MAIS POURQUOI ? Religion

Mais pourquoi les Etats-Unis sont-ils si religieux ?

Plus de 90 % des Américains croient en Dieu, d’après un sondage Gallup qui date de mai 2011. Ce chiffre n’a pas beaucoup évolué depuis les années 1940 : la première fois que Gallup a posé cette question aux Américains en 1944, 96 % des sondés ont répondu qu’ils croyaient en Dieu. La foi religieuse est donc très répandue parmi les habitants du pays, dont le discours et les actions reflètent ces croyances. On pense bien sûr au « God bless America » qui conclut de nombreux discours politiques, au serment que les nouveaux élus doivent prêter sur la Bible pour prendre leurs fonctions, à l’expression « In God we trust » que l’on voit écrite sur les billets de un dollar.
Pourtant, le 1er amendement de la Constitution américaine précise que « le Congrès ne fera aucune loi qui établisse une religion officielle, ou qui interdise le libre exercice d’une religion ». C’est bien là une forme de séparation de l’Eglise et de l’Etat à l’Américaine, et ce document fondateur de l’histoire du pays ne fait d’ailleurs aucune référence à Dieu. Si l’on s’en fie à la Constitution, les Etats-Unis sont donc bien un pays laïc. Qu’est-ce qui justifie alors le rôle important que la religion joue, de fait, dans la vie américaine ?

Un enjeu politique : les Etats du Sud

On peut évoquer d’abord une explication politique. On se souvient que dans les années 1960, en 1964 exactement, le Président Lyndon B. Johnson signe le Civil Rights Act, un ensemble de lois qui avait pour premier objectif de protéger les droits des Noirs-américains, en déclarant illégale toute discrimination reposant sur la race, la couleur, la religion, le sexe ou l’origine nationale d’un citoyen. La légende veut que Johnson ait dit, juste après avoir signé cette loi : « nous avons perdu le Sud ». En effet, les habitants des Etats du Sud étaient en grande majorité opposés à cette législation ; s’ils avaient jusqu’ici voté en majorité pour les Démocrates, ceux-ci perdaient leur soutien en devenant les défenseurs des droits civiques. Or, par leur poids électoral, les Etats du Sud sont un enjeu politique majeur : dès 1964, les Républicains ont tenté de s’y implanter (avec succès), alors que les Démocrates s’efforçaient de les reconquérir.
Simultanément, dans les années 1960, les Evangélistes sont arrivés sur le devant de la scène politique. L’Evangélisme est une forme de protestantisme particulièrement développé dans le Sud des Etats-Unis, généralement assez conservateur, qui accorde beaucoup d’importance à l’expression explicite et active de la foi religieuse. Les Evangélistes ont été amenés à s’impliquer dans la vie politique en conséquence notamment d’une série de décisions de la Cour suprême, présidée à ce moment là par le très progressiste Earl Warren, qui allaient à l’encontre de la pratique religieuse. Ainsi, par exemple, en 1962, la Cour suprême interdit la prière dans les écoles publiques (Engel v. Vitale) et en 1963, elle déclare anticonstitutionnelle la lecture de la Bible dans une école publique (Abington School District v. Schempp). Par conséquent, les Evangélistes du Sud commencent à s’impliquer dans la vie politique pour rétablir la place de la religion dans la sphère publique américaine, et ce pendant la période au cours de laquelle les Démocrates perdent le soutien des Etats du Sud.
Pour reconquérir le Sud, il y avait une stratégie très simple : il s’agissait de séduire les Evangélistes par un discours religieux. Cette stratégie a été, et est toujours, celle des Républicains, mais pas seulement : les deux seuls présidents Démocrates qui ont été élus entre 1964 et 2008 (de fait, il a été plus difficiles aux candidats démocrates de se faire élire après 1964) ont été très explicites quant à leur pratique de la religion. Carter, un Born Again Christian, disait prier jusqu’à 25 fois par jour – le choix d’un tel candidat par le parti Démocrate relevait d’une stratégie pour reconquérir le Sud. Clinton, après l’affaire Lewinsky, a tenté de reconquérir l’électorat par une rhétorique très religieuse. Il a ainsi organisé un petit déjeuner de prière, auquel étaient invité des centaines de membres du clergé, au cours duquel il a reconnu avoir « péché ».

Crédit photo : Pierre-Louis Rolle

Un enjeu identitaire

Le phénomène religieux aux Etats-Unis a donc une explication politique. Toutefois, il ne date pas de 1964 ; ce discours et ces croyances existaient déjà avant le Civil Rights Act. Il nous faut donc remonter plus loin pour expliquer pourquoi les habitants de ce pays sont, encore aujourd’hui, si religieux. On peut avancer une autre explication : celle du rôle identitaire qu’a joué la religion aux Etats-Unis. Rappelons que ce pays est relativement jeune, qu’il a dû se construire en établissant des références communes qui permettent à tous les habitants de se sentir américains. Le protestantisme a pu jouer ce rôle de référence commune, d’autant plus que beaucoup des premiers arrivants étaient pour beaucoup des Protestants qui avaient été persécutés dans leur propre pays.
Au XIXe siècle, l’expansion de l’économie américaine, qui est passée par de grands travaux de construction de routes, de chemins de fer, d’infrastructures, a coïncidé avec une série de crises agricoles en Irlande, dont la plus connue est la famine des pommes de terre : entre 1846 et 1851, plus d’un million d’Irlandais ont immigré aux Etats-Unis. Cette arrivée massive a été source d’inquiétude pour les habitants du pays, en partie parce que l’allégeance première des Catholiques est au pape.
Des journaux anti-catholiques se sont développés : Priestcraft Unmasked, the Protestant, the Reformation Advocate, the American Protestant Vindicator. Une forme de littérature particulière s’est également développée, la « pornographie puritaine » : des livres ont été publiés qui révélaient les secrets et perversités présumés de la vie catholique. Ainsi, le livre Awful Disclosures, publié en 1836, a été vendu, à titre de comparaison, presqu’autant que la Cabine de l’Oncle Tom : il raconte l’histoire d’enfants illégitimes nés de l’union de bonnes sœurs et de prêtres, qui étaient tués et jetés dans des puits – non sans être baptisés au préalable.
Ce mouvement a abouti à la création en 1854 d’un mouvement politique : l’Ordre de la Bannière étoilée. Ce parti, également appelé le Know Nothing Party, était réservé aux Américains protestants nés de parents protestants et recommandés par des protestants. Ils se servaient de leur influence pour amener des Protestants à des postes politiques clés. Ce mouvement a eu un succès considérable : une centaines de membres du Congrès, huit gouverneurs, les maires de villes comme Boston, Chicago ou Philadelphie revendiquaient leur appartenance à ce parti.
Il s’agissait donc bien de protéger la prédominance de la religion protestante ; celle-ci a acquis l’importance qu’elle a aujourd’hui en devenant l’un des piliers de l’identité américaine. L’influence du protestantisme s’est renforcée en réaction à l’arrivée de Catholiques en masse au XIXe siècle, et elle s’est prolongée bien au-delà.

Une autre définition de la laïcité

Mais les Etats-Unis sont peut-être si religieux plus simplement parce que leur vision de la laïcité est différente de celle que l’on a en France. Alors qu’en France, la laïcité s’est érigée comme principe contre la religion sous toutes ses formes, la priorité aux Etats-Unis n’était pas de ne pas avoir de religion, mais d’assurer le maintien d’un environnement dans lequel toutes les religions pourraient coexister en paix. Cette vision de la laïcité n’était donc pas exclusive de références religieuses, tant que celles-ci n’affirmaient pas la prééminence d’une religion sur une autre. Cela explique que la prière à l’école ait été possible jusqu’en 1962, et encore aujourd’hui de nombreux conservateurs se battent pour qu’elle redevienne un droit.
Les Etats-Unis sont donc un pays religieux, mais pas le pays d’une religion, même si les Protestants sont une majorité. C’est ainsi qu’en 2006, Keith Ellison, le premier Musulman élu à la Chambre des Représentants, a pu prêter serment sur le Coran là où les autres Représentants prêtent serment sur la Bible. Plus que de séparation entre l’Eglise et l’Etat, on peut parler d’un principe de neutralité : il doit être possible pour toutes les religions de cohabiter, sans que l’Etat ne prenne parti.

Pour plus d’informations, voir : Denis Lacorne, De la religion en Amérique. Paris, Gallimard, 2007.

7 comments on “Mais pourquoi les Etats-Unis sont-ils si religieux ?

  1. Très intéressant. J’ai appris des choses!
    En souvenir de la colocation Panasonic cours Gambetta.
    Ton successeur dans l’appartement.

  2. Article très intéressant (et référencé, ce qui est rare!)
    Juste une question (à laquelle il n’est peut-être pas facile d’y répondre en quelques lignes):

    Dans la première partie, vous parlez des états du sud qui votaient majoritairement pour les Démocrates et qui changèrent de ‘camp’ en 1964 suite au Civil Right Act.

    Je ne connais pas du tout l’histoire des politiques des partis américains mais cet Act marque-t-il le début d’une évolution importante du programme politique démocrate (et Républicain par rebond)? Qu’elle était la situation et l’electorat-type de ces partis avant cela?

    Merci beaucoup et bonne continuation au site!

  3. Pierre-Louis Rolle

    Oui, cela marque le début d’un grand « réalignement » partisan aux États-Unis.

    Avant d’être un changement dans les programmes, il s’agit d’un changement de la base électorale des partis. La recomposition des « clientèles électorales » a amené chacun des partis à adapter leurs programmes (notamment vis-à-vis de l’aide social et des minorités, clivage majeur entre 1960-1990).

    Ce mouvement de fond avait en réalité commencé au début des années 1950, année à partir de laquelle les Démocrates se sont mis à gagner de plus en plus de sièges au Nord, devenant de plus en plus progressistes et inversement pour les Républicains.
    En effet, auparavant, le clivage était plus géographique que politique, et in fine les deux camps se confondaient.

    Le sentiment anti-étatique a commencé à se populariser au sein du Parti Républicain à ce moment là. Mais c’est effectivement le tournant du mouvement des droits civiques qui a entériné la redéfinition des partis.

    C’est ainsi ajouter un biais racial : les africains-américains ont gagné de plus en plus de droits politiques traduits en un support massif aux démocrates. Le ressentiment anti-étatique des Républicains s’est traduit en ressentiment envers le welfare state et les minorités.

    La conséquence principale est une révolution globale de l’échiquier politique américain qui a mené lentement vers une plus grande polarisation entre les partis. La discipline de vote par parti est sans commune mesure aujourd’hui avec ce qu’elle était il y a 50 ans. Alors que Démocrate et Républicains votaient indistinctement pour ou contre leur camp, peu franchissent les lignes adverses aujourd’hui…

    Sur cette question je conseille le brillant livre de Jeffrey M. Stonecash, Mark D. Brewer et Mack D. Mariani, Diverging parties, social changem realignment, and party polarization, Westview Press, 2003
    http://books.google.fr/books/about/Diverging_parties.html?id=DdW0OmdxjTUC&redir_esc=y

    J’ai photographié ce graphique assez éloquent (bon la qualité est pourrie par contre) :

  4. Merci pour votre réponse complète!
    Je vais jeter un coup d’oeil à ce livre qui à l’air très intéressant.

  5. excellent article!

  6. Hmadh Hayzoun

    L’histoire des religions monothéistes doit s’apprendre dans tous les établissements scolaires des États Unis .C’est à travers cet enseignement que les croyants juifs ,chrétiens et musulmans sauront qu’ils sont descendants d’Abraham(Un émigré irakien poussé par Dieu à s’implanter en Israel (nom donné par l’ange à Jacob fils d’Isaac fils d’Abraham).Le recours à la force aux actes terroristes gratuits est dû à la mauvaise interprétation des Livres Saints et de l’enseignement des Prophètes bibliques.

  7. Excellent article, ça m’a aidé à comprendre un peu cette société. Cela fait deux ans que je suis aux USA, et sincèrement je suis choqué de plusieurs choses, tel que L’implication de la religion dans tous les aspects de la vie au point de donner à l’employeur de ne pas couvrir la pilule pour ces employées pour des raisons religieuses.

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