Économie MAIS POURQUOI ?

Mais pourquoi les revenus sont-ils aussi inégaux aux Etats-Unis ?

Alors que le mouvement Occupy Wall Street a disparu de la une des journaux, les maux qu’il dénonce — en particulier l’inégalité flagrante entre le « 1% » des plus haut revenus et le « 99% » du reste — restent bel et bien d’actualité. Les chiffres sont flagrants. En 2011, selon les calculs des économistes Thomas Piketty et Emmanuel Saez, la part des revenus supérieurs à 367 000$ bruts annuels (soit 280 000€, le fameux « 1% ») dans le revenu total des Etats-Unis était de presque 20%.[acp footnote]Data-Fig2, http://elsa.berkeley.edu/~saez/TabFig2011prel.xls, accédé le 1er juillet 2013. Le chiffre prend en compte les revenus du capital.[/acp] Bien que ce chiffre chuta légèrement après la crise de 2008, il semble être en fait reparti à la hausse depuis lors. A titre de comparaison, en France les 1% des plus haut revenus comptaient pour seulement 8% des revenus totaux en 2009.[acp footnote]Une comparaison de la distribution des revenus entre 26 pays est disponible sur le site World Top Incomes Database: http://topincomes.parisschoolofeconomics.eu/[/acp] Mais au-delà des statistiques, l’actualité en dit aussi long sur la réalité d’une situation où, semble-t-il, la crise financière n’a pas changé profondément les habitudes du monde des affaires (dont les membres sont surreprésentés parmi le « 1% »). Selon deux articles publiés récemment dans le New York Times, les parachutes dorés, loin d’avoir disparu, sont toujours à la mode ; quant aux salaires des dirigeants d’entreprises, bien qu’on en parle moins, ils continuent toutefois de battre chaque année de nouveaux records (en 2012, le salaire médian des 200 plus riches P.D.G. était de 15 millions de dollars, soit 11,5 millions d’euros).[acp footnote]Gretchen Morgenson, « An Unstoppable Climb in C.E.O Pay », New York Times, 29 juillet 2013; Pradna Joshi, « Golden Parachutes Are Still Very Much in Style », New York Times, 29 juillet 2013.[/acp]

De l’autre côté de l’échelle, chez les « 99% », la situation est, à l’inverse, de plus en plus préoccupante. Tandis que les plus riches se sont enrichis depuis la fin des années 1970, les classes moyennes et ouvrières ont stagné, et récemment se sont même appauvries. Alors que le salaire moyen du 1% des plus riches a plus que doublé entre 1978 et 2011, de 400 000$ à un peu plus d’un million, celui de 90% des plus bas revenus a reculé d’un peu plus de 33 500$ à 30 400$ (23 500€). En d’autres mots, les fruits de la croissance soutenue de l’économie américaine durant cette période — le PIB du pays a plus que quadruplé —sont allés en majorité à ceux en haut de la pyramide des revenus. Encore une fois, si l’on regarde au-delà des statistiques, il est évident que la santé économique de la classe moyenne américaine, moteur tant vanté de la croissance du pays depuis la Seconde Guerre mondiale, se détériore lentement mais sûrement, année après année. L’escalade ahurissante des coûts médicaux, l’effritement des plans retraites, le déclin des syndicats et avec eux la précarisation toujours plus importante du marché du travail, les coûts prohibitifs de l’éducation supérieure, la chute des prix immobiliers ces dernières années, l’explosion de la dette individuelle etc., sont quelques-uns des principaux facteurs aggravants. La situation est devenue tellement asymétrique que les Etats-Unis sont de plus en plus comparés aux pays « en voie de développement », dont les sociétés sont souvent marquées par la domination d’une oligarchie économique et sociale. Selon une étude de la fondation allemande Bertelsmann, en termes de « justice sociale », les Etats-Unis arrivent ainsi 27ème sur 31 pays de l’OCDE, devançant seulement la Grèce, le Chili, le Mexique et la Turquie.[acp footnote]http://www.bertelsmann-stiftung.de/cps/rde/xchg/bst_engl/hs.xsl/nachrichten_110205.htm[/acp] Dans les journaux, la précarité de la classe moyenne américaine est souvent assimilée à celle des pays d’Amérique du Sud.[acp footnote]Jorge G. Castañeda, « On the Middle Class, Lessons From Latin America », New York Times, 10 décembre 2011; Simon Romero, « Latin America Looks at West’s Fiscal Crises, and Sees Its Own Past », New York Times, 27 janvier 2012.[/acp]

Les Etats-Unis n’ont pas toujours été le théâtre d’inégalités aussi criantes qu’aujourd’hui ; en fait, il  fut  même un temps pas si éloigné de nous — grosso modo de 1950 à 1980 — où la part des plus haut revenus y était un niveau quasi-identique à celle de la France

En France, et surtout à gauche, on a souvent recours à des clichés faciles pour expliquer ce phénomène : les Etats-Unis, « pays capitaliste par excellence », feraient les frais de la « logique néolibérale du marché » selon laquelle, en l’absence d’intervention étatique, les inégalités de revenus existantes auraient tendance à s’auto-reproduire plutôt qu’à s’atténuer. Le problème d’une telle approche, c’est qu’elle oublie que ce phénomène est en fait le produit de circonstances historiques spécifiques et relativement récentes, plutôt que le résultat d’un trait culturel particulier. Les Etats-Unis n’ont pas toujours été le théâtre d’inégalités aussi criantes qu’aujourd’hui ; en fait, il  fut  même un temps pas si éloigné de nous — grosso modo de 1950 à 1980 — où la part des plus haut revenus y était un niveau quasi-identique à celle de la France et de la Grande-Bretagne.[acp footnote]Emmanuel Saez et Thomas Piketty, « Income Inequality in the United States, 1913-1998 », Quarterly Journal of Economics, 118(1), 2003: 36.[/acp] Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que le pays de l’Oncle Sam a pris une trajectoire singulière.

Mais d’où vient cette spécificité ? Pourquoi les Etats-Unis ont-ils pris un chemin si différent de celui des pays européens ? Dans un article de 2003 sur l’inégalité des revenus qui a fait date, Piketty et Saez notèrent le rôle de nombreux facteurs, parmi lesquels la révolution du numérique et son lot de nouvelles fortunes, l’introduction des stock-options comme nouvel instrument de rémunération, ou encore l’adoption d’un régime fiscal plus favorable aux hauts revenus, avec par exemple le Tax Reform Act de 1986. Tous ces changements ont joué leur rôle ; néanmoins, Piketty et Saez restèrent très prudents dans leurs conclusions, se contentant d’attribuer le phénomène à un vague changement dans les « normes sociales concernant l’inégalité et l’acceptabilité des très hauts revenus ».[acp footnote]Ibid., 35.[/acp] S’appuyant sur le travail novateur de ces deux économistes français, les historiens et politologues américains se sont emparés de la question ces dernières années. L’une des contributions les plus marquantes à un débat interdisciplinaire qui bat son plein en ce moment est un livre de Paul Pierson et Jacob S. Hacker, deux politologues respectivement de l’université de Berkeley et de Yale. On pourrait traduire approximativement le titre de leur livre, Winner-Take-All Politics : How Washington Made the Rich Richer—And Turned Its Back on the Middle Class (2010), par « La politique du tout-ou-rien : comment Washington a enrichi les riches et a abandonné la classe moyenne ».[acp footnote]Jacob S. Hacker et Paul Pierson, Winner-Take-All Politics: How Washington Made the Rich Richer-and Turned its Back on the Middle Class, New York: Simon & Schustser, 2010.[/acp] Leur argument-clé est que les origines des maux de la société américaine, aujourd’hui profondément divisée entre ceux au sommet de la hiérarchie des revenus et le reste (d’où le « tout-ou-rien »), ne sont pas ceux que l’on soupçonnent le plus souvent — la mondialisation, le passage à une économie de services, la corruption ou l’incompétence de tel ou tel homme politique, etc. — mais bien plutôt le résultat d’une alliance entre les partis politiques en général (mais surtout les républicains) et le milieu des affaires. Et cette alliance ne date pas d’hier ; pour la comprendre, il faut remonter plusieurs décennies en arrière, comme le font les auteurs.

Au début des années 1970, le patronat américain subit une série de défaites cuisantes sur de multiples fronts, allant des règlementations environnementales à la sécurité du travail, en passant par la protection des consommateurs. Sous la présidence du républicain Richard Nixon (1969-1974), toute une panoplie de nouvelles agences gouvernementales fut créée, étendant la portée du gouvernement fédéral plus loin que tout ce qui avait été fait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est de 1970 que datent, par exemple, l’Environmental Protection Agency ou l’Occupational Safety and Health Administration, agences qui, comme leur nom l’indique, avaient pour mission de réguler la conduite des entreprises, que ce soit sur le plan environnemental ou des conditions de travail. La montée en puissance du mouvement des droits des consommateurs, avec à sa tête la figure du populaire Ralph Nader, représentait aussi une menace de type nouveau, directement issue du tourbillon des années 1960. Mais ce n’était pas tout : réagissant au scandale du Watergate et la démission de Nixon en 1974, les Américains envoyèrent au Congrès une nouvelle génération de démocrates progressistes (les « Watergate Babies ») qui promettaient de porter encore plus loin l’offensive contre le monde des affaires. Pour les lobbies chargés de défendre les intérêts du patronat, c’était le signal que le statu quo avait été définitivement brisé : jusqu’ici, les cercles du pouvoir leur avaient toujours été ouverts et relativement accueillants, et il leur avait suffi de s’appuyer sur leurs contacts personnels pour obtenir des contrats publics ou des réductions d’impôts. Clairement, au début des années 1970, une telle relation amicale n’était plus d’actualité.

Le nombre d’entreprises avec un bureau de relations publiques à Washington D.C., siège du gouvernement fédéral, passa de 100 à 500 entre 1968 et 1978

Pour faire face à cette nouvelle menace, ces lobbyistes entreprirent une véritable révolution structurelle. Ils mirent à profit leurs avantages naturels : d’une part l’organisation hiérarchique des entreprises facilitait leur mobilisation à grande échelle, et d’autre part leurs ressources financières demeuraient largement supérieures à celles de leurs opposants. En quelques années, le changement fut drastique. Le nombre d’entreprises avec un bureau de relations publiques à Washington D.C., siège du gouvernement fédéral, passa de 100 à 500 entre 1968 et 1978 ; de 1976 au milieu des années 1980, le nombre de Political Action Committees (PAC, lobbies dont le but est de dépenser de l’argent afin d’influencer des campagnes électorales) passa de 300 à 1 200, et le montant de leurs dépenses quintupla. Tout un réseau de think tanks conservateurs et pro-patronat fut créé, avec notamment l’Heritage Foundation (1973), l’American Enterprise Institute (créé en 1938, mais dont les fonds augmentèrent drastiquement durant les années 1970), la Business Roundtable (1972), l’American Council for Capital Formation (1975). Loin de se limiter à dépenser plus, le patronat adopta aussi une stratégie plus agressive : non seulement ces lobbies soutinrent leurs candidats favoris, mais ils firent usage de campagnes de presse massives et mobilisèrent leurs partisans via des pétitions ou des coups de téléphone afin d’attaquer directement les candidats démocrates jugés vulnérables. Les résultats ne se firent pas attendre, avec notamment la défaite surprenante d’un projet cher au mouvement des consommateurs, celui d’un nouvel Office of Consumer Representation en 1978. La même année, le Congrès passa une loi fiscale réduisant substantiellement les impôts sur les gains du capital, en même temps qu’il augmenta l’impôt — très  régressif — sur les salaires. Ces deux décisions marquèrent le début de l’ère d’une fiscalité de plus en plus favorable aux plus hauts revenus. Durant les trois décennies suivantes, ils n’ont pas cessé d’avoir le vent en poupe.

L’argent n’a pas d’odeur, et dans le cas du Congrès, les démocrates ne furent certainement pas les derniers à accepter les donations généreuses du patronat. Et pourtant, c’est sans conteste le Parti républicain qui a le plus su tirer profit de ce changement structurel, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, c’est le parti qui fut, depuis la fin du XIXe siècle et surtout depuis le New Deal des années 1930, l’avocat traditionnel des intérêts du patronat, et donc celui avec lequel les dirigeants d’entreprises étaient les plus enclins à collaborer. D’autre part, les intérêts des milieux d’affaires, et notamment leur opposition à un rôle trop interventionniste de l’Etat, leur permit de faire alliance sans trop d’arrière-pensées avec le mouvement conservateur qui émergea dans les années 1960, et dont l’influence au sein du Parti républicain n’a cessé de croître depuis — surtout à partir de la fin des années 1970, avec le retour en politique des chrétiens évangéliques menés par la Moral Majority de Jerry Falwell. Mais ce n’était pas tout. Au moment même où les patrons trouvèrent un relais politique fidèle en la personne du Parti républicain et le récompensèrent par de généreux dons d’argent, les démocrates, eux, voyaient leur base traditionnelle s’effriter. Pour de multiples raisons, leur allié de longue date, le mouvement syndical, entra dans une longue période de déclin à partir des années 1970, les privant ainsi d’un puissant levier d’influence. Dans un contexte où les syndicats faisaient de moins en moins le poids face aux patrons et le mouvement des consommateurs se concentrait plus sur les problèmes environnementaux, le Parti démocrate se retrouvait donc en position de faiblesse. A l’heure où l’échelle des sommes investies en politique augmentait de façon vertigineuse, les républicains surent ainsi tirer profit de leur affinité avec les milieux d’affaires pour accumuler un avantage significatif dans une véritable « course à l’argent », forçant les démocrates, ainsi que l’écrivent Hacker et Pierson, « à jouer le rôle de l’Union Soviétique réagissant à l’accumulation des dépenses de défense de Reagan ».[acp footnote]Ibid., 165.[/acp] Tout au long des années 1980, le Parti républicain surpassa son rival en terme de revenus par un ratio allant jusqu’à 5 contre 1. Pour répondre à ce déséquilibre, les positions des démocrates devinrent de plus en plus « pro-business ». Pendant ce temps, l’administration républicaine de Ronald Reagan (1981-1988) prenait de façon continue le parti du patronat, comme l’illustrèrent le renvoi de 11 000 contrôleurs aériens en grève en 1981 ou le passage de réductions d’impôts significatives pour les plus hauts revenus en 1981 et 1986.

L’arrivée de Clinton et des démocrates au pouvoir (1993-2000) fut loin de renverser la tendance : avec du recul, les années 1980 semblent avoir été un simple échauffement comparées à la décennie suivante. De 14% en 1990, le « 1% » des plus hauts revenus compta pour presque 22% des revenus totaux en 2000, une augmentation d’ampleur jamais vue depuis les années 1920.[acp footnote]Data-Fig2, http://elsa.berkeley.edu/~saez/TabFig2011prel.xls, accédé le 1er juillet 2013.[/acp] La révolution de l’Internet joua évidemment un rôle de premier plan dans ce bouleversement, mais ce serait une erreur que d’oublier les conséquences de la droitisation du Parti républicain. Contrairement à l’image qu’on se fait souvent de Reagan aujourd’hui, l’ancien acteur d’Hollywood ne faisait pas partie des conservateurs les plus radicaux ; au contraire, sa modération en mit en colère plus d’un. Durant les années 1990, cependant, son parti prit un tournant marqué à droite. Surfant sur le rejet du modéré George Bush en 1992 et sur la radicalisation de la base militante du parti — représentée notamment par Grover Norquist et son groupe Americans for Tax Reform, dont le but était ni plus ni moins que de réduire la taille du gouvernement fédéral à un niveau où « on pourrait le noyer dans le bain » — Newt Gingrich, leader de la majorité républicaine au Congrès en 1994, représentait une nouvelle génération de politiques qui considéraient la réduction des impôts comme une priorité absolue et non négociable. Au Congrès, leur stratégie se résuma à une opposition farouche à toutes les initiatives venant de leurs homologues démocrates, forçant ainsi ces derniers à accepter de plus en plus d’éléments de leur propre programme. En 1997 par exemple, le compromis négocié avec Bill Clinton sur le budget fit, une nouvelle fois, la part belle aux plus haut revenus. Evidemment, une fois George W. Bush au pouvoir (2001-2008), ils purent s’en donner à cœur joie. En 2001, 2003 et 2004, ils votèrent à nouveau des réductions d’impôts favorisant disproportionnellement les plus riches. Une anecdote révélatrice résume bien la mentalité du parti au pouvoir durant ces années: en novembre 2000, un mois avant l’élection, à l’occasion d’un diner de collecte de fonds où chaque plat coûtait pas moins de 800$, George W. Bush fit la remarque suivante durant son discours: « Voilà un public impressionnant — les riches et les encore-plus-riches (the haves and the have-mores). Il y en a qui vous appellent les élites ; moi, je vous appelle ma base ».

Winner-Take-All Politics ne résout qu’une partie du problème posé en introduction. En bon politologues, ses auteurs se concentrent sur l’évolution du débat politique, et réussissent merveilleusement bien à en retranscrire les arcanes. Néanmoins, cette approche ne saisit pas toutes les données du problème : après tout, si les républicains ont pu faire voter des réductions d’impôts aussi inégales pendant presque trente ans, c’est que cette formule leur réussissait électoralement parlant. Il fallait donc que l’opinion publique soit ou indifférente, ou favorable à une telle vision sociale. En d’autres termes, une approche intellectuelle ou culturelle est aussi indispensable à l’analyse. On pourrait ainsi aborder la question des origines du renouveau de l’idéologie du laissez-faire, représentée entre autres par Milton Friedman. On pourrait aussi critiquer les non-dits du débat actuel, et tout particulièrement le fait qu’opposer la classe moyenne aux riches, comme c’est si souvent le cas dans le débat actuel aux Etats-Unis, efface toute référence à la classe ouvrière ou aux pauvres. Tout cela, ce sera pour un prochain article de Bully Pulpit.

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Crédit Photo : Flickr, Creative Commons, Chris Wieland 2011

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