite que le procureur de Philadelphie renonçait à requérir la peine capitale contre Mumia Abu-Jamal ; la condamnation à mort de celui-ci a été commuée en peine de prison à vie, pour le meurtre du policier Daniel Faulkner le 9 décembre 1981. Cette décision fait suite au fait qu’en 2008, une cour d’appel fédérale avait annulé la condamnation à mort de Mumia Abu-Jamal en raison d’un vice de procédure, tout en confirmant sa culpabilité dans le meurtre du policier.

Au cours de ces trente dernières années, ce condamné est devenu une figure emblématique de l’opposition à la peine de mort aux États-Unis, où 34 états et le gouvernement fédéral peuvent encore requérir cette peine aujourd’hui.

Il est intéressant de noter que la peine capitale a, de fait, été abolie en 1972.  L’affaire judiciaire Furman v. Georgia, qui portait sur le meurtre commis par William Henry Furman lors d’un cambriolage, fut décidée en dernier recours par la Cour suprême, cour fédérale qui juge de la constitutionnalité des lois. Elle parvint à la conclusion que la peine de mort était une violation du 8e amendement de la constitution américaine : « Il ne pourra être … infligé de peine cruelle ou inhabituelle ». La peine de mort, jugea la Cour suprême, entrait dans cette catégorie de peine, en grande partie parce qu’elle était imposée de manière arbitraire et non harmonisée. Cette décision portait donc plus sur la façon dont la peine capitale était appliquée que sur la peine elle-même. Dans les quatre années qui suivirent, de nombreux états américains établirent de nouvelles lois sur la peine de mort, qui encadraient cette peine plus strictement pour entrer en conformité avec la décision de la Cour suprême. Celle-ci a estimé que ces nouvelles lois étaient constitutionnelles en 1976 dans l’affaire Gregg v. Georgia, qui réaffirma donc la constitutionnalité de la peine de mort aux Etats-Unis.

L’opinion publique a elle aussi beaucoup évolué sur le sujet. Pour mesurer cette évolution, Gallup lance régulièrement un sondage dont la question est toujours la même : êtes vous pour la peine de mort pour une personne condamnée de meurtre ? Le taux le plus bas de réponses positives a été atteint en 1966 : seuls 42 % des Américains étaient en faveur de la peine capitale. En 1994, ce taux atteint le maximum jamais atteint : 80 % des sondés se déclarent en faveur de la peine de mort. En octobre 2011, 61 % des Américains sont en faveur de la peine de mort. Il faut toutefois noter que cette proportion baisse lorsqu’on propose aux sondés une alternative entre la peine de mort et la prison à vie sans possibilité de réduction de peine. Le dernier sondage sur la question en 2010 a révélé que 49 % des Américains pensaient que la peine de mort était la meilleure manière de punir le meurtre, alors que 46 % optaient pour la prison à vie.

Qu’est ce qui justifie de telles fluctuations, et un tel soutien à la peine de mort aujourd’hui encore ?

« Lorsqu’il vient à l’idée de quelqu’un de faire quelque chose de grave et d’illégal, je suggère qu’il aille dans un endroit tranquille et y pense sérieusement avant de la mettre en application » – William George Bonin, exécuté en Californie le 23 février 1996

Quelques arguments reviennent souvent dans le discours des partisans de la peine de mort. Selon eux, cette peine a un effet dissuasif. Les criminels réfléchiraient à deux fois avant de commettre un acte qui pourrait leur coûter la vie ; la peine de mort serait donc un bon moyen de lutter en amont contre la criminalité. De la même manière, pour des raisons évidentes, la peine de mort est un moyen efficace de lutter contre la récidive. Elle encouragerait également la coopération avec les forces de l’autorité : un criminel préfèrera dénoncer ses complices plutôt qu’encourir la peine de mort. Pour la même raison, il préfèrera plaider coupable d’emblée contre la promesse de ne pas être condamné à mort. Pour les partisans de la peine de mort, le coût réduit des affaires dans lesquelles l’accusé plaide coupable compense le coût élevé des affaires dans lesquelles il y a une condamnation à mort – ces affaires suscitant généralement un recours extensif aux procédures d’appel.

Toutefois, aucune de ces justifications de la peine de mort n’est spécifiquement américaine ; la raison du maintien de la peine capitale aux Etats-Unis est donc à chercher ailleurs.

« Nous allons continuer à manifester. Continuez à manifester, peuple noir » – Gary Graham, exécuté au Texas le 22 juin 2000

De nombreux observateurs font un parallèle entre les droits des Noirs-Américains aux Etats-Unis et la peine de mort. Ainsi, en 1972, lorsque la Cour suprême a jugé que la peine de mort telle qu’elle était appliquée était inconstitutionnelle, deux de ses juges, Byron White et Potter Stewart, ont noté explicitement leur inquiétude concernant la discrimination raciale dans l’application de la peine capitale.

Dans la même perspective, il est intéressant de noter que la défense de beaucoup de condamnés noirs-américains est assurée par la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People, association nationale pour l’avancement des gens de couleur), une association américaine de défense des droits des Noirs-Américains qui s’est notamment illustrée dans sa lutte contre la ségrégation et pour les droits civiques dans les années 1950 et 1960. Lors du procès d’Abu-Jamal, c’est ainsi la NAACP qui avait dénoncé le manque d’équité des audiences : la condamnation à mort de l’accusé avait été prononcée par un jury exclusivement blanc.

Aujourd’hui, 42 % des condamnés à mort sont noir-américains, alors que ceux-ci ne forment que 12 % de la population  totale.  La condamnation à la peine capitale est concentrée dans le Sud des Etats-Unis, où elle est prononcée, dans certains états, par des juges élus : ce mode de sélection des juges implique qu’ils sont sensibles à l’opinion publique locale, et que leurs actions peuvent refléter les préjugés raciaux locaux.

Le fait que certains juges soient élus peut expliquer pourquoi ils auraient recours à la peine de mort, dans des circonscriptions où l’opinion publique y est favorable. Mais ce n’est pas eux qui jugent de la constitutionnalité de la peine de mort dans son ensemble ; seuls les juges de la Cour suprême sont à même d’en décider, et ceux-ci sont nommés par le pouvoir exécutif avec l’assentiment du Sénat, et non élus. Dans la mesure où cela devrait les rendre moins sensibles aux évolutions de l’opinion publique, et dans la mesure où deux juges de la Cour suprême ont dénoncé la discrimination raciale dans l’application de la peine capitale,  le seul prisme des droits noirs-américains est insuffisant pour expliquer que la peine de mort n’ait pas été abolie aux Etats-Unis.

« C’est là-haut que l’on fait face à la véritable Cour suprême, pas ici bas » – Jaime Elizalde Jr., exécuté au Texas le 31 janvier 2006

Maureen Faulkner, la femme du policier pour le meurtre duquel Mumia Abu-Jamal a été condamné, a affirmé qu’ « il ne restait plus beaucoup de temps avant qu’Abu-Jamal soit confronté au juge suprême ».  Le discours sur la peine de mort aux Etats-Unis est émaillé de références à Dieu et à la morale.

Antonin Scalia, juge à la Cour suprême, a ainsi écrit un article de 2002 au nom révélateur : « La justice de Dieu et la notre ». Il note : « mon vote, associé au vote d’au moins quatre autres juges, est, dans la plupart des cas, la dernière étape avant qu’une exécution  n’ait lieu. Je ne pourrais pas participer à ce processus si je pensais que ce qui était fait était immoral… » On entend de la même manière souvent les partisans de la peine de mort parler d’une peine juste, à la mesure du crime qu’elle punit.

Ce discours sur la morale est fortement inspiré par le discours religieux. Il est ainsi intéressant de noter que les états qui ont vu le plus grand nombre d’exécutions depuis le rétablissement de la peine de mort en 1976 sont des états du sud : dans l’ordre, le Texas, la Virginie et l’Oklahoma. C’est également dans ces états que l’influence religieuse se fait le plus sentir.

Si plusieurs confessions protestantes se sont prononcées contre la peine de mort, la Southern Baptist Convention  (convention baptiste du sud), la plus grande congrégation protestante aux Etats-Unis, s’est déclarée en faveur de la peine capitale pour les gens coupables de meurtres ou d’actes de trahisons ayant causé la mort. Elle précise également que la peine de mort doit être appliquée sans référence à la couleur de peau, à la classe sociale ou au statut du condamné. L’influence religieuse aux Etats-Unis se fait donc sentir paradoxalement à la fois dans la lutte contre le droit à l’avortement (les opposants à l’avortement se qualifient de l’adjectif pro-life, pour la vie) et dans la lutte pour le maintien de la peine de mort ; de la même manière, ceux qui défendent le droit à l’avortement se prononcent également souvent contre la peine de mort.

Notons enfin que si la peine de mort existe encore aux Etats-Unis, il semblerait qu’elle soit en recul. En 2011, le nombre de condamnations à mort a été inférieur à 100 pour la première fois depuis 1976. Le nombre d’exécutions est lui aussi en déclin, et l’Illinois a aboli la peine de mort : cela fait de lui le quatrième état à abolir la peine de mort en quatre ans. Si l’abolition de la peine de mort n’a pas été décidée à l’échelle fédérale, l’évolution des mentalités est peut-être déjà visible à l’échelle des états et de l’opinion publique.

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Pour en savoir plus : http://www.deathpenaltyinfo.org[/box]

Pourquoi George Bush s’est fait réélire en 2004 alors qu’il paraissait si impopulaire ?

Moins d’un an avant Election Day 2012, alors que seuls 43 % des citoyens américains pensent qu’Obama fait un bon travail (Gallup), alors que les campagnes électorales républicaines frémissent et prennent leur envol, on peut se demander comment George Bush a fait. Il semblait déjà très impopulaire avant d’être élu en 2000, puisqu’il a été élu sans obtenir la majorité des voix à l’élection ; lors de son premier mandat, il a engagé les Etats-Unis dans la guerre en Irak pour lutter contre les armes de destruction massive ; quelques mois avant l’élection, les Nations Unies ont affirmé qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. Comme Obama, il était président en période de crise, dans son cas une crise sécuritaire. Malgré cela, ou grâce à cela, il a emporté l’élection de 2004 avec plus de voix en valeur absolue qu’aucun autre président jusqu’alors. Quel était son secret ?

« Les victimes étaient dans des avions ou dans leur bureau. Des secrétaires, des hommes et femmes d’affaire, des militaires et des fonctionnaires. Des mamans et des papas. Des amis et des voisins. » (George Bush, 2001)

George W. Bush est très vite devenu le président du 11 septembre. S’il est devenu de plus en plus impopulaire à mesure que la guerre en Irak se prolongeait, il faut garder à l’esprit que la cote de popularité du président républicain a atteint 90 % après les attentats du World Trade Center (Gallup). Bush s’est donc présenté comme l’homme de la crise, qui seul pouvait la mener à son terme. Il a su capitaliser sur sa popularité de temps de guerre, et construire l’idée qu’il était le seul à avoir l’expérience suffisante en la matière, le seul à avoir une vision globale du problème. Pour cela, il s’agissait d’insister non sur la seule guerre en Irak, mais sur le terrorisme en général, sur une vision idéologique du rôle presque messianique des Etats-Unis dans le monde. L’élection présidentielle était présentée comme l’alternative : moi ou le chaos.

Kerry, malgré son expérience militaire, n’a pas réussi à se présenter comme un candidat crédible dans le domaine. Sa campagne a été détruite par le groupe des Swiftboat Veterans for Truth, des vétérans conservateurs qui l’ont attaqué sur son passé militaire. Ils ont affirmé que Kerry exagérait l’importance de son rôle dans les forces armées pendant la guerre du Vietnam, et ont remis en question la légitimité des médailles que l’US Navy avait données à Kerry. C’est une véritable smear campaign : on n’hésite pas à émettre des attaques personnelles pour salir la réputation du candidat adverse.

« Les enfants pauvres ne savent pas lire ; il est temps de leur apprendre » (George Bush, 2000)

Kerry est en outre décrit par l’équipe du président républicain comme quelqu’un de très à gauche qui augmenterait inévitablement les impôts. Notons qu’en 2004 les thématiques économiques, et notamment le déficit budgétaire, n’étaient pas considérés comme des priorités. Le bilan économique du premier mandat de Bush n’était pas très bon, mais il n’était pas catastrophique. Cela a permis à Bush de jouer à la fois sur le fait que les impôts n’augmenteraient pas, et sur l’augmentation des dépenses sociales. L’élection se présentait donc comme un choix entre quelqu’un qui augmenterait les impôts et quelqu’un qui ne les augmenterait pas, mais investissait quand même dans les dépenses sociales.

Les deux grandes réformes de Bush ont ainsi été la réforme du Medicare en 2003, qui a permis de moderniser le système d’assurance santé dont bénéficient les personnes âgées, et le No Child Left Behind Act de 2003, dans le domaine de l’éducation. Soutenue par certains démocrates, dont le sénateur Ted Kennedy, cette loi devait permettre d’abord de mesurer le niveau des écoles par des tests dont les résultats seraient rendus publics, ensuite de diriger les fonds fédéraux en priorité aux écoles qui obtenaient de mauvais résultats.

Sa politique intérieure a donc été guidée par le principe du compassionate conservatism, une droite sociale à l’Américaine qui lui a permis de mordre sur le vote démocrate.

« La citoyenneté est aussi importante que le gouvernement » (George Bush, 2001)

Enfin, Bush a mis en place une campagne de mobilisation locale efficace, qui a porté ses fruits, puisqu’un grand nombre de républicains se sont déplacés pour voter, alors que les démocrates bénéficient traditionnellement d’un plus fort taux de participation.

Cet intérêt porté à la mobilisation des électeurs n’est pas sans rappeler Obama, qui a su susciter un mouvement grassroots phénoménal en 2008, notamment grâce à son utilisation active des réseaux sociaux. Le grand nombre de donations faites à sa campagne sur Internet est témoin du succès de cette démarche. Obama peut-il, alors, tirer des leçons de la réélection de Bush en 2004 ? En ce qui concerne l’augmentation des dépenses sociales, elle est rendue très polémique par le contexte de crise. On en arrive donc à une constataton paradoxale – il a été plus facile à un président républicain de faire adopter des mesures sociales en 2004 qu’à un président démocrate en 2012, en raison de la crise de la dette. Le point commun entre les deux présidents réside justement en cette situation de crise : il revient désormais à Obama de faire de la crise un argument de campagne, de se présenter comme le seul homme à même de maîtriser la situation et non comme l’homme qui jusqu’ici n’a pas su trouver de solution à la crise.

[box]Pour en savoir plus sur les élections de 2004, voir :

Vincent Michelot, « Elections 2004 : un plébiscite en trompe l’œil ? », Le Débat, no 133, janvier-février 2005, p. 53-64.

Vincent Michelot, « 2004 : une élection sans électeurs ? », Le Débat, no 127, 2004, p. 80-92.[/box]