POLITIQUE

La double faute du Général Petraeus au regard des américains

«Après plus de 37 ans de mariage, j’ai fait preuve d’un énorme manque de jugement en m’engageant dans une relation extraconjugale. Un tel comportement est inacceptable à la fois comme mari et comme dirigeant d’une organisation comme la nôtre. »

 L’adultère n’est pas à prendre à la légère aux Etats-Unis car c’est encore un crime. Par ses propres mots, le Général Petraeus admet sa double faute, morale et professionnelle. Le choc qu’a subi la société américaine dans son ensemble à  l’annonce de sa démission est donc proportionnel à sa chute. Car le Général Petraeus est tout sauf un homme ordinaire. Héro militaire populaire, homme d’Etat, il était pressenti pour présider la prestigieuse Université de Princeton dont il est diplômé et cité comme possible candidat républicain à la Maison Blanche en 2016.

Paula Broadwell, maitresse présumée et auteur de sa biographie, publie dans le magazine américain Newsweek daté du 5 novembre 2012 « les règles de vie du Général Petraeus ». Parmi ces règles, la n°5 attire notre attention : « «Nous faisons tous des erreurs. La clé est de les reconnaitre et de les admettre, d’en tirer des leçons et d’enlever les rétroviseurs. Continuez à conduire et évitez de les refaire.» En avouant sa liaison extraconjugale le Général Petraeus applique à la lettre sa propre règle de vie. Sans vouloir préjuger des raisons de la démission du Général, cette affaire illustre une spécificité de la société américaine.

 En effet, le droit américain, hérité de la Common Law reflète toujours une conception morale de l’adultère qui remonte à l’ère coloniale britannique. L’Amérique puritaine considérait l’adultère comme une offense faite à Dieu et par conséquent à la société. La Grande Bretagne quant à elle, établit des lois contre l’adultère afin d’éviter toute vengeance et crime de sang d’un mari jaloux et protéger l’héritage à travers  l’institution du mariage. L’influence de la Common Law sur le nouveau continent fut considérable mais les fondations juridiques de la criminalisation de l’adultère aux Etats-Unis demeurent puritaines.

            Aujourd’hui, plus d’une vingtaine d’Etats conservent des lois criminalisant l’adultère et dix Etats comme la Virginie interdisent les rapports sexuels avant le mariage (fornication laws). Ainsi, la faute morale qu’a commise le Général Petraeus au regard de la société américaine est directement liée à l’héritage puritain qui s’est matérialisé dans le droit et qui demeure aujourd’hui. Les Etats du Minnesota et de la Caroline du Sud conservent des lois punissant l’adultère jusqu’à un an d’emprisonnement. Les Etats de Caroline du Nord et du New Hampshire quant à eux condamnent l’adultère par de fortes amendes. En 2005, le cas d’adultère de John R. Bushey, un avocat marié résident en Virginie, attira l’attention de la puissante Union Américaine pour les Libertés Civiles (ACLU). John R. Bushey plaida coupable puis se rétracta et accepta 20h de travaux d’intérêts généraux. L’objectif de ACLU était donc de contester la loi en utilisant  l’arrêt de la Cour Suprême Lawrence v. Texas  (2003).  Cette décision mettait fin à la criminalisation de la sodomie aux Etats-Unis à travers une interprétation du principe d’égale protection du XIV amendement de la Constitution américaine (equal protection clause) et du droit au respect de la vie privée (Griswald v. Connecticut 1965). Car si les condamnations pour adultères se sont raréfiées et se confinent désormais aux contentieux liés au divorce, elles existent toujours. D’ici quelques années, il est possible que les juges de la Cour Suprême se prononcent sur la criminalisation de l’adultère à travers l’interprétation du droit à la vie privée (right to privacy).  La criminalisation de l’adultère est aujourd’hui un débat qui dépasse la sphère juridique. De nombreux élus du Tea Party et membres du parti Républicain considèrent que ces lois protègent la morale publique.

            Au regard de l’armée, l’adultère est une faute qui entache l’intégrité de l’institution et son honneur. En effet, les condamnations existent car l’article 134 du Code Militaire (Uniform Code of Military Justice) et le manuel de Cour Martiale (Manual for courts martial) le qualifient de crime. La CIA quant à elle considère l’adultère comme une source potentielle de chantage et par conséquent un risque pour la sécurité nationale.

 Cet arsenal juridique associé à une pression morale de la société américaine conduit aujourd’hui le Général Petraeus  à se déclarer coupable d’une double faute. On peut s’interroger au regard de cette tragédie : y a t-il aux Etats-Unis un droit à l’erreur ?

Doctorante à l’Université de Princeton (USA) - Boursière Fulbright 2012-2013 - Diplômée de Sciences Po Lyon et de l’Université Paris II Assas - Stagiaire au Congrès des Etats-Unis 2009/2010 - University of Virginia (USA) alumn

0 comments on “La double faute du Général Petraeus au regard des américains

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Question de sécurité : * Le temps imparti est dépassé. Merci de recharger le CAPTCHA.