Mais pourquoi les revenus sont-ils aussi inégaux aux Etats-Unis ?

Alors que le mouvement Occupy Wall Street a disparu de la une des journaux, les maux qu’il dénonce — en particulier l’inégalité flagrante entre le « 1% » des plus haut revenus et le « 99% » du reste — restent bel et bien d’actualité. Les chiffres sont flagrants. En 2011, selon les calculs des économistes Thomas Piketty et Emmanuel Saez, la part des revenus supérieurs à 367 000$ bruts annuels (soit 280 000€, le fameux « 1% ») dans le revenu total des Etats-Unis était de presque 20%.[acp footnote]Data-Fig2, http://elsa.berkeley.edu/~saez/TabFig2011prel.xls, accédé le 1er juillet 2013. Le chiffre prend en compte les revenus du capital.[/acp] Bien que ce chiffre chuta légèrement après la crise de 2008, il semble être en fait reparti à la hausse depuis lors. A titre de comparaison, en France les 1% des plus haut revenus comptaient pour seulement 8% des revenus totaux en 2009.[acp footnote]Une comparaison de la distribution des revenus entre 26 pays est disponible sur le site World Top Incomes Database: http://topincomes.parisschoolofeconomics.eu/[/acp] Mais au-delà des statistiques, l’actualité en dit aussi long sur la réalité d’une situation où, semble-t-il, la crise financière n’a pas changé profondément les habitudes du monde des affaires (dont les membres sont surreprésentés parmi le « 1% »). Selon deux articles publiés récemment dans le New York Times, les parachutes dorés, loin d’avoir disparu, sont toujours à la mode ; quant aux salaires des dirigeants d’entreprises, bien qu’on en parle moins, ils continuent toutefois de battre chaque année de nouveaux records (en 2012, le salaire médian des 200 plus riches P.D.G. était de 15 millions de dollars, soit 11,5 millions d’euros).[acp footnote]Gretchen Morgenson, « An Unstoppable Climb in C.E.O Pay », New York Times, 29 juillet 2013; Pradna Joshi, « Golden Parachutes Are Still Very Much in Style », New York Times, 29 juillet 2013.[/acp]

De l’autre côté de l’échelle, chez les « 99% », la situation est, à l’inverse, de plus en plus préoccupante. Tandis que les plus riches se sont enrichis depuis la fin des années 1970, les classes moyennes et ouvrières ont stagné, et récemment se sont même appauvries. Alors que le salaire moyen du 1% des plus riches a plus que doublé entre 1978 et 2011, de 400 000$ à un peu plus d’un million, celui de 90% des plus bas revenus a reculé d’un peu plus de 33 500$ à 30 400$ (23 500€). En d’autres mots, les fruits de la croissance soutenue de l’économie américaine durant cette période — le PIB du pays a plus que quadruplé —sont allés en majorité à ceux en haut de la pyramide des revenus. Encore une fois, si l’on regarde au-delà des statistiques, il est évident que la santé économique de la classe moyenne américaine, moteur tant vanté de la croissance du pays depuis la Seconde Guerre mondiale, se détériore lentement mais sûrement, année après année. L’escalade ahurissante des coûts médicaux, l’effritement des plans retraites, le déclin des syndicats et avec eux la précarisation toujours plus importante du marché du travail, les coûts prohibitifs de l’éducation supérieure, la chute des prix immobiliers ces dernières années, l’explosion de la dette individuelle etc., sont quelques-uns des principaux facteurs aggravants. La situation est devenue tellement asymétrique que les Etats-Unis sont de plus en plus comparés aux pays « en voie de développement », dont les sociétés sont souvent marquées par la domination d’une oligarchie économique et sociale. Selon une étude de la fondation allemande Bertelsmann, en termes de « justice sociale », les Etats-Unis arrivent ainsi 27ème sur 31 pays de l’OCDE, devançant seulement la Grèce, le Chili, le Mexique et la Turquie.[acp footnote]http://www.bertelsmann-stiftung.de/cps/rde/xchg/bst_engl/hs.xsl/nachrichten_110205.htm[/acp] Dans les journaux, la précarité de la classe moyenne américaine est souvent assimilée à celle des pays d’Amérique du Sud.[acp footnote]Jorge G. Castañeda, « On the Middle Class, Lessons From Latin America », New York Times, 10 décembre 2011; Simon Romero, « Latin America Looks at West’s Fiscal Crises, and Sees Its Own Past », New York Times, 27 janvier 2012.[/acp]

Les Etats-Unis n’ont pas toujours été le théâtre d’inégalités aussi criantes qu’aujourd’hui ; en fait, il  fut  même un temps pas si éloigné de nous — grosso modo de 1950 à 1980 — où la part des plus haut revenus y était un niveau quasi-identique à celle de la France

En France, et surtout à gauche, on a souvent recours à des clichés faciles pour expliquer ce phénomène : les Etats-Unis, « pays capitaliste par excellence », feraient les frais de la « logique néolibérale du marché » selon laquelle, en l’absence d’intervention étatique, les inégalités de revenus existantes auraient tendance à s’auto-reproduire plutôt qu’à s’atténuer. Le problème d’une telle approche, c’est qu’elle oublie que ce phénomène est en fait le produit de circonstances historiques spécifiques et relativement récentes, plutôt que le résultat d’un trait culturel particulier. Les Etats-Unis n’ont pas toujours été le théâtre d’inégalités aussi criantes qu’aujourd’hui ; en fait, il  fut  même un temps pas si éloigné de nous — grosso modo de 1950 à 1980 — où la part des plus haut revenus y était un niveau quasi-identique à celle de la France et de la Grande-Bretagne.[acp footnote]Emmanuel Saez et Thomas Piketty, « Income Inequality in the United States, 1913-1998 », Quarterly Journal of Economics, 118(1), 2003: 36.[/acp] Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que le pays de l’Oncle Sam a pris une trajectoire singulière.

Mais d’où vient cette spécificité ? Pourquoi les Etats-Unis ont-ils pris un chemin si différent de celui des pays européens ? Dans un article de 2003 sur l’inégalité des revenus qui a fait date, Piketty et Saez notèrent le rôle de nombreux facteurs, parmi lesquels la révolution du numérique et son lot de nouvelles fortunes, l’introduction des stock-options comme nouvel instrument de rémunération, ou encore l’adoption d’un régime fiscal plus favorable aux hauts revenus, avec par exemple le Tax Reform Act de 1986. Tous ces changements ont joué leur rôle ; néanmoins, Piketty et Saez restèrent très prudents dans leurs conclusions, se contentant d’attribuer le phénomène à un vague changement dans les « normes sociales concernant l’inégalité et l’acceptabilité des très hauts revenus ».[acp footnote]Ibid., 35.[/acp] S’appuyant sur le travail novateur de ces deux économistes français, les historiens et politologues américains se sont emparés de la question ces dernières années. L’une des contributions les plus marquantes à un débat interdisciplinaire qui bat son plein en ce moment est un livre de Paul Pierson et Jacob S. Hacker, deux politologues respectivement de l’université de Berkeley et de Yale. On pourrait traduire approximativement le titre de leur livre, Winner-Take-All Politics : How Washington Made the Rich Richer—And Turned Its Back on the Middle Class (2010), par « La politique du tout-ou-rien : comment Washington a enrichi les riches et a abandonné la classe moyenne ».[acp footnote]Jacob S. Hacker et Paul Pierson, Winner-Take-All Politics: How Washington Made the Rich Richer-and Turned its Back on the Middle Class, New York: Simon & Schustser, 2010.[/acp] Leur argument-clé est que les origines des maux de la société américaine, aujourd’hui profondément divisée entre ceux au sommet de la hiérarchie des revenus et le reste (d’où le « tout-ou-rien »), ne sont pas ceux que l’on soupçonnent le plus souvent — la mondialisation, le passage à une économie de services, la corruption ou l’incompétence de tel ou tel homme politique, etc. — mais bien plutôt le résultat d’une alliance entre les partis politiques en général (mais surtout les républicains) et le milieu des affaires. Et cette alliance ne date pas d’hier ; pour la comprendre, il faut remonter plusieurs décennies en arrière, comme le font les auteurs.

Au début des années 1970, le patronat américain subit une série de défaites cuisantes sur de multiples fronts, allant des règlementations environnementales à la sécurité du travail, en passant par la protection des consommateurs. Sous la présidence du républicain Richard Nixon (1969-1974), toute une panoplie de nouvelles agences gouvernementales fut créée, étendant la portée du gouvernement fédéral plus loin que tout ce qui avait été fait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est de 1970 que datent, par exemple, l’Environmental Protection Agency ou l’Occupational Safety and Health Administration, agences qui, comme leur nom l’indique, avaient pour mission de réguler la conduite des entreprises, que ce soit sur le plan environnemental ou des conditions de travail. La montée en puissance du mouvement des droits des consommateurs, avec à sa tête la figure du populaire Ralph Nader, représentait aussi une menace de type nouveau, directement issue du tourbillon des années 1960. Mais ce n’était pas tout : réagissant au scandale du Watergate et la démission de Nixon en 1974, les Américains envoyèrent au Congrès une nouvelle génération de démocrates progressistes (les « Watergate Babies ») qui promettaient de porter encore plus loin l’offensive contre le monde des affaires. Pour les lobbies chargés de défendre les intérêts du patronat, c’était le signal que le statu quo avait été définitivement brisé : jusqu’ici, les cercles du pouvoir leur avaient toujours été ouverts et relativement accueillants, et il leur avait suffi de s’appuyer sur leurs contacts personnels pour obtenir des contrats publics ou des réductions d’impôts. Clairement, au début des années 1970, une telle relation amicale n’était plus d’actualité.

Le nombre d’entreprises avec un bureau de relations publiques à Washington D.C., siège du gouvernement fédéral, passa de 100 à 500 entre 1968 et 1978

Pour faire face à cette nouvelle menace, ces lobbyistes entreprirent une véritable révolution structurelle. Ils mirent à profit leurs avantages naturels : d’une part l’organisation hiérarchique des entreprises facilitait leur mobilisation à grande échelle, et d’autre part leurs ressources financières demeuraient largement supérieures à celles de leurs opposants. En quelques années, le changement fut drastique. Le nombre d’entreprises avec un bureau de relations publiques à Washington D.C., siège du gouvernement fédéral, passa de 100 à 500 entre 1968 et 1978 ; de 1976 au milieu des années 1980, le nombre de Political Action Committees (PAC, lobbies dont le but est de dépenser de l’argent afin d’influencer des campagnes électorales) passa de 300 à 1 200, et le montant de leurs dépenses quintupla. Tout un réseau de think tanks conservateurs et pro-patronat fut créé, avec notamment l’Heritage Foundation (1973), l’American Enterprise Institute (créé en 1938, mais dont les fonds augmentèrent drastiquement durant les années 1970), la Business Roundtable (1972), l’American Council for Capital Formation (1975). Loin de se limiter à dépenser plus, le patronat adopta aussi une stratégie plus agressive : non seulement ces lobbies soutinrent leurs candidats favoris, mais ils firent usage de campagnes de presse massives et mobilisèrent leurs partisans via des pétitions ou des coups de téléphone afin d’attaquer directement les candidats démocrates jugés vulnérables. Les résultats ne se firent pas attendre, avec notamment la défaite surprenante d’un projet cher au mouvement des consommateurs, celui d’un nouvel Office of Consumer Representation en 1978. La même année, le Congrès passa une loi fiscale réduisant substantiellement les impôts sur les gains du capital, en même temps qu’il augmenta l’impôt — très  régressif — sur les salaires. Ces deux décisions marquèrent le début de l’ère d’une fiscalité de plus en plus favorable aux plus hauts revenus. Durant les trois décennies suivantes, ils n’ont pas cessé d’avoir le vent en poupe.

L’argent n’a pas d’odeur, et dans le cas du Congrès, les démocrates ne furent certainement pas les derniers à accepter les donations généreuses du patronat. Et pourtant, c’est sans conteste le Parti républicain qui a le plus su tirer profit de ce changement structurel, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, c’est le parti qui fut, depuis la fin du XIXe siècle et surtout depuis le New Deal des années 1930, l’avocat traditionnel des intérêts du patronat, et donc celui avec lequel les dirigeants d’entreprises étaient les plus enclins à collaborer. D’autre part, les intérêts des milieux d’affaires, et notamment leur opposition à un rôle trop interventionniste de l’Etat, leur permit de faire alliance sans trop d’arrière-pensées avec le mouvement conservateur qui émergea dans les années 1960, et dont l’influence au sein du Parti républicain n’a cessé de croître depuis — surtout à partir de la fin des années 1970, avec le retour en politique des chrétiens évangéliques menés par la Moral Majority de Jerry Falwell. Mais ce n’était pas tout. Au moment même où les patrons trouvèrent un relais politique fidèle en la personne du Parti républicain et le récompensèrent par de généreux dons d’argent, les démocrates, eux, voyaient leur base traditionnelle s’effriter. Pour de multiples raisons, leur allié de longue date, le mouvement syndical, entra dans une longue période de déclin à partir des années 1970, les privant ainsi d’un puissant levier d’influence. Dans un contexte où les syndicats faisaient de moins en moins le poids face aux patrons et le mouvement des consommateurs se concentrait plus sur les problèmes environnementaux, le Parti démocrate se retrouvait donc en position de faiblesse. A l’heure où l’échelle des sommes investies en politique augmentait de façon vertigineuse, les républicains surent ainsi tirer profit de leur affinité avec les milieux d’affaires pour accumuler un avantage significatif dans une véritable « course à l’argent », forçant les démocrates, ainsi que l’écrivent Hacker et Pierson, « à jouer le rôle de l’Union Soviétique réagissant à l’accumulation des dépenses de défense de Reagan ».[acp footnote]Ibid., 165.[/acp] Tout au long des années 1980, le Parti républicain surpassa son rival en terme de revenus par un ratio allant jusqu’à 5 contre 1. Pour répondre à ce déséquilibre, les positions des démocrates devinrent de plus en plus « pro-business ». Pendant ce temps, l’administration républicaine de Ronald Reagan (1981-1988) prenait de façon continue le parti du patronat, comme l’illustrèrent le renvoi de 11 000 contrôleurs aériens en grève en 1981 ou le passage de réductions d’impôts significatives pour les plus hauts revenus en 1981 et 1986.

L’arrivée de Clinton et des démocrates au pouvoir (1993-2000) fut loin de renverser la tendance : avec du recul, les années 1980 semblent avoir été un simple échauffement comparées à la décennie suivante. De 14% en 1990, le « 1% » des plus hauts revenus compta pour presque 22% des revenus totaux en 2000, une augmentation d’ampleur jamais vue depuis les années 1920.[acp footnote]Data-Fig2, http://elsa.berkeley.edu/~saez/TabFig2011prel.xls, accédé le 1er juillet 2013.[/acp] La révolution de l’Internet joua évidemment un rôle de premier plan dans ce bouleversement, mais ce serait une erreur que d’oublier les conséquences de la droitisation du Parti républicain. Contrairement à l’image qu’on se fait souvent de Reagan aujourd’hui, l’ancien acteur d’Hollywood ne faisait pas partie des conservateurs les plus radicaux ; au contraire, sa modération en mit en colère plus d’un. Durant les années 1990, cependant, son parti prit un tournant marqué à droite. Surfant sur le rejet du modéré George Bush en 1992 et sur la radicalisation de la base militante du parti — représentée notamment par Grover Norquist et son groupe Americans for Tax Reform, dont le but était ni plus ni moins que de réduire la taille du gouvernement fédéral à un niveau où « on pourrait le noyer dans le bain » — Newt Gingrich, leader de la majorité républicaine au Congrès en 1994, représentait une nouvelle génération de politiques qui considéraient la réduction des impôts comme une priorité absolue et non négociable. Au Congrès, leur stratégie se résuma à une opposition farouche à toutes les initiatives venant de leurs homologues démocrates, forçant ainsi ces derniers à accepter de plus en plus d’éléments de leur propre programme. En 1997 par exemple, le compromis négocié avec Bill Clinton sur le budget fit, une nouvelle fois, la part belle aux plus haut revenus. Evidemment, une fois George W. Bush au pouvoir (2001-2008), ils purent s’en donner à cœur joie. En 2001, 2003 et 2004, ils votèrent à nouveau des réductions d’impôts favorisant disproportionnellement les plus riches. Une anecdote révélatrice résume bien la mentalité du parti au pouvoir durant ces années: en novembre 2000, un mois avant l’élection, à l’occasion d’un diner de collecte de fonds où chaque plat coûtait pas moins de 800$, George W. Bush fit la remarque suivante durant son discours: « Voilà un public impressionnant — les riches et les encore-plus-riches (the haves and the have-mores). Il y en a qui vous appellent les élites ; moi, je vous appelle ma base ».

Winner-Take-All Politics ne résout qu’une partie du problème posé en introduction. En bon politologues, ses auteurs se concentrent sur l’évolution du débat politique, et réussissent merveilleusement bien à en retranscrire les arcanes. Néanmoins, cette approche ne saisit pas toutes les données du problème : après tout, si les républicains ont pu faire voter des réductions d’impôts aussi inégales pendant presque trente ans, c’est que cette formule leur réussissait électoralement parlant. Il fallait donc que l’opinion publique soit ou indifférente, ou favorable à une telle vision sociale. En d’autres termes, une approche intellectuelle ou culturelle est aussi indispensable à l’analyse. On pourrait ainsi aborder la question des origines du renouveau de l’idéologie du laissez-faire, représentée entre autres par Milton Friedman. On pourrait aussi critiquer les non-dits du débat actuel, et tout particulièrement le fait qu’opposer la classe moyenne aux riches, comme c’est si souvent le cas dans le débat actuel aux Etats-Unis, efface toute référence à la classe ouvrière ou aux pauvres. Tout cela, ce sera pour un prochain article de Bully Pulpit.

[acp footnote display title= »Références » /]

Crédit Photo : Flickr, Creative Commons, Chris Wieland 2011

Pourquoi les hamburgers sont-ils aussi populaires aux Etats-Unis ?

Aux Etats-Unis, le mois de mai a été prononcé mois national du hamburger. C’est donc le moment de s’interroger sur les raisons qui ont fait le succès de ce plat à la fois simple et délicieux. D’après un article d’Alan Richman dans GQ, pour lequel l’auteur a traversé les Etats-Unis afin de nous donner son top 20 des meilleurs burgers, « le hamburger est tout ce qui fait la grandeur des Etats-Unis ». Un plat simple, accessible à tous, consistant et sympathique. Si Alan Richman considère (à tort) qu’ « aucun hamburger avec du ketchup ne peut être vraiment bon », il rend hommage au rôle méconnu mais considérable de l’oignon : « j’éprouve un respect nouveau pour lui ». Considérations culinaires à part, pourquoi le hamburger connaît-il un tel succès aux Etats-Unis ?

Déjà, parce qu’il est né là-bas. Le nom est trompeur, puisqu’il tire son origine de la ville allemande de Hambourg. Au XVIIIe siècle, les plus grands ports d’Europe étaient situés en Allemagne. Les marins allemands ont importé aux Etats-Unis le « Hamburg Steak », le steak de Hambourg, et pour les attirer, les échoppes près du port de New York se mirent à proposer ce plat. Mais il ne s’agissait que d’une manière de cuisiner la viande (hachée avec des épices).

Certains disent que le premier hamburger a été servi en 1834 au restaurant Delmonico’s à New York. Le restaurant en veut pour preuve le fac similé d’un menu de l’époque, mais des chercheurs ont prouvé que c’était impossible : l’imprimeur indiqué sur le menu n’existait pas encore à cette date.

Ce n’est pas la seule version de l’origine de ce plat. Les Historiens du Hamburger alternent entre plusieurs récits : Fletcher Davis, d’Athens (Texas), en aurait vendu dans son café dans les années 1880, avant de populariser l’invention à la foire de St Louis (Missouri) en 1904. Charlie Nagreen, quant à lui, a inventé le hamburger à Seymour (Wisconsin) en 1885 afin de permettre aux clients de la foire Seymour de manger en marchant. Le café Louis’ Lunch, à New-Haven (Connecticut), servirait le hamburger américain d’origine depuis 1885 également.

Un burger de Five Guys à NYC

La question se pose, et peut-être aurait-on dû la poser d’entrée, de la définition du hamburger : est-ce que n’importe quel bout de viande entre deux tranches de pain fait l’affaire ? Ou est-ce que seul les petits pains ronds (buns) font le vrai hamburger ? Après tout, comme le rappelle Alan Richman dans GQ, le hamburger sans le pain n’est plus qu’un steak haché. D’après Oscar Weber Bilby, les petits pains ronds sont indispensables, ce qui ferait de lui le créateur du vrai hamburger à Tulsa, Oklahoma, lors d’un barbecue avec ses amis en 1891. Là où ses prédécesseurs avaient utilisé du pain normal, il avait eu recours à des petits pains ronds faits maison par son épouse. Tulsa, Oklahoma, patrie du hamburger : si elle avait su cela, est-ce que Monica aurait tant hésité à y déménager avec Chandler ?

Toujours est-il que tous les états cités ci-dessous tirent une grande fierté d’être à l’origine du hamburger. En 1995, Frank Keating, gouverneur d’Oklahoma, a ainsi fait la proclamation que Tulsa était la ville natale du vrai hamburger. Il exprima l’opinion selon laquelle le seul fait de mettre un steak de bœuf entre deux tranches de pain générique n’était en comparaison qu’un accomplissement mineur. Cela n’empêcha la législature du Texas d’introduire un projet de loi à l’échelle de l’état, en 2006, pour déclarer que la ville d’Athens (Texas) était la ville où le hamburger était né. En 2007, la législature du Wisconsin en fit de même.

Toujours est-il que le hamburger est né aux Etats-Unis, dans la fin des années 1880. Deuxième élément qui a contribué à le populariser : la production en masse. En 1916, Walter Anderson, qui travaillait à ce qui allait devenir la chaîne White Castle (rendue célèbre par le film Harold et Kumar vont à White Castle, dans lequel l’objectif des personnages principaux tout au long du film est de manger ces burgers), mit au point une manière de saisir la viande sur une plaque extrêmement chaude afin qu’elle reste juteuse à l’intérieur qui contribua au succès de cette chaîne dans les années 1920 et 1930. Son développement contribua à populariser et à répandre le hamburger : White Castle fut l’équivalent culinaire de la Ford T. Le site The American Interest cite une brochure de 1932 de White Castle, qui confirme que la production en masse connaissait son âge d’or :

« Quand vous êtes assis dans un White Castle, gardez à l’esprit que vous êtes une personne parmi plusieurs milliers ; vous êtes assis sur le même tabouret ; on vous sert sur le même comptoir ; le café que vous buvez est fait d’après une même recette ; le hamburger que vous mangez est cuit sur un feu allumé à la même intensité ; les verres dans lesquels vous buvez sont identiques aux milliers de verres que des milliers de gens utilisent au même moment. Votre nourriture est protégée par les mêmes standards de propreté ».

Un peu plus tard, les frères McDonald eurent l’idée brillante de combiner l’amour des Américains pour les hamburgers et l’amour qu’ils portaient à l’automobile : ils ouvrirent ainsi un drive-in à San Bernardino (Californie) en 1940, où les clients pouvaient entrer manger s’ils le voulaient, ou repartir en voiture avec leur nourriture si tel était leur souhait. Cette chaîne continua à se développer même après avoir été revendue par ses deux créateurs en 1961, pour connaître le succès qu’on connaît.

Aujourd’hui, les burgers se sont imposés dans la culture américaine. Le premier personnage fictionnel à témoigner de sa passion pour ce plat est sûrement Wimpy : dans Popeye, c’est un grand amateur de hamburger, qui n’a jamais toutefois l’argent pour se les payer. Ajoutons enfin que les hamburgers ont l’avantage d’être bons marchés (même si on en trouve à tous les prix) et accessibles à tous. Dans l’histoire du développement du hamburger, la tradition du barbecue (dans les maisons en banlieue avec jardin) a fait le reste.

[box]En savoir plus :

 http://www.gq.com/food-travel/alan-richman/200602/hamburger-death-eat#ixzz1uGsaRXoV

http://whatscookingamerica.net/History/HamburgerHistory.htm

http://www.the-american-interest.com/article.cfm?piece=521

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Pourquoi les Américains sont-ils aussi nombreux à vivre en banlieue ?

Dans les pays développés, le phénomène des banlieues a commencé à se développer au 19e et au 20e siècle, grâce à l’amélioration du transport routier et ferroviaire, qui a permis aux gens d’habiter plus loin de leur lieu de travail.

Toutefois, ce phénomène a pris une ampleur sans commune mesure aux États-Unis. Alors qu’en France, le terme de « banlieue » évoque dans le discours politique une image négative liée notamment à l’insécurité, aux États-Unis, on imagine tout de suite des pelouses vertes devant des maisons blanches, où les gens habitent par choix et non (seulement) parce que le coût du logement y est moins élevé qu’en centre ville.

Aujourd’hui, les Américains sont beaucoup plus nombreux à résider en banlieue qu’en ville, des Américains qu’on s’imagine blancs, classe moyenne et plutôt républicains. Les structures de ces banlieues sont telles que les zones résidentielles et commerciales sont souvent séparées : il faut généralement prendre la voiture pour faire ses courses. Des centres commerciaux, à l’intérieur (malls) ou en plein air (strip malls) mettent à l’honneur les chaînes de magasins et de restaurants. Au lieu du plan urbain en forme de grille typique des centres villes américains (rues perpendiculaires de même taille), les banlieues américaines sont souvent construites selon un système hiérarchisé de routes : des petites rues, parfois des culs de sac, donnent sur des rues plus larges, qui donnent à leur tour à des routes fédératrices de plusieurs banlieues (collector roads).

Ces banlieues ont suscité une certaine mythologie dans l’imaginaire américain, comme on le voit dans certains films de Tim Burton, comme Edward aux mains d’argent : des maisons aux couleurs pastel dont les habitants vivent une vie sans histoire (jusqu’à l’arrivée d’Edward). Ces banlieues sont associées à une image de conformisme : ces maisons identiques seraient habitées par des habitants très similaires. Le proverbe keeping up with the Joneses, faire aussi bien que les Martin, évoque cette idée : il est important d’avoir la même voiture, le même mode de vie que ses voisins.

On trouve également beaucoup l’idée que ces banlieues d’apparence si paisible cachent en fait des histoires sordides, qu’elles sont trop tranquilles pour que ça ne cache pas quelque chose. C’est l’idée bien sûr de Desperate Housewives. Comment expliquer que les banlieues américaines suscitent une telle mythologie, et, pour commencer par le commencement, que les Américains y vivent aussi nombreux ?

Une géographie favorable

Les banlieues se développent généralement autour des villes autour desquelles il y a de la place. C’est le cas aux Etats-Unis, un pays où l’espace ne manque pas. Pour ceux qui le veulent, il est donc facile de s’éloigner un peu de la ville pour bénéficier du calme, du bon air, de la verdure, où les chiens peuvent s’ébattre pendant que les enfants jouent dans la rue où aucune voiture ne passe. C’est un discours souvent tenu par les habitants de banlieues américaines : la vie y est plus tranquille et plus sûre, le cadre plus agréable.

Ajoutons que les maisons y sont moins chères et plus grandes, que l’on trouve en banlieue un esprit de communauté absent des grandes villes, et que le niveau des écoles est meilleur. Cela dit, on peut présumer que le niveau des écoles est lié à la population, généralement plutôt riche. Cela n’explique donc pas pourquoi cette population s’est installée en banlieue à l’origine.

Prospérité et tensions raciales

Le fait que la population blanche ait fui les centres villes (on parle de white flight) est lié à une convergence de facteurs au terme de la Seconde Guerre mondiale. La première raison souvent avancée est l’arrêt Brown v. Board of Education, rendu par la Cour suprême en 1954. Cet arrêt imposait la déségrégation des écoles publiques, ce qui amena un certain nombre de gens à retirer leurs enfants de ces écoles pour les inscrire dans des écoles privées. En outre, à cette époque, les Noirs-américains ont été nombreux à quitter le Sud des Etats-Unis pour trouver de meilleurs emplois dans le Nord industriel. Dans les années 1960, au moment du mouvement des droits civiques, les tensions raciales exacerbées furent à l’origine de plusieurs émeutes, à Newark (New-Jersey) mais aussi dans les centres urbains de Detroit ou de Cleveland.

L’arrivée de Noirs-américains dans le Nord coïncida avec une vague d’immigration due à la seconde Guerre Mondiale, ainsi qu’au retour des vétérans sur le sol américain. La pression démographique sur les centres urbains est un autre facteur qui explique que beaucoup d’Américains ont à ce moment-là fait le choix de la banlieue.

La période qui suivit la seconde Guerre Mondiale fut en outre une période de grande prospérité aux États-Unis, au cours de laquelle les consommateurs s’habituèrent à un pouvoir d’achat plus fort. Il permettait notamment aux familles américaines d’acquérir la voiture indispensable à la vie en banlieue. Le fordisme avait d’ailleurs permis de faire baisser le prix de l’automobile. Des centres commerciaux, accessibles en voiture, se développèrent autour des banlieues, pour satisfaire les besoins des consommateurs. La construction d’autoroutes à cette époque-là permit de réduire les temps de trajet, et contribua à son tour à accélérer l’exode urbain.

A l’invention du fordisme par Henry Ford (avant guerre) succéda l’invention de Levittown par Bill Levitt (après guerre). Celui-ci conçut un modèle de petite maison à un étage qui pouvait être construite en masse, et louée ou vendue aux GIs qui revenaient de guerre. C’est ainsi que la ville de Levittown, New York, sortit de terre : cette ville est généralement considérée comme l’archétype de l’urbanisme de banlieue post-Seconde Guerre mondiale. Plusieurs Levittown se développèrent partout dans les États-Unis. Elles furent longtemps interdites aux Noirs-américains, ce qui confirme l’idée selon laquelle les banlieues était synonymes de population blanche homogène.

Le rêve américain et la guerre froide

Le développement des banlieues et, en conséquence, de l’accession à la propriété, ne fut pas un hasard en temps de guerre froide. Pour éviter les tentations socialisantes ou communistes, la FHA (Federal Housing Administration, administration fédérale du logement) accordait en effet des prêts immobiliers à des taux très intéressants. Le développement des banlieues était ainsi en partie soutenu par l’Etat fédéral. A ces prêts s’ajoutaient les prêts aux vétérans qui revenaient de guerre, qui permettaient à ceux-ci d’emprunter de l’argent dans des conditions idéales.

Ces financements publics ont permis d’augmenter considérablement le nombre de propriétaires : ils étaient 40 % en 1940, 62 % en 1960. En parallèle, la proportion d’Américains qui vivaient en banlieue est passée de 7 % en 1910 à 32 % en 1960.

Ce coup de pouce des pouvoirs publics à l’accession à la propriété s’appuyait sur un trait existant de la culture américaine, qu’il a contribué à développer : l’idée qu’avoir sa maison fait partie du rêve américain, du mode de vie à l’américaine. Celui-ci est fondé entre autres choses sur l’encouragement à la consommation, sur l’idée qu’avoir acquis un terrain et une maison est un signe de succès.

Certains expliquent les disparités entre les très pauvres et les très riches aux États-Unis par ce phénomène de suburbanisation : les Américains, en se distanciant géographiquement des problèmes des centres-villes, auraient arrêté de s’en soucier. C’est ainsi qu’on peut expliquer  la révolte contre les impôts en Californie en 1970 : en un mot, les habitants de banlieue ne voulaient pas payer des impôts qui seraient redistribués aux centres villes, vus comme des parasites. Ce phénomène peut être résumé par l’acronyme NIMBY (Not In My BackYard, pas dans mon jardin) : tant qu’ils ne sont pas concernés, les habitants (en l’occurrence, les habitants de banlieue) ne sont pas intéressés.

On voit ainsi, dans le film Big Fish de Tim Burton, que la ville de Spectre, Alabama, est très heureuse au début (même si le cinéaste n’en offre pas une vision très positive) : tout le monde a une jolie maison, sourit, mange bien et danse ensemble sur la pelouse le soir. Mais ce bonheur cesse dès lors qu’une route les relie à la ville, amenant avec elle une série de faillites qui ruine la petite communauté.

Il faut toutefois noter que la population des banlieues américaines est en train de changer. Aujourd’hui, un tiers des habitants de banlieue sont issus de minorités ethniques, alors qu’ils n’étaient que 19 % en 1990. En parallèle, beaucoup d’Américains blancs sont retournés vers la ville. Les centres-villes de Miami, Detroit et Los Angeles se développent : leur population augmente, de nouveaux appartements sont construits, des investissements sociaux, culturels et infrastructuraux sont faits. La proximité au lieu de travail, aux transports et aux évènements culturels est un argument entendu par de plus en plus d’Américains. Certains démographes remarquent que la fuite des Blancs (white flight) est remplacée par la fuite des cerveaux (bright flight), qui quittent la banlieue pour revenir aux centres villes.

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Sources : Lisa McGirr, “The New Suburban Poverty”, The New York Times. 19 mars 2012.

William Upski Wimsatt, “Five Myths about the Suburbs”, The Washington Post. 5 février 2011.

Robert E. England and David R. Morgan, Managing Urban America. 1979.

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Pourquoi la culture américaine s’exporte-t-elle aussi bien ?

La semaine de la langue française s’est achevée cette année le 25 mars 2012. Cet évènement annuel est « une occasion », d’après le site du ministère de la culture, « de fêter la langue française en lui manifestant son attachement ». Un certain nombre de penseurs et acteurs de la vie politique française voient l’épanouissement de la langue anglaise comme une menace pour le français. Le linguiste Claude Hagège constate ainsi qu’ « aucune langue n’a été comparable en extension dans le monde à ce qu’est aujourd’hui l’anglais ». Sa crainte ? Que la « langue unique » débouche sur une « pensée unique » obsédée par l’argent et le consumérisme.

A travers le développement d’une langue, ce qui inquiète, c’est le développement d’une culture au détriment d’une autre. Claude Hagège explique qu’un parler se développe « parce que l’Etat qui l’utilise est puissant militairement (…) ou économiquement – c’est la ‘mondialisation’ ». Pour lutter contre la victoire de l’anglais, des quotas de musique française ont été imposés sur les radios et les télévisions, et des aides au cinéma français ont été mises en place.

Si la langue anglaise s’impose si facilement, c’est en partie parce qu’elle est soutenue par des industries de cinéma et de musique florissantes. Films, séries, musique, et, pour reprendre les exemples emblématiques, jeans et McDonald’s. Pourquoi la culture américaine connaît un tel succès en France et dans le monde ?

Un pays très peuplé

 Ce succès peut d’abord s’expliquer par la taille du marché américain. Les Etats-Unis sont le troisième pays le plus peuplé du monde. Les 313 millions d’Américains sont un public tout prêt pour l’industrie culturelle américaine. Dans l’hypothèse où les producteurs français et américains paieraient la même somme pour produire un film ou une chanson, le producteur américain bénéficierait d’un retour sur investissement bien supérieur grâce au seul marché intérieur.

Cette constatation permet d’expliquer le développement de l’industrie culturelle américaine, au moins sur son propre territoire. Cet épanouissement est le début d’un cercle vertueux : plus elle se développe, plus les conditions de production sont propices (multiplication des studios d’enregistrement, des studios de cinéma…). La concentration de l’industrie filmique à un seul endroit, Hollywood, permet aux producteurs de film de réaliser des économies d’échelle.

Cela explique que les Etats-Unis aient plus d’argent que les autres pays pour des superproductions comme Avatar et Titanic. Pour la même raison, ils ont davantage les moyens de faire la promotion de leurs films. Le cinéma américain est en outre avantagé par la proximité d’autres industries américaines dynamiques : les films Pixar, par exemple, bénéficient du fait que la Californie est le berceau de la technologie informatique.

Un pays puissant

Toutefois, la Chine et l’Inde sont plus peuplées que les États-Unis. Ce dernier pays a lui aussi développé une industrie du cinéma conséquente (dont l’incroyable Om Shanti Om, auquel la bande-annonce ne fait pas justice). Mais son succès international n’est en rien comparable à celui des films américains, et il est significatif que le nom même de cette industrie, Bollywood, soit une référence au cinéma des États-Unis. Le simple fait que ce dernier pays soit très peuplé ne suffit donc pas à expliquer l’hégémonie culturelle américaine.

On peut commencer par remarquer que c’est aux Etats-Unis que s’est d’abord développé le taylorisme, un système qui a permis aux entreprises américaines d’optimiser leurs moyens de production et donc de produire en masse. C’est ainsi qu’elles ont pu exporter le fruit de cette production à l’étranger. La Ford T est le premier modèle de voiture qui ait été assemblé en même temps dans plusieurs pays différents. Ce système de production en masse s’est étendu à l’armement, et aux usines d’articles plus grand public comme les machines à coudre, les vélos ou les voitures. Les premiers jalons d’une consommation mondiale de produits américains étaient déjà posés.

Après la Seconde guerre mondiale, qui vit s’établir un premier contact entre les soldats américains, GIs, et les Français, le plan Marshall fut un levier considérable du développement de la culture américaine. Il comportait en effet tout un volet pédagogique, qui devait permettre de le faire mieux accepter des populations européennes. C’est ainsi que des brochures furent éditées, des posters conçus, des programmes radios diffusés sur l’utilité du Plan Marshall. Entre 1949 et 1953, environ 250 films furent réalisés avec cet objectif. De la promotion de cette initiative à la promotion des États-Unis et du mode de vie américain, il n’y a qu’un pas. Le Plan Marshall offrait en effet une tribune idéale pour combattre l’idéologie communiste et ancrer le capitalisme en Europe.

De manière générale, le fait que les États-Unis soient une des deux superpuissances pendant très longtemps, pour rester la seule superpuissance une fois que le bloc soviétique s’est effondré, permet d’expliquer à la fois leurs efforts actifs d’exporter leur culture pour contrer le communisme pendant la guerre froide, et leur facilité à rester une influence culturelle dominante depuis. Le climat économique prospère a en outre permis d’encourager la production de biens non essentiels.

C’est ainsi qu’on parle beaucoup de l’impérialisme culturel des États-Unis. La culture américaine a réussi à se diffuser par des canaux multiples : le cinéma représente par exemple le poste d’exportation de plus important, avant les armes, l’aéronautique ou l’informatique. Rappelons en outre que les échanges Fulbright avaient pour objectif de diffuser la science américaine par un programme d’échanges universitaires.

Un pays multiculturel

Une autre raison qui peut permettre d’expliquer le succès de la culture américaine réside dans le multiculturalisme des États-Unis. Ce pays s’est construit grâce à une immigration majoritairement européenne dans ses débuts. On peut donc avancer l’hypothèse que la culture américaine est le dénominateur commun des cultures européennes. Cela expliquerait que l’Europe soit un public tout trouvé pour les productions en provenance des États-Unis.

En outre, un certain nombre d’artistes européens ont fui l’Europe peu avant ou pendant la Seconde guerre mondiale, comme Thomas Mann ou Hannah Arendt. La culture américaine a bénéficié de ces nouvelles arrivées. La loi sur l’immigration de 1965 établit d’ailleurs que les artistes auraient la préférence, au même titre que les scientifiques et que le regroupement familial.

De cette perspective, les États-Unis seraient les dépositaires d’une culture européenne dont ils feraient la synthèse avant de l’exporter. Ce ne serait dans ce cas pas le monde qui serait à l’image des États-Unis, mais les États-Unis qui seraient à l’image du monde. Les jeans, par exemple, ont été rendus populaires par un immigrant allemand, Levi Strauss, dans les années 1850 à San Francisco.

Notons enfin que les Etats-Unis bénéficient du fait que l’anglais soit devenu la langue de communication internationale, même s’il est difficile de dire si c’est grâce à l’anglais que leur culture s’exporte ou si, à l’inverse, c’est parce que leur culture s’exporte que l’anglais s’est autant répandu. On peut toutefois remarquer que l’anglais fonctionne efficacement comme langue internationale. La structure et la grammaire simples de l’anglais, la tendance à utiliser des mots courts, concrets et à construire des phrases concises, en font une langue privilégiée pour les slogans, titres de journaux, légendes de dessins. L’anglais facilite donc l’export de la culture américaine.

Enfin, les Etats-Unis, un pays jeune qui s’est fondé sur un idéal de liberté et d’indépendance, ont réussi à promouvoir une culture fondée sur des mythes identitaires populaires, tels que la conquête de l’Ouest ou l’image du self-made man, l’homme qui se fait tout seul. Les Etats-Unis figurent ainsi encore aujourd’hui comme une utopie pourtant ancrée dans la réalité, un pays d’opportunités pour tous. La richesse serait ainsi accessible dès lors qu’on se donne les moyens de l’atteindre. Notons aussi que la pursuit of happiness, la recherche du bonheur, est un droit inscrit dans la déclaration d’indépendance. L’idée est qu’il y a un exceptionnalisme américain, que les Etats-Unis se distinguent des autres pays par une attention à la liberté et à l’égalité des chances qui dépasserait les simples principes. Ce rêve américain dore le pays d’une certaine aura qui facilite l’acceptation de sa culture.

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Sources : Interview de Claude Hagège par Michel Feltin, « Claude Hagège : imposer sa langue, c’est imposer sa pensée », http://www.lexpress.fr/culture/livre/claude-hagege-imposer-sa-langue-c-est-imposer-sa-pensee_1098440.html. 28 mars 2012.

Richard Pells, Not Like Us: How Europeans Have Loved, Hated and Transformed American Culture Since World War II, Basic Books; Reprint edition, 1998.

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Pourquoi les armes à feu sont-elles si répandues aux Etats-Unis ?

Les homicides commis à l’aide d’une arme à feu sont vingt à trente-cinq fois plus élevés aux Etats-Unis que dans des pays au niveau de vie comparable. Un certain nombre de fusillades ont attiré l’attention sur ce phénomène, à commencer par les massacres de Columbine High School et de Virginia Tech. Plus récemment, en 2011, Gabrielle Giffords, membre de la Chambre des représentants, a été victime d’une tentative d’assassinat au cours de laquelle plusieurs personnes ont été tuées à Tucson, dans l’Arizona. La question de l’accès aux armes à feu se pose en conséquence avec acuité aux Etats-Unis. 47 % des Américains admettent ainsi qu’il y a une arme à feu dans leur propriété (Gallup), et l’esprit des lois sur les armes à feu semble être de protéger le droit d’accès aux armes à feu des utilisateurs légitimes, tout en limitant l’accès que les catégories à risque de la population peuvent y avoir. C’est ainsi qu’il est interdit à l’échelle fédérale de vendre des pistolets aux moins de 21 ans, par exemple.

Il semble y avoir un réel attachement aux armes à feu aux Etats-Unis, où elles sont considérées non seulement comme des armes mais comme des objets de collection et de loisir. Un sondage Gallup a révélé que 73 % des Américains se prononceraient contre une loi qui bannirait la possession d’armes à feu sauf pour la police et autres personnes autorisées.

La question se pose de savoir si c’est parce qu’il y a tant d’armes à feu qu’il y a tant de violence, ou si c’est parce qu’il y a un risque de violence que les Américains, pour se protéger, ont ce type d’armes chez eux. De la même manière, est-ce une facilité historique d’accès aux armes à feu qui a suscité l’attachement à ces armes, ou la causalité est-elle inversée ?

 

Les armes à feu en guerre contre la criminalité

Les personnes en faveur du droit de porter à tout moment une arme sur soi argumentent qu’une telle mesure aurait pour effet de réduire la criminalité aux Etats-Unis. En effet, la possession d’une arme de ce type permettrait aux Américains de se protéger en cas d’attaque, et aurait un effet dissuasif sur les criminels : les cambrioleurs, par exemple, réfléchiraient à deux fois avant de s’introduire dans une maison dont le propriétaire a potentiellement une arme à feu.

Un autre argument des personnes en faveur des armes à feu est le suivant : si une mesure venait restreindre l’accès à de telles armes, seules les honnêtes gens s’y soumettraient. Elles seraient donc particulièrement vulnérables aux attaques de criminels armés. Il n’y a pas de raison, toutefois, que ces arguments fassent plus école aux Etats-Unis qu’ailleurs.

Des arguments juridiques et politiques

L’insuccès des tentatives de restreindre l’accès aux armes à feu aux Etats-Unis s’explique en premier lieu par un appui légal solide, le 2nd amendement : « une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un Etat libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé ». Le droit de posséder une arme à feu est donc inscrit dans la Constitution, depuis la ratification de la déclaration des droits en 1791. C’est là un argument de poids pour les défenseurs du droit à un accès facile aux armes à feu, traditionnellement républicains. C’est ainsi que dans la série A la maison blanche, la républicaine Ainsley Hayes souligne ironiquement que ses collègues démocrates sont en faveur de tous les droits protégés par la déclaration des droits – sauf un, le droit de porter des armes.

Cette interprétation du 2nd amendement, qui protégerait le droit de chacun de porter une arme, a été validée par la Cour suprême en 2008, lors de l’affaire District of Columbia v. Heller. C’est la première fois que la première cour fédérale s’est prononcée sur la question. Le jugement rendu a établi que le 2nd amendement protégeait bien le droit individuel à la possession d’arme à feu, et pas seulement le droit des milices.

Avant cette affaire, de nombreuses lois facilitant ou restreignant l’accès aux armes à feu ont été votées aux Etats-Unis, trahissant le manque de consensus sur ce sujet. Dans les années 1960, une série d’assassinats (Robert Kennedy, Martin Luther King Jr.) et un climat de violence généralisé ont été à l’origine du Gun Control Act en 1968, un texte de loi qui venait réguler le commerce des armes à feu. Toutefois, en 1986, la loi McClure-Volkmer Act revint sur ces acquis, en limitant par exemple les inspections auxquelles les marchands d’armes à feu étaient soumis. Depuis, des lois ont été votées dans un sens comme dans l’autre, sans jamais toutefois vraiment remettre en cause le « droit de porter des armes ».

L’argument selon lequel le port d’arme, par son caractère dissuasif, permet de réduire la criminalité aux États-Unis a également joué un rôle dans certaines lois passées à l’échelle d’états. Ainsi, la loi permettant aux Texans qui en reçoivent l’autorisation de porter une arme sur eux en 1995 fut votée en conséquence directe du massacre à Luby’s Cafeteria au Texas en 1991. Une fille dont le père et la mère avaient été tués au cours du massacre fit en effet campagne pour cette mesure en soulignant que la loi l’obligeant à laisser son arme dans la voiture l’avait empêchée ce jour-là de se défendre et de défendre sa famille. Une étude publiée en 1996 par John Lott et David Mustard, spécialistes de droit à l’Université de Chicago, soutient ainsi que les lois votées dans certains états autorisant le port d’arme sur soi ont permis de réduire le taux de violence criminelle. Il s’appuie en particulier sur l’exemple de la Floride, dont le taux de criminalité aurait baissé de façon spectaculaire depuis le vote de ces lois en 1987.

Un autre argument explique qu’il soit difficile de restreindre l’accès aux armes à feu aux Etats-Unis : la puissance de la National Rifle Association (NRA, l’association nationale des amateurs d’armes à feu). Les projets de loi dont l’objectif est de réduire la violence criminelle aux Etats-Unis sont très rarement votés, en grande partie parce que des groupes de pression comme la NRA et l’association Gun Owners of America (GOA, association des possesseurs d’arme à feu aux Etats-Unis), aidés par d’autres groupes de taille plus modeste, dépensent des sommes considérables chaque année en actions de lobbying. Le budget annuel de la NRA dépasse les 300 millions de dollars. Comme tout groupe de pression, l’idée est à grands traits qu’ils financent les campagnes de certains candidats à la Chambre des représentants ou au Sénat, qui leur sont ensuite redevables. Les élus peuvent également courtiser leur soutien pour éviter qu’ils ne financent les campagnes de candidats adverses. C’est ainsi que la loi sur la sécurité sociale de 2010 inclut une disposition discrète spécifiant que les compagnies d’assurance n’ont pas le droit de faire payer leurs polices plus cher aux possesseurs d’armes à feu.

La Conquête de l’Ouest

Des groupes comme la NRA et la GOA axent leur argumentaire sur l’idée que la possession d’armes à feu est inscrite dans la culture américaine, pour plusieurs raisons : les Américains ont toujours dû se défendre contre des ennemis qui menacent leur avenir. Ils ne comptent que sur eux-mêmes et pas sur leur gouvernement. Ils n’autorisent personne à restreindre leurs libertés. L’idée centrale est qu’il faut se défendre à la fois contre l’ennemi extérieur et contre l’ennemi qui menace à l’intérieur même du pays.

Pour que les Etats-Unis deviennent les Etats-Unis, il a d’abord fallu conquérir le territoire en acquérant l’indépendance vis-à-vis des Anglais, puis en le protégeant de la tyrannie. Les pères fondateurs, en établissant un système de contre-pouvoirs dont l’objectif était d’empêcher l’émergence d’une des trois branches du pouvoir par rapport aux deux autres, avaient à l’esprit de protéger les libertés individuelles. Les Américains ont gardé une certaine méfiance à l’égard du gouvernement, dont les droits sur le peuple sont facilement remis en cause. Le 2nd amendement avait ainsi pour objectif de donner la possibilité aux citoyens de renverser, par les armes s’il le fallait, un gouvernement qui deviendrait trop tyrannique. Si aucun gouvernement n’a dans les faits été renversé, on peut remarque que pas moins de quatre présidents sont morts assassinés par une arme à feu, dont Abraham Lincoln et John F. Kennedy.

Les armes à feu sont donc liées à l’histoire politique américaine. Elles sont également liées à l’histoire de l’acquisition du territoire. Longtemps, il ne s’est en effet pas agi pour les Etats-Unis de défendre ses frontières, mais bien de les conquérir. Le mythe de la Conquête de l’Ouest,  mis au goût du jour par les westerns, popularisé par John Wayne et Gary Cooper, repose bien sur l’idée d’acquérir et de défendre ses terres en jouant de son arme à feu. Dans l’imaginaire américain, le Wild West, l’Ouest sauvage, était un endroit violent et dangereux dominé par les armes à feu ; l’attachement des Américains à ces armes serait l’héritage de cette frontière toujours repoussée. Alors qu’en Angleterre, par exemple, on se défend par coups de poing, aux Etats-Unis, on se défend avec une arme.

Enfin, les armes à feu sont liées à une histoire de défense du pays face aux attaques qu’il pourrait subir. Certains argumentent que les Etats-Unis se sont construits sur l’idée du « nous contre eux », « eux » représentant d’abord les Anglais, puis d’autres ennemis contre lesquels le pays a dû défendre son nouveau territoire, comme le Mexique suite à l’annexion du Texas en 1845. En suivant cette logique, l’attachement aux armes à feu serait né de la nécessité de pouvoir défendre le pays, au cas où celui-ci serait attaqué par une puissance étrangère.

D’une certaine manière, il est donc vrai que l’histoire des Etats-Unis, dans la mesure où c’est un pays jeune, est liée de près à celle des armes à feu. Celles-ci devaient aider à protéger une certaine idée de la liberté : liberté du peuple contre la tyrannie, liberté des Américains contre l’ennemi étranger. Une certaine idée de l’égalité également, comme le résume le dicton suivant : « Dieu a créé les hommes. Le Colonel Colt les a rendus égaux ».

Pourquoi le socialisme est-il mal vu aux Etats-Unis ?

Le système de sécurité sociale voté en 2010 aux Etats-Unis a donné lieu à des réactions très vives aux Etats-Unis : Barack Obama serait un socialiste qui imposerait un programme Un-american, contraire aux valeurs du pays. Le terme de socialiste est en effet considéré par beaucoup comme une accusation, voire comme une insulte.

 On peut commencer par remarquer que les termes de socialisme et de communisme sont souvent considérés comme équivalents aux Etats-Unis. Si certains trouvent cela aberrant qu’il  y ait encore des partis socialistes en Europe, c’est parce que le terme est associé au régime politique de l’ex-Union soviétique, dont on se souvient autant pour son contenu idéologique que pour la mise en application dictatoriale de ces principes.

Le socialisme est donc mal vu parce qu’il est considéré comme équivalent ou proche du communisme soviétique. Mais pourquoi une telle aversion au régime soviétique ? Pourquoi le communisme n’a-t-il jamais pris aux Etats-Unis, même à l’âge d’or de cette idéologie ? Il semblerait que les classes sociales ne se soient jamais vraiment vécues comme telles dans ce pays, pour des raisons tant géopolitiques que culturelles.

« Un rideau de fer est descendu sur l’Europe » (Winston Churchill)

La première raison qui vient à l’esprit pour expliquer cette aversion américaine au communisme est bien sûr la guerre froide, qui vit s’affronter deux super pouvoirs – l’URSS et les Etats-Unis. A l’issue de la seconde guerre mondiale, ces derniers ont pris conscience de leur puissance. Leur territoire n’avait été le théâtre d’aucun combat, la reconversion en économie de guerre et la vente d’armes à l’international leur avait permis de tourner pour de bon la page de la crise de 1929. Les accords de Bretton Woods de 1944 ont fait du dollar le pivot du système monétaire international. C’était désormais la seule monnaie convertible en or au monde, et l’unité de mesure de toutes les autres. Les Américains ont pris conscience de leur position stratégique, et ont voulu l’utiliser pour promouvoir un monde pacifié à leur image.

L’Union soviétique et le bloc communiste étaient vus alors comme les principaux adversaires des Etats-Unis. Depuis 1938, le HUAC (House Un-American Committee, une commission d’investigation formée au sein de la Chambre des représentants) enquêtait sur le lien que des particuliers, des fonctionnaires ou des institutions américaines pouvaient entretenir avec des organisations fascistes ou communistes. La menace soviétique paraissait d’autant plus redoutable qu’elle était peut-être aidée par des Américains. Le HUAC mena notamment son investigation à Hollywood : en 1947, un grand nombre d’artistes, accusés de propager l’idéologie communiste dans leurs films, furent boycottés par les studios. Certains, comme Charlie Chaplin, durent partir travailler à l’étranger. En parallèle, le Congrès, sous l’impulsion du sénateur William Fulbright, se mit à promouvoir la diffusion de la science américaine par un programme d’échanges universitaires.

La CIA fut un deuxième pilier de la lutte anti-communiste : créée en 1947 par la loi de la sécurité nationale, sa fonction initiale était bien de dévoiler les intentions de l’ennemi communiste. En parallèle, certains démocrates furent suspectés de trahison. Les époux Rosenberg furent arrêtés pour avoir fourni des renseignements sur la bombe A à l’URSS, condamnés à mort, et exécutés en 1953.

A partir de 1950, le sénateur républicain Joseph McCarthy se mit à dénoncer avec violence l’infiltration de communistes au sein du State Department (équivalent du Ministère des Affaires étrangères). Ses accusations véhémentes et sans preuve contre les plus hauts responsables démocrates attirèrent l’attention du public. Le livre de Philip Roth I Married a Communist raconte ainsi l’histoire (fictive) d’Iron Rinn, vedette de la radio communiste dont la vie est détruite par le McCarthysme.

Plusieurs mesures anti-communistes furent prises : les sympathisants furent exclus des syndicats, et à la suite de la loi McCarran de 1952, les étrangers communistes se virent refuser leur visa pour les Etats-Unis. La même année, le général Eisenhower fut élu président, et Richard Nixon, connu pour sa ferveur anti-communiste, fut élu vice-président.

L’anticommunisme a servi à consolider le consensus américain contre un ennemi commun. Les républicains n’étaient d’ailleurs pas seuls à dénoncer la menace communiste : en 1960, Kennedy dénonçait l’inertie d’Eisenhower et s’inquiétait du retard pris par les fusées américaines par rapport à la technologie russe. Son discours inaugural était empreint de la volonté de mener partout l’endiguement, et la guerre du Vietnam commença peu après.

La guerre froide, qui a duré plus de 40 ans, et à laquelle seule la chute du mur de Berlin en 1989 a mis un vrai terme, a donc eu un impact réel sur la vie des Américains, dont la conséquence est qu’encore aujourd’hui, le communisme est vu comme un ennemi. Toutefois, la lutte contre cette idéologie a commencé dès la Révolution russe de 1917, alors que l’enjeu géopolitique était moins évident qu’après la Seconde guerre mondiale. Qu’est-ce qui peu dès lors expliquer que les Etats-Unis aient été un terreau si peu fertile pour le communisme ?

« Le communisme ne marche pas parce que les gens aiment bien avoir des choses » (Frank Zappa)

Plusieurs raisons culturelles peuvent expliquer que le communisme ne se soit pas développé aux Etats-Unis. Le communisme était par exemple vu comme une atteinte aux libertés individuelles, qui sont un pilier essentiel de la culture américaine. L’économiste Friedrich von Hayek émet ainsi l’idée que l’économie planifiée et le contrôle par l’Etat central des moyens de production économiques résultent inévitablement en tyrannie.

 L’idéologie communiste était en effet liée à une pratique de contrôle des moyens de production et de régulation du marché. Or, les Etats-Unis se sont construits avec l’idée que le gouvernement aurait un pouvoir limité. Chacune des trois branches (exécutive, législative, judiciaire) devait exercer un contrôle sur les deux autres pour éviter qu’elle ne prenne trop d’ascendant. Ce système, mis en place par les pères fondateurs, devait à la fois empêcher l’émergence d’un pouvoir central tyrannique comme on pouvait en voir en Europe et protéger les droits des états, qui pouvaient ainsi garder une certaine autonomie par rapport au gouvernement fédéral.

Cet attachement aux libertés individuelles et aversion au big government (gouvernement fédéral fort) héritée des pères fondateurs sont confortés par des valeurs capitalistes qui se sont épanouies aux Etats-Unis. Le rêve américain, American Dream, est en effet lié à la prospérité et au succès qui découlent d’un travail acharné. En parallèle de la guerre froide s’est ainsi développée une société de consommation soutenue par un plein emploi relatif et une aisance largement répandue. Les Américains de classe moyenne commencèrent à s’installer dans des zones suburbaines. Le mode de vie des banlieues repose sur la voiture, le confort ménager et la proximité relative de tous les services. Les appareils ménagers se répandent dans les maisons, devenant aussi indispensables que les voitures, qui sont souvent au nombre de deux par famille.

 Notons que si cette société de consommation s’est ainsi épanouie aux Etats-Unis, ce n’est pas seulement pour des raisons culturelles : le gouvernement favorisait en effet l’accession à la propriété pour écarter les tentations socialisantes ou communistes. La FHA (Federal Housing Administration, administration fédérale du logement) accordait ainsi des garanties de prêts immobiliers pour les maisons individuelles.

 Une autre raison qui peut expliquer le succès du capitalisme aux Etats-Unis (et donc l’insuccès du communisme) est l’influence de la religion protestante dans ce pays – c’est la théorie avancée par Max Weber. Le salut des Catholiques est indépendant de la réussite matérielle, puisque l’idéal catholique est lié au refus de la recherche des biens de ce monde ; pour les Protestants au contraire, la réussite matérielle est un signe d’élection divine.

L’attachement des Etats-Unis aux valeurs religieuses a d’ailleurs été utilisé consciemment comme élément définitoire de l’identité américaine, contre le communisme athée. Ainsi, le serment d’allégeance au drapeau des Etats-Unis, récité à l’ouverture des sessions du Congrès ainsi qu’au début de la journée dans beaucoup d’écoles, ne faisait aucune référence à Dieu jusqu’à 1954, date à laquelle la mention Under God est ajoutée : « je prête allégeance au drapeau des Etats-Unis, et à la République qu’il représente, une nation, sous l’œil de Dieu, indivisible, où liberté et justice sont données à chacun ». De la même manière, la mention In God We Trust (nous croyons en Dieu) ne fut ajoutée aux billets de banque américains qu’en 1956, toujours dans le contexte de la guerre froide.

 Plusieurs éléments, à la fois culturels et géopolitiques, permettent donc d’expliquer que le socialisme est encore aujourd’hui mal vu aux Etats-Unis. Il est toutefois intéressant de noter que certains traits culturels, comme l’attachement à la propriété ou l’ancrage du pays dans les valeurs religieuses, ont été volontairement exacerbés pendant la guerre froide afin d’opposer un front uni au bloc communiste.

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Sources :

Jaques Portes – Les Etats-Unis de 1900 à nos jours

Friedrich von Hayek – The Road to Serfdom

Max Weber – L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme

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